Jolie Poupée
Chapitre 24
Big John McClellan ouvrit la porte de son appartement et, d’un signe, invita Jon Jon à entrer. Ce dernier en resta bouche bée. Il n’avait jamais rien vu de pareil, c’était tout bonnement phénoménal.
Les pièces étaient peintes en blanc, le grand salon n’était meublé que d’une cheminée colossale et d’un immense canapé en cuir couleur crème. Sur le mur il remarqua une toile tout en longueur, une éclaboussure de couleurs vives extraordinaire – l’œuvre de Jackson Pollock, lui indiqua Big John.
– C’est pas du toc, fiston, elle assure ma retraite, cette croûte ! dit-il en partant d’un rire gargantuesque.
Impressionné malgré lui, Jon Jon admira la cuisine américaine avec sa cave à vins de deux mètres de long et ses placards en acier brossé. De quoi vous en boucher un coin ! Il ne se trouvait pas seulement dans la baraque d’un type plein aux as, non, c’était bien plus que ça, il avait devant lui un étalage de pouvoir et d’assurance absolue, à la limite de l’agressivité. Une démonstration qui intimait aux visiteurs de prêter allégeance au maître des lieux.
Il fut frappé par tant de beauté. Il avait toujours apprécié la façon dont sa mère tenait son intérieur, sa maison conçue pour le confort de ses enfants. Elle était propre et bien ordonnée, les services en porcelaine, les verres en cristal et l’argenterie – trop « beaux » pour s’en servir tous les jours – étaient bien rangés dans un placard.
Il n’avait jamais eu honte ni de Joanie, ni de leur façon de vivre, jamais. Mais ça ne l’avait pas empêché de savoir que d’autres vivaient différemment, dans des univers très éloignés de leur petit appartement minable, de leur cité pourrie. Il avait toujours eu envie d’avoir un chez lui, un lieu où il pourrait amener qui il voudrait, il imaginait le choc et l’émerveillement qui se peindrait sur le visage de ses hôtes. Bref, à peu près ce que Big John était en train de vivre : à l’affût de sa réaction, il se retint de s’esclaffer devant son visage incrédule.
– C’est ici que j’amène mes nénettes, fiston. Ma vraie baraque, celle où je vis avec ma bourgeoise, est plus impressionnante mais moins raffinée, si tu vois ce que je veux dire. Même si Bobonne gagnait le gros lot, tout resterait dans le style chintz et Habitat, faudrait une paire de Ray Ban pour descendre aux toilettes !
Jon Jon voyait exactement ce qu’il voulait dire.
– Bon, cela dit, c’est quand même une bonne fille, ma Kathy. Ça doit faire dans les trente-quatre ans qu’on est ensemble et on a eu sept fils. Tous des bons gars, à part le petit dernier.
Big John perdit subitement le sourire.
– J’ai bien peur qu’il ait des sales fréquentations, dont Pippy le Barjot. Je l’ai pourtant prévenu, tu sais, mais personne m’a jamais fait tourner en bourrique comme ce petit con-là, ce Kieron. Il mène vraiment une vie de merde.
Tout en parlant, il ouvrit deux cannettes de bière. Visiblement, ils en avaient pour la nuit. Malgré toutes les péripéties de sa quête, Jon Jon n’avait pas le choix : ignorer Big John serait imbécile et dangereux. Et donc, si le type était en verve de confidences, ce serait motus et bouche cousue, à l’écoute !
– Je suis au courant, pour ta sœur, fiston. Ils prolifèrent, les monstres, ces temps-ci, pas vrai ? Faut jamais faire confiance à personne, n’oublie jamais ça.
Il avala une longue gorgée de bière avant de poursuivre :
– Une de mes petites-filles a été victime d’abus sexuels, et devine par qui ? Le père de ma bru ! T’imagines !
Jon Jon adopta l’air choqué qui convenait.
– Putain de merde ! Et qu’est-ce que t’as fait ?
Big John éclata de rire.
– Disons qu’il s’est évaporé et qu’il n’est pas près de reparaître ! A moins qu’Ossama Ben Laden ait l’idée de faire sauter l’autoroute M25 !
Il finit sa bière d’un seul trait.
– Dommage que cette enflure n’ait pas eu sa tête mise à prix, ils auraient bien fini bien par le retrouver !
Il rit de sa blague.
– Tu vois, les pédophiles, c’est comme les tumeurs : faut les éradiquer.
Et il décapsula une autre bière.
– Y a que ça à faire avec des putasseries pareilles, les éliminer de la surface de la terre ! C’est un vrai cancer, ces ordures, faut les arracher, et si ça suffit pas, faut les passer aux rayons et les faire cramer. En cramant l’enflure, tu brûles la maladie.
Jon Jon lui sourit, ils étaient sur la même longueur d’ondes.
Big John ouvrit un placard dont il sortit une magnifique boîte en nacre.
– Roule-toi un pétard, fiston, je suis sûr que tu sais y faire. Pendant ce temps, moi je vais enlever ce putain de costard, OK ?
Jon Jon ouvrit la boîte, résigné à se rouler un petit joint, mais ce qu’il y découvrit le laissa bouche bée : elle contenait toutes les sortes de fumettes possibles et imaginables, plus une bonne quantité de cocaïne. Il y avait même un petit nécessaire pour couper et sniffer la marchandise ; ici, inutile de rouler un billet de cinq livres ! Franchement, même s’il flirtait avec la soixantaine, ce type vivait comme un roi. Au bout du compte, c’était le plus important, non ?
Jon Jon attrapa un petit flacon d’huile de cannabis, l’ouvrit, en inspira le parfum âcre et poussa un soupir, il n’y avait jamais goûté. D’après ce qu’il avait entendu dire, c’était canon, mais ce soir il contenterait de quelque chose de plus doux. Ils passeraient certainement à la coke un peu plus tard, alors autant commencer par une herbe de premier choix. Il se roula habilement un joint en prenant tout son temps ; même s’il connaissait sa valeur, autant en mettre plein la vue à la grosse pointure.
A son grand étonnement, il éprouvait déjà de l’affection et du respect pour cet homme dont il avait entendu parler depuis si longtemps. Comme tout le monde, d’ailleurs, car Big John était une légende vivante dans tout le quartier, même Paulie en avait plein la bouche dès qu’il avait un coup dans le nez. Mais bon, ces histoires n’étaient que la face visible du personnage, il devait certainement cacher bien d’autres choses.
Jon Jon allumait son joint quand ledit Big John refit son entrée. Avec son jeans et son T-shirt, il ait l’air plus jeune et, en un sens, plus intimidant. Grâce à un entraînement régulier, il était encore bien baraqué et ses bras musclés témoignaient d’un passé tumultueux. Hélas, la vie est impitoyable et, quoi qu’on fasse, la jeunesse s’en va. Qu’y faire ? Justement, c’était du sang jeune que Big John cherchait pour son bizness d’Amsterdam, alors quand allait-il se décider à parler affaires ? Jon Jon n’avait pas que ça à faire, il devait discuter certaines choses avec Paulie. D’urgence.
– Et ta mère, comment elle va ? s’enquit Big John.
Voyant Jon Jon se raidir, il se remit à rire de bon cœur :
– Allez, t’inquiète, fiston. Je sais de quoi je parle, figure-toi. Ma mère aussi en était une et c’est pas un secret, même si aujourd’hui personne n’oserait venir me le cracher à la gueule, par peur des représailles.
Il poussa un profond soupir et laissa son regard divaguer par la fenêtre de la cuisine en ruminant les souvenirs de sa vie passée, de l’époque où il n’avait pas une thune.
– Ma vieille s’est mise à michetonner quand on était gosses, une fois que le paternel s’est cassé en lui laissant huit bouches à nourrir. Qu’est-ce qu’elle a galéré, la pauvre vieille, moi je l’adorais cette femme, usée jusqu’à la corde avant même d’avoir atteint cinquante piges. Le vieux, on l’a jamais revu, sauf à partir du moment où j’ai commencé à me faire du fric et un nom. Alors là, il a ramené sa fraise ! Quelle saloperie de sangsue, tu parles !
Son rire sonnait faux.
– Et toi, qu’est-ce que t’as fait ? s’enquit Jon Jon.
Le visage de Big John se figea et devint dur comme la pierre.
– La même chose que toi, si ton vieux se ramenait sans crier gare : je lui ai filé une liasse de mille tickets en l’avertissant que si je le revoyais dans le coin, je le buterais illico et sans états d’âme.
Il inspira une bonne bouffée du joint.
– Crois-moi, il a plus jamais refait surface, ce salopard ! Franchement, j’aurais eu plus de respect pour lui s’il m’avait balancé le fric à la gueule, mais non, il s’est tiré en loucedé, exactement comme quand j’étais môme, quand il m’a laissé, moi, l’aîné, veiller sur mes frères et sœurs. Et c’est ce que j’ai fait. Bon débarras, une ordure pareille, tu trouves pas ?
Jon Jon acquiesça sagement. Mi-défoncé, mi-pété, il se sentait une envie gênante de fondre en larmes.
– Moi, je l’ai jamais connu, mon paternel, confessa-t-il.
Big John lui tendit le pétard.
– Tant mieux, fiston, parce qu’il t’aurait déçu, tu sais. Comme tous les branleurs. Bon, c’est bien joli, tout ça, mais dis-moi : de quoi vous avez causé aujourd’hui, Jesmond et toi ?
– Pardon ?
A sa grimace et à sa voix, Big John vit qu’il avait pris Jon Jon par surprise, le gosse s’était attendu à tout, sauf à ça.
Big John sourit et porta la main à l’oreille, comme si le geste pouvait adoucir ses paroles :
– Figure-toi que j’entends tout, mon petit gars. Un des types qui bosse pour lui travaille aussi pour moi. Tu sais, dans mon équipe, y a autant de balances que chez les weight watchers, ça permet de garder la main sur l’opposition, un peu comme Tony Blair. La différence, c’est qu’ils risquent pas de se faire suriner par-derrière quand ils retournent leur veste. Inutile de se flinguer non plus, j’en fais mon affaire.
En voyant son expression réjouie, Jon Jon pensa à une expression qu’il avait lue quelque part : « un sourire assassin ». Enfin, il comprenait ce que ça voulait dire.
– J’ai eu Le Rouquin, tu sais, son lieutenant, celui qu’on appelle « Tu pues des pieds ». Il est peut-être pas net de ce côté-là, mais en tout cas, il est pas manchot ! Bref, ça fait pas loin de deux piges qu’il bosse pour ma pomme. D’après ce qu’il m’a dit, Bernard et toi vous aviez certains comptes à régler avec son patron.
En tirant à nouveau sur le joint, il ajouta d’une voix incisive, à la
Jeremy Paxman24.
– Bon, écoute-moi, Sonny Jim – ou Sonny Jon Jon, comme tu préfères : je m’en vais te couper deux rails de cette Colombienne plaquée or, ou, je devrais dire, de cet or en barre, et toi, tu vas me déballer tout ce que j’ai besoin de savoir.
Nouveau grand sourire.
– Parce que tu vas causer, fiston, pas de doute là-dessus.
C’était une menace, ni l’un ni l’autre n’en étaient dupes, mais une menace bien calculée. Il appartenait à Jon Jon d’en prendre ou non ombrage et il décida que non, il n’était pas si con, tout de même. Cela dit, il n’en revenait pas de sa chance.
– Quand Paulie m’a demandé de t’accompagner, j’ai cru que c’était parce qu’on avait un nouveau deal en route, c’est bien pour ça que t’es allé le voir, non ?
Big John observait Jon Jon, ce môme était un rapide qui avait oublié d’être bête. Encore cinq ans et il faudrait compter avec. En plus, il avait de la loyauté, une qualité indispensable dans la panoplie morale du parfait caïd.
Il décida d’y aller franco, ou du moins d’être aussi honnête que possible, histoire de tâter le terrain.
– Ecoute, fiston, c’est vrai que je suis allé trouver Paulie, mais c’est avec toi que je voulais entrer en contact. Cette histoire d’Amsterdam se fera ou ne se fera pas, en ce moment, j’ai d’autres priorités. La façon dont t’es entré dans le lard à Jesmond m’a intrigué, j’en ai pris plein la tronche. Peut-être qu’il y a quelques années de ça j’aurais pensé que c’était normal, c’était couru, un jour quelqu’un allait lui piquerait sa pelote, alors pourquoi pas toi ? Sans mentir, mon grand, t’as déjà une sacrée réputation, mais pourtant, à l’heure qu’il est, t’es rien qu’un lardon qui tète encore sa mère. Bref, je me suis dit que t’avais forcément un motif personnel pour l’attaquer de front comme tu l’as fait. Et moi, étant comme je suis, je veux le connaître, ton motif.
Il ouvrit le coffret avec tout le soin et le respect que méritait son contenu et pointa l’index en direction de Jon Jon :
– Y a des choses que tu ne connais pas encore. Enfin, disons-le autrement : des choses que tu ne peux pas connaître. Mais ça viendra, si j’entends ce que je veux entendre.
Jon Jon le regarda leur couper deux rails d’une main experte et sans faire de foin. Rien que ça, c’était nouveau : la plupart des gens baratinaient sur la qualité de leur came, exceptionnelle, incroyable, et patati et patata. Mais Big John, lui, importait lui-même sa conso et personne ne pouvait douter de sa qualité, ça c’était la classe ! Ce soir, il fallait tirer un max de ce type, apprendre tout ce qui pouvait s’avérer utile des leçons magistrales qu’il lui donnait.
Mais il irait à la prudente, sans jamais en dire trop, ni trop tôt. D’ailleurs, il valait mieux changer de sujet, histoire de s’offrir un temps de réflexion supplémentaire.
– Et ma mère, comment tu l’as connue ?
Big John se fendit d’un grand sourire :
– Oh, ça fait des années de ça, mais je m’en souviens encore. Une femme sympa, cette Joanie, jamais entendu un mot contre elle. D’ailleurs, y a jamais eu matière. Elle est franche comme l’or et elle a rendu pas mal de services. A une certaine époque, ma mère, la mienne, en aurait chié dans son froc pour que Joanie lui tire les cartes. En plus, quand j’étais au trou, ils ont été des anges avec Kathy. Ta mère, c’est son idole.
Tout cela était bien réconfortant, mais il fallait quand même pas le prendre tout à fait pour un con.
– Et quels genres de services elle a rendu, ma mère, la mienne, je veux dire ?
Big John sourit : le gosse avait pigé l’essentiel. Il lui plaisait, ce petit,
malgré ses dreadlocks et ses fringues Kiss 10025. Un sacré petit futé, exactement comme il les aimait : des garnements qui savent vous fabriquer de la thune comme ils respirent.
– Mais qu’est-ce ça peut te foutre, t’as qu’a lui demander toi-même ! Tu sais, Paulie a toujours eu un sacré faible pour elle, même s’il aurait crevé de l’admettre, évidemment. Tu parles, lui, avec une pute ! Cela dit, je vais te dire un truc : ta mère, elle en vaut cinquante comme la grosse pétasse qu’il a épousée. Cette grognasse-là réussirait même pas à rafler
un lot de consolation à Cruft’s26, t’es pas d’accord ?
Inutile de le contredire, Jon Jon s’empressa de sniffer un rail, le rush se fit sentir presque instantanément.
– Crois-moi, ce truc-là te fera marcher plus longtemps qu’une fanfare irlandaise ! fit Big John en riant. Alors, vas-y, dis-moi ce que t’as trouvé.
Jon Jon le regarda, perplexe. C’était quoi, ce type-là, du lard ou du cochon ? Autant lui raconter les choses de la manière la plus ambiguë possible, ça permettrait de s’adapter au fur et à mesure.
– Bon, ben tu vois…
– Appelle-moi John, fiston.
Il avait deviné juste, le gosse ne savait pas comment s’adresser à lui.
– C’est compliqué.
Big John sourit, mais cette fois, juste du bout des lèvres.
– La vie est compliquée, petit, la disparition de ta sœur l’a prouvé. A propos, j’ai entendu dire que Joanie avait essayé de lui laver la figure au vitriol, à l’autre saligaud.
– T’as vraiment des oreilles partout, John.
Big John l’observa longuement, manifestement il choisissait ses mots avec soin.
– Allez, vérifions qu’on est bien sur la même longueur d’ondes. J’ai entendu des rumeurs sur Jesmond, Paulie et Pippy Light, un gars qu’a pas inventé le fil à couper le beurre. Quand tout le monde s’est mis aux ordinateurs, lui, il s’achetait son premier boulier. Mais je digresse, parce qu’en fait, c’est Paulie Martin qui m’intéresse. D’après le téléphone arabe, il se ferait du pèze avec des gamines, alors j’ai besoin que tu m’éclaires un peu plus là-dessus.
Il s’arrêta quelques secondes avant de poursuivre :
– Enfin, j’espère que tu vas le faire. Ce Jesmond, il est capable de vendre sa mère pour quelques bières, tu sais, les bâtons de merde dans son genre n’arrivent pas à se contrôler. Cela dit, lui, au moins, il a jamais fait semblant d’être autre chose, si tu suis ma pensée.
Et il renifla avec force, en partie pour appuyer ses dires, en partie pour faire remonter la coke le plus loin possible.
– Paulie, en revanche, c’est pas du tout la même espèce, on lui donnerait le Bon Dieu sans confession. Mais tu connais son problème, j’imagine ?
– Ben non, répondit Jon Jon, c’est quoi, son problème ?
Là, il prenait des risques. Big John respirait l’animosité, mais il ne fallait pas oublier qu’il travaillait pour Paulie et qu’ils étaient copains, tous les deux. Cela dit, ce n’était pas la première fois qu’il entendait parler de son patron aujourd’hui, et pas de là où il aurait cru, ni en des termes vraiment choisis.
– Je vais te le dire : le problème de Paulie, fiston, c’est qu’il a jamais mis un pied en cabane. Or moi, un gars qu’a jamais passé la nuit en taule, je m’en méfie comme de la peste. Tu vois où je veux en venir ?
Oui, oui, Jon Jon voyait très bien, même si ça ne lui faisait pas plaisir. C’était juste : bizarre que Paulie se soit jamais fait alpaguer. Un pot de cocu, d’après ce qu’il disait. Allez savoir…
– Personnellement, je me suis fait choper, j’ai fait mon temps à l’ombre, j’ai gardé la tête basse et le cul en l’air. Une peine et demie : vingt ans, au total.
Big John coupa un nouveau rail.
– Bon, c’est la vie, toi aussi, tu te feras coffrer, un de ces quatre. Forcément, puisque tu balanceras pas tes potes, ça fait partie de l’apprentissage.
Jon Jon avait la bouche sèche, cela faisait des mois qu’il n’avait pas touché à la cocaïne mais l’anxiété n’y était pas étrangère non plus. Manifestement, Big John prenait les choses personnellement et il semblait attendre qu’on lui serve Paulie Martin comme sur un plateau.
– Peut-être qu’il a eu de la chance, tout simplement ?
Big John se remit à rire, plus fort cette fois. Puis, l’instant d’après et en un clin d’œil, il avait perdu le sourire et fixait Jon Jon droit dans les yeux.
– Ça n’existe pas, une chance pareille. S’il avait vraiment du cul à ce
point-là, il aurait déjà touché un chèque de Dale Winton27, réfléchis bien !
Jon Jon s’absorba, il n’avait pas vraiment le choix, puisque tout partait en eau de boudin. Que faire ? Mieux valait rester assis sans rien dire pendant un moment, histoire de voir venir. De toute façon il était impensable qu’il sorte d’ici dans cet état, il aurait du mal à atteindre l’ascenseur.
Cela dit, Big John lui en balançait des mortelles.
***
Jeanette pénétra dans l’appartement, d’une humeur charmante et le sourire aux lèvres. Mais Joanie n’était pas disposée à l’accueillir, elle s’attendait à tout, sauf à voir débarquer sa fille.
A une certaine époque, c’était un bonheur de la voir rentrer, mais ce soir non. Joanie tenta de rester calme tandis que Jeanette se servait à boire en l’informant qu’elle avait l’intention de rester dormir à la maison. A l’entendre, elle faisait à sa mère un cadeau inestimable.
Joanie s’efforça de sourire :
– Si ça t’embête pas, ma chérie, j’ai besoin d’être seule, ce soir.
Le visage de Jeanette s’illumina.
– Tiens, tiens, t’es sur un coup ?
Joanie fit de son mieux pour garder contenance.
– On peut dire ça comme ça.
– Allez, maman, vas-y, raconte !
Elle avait l’air si contente. Au moins, dans toute cette histoire, Jeanette s’en était sortie meilleure qu’avant, elle avait eu besoin de ça pour lui ouvrir les yeux. Dieu qu’il avait fallu payer cher pour que sa fille lui adresse, enfin, un sourire affectueux !
– Y a rien à raconter, ma puce.
Joanie avala une gorgée de vodka avant d’ajouter :
– Fais-moi plaisir, tu seras mignonne : retourne chez Jasper, va.
Son agitation n’échappa pas à Jeanette.
– Mais qu’est-ce qui se passe, ici ?
Il y avait un truc bizarre, on lui cachait quelque chose.
– Rien, ma puce, j’ai juste besoin d’être seule.
– Oh, laisse béton, maman ! Me prends pas pour une conne, s’te plaît !
La petite essayait de comprendre et elle était finaude, mais il fallait qu’elle parte avant d’apercevoir Bethany, elle l’assommerait de questions. Ce soir, il était vraiment plus qu’inutile que Jeanette vienne foutre sa merde dans cette maison.
Quand elle s’aperçut que sa fille aînée se dirigeait vers la chambre qu’elle avait partagée avec Kira, Joanie se mit à beugler d’un ton rageur :
– Putain, pour une fois, tu pourrais pas faire ce que je te demande, Jeannette ? Merde !
Jeanette se retourna, stupéfaite.
– Quoi ?
Joanie prit une profonde inspiration et répondit :
– S’te plaît, Jeanette, retourne chez Jasper !
Elle avait parlé d’une voix lasse et paraissait encore plus naze que d’habitude.
– Maman, s’te plaît, vas-y, dis-moi ce qui se passe !
En se redressant, Joanie lui cria du plus fort qu’elle pouvait :
– Tu vas te casser, oui ou non ? Putain, pour une fois dans ta vie, fais donc ce que je te demande !
Jeanette lui lança un long regard noir et répondit sur un ton mauvais :
– D’accord, fais pas chier ! Avec tous mes remerciements, quand même !
Elle était mortellement vexée et Joanie ne pouvait rien faire pour réparer l’outrage, en tout cas, pas encore. Pas tant qu’elle n’avait pas entendu ce qu’elle voulait savoir. Or, si elle voyait Bethany, Jeanette l’accablerait de questions, c’était bien la dernière chose à faire. Elle-même, déjà, elle se retenait de toutes ses forces de l’obliger à cracher le morceau, mais Jeanette, elle, n’y regarderait pas à deux fois, elle frapperait sans même réfléchir.
Telle mère, telle fille, finalement.
Folle de rage, Jeanette fila en claquant la porte et Joanie s’effondra par terre. Pour l’amour du Ciel, qu’aurait-elle pu faire d’autre ? C’était bien la première fois de sa vie qu’elle se sentait piégée, incapable de trouver une solution.
Dans la chambre, Bethany s’était recroquevillée sous les draps en se demandant à quoi rimaient tous ces hurlements. Une seule certitude : elle n’y était pas pour rien.
***
Big John fulminait. Il déblatérait non-stop, écarlate, sauf qu’il avait la tête aussi claire que l’eau d’un lagon.
La coke l’avait rendu agressif. Bon Dieu de bon Dieu, ça suffisait maintenant, on n’allait quand même pas tourner toute la soirée autour du pot !
– Alors, dis-le ! Ils sont de mèche, Jesmond et Paulie, oui ou non ? C’est pourtant pas dur, suffit de hocher la tête dans un sens ou dans l’autre ! J’te préviens, moi je suis pas d’humeur !
Jon Jon acquiesça.
– Je crois que oui.
Tout compte fait, autant brûler ses vaisseaux et faire alliance avec Big John. De toute façon, il était impossible de ne pas obéir à ce gros dinosaure.
C’était ça, l’avantage d’être une grosse pointure, les gens finissaient par vous obéir au doigt et à l’œil, et cette loi de la rue, Jon Jon l’avait toujours respectée. Alors, pourquoi changer soudainement d’attitude ?
En un instant, à ses yeux, Paulie était devenu un moins que rien, un rien du tout. Jusqu’ici, il avait été son modèle, et Jon Jon lui en avait été reconnaissant. Et voilà, il venait d’apprendre qu’il avait fréquenté une ordure, une brute de la pire espèce.
C’était donc ça, la vérité ? Paulie n’était qu’un loup vicieux déguisé en agneau ?
Il semblait bien que oui et, même si on retournait les choses dans tous les sens, Paulie n’était pas net. Or, dans leur milieu, un pédophile, c’était comme la peste, on l’évitait, on le fuyait, son existence devenait intolérable.
Jon Jon poussa un tel soupir qu’il eut l’impression de s’être vidé d’un seul coup.
– Jesmond nous a dit qu’il bossait avec Paulie et Pippy, ils dégotteraient des filles d’Europe de l’Est pour les revendre ailleurs.
Il s’enfila un rail avant d’ajouter :
– Moi, je veux voir Pippy, mais d’après ce que tu dis, ton fils serait de mèche avec lui, alors moi aussi je dois savoir où j’en suis. Qu’est-ce que t’en penses ? Je passe par toi ?
Il regarda son interlocuteur droit dans les yeux, sans ciller.
Big John s’appuya sur le plan de travail en granit. Son visage ravagé n’était plus qu’un masque raidi par la douleur. Il s’enfouit la tête dans les mains, ses fortes épaules secouées de tremblements comme s’il était sur le point de fondre en larmes. Plusieurs minutes s’écoulèrent ainsi ; dans la pièce, la tension devenait palpable.
Puis, semblant se ressaisir, il leva les yeux vers le jeune homme qui lui faisait face et lui lança sur un ton sérieux :
– Ça te laisse les mains libres pour lui sauver la mise, à mon fiston, non ?
Portant sa main manucurée devant la bouche comme s’il allait vomir, il poursuivit d’un ton triste :
– Ça va la tuer, ma Kathy, c’est son petit dernier. Mais je ne peux pas le protéger. D’ailleurs, s’il est impliqué dans un trafic d’enfants, j’en ai aucune intention. Fais-le, toi, parce que moi, j’en suis incapable, je ne pourrais jamais plus regarder ma femme dans les yeux et tu sais, malgré tous mes défauts, je l’aime, cette femme, autant que j’ai aimé Kieron, autrefois. Il avait beau être un faible et un pauvre crétin, je l’ai aimé, ce petit.
Il se recoupa des lignes d’une main tremblante, puis il lança un regard triste à Jon Jon et lui fit :
– Faut que je te montre quelque chose.
Il quitta la pièce et Jon Jon l’entendit grimper l’escalier en fer forgé qui menait à la chambre. C’était comme dans un rêve ; est-ce que, vraiment, ce cauchemar était la réalité ? Est-ce que cet homme lui avait demandé de buter son propre fils ?
Big John revint chargé d’un petit classeur bleu semblable à ceux que les gosses utilisent à l’école.
– Ouvre-moi ça et regarde.
Jon Jon s’exécuta en tremblant. Maintenant qu’il arrivait au terme de sa quête, il n’était plus si sûr de vouloir continuer. Il était comme Pandore, à la différence que la boîte ne recelait sans doute rien de bon, ni aucune illusion. Pour Jon Jon, l’espoir avait pris le large depuis des années et il n’était pas prêt de refaire surface.
– T’es sûr que c’est ce que tu veux, John ?
L’homme lui posa une main lourde sur l’épaule.
– Ta mère a fait un super boulot avec toi, tout le monde raconte comment tu t’es occupé d’elle et de tes sœurs, on vante ta force. Tu sais, j’ai de l’admiration pour ce genre de tempérament et mes fils aînés sont de la même trempe que toi. Ce sont des emmerdeurs, d’accord, mais mon plus jeune, Kieron, lui, c’est un salopard. Je voulais pas le croire jusqu’à ce que je tombe sur ces photos, je les ai prises sur son PC. Pas de doute, il est impliqué dedans jusqu’au cou. La seule chose que je voulais savoir, c’était s’il était client ou s’il se contentait de rester dans les coulisses.
Il pointa l’index sur Jon Jon.
– Et tu la fermes, hein ? Tu parles à personne de ce que tu vas voir. Mes autres fils seront informés, mais une fois que tout sera accompli, pas avant. On ne leur dira pas tout, juste ce qu’il faut pour qu’ils la bouclent. Quand tu auras vu de quoi je parle, tu comprendras pourquoi je préfère ne pas faire de remous. Et c’est moi qui m’occuperai du corps. La seule chose que te demande, c’est de faire ça pour moi. Je t’en serai redevable à vie.
Il s’éclaircit la gorge bruyamment avant d’ajouter :
– Maintenant, s’il te plaît, regarde ce qu’il y a dans le classeur.
– Et je vais trouver ma sœur là-dedans ?
Il fallait qu’il le sache avant de plonger dans ce cloaque et de brûler ses derniers vaisseaux.
– Non, non, pas elle. Mais quand tu sauras ce qu’il y a là-dedans, tu remercieras le Ciel chaque jour de ta vie alors que moi, je devrai vivre avec l’idée que mon fils est une ordure de pervers ; pire même, il a tout fait pour que d’autres malades réussissent à détruire des petits enfants.
A contrecœur, Jon Jon ouvrit le classeur et en sortit les tirages. Aussitôt, il sentit la bile lui monter à l’estomac.
Kieron McClellan, en Technicolor et dans toute sa splendeur, trônait au milieu d’enfants, des petites filles et des petits garçons. C’était suffisant pour lui faire remonter la bile jusqu’à la bouche, il se précipita pour vomir toutes ses tripes dans la cuisine super design, un goût de bière et de cocaïne sur les lèvres. Big John lui frotta le dos jusqu’à ce que la nausée soit passée.
Jon Jon regarda le colosse droit dans les yeux.
– Je suis navré, mon vieux.
Et il l’était, sincèrement. Voir ce qu’il venait de voir en sachant que le responsable de toutes ces horreurs était votre propre chair et votre propre sang, ça devait être terrible.
Big John ouvrit le gros réfrigérateur américain dont il sortit une bouteille de Bourbon et un bol de glaçons.
– J’arrive pas à me rentrer ça dans la tête. J’ai beau y réfléchir, encore et encore, je n’y comprends toujours rien. Et tu sais le pire, j’imagine ? C’est Paulie Martin qui finance tout ça.
Il secoua la tête en pensant à la trahison de son ex-ami.
– Alors fiston, t’es partant ?
Jon Jon attrapa la bouteille de Bourbon et leur en servit une bonne rasade.
– Je suis partant.
Le visage de Big John s’illumina, premier sourire sincère de la soirée.
– Bravo, mon grand, je savais que tu te défilerais pas. A la tienne, Jon Jon, tu as fait le bon choix !
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