Jolie Poupée
Chapitre 25
Joanie s’alluma une cigarette, il fallait absolument qu’elle se calme, elle était tiraillée entre l’envie de partir, de laisser toute cette histoire derrière elle, et son devoir qui lui commandait d’affronter la situation. Il fallait tirer les choses au clair et résoudre le problème, une bonne fois pour toutes.
Malgré la haine qu’elle vouait à Little Tommy, elle n’était pas parvenue à le blesser ; pire, elle n’était plus tout à fait certaine de vouloir savoir exactement ce qui était arrivé à sa fille.
Elle avait déjà du mal à dormir, alors qu’est-ce que ça serait quand elle connaîtrait l’histoire dans ses moindres détails ? Quant à cette pauvre Jeanette… elle ne lui pardonnerait pas facilement la scène de ce soir, surtout quand elle saurait le fin mot de l’histoire. Elle se sentirait rejetée, exclue, privée du droit de participer. Evidemment, c’était faux, mais ce serait certainement sa réaction.
Se décidant à retourner dans la chambre, Joanie vit que Bethany avait
allumé la petite télé portable et regardait « Recess28 » sur une chaîne pour enfants.
– Ça va, ma biche ?
La petite se retourna et la regarda d’un œil morne.
– On peut parler, Joanie ?
Celle-ci acquiesça et s’assit sur le lit. Bethany se lova contre elle et Joanie lui rendit son câlin.
Les yeux fixés sur l’écran, Bethany attendit qu’elles soient bien installées pour lui dire d’un ton triste :
– C’était une fille bien, Kira. Pas comme moi.
Une fois de plus, le cœur de Joanie se mit à battre la chamade.
– Dis-moi, ma chérie. Raconte à Tatie Joanie ce qui s’est passé.
– Tu sais, avec Kira, on allait souvent faire un tour chez Lorna, mais Kira aimait pas ça, elle disait que c’était sale et que tu la tuerais si tu l’apprenais. Ensuite, quand y a eu Little Tommy, elle s’est mise à passer sa vie avec lui, alors moi, j’étais jalouse, y en avait plus que pour lui. Mais tu sais, j’étais au courant pour les Thompson, et Tommy le savait.
Joanie déglutit avec difficulté.
– Qu’est-ce que tu savais, Bethany ?
Les yeux rivés sur l’écran, incapable de regarder Joanie en face, Bethany répondit :
– Pour son père.
– Quoi, pour son père ?
– Il la regardait tout le temps, mais il avait trop peur de Tommy, tu vois. C’est vrai, je te jure, Tommy, il laissait jamais son père approcher de Kira.
– Et comment tu sais tout ça ? demanda Joanie, la bouche sèche.
La gamine eut un haussement d’épaules.
– Parce qu’il fréquentait une des maisons où Pippy m’emmenait.
Joanie ferma les yeux pour tenter d’effacer les images qui lui venaient à l’esprit.
– De qui tu parles, de Tommy ou de son père ?
– Mais non, pas Tommy ! C’était Joseph, son père. Remarque, il s’est jamais approché de moi, et moi je faisais comme si je le connaissais pas.
Elle lança un regard en biais à Joanie.
– Mais il a jamais été près de Kira, il pouvait pas puisque Tommy l’en empêchait.
Bon, le père était pédophile. Mais Tommy ? Il était quoi, lui ? Joanie commençait à entrevoir la vérité.
– Donc, il ne t’a jamais touchée. Joseph Thompson, je veux dire.
Bethany secoua la tête.
– Il avait trop peur de moi, comme je t’ai dit, tandis que Lorna, elle, elle le connaissait d’avant, tu vois. C’est elle qui trouve les enfants pour Pippy et pour son copain Kieron, et c’est Kieron qui organise les fêtes pour les types comme Joseph. Il adore ça. Il est gentil, lui, c’est pas comme Pippy. Le père à Tommy, il aimait que les filles soient petites, petites et maigres. Et blondes, si possible. C’est pour ça que moi, je lui plaisais pas, alors que Kieron, il m’aimait bien.
Joanie en avait assez entendu mais elle se força à poursuivre.
– Elle était où, cette maison où tu allais ?
– J’allais surtout à Ilford, comme je t’ai dit, juste à côté de Mortlake Road.
Bethany eut un grand sourire.
– Après, quand j’ai bien su comment il fallait faire, je suis allée chez d’autres gens. Pippy, il dit que j’ai ça dans la peau.
Elle avait parlé avec une fierté effarante, le seul compliment qu’elle ait jamais reçu venait d’un pédophile. Quel crime, Dieu du ciel, de gâcher de la sorte la confiance et l’innocence d’une enfant !
Joanie en voulait tellement à Monika qu’elle se demanda si leur amitié, déjà aussi agitée que le cours de la Bourse, pourrait y survivre.
Bethany poursuivit d’un ton rêveur :
– Y avait des maisons qui étaient drôlement jolies, tu sais, c’était comme à la télé. Et puis ils me donnaient à boire et à fumer, ils se moquaient de moi, mais gentiment. Tu vois, Joanie, ils m’aimaient bien, pour de vrai, c’est ça qu’ils disaient. En plus, ils me donnaient de l’argent, c’est pour ça que ma mère, elle croit que je revends des trucs que je pique dans les magasins.
Joanie baissa les yeux vers l’enfant. Ses cheveux avaient séché, ils étaient doux, ébouriffés et lui donnaient un air angélique. En contraste, ses grands yeux bruns exprimaient la même tristesse que ceux des femmes avec lesquelles elle avait travaillé pendant si longtemps.
Cette pauvre enfant avait déjà tout vu ; le plus terrible, c’est qu’il lui faudrait des années pour en mesurer l’horreur. Elle refuserait d’y croire, elle plongerait dans l’alcool et la drogue pour oublier la souffrance d’avoir vécu trop tôt. Il ne lui en resterait qu’une colère dévorante qui la rongerait de l’intérieur, Joanie le savait d’expérience.
Il lui restait une question à poser :
– Et Kira, qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Bethany saisit la canette de Coca posée près du lit et en avala une gorgée avant de répondre :
– Comme je t’ai dit, je l’ai croisée quand elle allait faire des courses. On s’est disputées, tout est de ma faute.
Elle prenait tout sur elle.
– Elle s’est enfuie et moi, je lui ai couru après. Et puis Pippy Light est passé en voiture, il s’est arrêté et il lui a parlé.
Joanie se sentit faiblir de terreur.
– Continue, ma puce.
– Il m’a vue et il m’a appelée, il voulait qu’elle aille à une fête. Il m’a demandé de dire à Kira que je te connaissais, enfin, que je connaissais sa mère, quoi.
Pour la première fois, elle regarda Joanie droit dans les yeux.
– Tu vois, je pouvais rien faire, parce que Pippy m’aurait tapée, Joanie, je sais qu’il l’aurait fait. J’avais envie de lui dire de partir en courant, à Kira, mais j’avais beaucoup trop peur.
Elle se remit à pleurer.
– Tu sais pas comment il est, Joanie. Par moments, il te lâche pas, il arrête pas de te faire des compliments, de te dire que t’es mignonne et puis, d’un coup, il change complètement. Et là, si tu fais pas ce qu’il veut, il devient dingue, il te tape, il te crache dessus, il te tire les cheveux et toi, t’es obligée de faire comme il dit, c’est plus facile.
Pippy Light, ce type qui terrifiait déjà les adultes, avait dû bien se marrer devant la naïveté et la docilité de ces pauvres gamines. A part Kira, parce que sa mère lui avait enseigné à connaître son corps, à bien savoir à qui il appartenait.
Bethany la regardait d’un air suppliant.
– Tu peux pas lui dire non, Joanie, c’est pas possible.
Quelqu’un sonna à la porte, Joanie poussa un soupir. Ça ne pouvait être que Monika, la dernière personne qu’elle avait envie de voir.
– C’est maman ?
Bethany était tétanisée, Monika allait piquer une crise, et pas pour les bonnes raisons.
– Reste ici et ne bouge pas. Je m’en occupe, d’accord ?
Joanie sortit de la chambre avec le cœur gros. Elle n’avait plus aucun doute : sa petite était morte. Et maintenant, elle savait qui en était responsable.
Mais il ne lui vint pas à l’esprit d’appeler la police.
C’était une affaire personnelle, inutile de les laisser tout foirer.
Pippy avait de quoi se payer des bons avocats et de bons témoins, il serait impossible de tout déballer devant un tribunal. De toute façon, qu’est-ce qu’on pouvait attendre de cette justice ?
***
Jon Jon se roula un autre joint, Big John avait besoin de parler, de vider son sac.
Pas de problème, il aurait fait la même chose.
Parce que rien de pire n’aurait pu arriver à ce type capable de tout avaler, tout, sauf d’apprendre que son fils était une ordure, un monstre. Dans leur milieu, c’était une tache irréparable, une pourriture qui gangrenait la famille entière.
– Quand il était petit, tu sais, elle lui passait tout. Et ses frères aussi, ils faisaient pareil.
Comme bien des pères avant lui, contre vents et marées, Big John tentait de trouver un sens à la conduite de son fils.
– Il avait à peine neuf mois quand je me suis fait choper. Il ne m’a jamais vu qu’au parloir, et quand j’ai été libéré, il avait vingt et un ans. Je le connaissais pas, je m’en rends compte maintenant. Et d’ailleurs, comment j’aurais pu, vu que j’étais derrière les barreaux ? Cela dit, il faut être honnête, ma femme a fait tout ce qu’elle a pu et ses frères sont des gars géniaux. C’est la nature qui m’a joué un sale tour, tu crois pas ?
Jon Jon acquiesça, il fallait bien qu’il se raccroche à quelque chose, sinon il ne fermerait plus jamais l’œil de sa vie.
– Aujourd’hui, il a vingt-quatre ans et il aime baiser des petits enfants. Non, mais c’est quoi, ça ?
Ne sachant trop quoi dire, Jon Jon répliqua :
– Il paraît que c’est une anomalie, que c’est à cause de la nature. Heureusement que t’as pu le découvrir à temps et arrêter cette horreur, imagine-toi si tout avait éclaté au grand jour !
Big John opina du chef, il transpirait rien que d’y penser.
– Et t’en sais davantage ?
Big John lui lança un regard embarrassé, mais ne répondit pas.
– Faudra tous les éliminer, tu crois pas ? Tous ceux qui sont au courant, pour Kieron, va falloir les buter, déclarer que la partie est finie.
Big John se détendit.
Ce môme pigeait au quart de tour, inutile de lui faire un dessin. Le plus sidérant, c’est qu’il lui faisait une confiance totale. Il était vraiment franc comme l’or, ce Jon Jon Brewer, pas de cachotteries, pas de feintes. Il veillerait sur lui, une fois la tâche accomplie, car ce gars était un trésor en puissance, il s’en occuperait et lui offrirait une vie comme aucun de ses semblables n’en avait jamais rêvé. En clair, il lui filerait une bonne part de l’empire de Paulie.
Après tout, celui-ci n’en aurait pas besoin – enfin, plus besoin.
Bien sûr, il ne lui donnerait pas tout, il n’était quand même pas reconnaissant à ce point-là, mais il lui donnerait de quoi ne plus être dans la gêne un seul jour de sa vie. Et en plus, il le garderait auprès de lui. Jon Jon Brewer était en passe de devenir le gardien de son plus gros secret, il faudrait s’assurer de sa présence constante à ses côtés.
Tout à fait à l’aise maintenant, Jon Jon se coupa un rail tout seul, comme un grand, sans rien demander.
Après avoir sniffé un bon coup, il fit :
– Arrête de te torturer, John. Ton Kieron n’est qu’un sale mutant, c’est une erreur de la nature. Avant tout, faut minimiser les dommages, pas seulement pour toi, mais aussi pour tes autres gosses. Pour être clair, pas question qu’il se retrouve en cabane dans un quartier réservé aux pédophiles, t’es d’accord ? Donc, faut qu’on l’élimine, point barre, comme ça, tout le monde sera content. Ta femme pourra aller sur sa tombe et, toi, t’auras sauvé l’honneur de ta famille. C’est pas plus compliqué que ça.
– T’es vraiment un sacré petit malin.
Jon Jon sourit.
– Mais non, moi aussi, j’ai un truc à régler, n’oublie pas ! Si je fais ça, c’est pour ma sœur, la pauvre petite chatte. Elle n’était pas tout à fait normale, tu sais, elle n’était pas mongole, mais quand même, elle n’avait pas inventé la poudre. N’empêche, moi je l’adorais. Dès qu’elle est née, que je l’ai prise dans mes bras, je l’ai adorée.
Il soupira, au bord des larmes, comme chaque fois qu’il parlait de Kira.
– Crois-moi, je vais lui faire la peau, au salopard qui l’a tuée. Si tu savais le plaisir que ça va me faire ! Et si je prends vingt, trente ou même quarante ans, je jouirai de chaque seconde que durera ma peine.
Il passa à Big John le miroir où étaient alignés les rails et ajouta sur un ton tranquille :
– Bon. Qu’est-ce que tu vas faire avec ces photos ? Elles sont forcément en mémoire sur le disque dur de l’ordinateur et c’est pas impossible, même, qu’elles se baladent sur Internet.
Il renifla fortement avant de poursuivre :
– Ces photos ont été imprimées à partir de son ordinateur. Alors, qui d’autre y avait accès ? A qui Kieron a-t-il pu les envoyer ? Parce que c’est ce qu’ils font, les pédos, t’es au courant ?
Malgré la coke et le Bourbon, Big John conservait assez de lucidité pour entrevoir soudain l’ampleur des problèmes.
– Internet, c’est plus vaste que le monde, mon vieux, et les merdes de ce genre, c’est increvable. Si ça se trouve, quelqu’un va les garder sur son écran pendant cinquante ans, va savoir.
– Bon Dieu de bon Dieu, Jon Jon, j’avais pas pensé à ça ! Il va falloir qu’on mette quelqu’un d’autre sur le coup, un crac de l’informatique. Je vais flairer un peu pour en dégotter qui est un à ma botte. Vérole, ça se corse, ce truc.
– D’abord, il faudrait que je voie toutes les photos de Kieron et celle de ses copains, j’ai comme l’impression que je risque d’y trouver quelqu’un de ma famille. Ma chance, si je peux dire, c’est que j’aurais pas de raison d’avoir honte. Kira n’est pas partie bien loin, j’en suis sûr, j’ai toujours pensé que c’était quelqu’un de proche, elle ne serait pas partie avec n’importe qui, elle n’était pas si folle. C’était forcément quelqu’un qu’elle connaissait. D’abord, tu sais, j’ai cru que c’était Tommy et son père, mais après ce que j’ai vu et appris, j’ai des doutes. La petite fille rondelette que ton fils est en train de baiser, c’est la fille de Monika la grande gueule, tu sais, celle qui vit dans ma cité et qui bosse pour Paulie. C’est la meilleure copine de ma mère quand elles se causent et sa pire ennemie quand elles s’engueulent. Mais pas de doute, c’est bien la petite Bethany sur les photos, c’était la meilleure copine de ma sœur. Alors, ça nous mène où, tout ça ?
Big John avait le regard rivé au fond de son verre en cristal de Waterford, à cent livres pièce. Il en avait acheté une douzaine. Le verre taillé attrapait la lumière du spot placé au-dessus, le spectre des couleurs était magnifique, chaleureux.
Soudain, de toutes ses forces, il balança le verre et son contenu à travers la pièce, ravi de l’entendre se briser en mille morceaux.
– Bon, je me charge de parler à Kieron et de lui tirer les vers du nez. Toi, t’auras plus qu’à finir le boulot.
Jo Jon acquiesça.
– Ce sera un honneur. Mais je veux être là, j’aurai les oreilles grandes ouvertes. J’ai besoin de savoir, pour Paulie et pour ma petite sœur. Tu comprends ça ?
Big John opina, il était d’accord.
– Bien mieux que tu ne crois, fiston. Dire que je le prenais pour mon ami. Pour moi, ce gars était super net. Ça t’en montre un bout, non ?
Et ils se sourirent, unis par le chagrin.
Big John se leva et ajouta, d’un ton redevenu sérieux :
– Allez, viens, on ferait mieux de se bouger le cul. Je sais où trouver mon fils à cette heure de la nuit.
Jon Jon s’empressa de l’imiter, Big John fila chercher un ou deux sacs dans un placard de la cuisine.
– Ce soir, je te le promets, on saura le fin mot de cette histoire et s’il le faut, je le lui ferai cracher moi-même.
Jon Jon ne répondit pas. En toute franchise, il ne savait que dire.
Pourtant, une chose était sûre : si le propre père de Kieron pensait son fils capable d’avoir tué Kira, celui-ci venait de signer son arrêt de mort.
***
En pleine forme, tout sourire, Paulie arriva chez Joanie en se frottant les mains. Elle lui ouvrit et, comme toujours, se sentit fondre en le voyant.
– Tout baigne, ma poule ?
Il l’embrassa sur la bouche et elle lui rendit son baiser fougueux.
– Et si on s’en faisait un petit, rapide et bien ficelé ?
Il lui parlait comme s’ils étaient mariés depuis des années. Elle rigola, mais le cœur n’y était pas.
– Tu vas bien ?
Elle hocha la tête.
– Juste un peu fatiguée. Et j’attends Monika d’une minute à l’autre.
– Baxter m’a mis au courant. Quelle touche, hein, ma grande ?
Elle sourit.
– Merci, Paulie, je sais que c’est grâce à toi.
Il la serra contre son cœur.
– Je pouvais pas en faire moins pour ma chérie, quand même !
Quel bonheur de l’entendre parler comme ça, c’était si rare qu’il laisse voir le vrai Paulie, le type gentil, généreux qu’elle aimait depuis si longtemps.
– On a fait un bon bout de chemin ensemble, hein, ma Joanie ! Jamais personne m’a fait cet effet-là.
Elle se sentit soudain intimidée. D’habitude, il réservait ce genre de phrases à l’intimité de la nuit.
– Il est où, Jon Jon ? J’ai essayé son portable, impossible de le joindre.
Elle secoua la tête :
– J’sais pas, je l’ai pas vu. C’est bizarre, d’ailleurs, parce que je m’attendais à le trouver ici, décidé à me passer un savon.
– Et Jeanette, elle est là ?
Elle eut un signe de dénégation.
– Pourtant, j’ai bien cru entendre sa télé.
Il avait le sourire aux lèvres, mais baladait son regard fouineur partout, comme s’il cherchait quelque chose. Pour une raison qu’elle ne s’expliqua pas, Joanie décida de ne pas lui dire ce qui l’occupait, en tout cas pas encore. S’il voyait Bethany, il se foutrait en rogne, et elle n’avait pas envie de l’entendre râler. Alors elle dit avec douceur :
– C’était moi. Ça m’arrive d’aller dans sa chambre et de me blottir dans son lit. J’ai l’impression d’être plus près d’elle.
Il la regarda avec un sourire mauvais :
– Tu mens comme tu respires, Joanie.
Il plongea son regard dans le sien, fasciné de voir ses pupilles dilatées par le choc qu’avaient provoqué ses paroles.
– Quoi ?
– Il est là, Jon Jon ?
Il avait parlé d’un ton incisif, sans réplique.
– Mais qu’est-ce qui se passe, Paulie ?
– Qu’est-ce qui se passe ? Tu te fous de ma gueule, ou quoi, Joanie ? Ce petit salopard de Jon Jon est allé trouver Jesmond et il lui a défoncé le portrait, assisté par ce dingo de Bernard. Alors, tu piges pourquoi je vais lui foutre une raclée à m’en péter les paluches ? Crois-moi, il ne perd rien pour attendre. Putain de merde, mais qu’est-ce qu’il a dans le ciboulot ?
– Je sais pas, Paulie. Je comprends même pas de quoi tu me parles.
Il la repoussa avec brusquerie.
– Oh, arrête ton char, Joanie ! Tes gosses font jamais rien sans ta permission. Et en ce moment, ton connard de fils est avec John McClellan et j’arrive pas à savoir ce qu’ils magouillent. Merde ! Ces enfoirés me répondent même pas ! Alors je suis qui, moi ? Un connard de Guignol, ou quoi ?
Mais Joanie ne semblait pas en savoir plus que lui, c’était inscrit sur son visage.
Il se dirigea quand même vers la chambre des filles, elle lui emboîta le pas en tentant de l’obliger à la regarder en face.
– Mais qu’est-ce qui te prend, Paulie ? C’est quoi, le problème ? T’arrives ici tout sourire et amabilité et, tout à coup, tu te mets à me faire chier comme c’est pas possible ! Mais va te faire foutre, Paulie Martin, j’ai vraiment pas besoin de ça, surtout pas ce soir !
– Ah ouais ? Et qu’est-ce qu’il y a de spécial, ce soir, hein ?
Joanie le regardait fixement, comme si elle le découvrait, elle ne connaissait pas cet aspect de sa personnalité. Il avait le regard fou, il tremblait de colère, d’impatience et de quelque chose qui ressemblait à de la peur. Mais qu’est-ce qui pouvait bien le mettre dans un état pareil ? Même si Jon Jon s’était fourré dans de sales draps, il ne ferait jamais rien qui puisse porter préjudice à son boss, il le respectait trop pour ça.
Paulie se précipita dans la petite chambre.
Elle était vide.
Du coup, il se mit à retourner l’appartement, à mettre à sac les placards, à déchirer le rideau de la douche. Puis il se tourna vers Joanie et, lui plantant un doigt au milieu de la poitrine, il beugla :
– Va dire à ton fils que je veux le voir et qu’il a intérêt à se pointer fissa, parce que si c’est moi qui dois aller le chercher, il s’en souviendra, je te jure ! J’avais rancard avec lui à neuf heures et je l’attends encore, alors il a intérêt à avoir une bonne raison, tu peux me croire !
Et il partit sans même un au revoir et claqua la porte derrière lui.
En état de choc, Joanie resta debout devant la porte, tétanisée. Quelle honte ! Non, mais pour qui il se prenait, ce type ? Et Jon Jon, à quoi il jouait ? S’il n’était pas avec Paulie, il était avec qui ?
Le cœur gros, elle retourna dans la chambre et aida Bethany à sortir de sous le lit. On vivait dans un monde de fous, ça, au moins, c’était une certitude.
Bethany s’accrocha à elle et Joanie la serra bien fort sur son cœur.
– Ça va, ma puce ? Tu sais, il raconte n’importe quoi, Paulie. Il ne sait plus ce qu’il fait, c’est tout.
Mais Joanie n’était pas bien sûre de savoir qui elle voulait convaincre, d’elle ou de Bethany.
***
Assis en compagnie de Pippy Light dans un club privé d’Holborn, Kieron sourit en voyant entrer deux de ses frères aînés.
Le propriétaire du club les détestait, Pippy et lui, chaque fois qu’ils se pointaient, ces deux-là, c’étaient les emmerdes assurées, conneries et barouf garantis. Alors, quand les deux McClellan débarquèrent, il poussa un soupir de soulagement : Kieron et Pippy se tenaient à carreau quand ils étaient dans les parages. D’un geste automatique, il leur servit deux vodkas en guise de bienvenue. Mais, d’abord, ils devaient se plier au rituel fastidieux de saluer tout le monde, il n’y avait pas d’autre moyen de gagner le droit de s’asseoir et de boire un verre tranquille.
En tout cas, vu que Pippy serait accueilli par les McClellan aussi chaleureusement qu’un préservatif dans un monastère, il se tirerait sans demander son reste. Une bonne chose, au moins, Pippy, c’était un gars qui pigeait vite.
Gerald, sosie de son père et le plus âgé des deux frères, eut un sourire de connivence.
– Ça boume, Kieron ?
Celui-ci lui sourit en retour. Il planait plus haut qu’un 747 au-dessus de l’Atlantique et ça se voyait.
– Ben ouais, et toi ?
Il avait le regard vitreux d’un héroïnomane, et il volait très, très haut, un mélange de coke et d’ecsta, comme d’hab’. Agacé par l’état de son frère, Gerald n’ajouta rien et évita soigneusement Pippy.
Rien de nouveau pour ce dernier, il devait compter avec les frangins McClellan et tolérer leur mépris. Mais il leur gardait un chien de sa chienne, à ses deux-là, il avait des projets, Pippy.
James McClellan parlait au téléphone en le regardant fixement, après avoir éteint son portable, il rejoignit Gerald qui lui passa son verre. Il le descendit d’un trait et glissa quelque chose à l’oreille de son frère. Ce dernier fronça les sourcils.
Bien que le club soit à moitié vide, la musique jouait fort et ça vibrait sec dans la salle. Pippy, qui se vantait de posséder un détecteur d’embrouilles aussi sensible qu’un pilote de chasse sentit qu’il était peut-être temps de prendre congé. Pour ne pas changer, Kieron était dans les vapes.
Ses pires craintes se confirmèrent lorsque les frères McClellan le comptèrent dans la tournée suivante. Une première ! Mais il se força à sourire, faisant mine d’accepter le double Jack Daniel’s-Coca, on ne la lui faisait pas.
Kieron se balançait en rythme sur un de ses morceaux favoris : « Hot In Here », par Tiga, il en articulait les paroles provocantes à l’intention d’une jeune fille installée au bar en compagnie d’un grand Noir. Elle était blonde, avec des petits seins… seize ans maximum.
Il se mit à chanter tout fort :
– It’s getting hot in here… So, take off all your clothes29 !
Belle insulte à cette femme et à la virilité de son compagnon !
Voyant comme le vent tournait, Gerald fit un signe au type, comme pour lui dire de laisser tomber. Même si ce gars n’avait pas envie de se frotter à eux, il ne pouvait pas non plus se laisser humilier.
– Laisse béton, Kieron. Finis ton verre, va. On en boit encore un et on va retrouver le père, il nous a convoqués. D’accord ?
Quoique peu ravi de la nouvelle, Kieron opina du bonnet.
– Mais j’avais prévu de sortir, moi ! J’ai des projets !
James éclata d’un rire franc en entendant parler son petit frère.
– Va falloir te décommander, mon grand !
Il fit un signe au barman et poursuivit, rageur :
– Et arrête de faire chier tout le monde, Easton est un vieux copain d’école, un type bien.
Il secoua la tête en regardant Gerald. D’habitude, Kieron était sympa, il devait être sacrément défoncé, aujourd’hui.
– Et pourquoi il veut voir Pippy, le père ?
Même dans son état, il se rendait bien compte que le fait de convoquer Pippy ne présageait rien de bon.
James haussa les épaules.
– Tu vas pouvoir le lui demander d’ici une minute, je lui ai proposé de nous appeler quand il voulait. Bon, on va s’en jeter un dernier avant qu’il se pointe, notre Ange exterminateur. Il va te foutre la pâtée en te voyant, Kieron, parce que t’as l’air carrément défoncé. Et te connaissant, il s’agit sûrement pas d’une hallucination.
L’avertissement était fraternel. S’il arrivait à leur père de prendre un peu de coke ou de fumer à l’occasion, il ne supportait pas que ses enfants l’imitent. Seuls Kieron et Dennis, un autre de ses fils, avaient été tentés par la dope. Les cinq autres se contentaient de boire, point barre.
James inclut Easton et sa copine dans la tournée et leur sourit en roulant de gros yeux vers son petit frère. L’autre le remercia d’un signe de tête, ils avaient sauvé la face. Jusque-là, tout allait bien, mais ils avaient eu chaud car le problème, avec les McClellan, c’était que si on s’attaquait à l’un d’eux, on s’attaquait à tous. Pire : en plus du père et de ses fistons, ils avaient une pléiade de cousins plus imposante qu’une dynastie des pays arabes. Pas question d’aller les chatouiller, à moins d’avoir le carnaval de Notting Hill avec soi. Les McClellan, disons-le, étaient de très, très gros calibres.
Cela dit, Easton gardait un œil sur leur cadet. Si Kieron faisait le con, il lui balancerait son verre dans la gueule. Pas le choix.
Cinq minutes plus tard, James faillit s’évanouir de soulagement en voyant entrer Jon Jon Brewer en compagnie du père.
Jon Jon s’avança vers Easton et lui donna une poignée de main. Ç’avait beau être encore un gamin, Sippy l’adorait et cette affection était suffisante, aux yeux de Easton. Jon Jon revint vers les McClellan ; conformément aux instructions reçues par téléphone, Gerald et James lui firent un accueil chaleureux.
Quant à Big John, il ne perdait pas une miette du spectacle.
Il tourna les yeux du côté de Kieron et de Pippy Light, et la nausée lui remonta aux lèvres. Son Kieron avait toujours tout eu sur un plateau ; son seul nom lui donnait accès à tout ce qu’il pouvait désirer. Et il s’en était servi pour commettre des horreurs pires que le meurtre.
Qui aurait jamais pu imaginer qu’un des fils de Big John McClellan était une brute, un monstre ? L’idée lui était aussi insupportable que les conséquences qu’avaient eu la débauche de son fils.
Il en avait rencontré, des pédos, quand il était en taule, il les avait vus se faire battre, se faire brûler, d’ailleurs il avait lui-même participé aux réjouissances. Dire que, pendant ce temps-là, il en avait un qui grandissait au sein de sa famille… Une fois de plus, il songea aux photos et ravala sa bile. Puis il jeta un œil sur sa montre. Deux verres de plus et il serait assez imbibé pour lancer les choses.
Quand Jon Jon lui adressa un clin d’œil, il faillit fondre en larmes. Non, mais qu’est-ce qui lui arrivait ? Il se ramollissait avec l’âge, ou quoi ? Mais ce n’était pas le moment de s’interroger, il attendrait que la nuit soit passée pour tenter de répondre à cette question.
Pippy observait la scène avec effarement. Big John couvait Jon Jon comme si c’était lui, son père, et pas un Bamboula de passage. Pas de doute, le pot aux roses était découvert.
Il vida son verre sans se presser, prêt à saisir au vol la première occasion de se tirer. Mais, il le savait, il avait fort peu de chances de s’en sortir. Avec les McClellan, il était coincé, encerclé, fichu, ils y veilleraient.
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