Jolie Poupée

Cole · Chapitre 23 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 20

 

Jon Jon regarda la fille étendue à côté de lui. C’était une Noire aux cheveux lisses et à la croupe généreuse. Belle, intelligente et chère. Très chère. Il se l’était offerte quelques heures et il ne s’en repentait pas. Cette Candace était une experte, un vrai régal.

Une vraie pro.

Les préliminaires à peine entamés, elle l’avait informé du tarif. Si elle michetonnait, c’était pour le fric et les petits cadeaux, ce n’était pas son truc. A l’entendre, cette fille n’avait jamais baisé gratos, et il la croyait volontiers. Tu raques ou tu te casses. Ça l’avait fait bien marrer, cette phrase.

Mais tout ça, c’était la veille au soir, quand il était aussi bourré que défoncé. Dans la lumière froide du jour, il ne trouvait plus ça marrant du tout, même si, vu son appartement, elle n’avait manifestement pas tort. Dommage que Joanie n’ait pas eu un sens des affaires aussi développé, au moins il lui serait resté quelque chose de toutes ses années de trottoir.

Candace était maligne, mais elle était froide et calculatrice, et n’hésiterait pas à vendre sa propre mère contre un bon paquet. Son dieu était l’argent, elle ne le cachait pas. Ils avaient bavardé une bonne heure avant de quitter la soirée ensemble. Erreur. Là-bas, il aurait pu lever gratis, les nanas se jetaient sur lui comme la misère sur le pauvre monde.

Et maintenant, Candace lui présentait l’addition. Gonflant.

Hier soir, alcool et came aidant, il l’avait désirée, mais bof, cette fille n’en valait pas la chandelle. Et elle l’avait baisé en professionnelle. Encore plus gonflant. Car à l’instar de Paulie, Jon Jon se pensait supérieur au client ordinaire. Candace, elle, n’était pas du même avis. Alors, à quoi s’attendait-il de sa part, en fait ? A recevoir un traitement de faveur parce qu’elle était noire, elle aussi ? Mais elle avait joué franco : pour elle, les hommes étaient tous de vulgaires quidams.

Jon Jon était naze et cherchait la bagarre, alors autant que ce soit avec elle, puisqu’elle se trouvait là. Seulement, cette fille n’avait pas l’air du genre à se laisser faire.

– Qu’est-ce que tu me disais, petit ? demanda-t-elle d’une voix sourde.

Ses grands yeux noirs parlaient pour elle : visiblement, elle n’avait pas apprécié ce qu’elle venait d’entendre.

Jon Jon haussa les épaules et lança avec impudence :

– Que moi, je ne paie pas pour ça.

Elle éclata de rire et, sans se démonter, lui braqua l’index sous le nez :

– Que si ! Je t’ai annoncé le tarif avant qu’on se mette au plumard et je te signale que moi, je t’ai emmené chez moi, t’as pas déboursé un sou pour l’hôtel, mon petit gars. J’ai tenu ma parole, alors tu tiens la tienne.

Elle avait l’air de sous-entendre qu’il n’avait pas été à la hauteur, ni au lit, ni ailleurs. Dans sa voix, il reconnut l’accent du Sud de Londres qu’elle avait soigneusement camouflé depuis la veille.

– Cours toujours, ma belle. Je te l’ai déjà dit, je paie pas.

Elle se redressa sur un coude et le regarda dans le blanc des yeux :

– Espèce d’enfoiré !

– Bof, j’ai entendu pire.

Il se leva sans hâte et elle le suivit du regard, crevant manifestement d’envie de lui sauter dessus, mais elle n’en ferait rien, c’était lui, le patron. En fait, il espérait bien qu’au moins, elle lui passe un savon.

– Et moi, je raconterai partout que, non seulement tu bandes mou, mais qu’en plus t’es un rat !

Sur ce, elle ferma les yeux et lui tourna le dos, comme pour se rendormir.

Il traversa l’appartement jusqu’à la cuisine et se fit un café en s’attendant à ce qu’elle vienne se jeter sur lui comme une chatte en colère, mais non, elle resta dans la chambre.

L’appartement était super cool, tout y était beau, bien choisi et parfaitement assorti : murs blancs, moquettes ivoire et voilages artistiquement accrochés à des tringles en cuivre.

Pourtant, il avait aussi un côté aseptisé, comme si personne n’y habitait. On aurait dit un appartement témoin pour des gens factices menant des vies factices. Des vies parfaites. Une image de pub, à l’instar de Candace, même si elle ne s’en rendait pas compte. Comme ses collègues, elle se cachait derrière une façade. Or, la façade, c’est ce qu’il y a de plus difficile à préserver. Prétendre que le métier est anodin, qu’on aime les hommes qui vous paient, qu’on a une vie de rêve parce qu’on peut s’offrir de belles fringues et un bel appart… Au moins, les filles qui faisaient le trottoir, elles en avaient fini avec toutes ces conneries.

Mais ceux qui payaient une petite fortune pour les baiser avaient besoin de sentir que les filles les désiraient, que l’argent était accessoire. En échange du fric, elles devaient faire semblant d’admirer leurs gros bides, leurs cannes maigrichonnes et leurs queues ridées. Ces filles-là étaient comme des actrices, sauf que, pour les Oscars, elles pouvaient toujours se brosser. Elles ne toucheraient jamais que le paquet négocié à l’avance avec, qui sait, quelques livres en bonus. Il ferma les yeux, accablé de voir la vie d’une jeune et jolie fille ainsi vouée à la destruction.

Malgré ses fringues tendances et son superbe appart, Candace n’avait rien, sa vie affective était une faillite totale. Pas étonnant que Joanie ait étouffé ses enfants avec son amour débordant, c’était la seule émotion réelle qu’elle ait jamais éprouvée.

Il vida sa tasse de café et, les yeux dans le vague, regarda par la fenêtre de la cuisine le monde s’éveiller. Quelques taxis descendaient Portobello Road après avoir raccompagné des noctambules. Il s’alluma un joint et en inspira une profonde bouffée.

Mais enfin, pourquoi s’incrustait-il ici ? Pourquoi, une fois sorti du lit, était-il resté traîner chez Candace ? Et surtout, pourquoi ce genre de trucs lui arrivait-il de plus en plus souvent ? C’était à croire qu’il avait envie d’être vexé, offensé, qu’il voulait se sentir utilisé. C’était peut-être ça, l’explication.

Au moins, quand il se dégoûtait lui-même, il éprouvait quelque chose… Depuis la disparition de Kira, il était devenu comme insensible et ça lui faisait peur. En tirant sur son joint, il revit le visage de sa petite sœur et un sourire lui monta aux lèvres.

A ce moment-là, il retourna dans la chambre. Candace était toujours dans la même position. Il la prit tout doucement par l’épaule pour la retourner vers lui, il s’attendait à ce qu’elle fasse la gueule, ulcérée par son refus de payer et s’apprêtait à lui verser son dû, voire davantage. Il n’avait pas le droit de passer sa mauvaise humeur sur elle. C’était une brave fille, dans le fond. Au moins, elle avait été réglo et n’avait pas essayé de lui faire croire qu’il lui devait le prix du taxi.

Mais bon, chose promise, chose due… Elle avait été correcte, même si la facture était un peu salée.

En fait, elle dormait, car elle repoussa vivement sa main, retrouva sa position initiale et reprit sa petite ronflette en sombrant dans un profond sommeil.

Incroyable !

Jon Jon se mit à rire tout bas.

Candace s’en foutait royalement, elle avait accepté son refus et, pour ça aussi, il lui tira son chapeau. Elle avait ravalé sa fierté sans en faire un drame et, sachant qu’elle partait perdante, elle avait pris la leçon. Grâce à cette réaction pragmatique, Candace venait, à son insu, de grimper très haut dans l’estime du jeune homme.

Toujours hilare, il s’assit au bord du lit, mais son rire vira bientôt aux larmes car Jon Jon était seul, terriblement seul, il se sentait blessé, désespéré. Il n’avait pas l’habitude de ce type de sentiments et ne s’y habituerait sans doute jamais. La disparition de Kira avait creusé un vide immense dans sa vie, un vide que personne ne pourrait jamais combler. Le problème, quand on perd quelqu’un d’aussi jeune, c’est qu’on garde le souvenir d’un enfant sans défaut et les enfants sont toujours purs et beaux, au moral comme au physique.

La tête dans les mains, Jon Jon sanglotait tandis que Candace reposait paisiblement endormie à ses côtés.

Jamais il ne s’était senti aussi seul.

Il avait toujours été là pour sa mère et ses sœurs, et la seule fois où il leur avait manqué, cette tragédie leur était tombée dessus. Il s’en sentait responsable. Tout était de sa faute, il n’avait pas correctement veillé sur Kira, il lui avait manqué quand elle avait besoin de lui. Toute sa vie il aurait à traîner cette culpabilité.

Si seulement il était resté à la maison ce jour-là, il ne lui serait rien arrivé. Elle serait encore avec eux et, à cette heure-ci, il lui préparerait son petit déjeuner et repasserait son uniforme. Il passerait ses soirées avec elle, au lieu de se taper une flopée de putes et de pouffiasses, à la recherche d’une chose qu’il ne trouverait jamais. Voilà, sa famille avait été broyée, ravagée par quelqu’un à qui ils avaient cru pouvoir faire confiance. Tommy et son père allaient le payer cher. Dès ce matin, il partirait pour Birmingham, puis il pousserait jusqu’à Sheffield si c’était nécessaire.

Soudain, il sentit un bras entourer ses épaules.

– Ça va ?

Candace avait fini par se réveiller.

– Ouais, ça va !

Elle l’embrassa doucement sur le front.

– Ce sera gratis, si t’as envie…

Elle le regarda en levant un sourcil parfaitement épilé, elle était superbe et paraissait très jeune.

Il sourit.

– Tu sais, j’ai déjà du mal à bouger les lèvres, alors le reste…

– Tu penses à ta petite sœur, Jon Jon ?

Soudain, Candace avait parlé vrai, débarrassée de ses mimiques de pute, elle était redevenue elle-même.

Il acquiesça.

– Ça doit être atroce de ne pas savoir ce qui lui est arrivé. Ce type qui s’est cassé… tu crois qu’il y a une récompense sur sa tête ?

Il hocha la tête en lui lançant un regard méfiant.

– Bien sûr.

– Et si quelqu’un savait quelque chose qui pourrait…

Elle eut une petite toux nerveuse.

–… je dis bien qui pourrait… disons… te mettre sur leur piste… Ce serait possible que la prime lui soit versée discrètement ? Sans que personne sache comment t’as obtenu tes infos ?

A nouveau, il hocha la tête. Où donc voulait-elle en venir ?

Elle s’agenouilla sur le lit et lui passa les bras autour du cou. Ses petits seins fermes lui caressaient le dos ; même dans son état, elle arrivait à l’émoustiller.

– Tu sais, il y a des types qui sont portés sur les enfants. Des gens qui sont prêts à payer pour se taper un môme. Et qui payent, en fait.

Jon Jon se retourna et la regarda.

– Mais où tu veux en venir ?

Candace soupira. Elle s’assit à côté de lui, s’enroula dans le drap et, son joli visage soudain sérieux et inquiet, fit :

– Ça reste entre toi et moi, d’accord ? Ça ne sortira pas de cette chambre ?

Il acquiesça, sa peur était presque tangible, inutile de l’inquiéter davantage.

– Bien sûr, dis-moi.

Il n’en pouvait plus, le joint qu’il venait de fumer le rendait parano et il avait l’impression que sa tête allait exploser.

– Je rigole pas, jure-moi que personne ne saura que c’est moi qui t’ai parlé.

Ras le bol, maintenant ! C’était le M16, ici, ou quoi ?

– Bordel, Candace ! Je te le jure ! Vas-y, dis-moi ce que tu sais.

Elle lui lança un regard perçant, encore mal convaincue de pouvoir lui faire confiance. Enfin, elle se décida :

– C’est Jesmond. Tu le connais ?

Il hocha la tête en plissant le front.

– Et alors ?

Elle poussa un soupir. D’accord, elle avait la pétoche, mais elle voulait aussi la prime. Candace était une des rares filles à faire des économies, à penser à l’avenir.

– C’est une des filles qui m’a dit ça, tu sais comme on discute, entre nous… Il paraît qu’il fournit des clients qui veulent des mômes. En général, c’est plutôt des garçons, mais il y a aussi des gamines qui transitent par chez lui. C’est Dahlia qui me l’a dit, une de ses frangines est accro au crack et elle a prostitué sa gamine, Mirabell. A l’heure qu’il est, la gamine est placée. Les types l’ont utilisée pour une fête. Une fête, tu parles ! A mon avis, c’est pas des boules de glace et des gâteaux qu’ils lui ont filé… Dahlia, je te le jure, elle peut pas saquer Jesmond, elle le hait carrément. Dès qu’elle peut, elle lui crache dessus. Mirabell n’avait que neuf ans, elle était mignonne à croquer. Figure-toi que Jesmond, lui aussi, il aime les petites filles, et plus elles sont jeunes, mieux c’est, d’après ce que j’ai entendu…

Jon Jon écarquillait les yeux, tentant de digérer ce qu’il venait d’entendre.

– Jesmond ? Tu rigoles !

Elle poursuivit en hochant la tête :

– Mais moi, je ne t’ai jamais rien dit, d’accord ? Si jamais tu apprends que Jesmond sait vraiment quelque chose, tu me revaudras ça ? Si les Thompson fricotaient avec des gosses, ils ont sûrement eu affaire à lui, puisqu’ils sont dans le même quartier et qu’ils fricotent dans la même merde. Il risque de savoir où ils sont, il garde tous les noms des clients dans la tête. Il n’écrit jamais rien, mais il les filme et il met les vidéos sur Internet. J’ai bossé pour lui, il y a quelques années de ça. Tu sais, genre écolière.

Il la dévisagea comme s’il la voyait pour la première fois.

– T’as bossé pour des pédophiles ?

Candace soupira.

– Mais naan, imbécile ! On jouait les grandes filles déguisées en petites, ce genre de connerie… Mais ça payait bien et ils ne voyaient pas notre visage.

C’était difficile d’avaler tout ça d’un coup, mais il comprenait sa logique. Effectivement, si Tommy et son père trempaient dans ce genre de trafic, ils avaient dû se trouver en contact avec des types ayant les mêmes penchants. Et il était normal aussi que Jesmond garde tout dans la tête, il faudrait être fou pour mettre des choses pareilles par écrit.

– Si jamais ça donne quelque chose, je toucherai la prime ? insista Candace.

– T’inquiète.

Et il partit, son voyage vers le nord momentanément oublié : l’urgence, maintenant, c’était de réfléchir à ce qu’il venait d’entendre.

 

***

 

Marie et Joanie se trouvaient devant la maison de convalescence Sunny Day. Marie, qui avait passé des jours à surveiller les lieux, savait que régulièrement après le déjeuner un patient obèse couvert d’atroces brûlures sortait pour prendre l’air. Ici, son nom était Jeffrey Palmer, mais, pour elle, il s’appelait « Gros tas de merde ». Sa seule vue lui donnait envie de vomir, maintenant qu’elle savait ce qu’il avait fait à cette enfant, ce dont il était coupable. Et puis elle n’avait jamais gagné autant d’argent aussi facilement, ni, surtout, avec une telle satisfaction.

Grâce à elle, la mère de sa petite victime allait retrouver son bourreau. Pour Marie, l’expérience prenait une dimension quasi religieuse. Elle allait, du même coup, pouvoir venger elle aussi ce qui était arrivé à sa propre fille. Car Marie s’était donné pour mission d’éliminer ce genre de prédateurs de la surface de la terre.

 

***

 

Lorna et Pippy étaient au pub et, malgré l’heure, ils étaient déjà bien torchés. L’assistante sociale était venue chercher le bébé aux aurores, délivrant Lorna de ses responsabilités maternelles plus tôt que prévu. Aussitôt, cette dernière s’était pomponnée – autrement dit, elle s’était passé un gant de toilette sous les aisselles, inondée de parfum, donné un coup de peigne rapide et avait enfilé son jeans et son T-shirt les moins sales. Maintenant, en éclusant des pintes de cidre arrosées de brandy, elle négociait avec Pippy. Il lui devait une commission, puisqu’elle allait le brancher sur la sœur cadette de Jon Jon. Une sacrée belle touche !

– Sa mère fait le tapin, non ? s’enquit-il.

Lorna hocha la tête.

– Elle est sympa, Joanie, faut le dire, elle dit jamais du mal de personne. Comment ça se fait, alors, que Jeanette me cherche ? Pourquoi elle prend pas son frangin pour mac ?

Excédée, Lorna leva les yeux au ciel.

– M’enfin, Pippy ! Fais marcher tes méninges, merde ! Elle veut pas tapiner à plein temps, elle a juste envie de se faire quelques livres par-ci, par-là… Pas toute la sainte journée ! En plus, elle est plutôt mignonne, cette gosse.

– Quel âge elle a ?

– Dans les quatorze berges, mais elle fait tout pour en paraître plus.

Pippy sourit :

– Tiens, tiens, une écolière !

Lorna se mit à rire.

– J’y ai dit que j’allais te sonder. Au cas où tu serais intéressé…

Pippy se caressa le menton d’une main pas très nette.

– Moyennant une petite commission, évidemment ?

– Evidemment, ça fera cent tickets.

Elle sourit.

– Et d’avance, parce que je te connais ! Tu me files le fric et je te l’amène quand tu veux.

– Ça marche. Mais t’es vraiment une belle salope, tu sais !

Elle hurla de rire.

– Tu peux parler ! T’es pas exactement Justin Timberlake20 non plus !

– Quand j’en aurai fini avec la p’tite Brewer, elle s’en foutra complètement de qui je suis, ma puce ! Elle baisera avec une table, si je le lui demande…

Il disait vrai, Pippy terrorisait ses filles. Lorna ne s’en était sortie que parce qu’elle était toxico et que, pour une raison ou une autre, il l’aimait bien. Inutile de la menacer, elle aurait fait n’importe quoi pour avoir sa dose. Elle n’était pas terrible, ces temps-ci, et il fallait vraiment être bien bourré pour l’approcher. Ses clients non plus n’étaient pas très chauds, surtout depuis qu’elle avait eu ses mômes. Rien de mieux que les vergetures pour vous trahir, surtout quand on est censée avoir quinze ans… Jeanette, en revanche, correspondait complètement à ses exigences. D’ici quelques semaines, il lui aurait convenablement bourré le crâne…

Même Jon Jon n’aurait plus prise sur elle.

Par contre, si jamais son frère apprenait ce qu’elle venait de faire, Lorna allait voir trente-six chandelles. Sans parler de la mère, car Joanie n’était pas commode et ne la remercierait sûrement pas d’avoir mis sa fille sur le trottoir.

Elle faisait une super belle connerie en jouant comme ça avec le feu, mais l’attrait de la dose d’héro qu’elle avait dans la poche avait été plus forte que la peur que lui inspirait Jon Jon. Allez, suffirait de la boucler, tout se passerait bien.

Elle s’éclipsa aux toilettes, histoire de se filer un petit coup de fouet. Quand l’aiguille lui pénétra dans la veine, tous ses soucis, toute sa tension s’évanouirent en un clin d’œil. Elle s’assit sur le siège douteux et se laissa aller et s’appuya contre les tuyaux noirs de crasse en respirant la merde de l’utilisateur précédent. Elle ferma les yeux. Allez, tout allait bien, tout baignait…

 

***

 

Jesmond tenait conseil avec son comptable, qui, en fait, était son collecteur de dettes. On lui attribuait cette fonction parce qu’il tenait registre des transactions de son boss. A la différence des autres employés, Bernard Lee n’avait jamais extorqué un penny de trop à ses débiteurs. Une fois qu’ils avaient payé leur dû, c’était réglé, mais, dans le cas contraire, il était capable de se montrer plus féroce que tous ses collègues réunis.

Son système consistait à s’en prendre, non pas à l’emprunteur lui-même, mais à un membre de sa famille. C’est vrai, pourquoi envoyer à l’hosto un type susceptible de bosser pour rembourser ses dettes ? Autant y balancer sa femme ! Poussé par la terreur et la culpabilité, le gars partait gratter sans se faire prier.

Une situation économique saine. Voilà ce que c’était.

Ses proches trouvaient que Bernard était un gars très chouette, toujours prêt à se mettre en quatre pour ceux qu’il aimait. Il vivait avec une fille sympa dont il avait eu deux gentils gosses et qui était persuadée qu’il était vraiment comptable.

Pourtant, s’il en avait bien la formation, tenir les registres de ses clients et remplir leurs feuilles d’impôts, ce n’était pas vraiment son truc, à Bernard.

Il habitait dans la banlieue résidentielle du Surrey, comme tout bon bourgeois qui se respecte, et avait en lui une pointe de perversité dont il avait pris conscience très jeune : il était capable de faire souffrir n’importe qui sans être mû par la moindre animosité ni la moindre colère. Les états d’âme, il ne connaissait pas, surtout s’il y avait de l’argent en jeu ou à la clé.

C’était un grand type costaud, un beau blond dans le genre sauvage et doué d’une personnalité magnétique. Ce boulot de collecteur de dettes, qu’il avait pris à l’origine pour financer ses études, l’avait éclairé sur sa véritable vocation. Il avait donc obtenu son diplôme avec la perspective de s’en servir comme couverture légale de ses activités futures. Vingt ans plus tard, Bernard Lee était devenu un homme riche et respecté. Il avait, entre autres, fait un tabac dans l’immobilier et menait une vie luxueuse et tranquille.

Jesmond et lui se respectaient sans faire de chichis. On les voyait rarement ensemble, mais ils fonctionnaient bien en équipe et prenaient plaisir à se fréquenter. Une relation fort lucrative.

Ce jour-là, ils bavardaient en sirotant des cappuccinos au fond d’un club à hôtesses appartenant à Jesmond.

– Alors, qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Jesmond haussa les épaules. Grand et fort, il était menacé d’embonpoint par un excès de Guinness, rhum blanc, cabri au riz et bananes plantain frites.

– Il me doit quinze mille livres maintenant, avec les intérêts composés, faut donc qu’il en prenne pour son grade. Il a un fils ado, un gosse super gentil et malin comme un singe qui est capable d’entrer à Oxford. Si on mettait la pression sur le môme ?

Bernard acquiesça.

Les mômes étaient de parfaits leviers pour faire cracher les gens. Le père du gosse emprunterait le fric à un autre prêteur et se préoccuperait plus tard des remboursements, Bernard s’en balançait complètement : du moment qu’il avait son pèze… Il touchait un tiers de la somme à chaque fois, c’était de la thune vite gagnée. Et personne ne s’était jamais risqué à ne pas payer Bernard Lee.

Il nota les dernières instructions sur sa liste ; les deux jours à venir étaient pleins comme des œufs et ils devaient lui rapporter dans les quarante mille. Pas mal.

Tout sourires et plein de bonhomie, Jon Jon fit irruption au milieu de cette jolie petite scène domestique. Il connaissait Bernard, il travaillait de temps en temps pour Paulie, et, quoique sur ses gardes, il ne pétochait pas trop – Bernard faisait le même effet à tout le monde.

– Salut, Jon Jon ! lui fit Bernard avec chaleur. Comment ça va ?

– Pas mal, et toi ?

Bernard sentit une légère tension, mais décida de pas s’y arrêter, il travaillait pour Paulie, Jesmond le savait et il n’y pouvait rien. Bernard Lee était son propre maître, en plus, il aimait bien Jon Jon Brewer, le gamin lui rappelait sa jeunesse, sa prestance lui plaisait.

Jesmond, lui, examina le visiteur d’un air méfiant.

– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

Le ton était amical, Jon Jon répondit avec un sourire désarmant :

– J’ai besoin d’un service, de quelques infos.

Il attrapa une chaise et s’y assit sans y avoir été invité, ce qui n’échappa à aucun de ses deux compagnons. Bernard étouffa un rire en voyant une grimace se dessiner sur les lèvres de Jesmond.

– Qu’est-ce que tu veux ? C’est Paulie qui t’envoie ?

Jon Jon secoua la tête. Comparées à l’énorme tignasse de Jesmond, ses dreadlocks avaient l’air de simples boucles de bébé.

– Ben alors, parle ! Qu’est-ce que t’attends ?

Jesmond commençait à s’énerver, manifestement, on se foutait de sa gueule, mais il ne saisissait pas comment.

Jon Jon lança un regard respectueux à Bernard et leva légèrement un sourcil. Jesmond se fendit d’un sourire qui découvrit une double rangée de couronnes en or vingt-quatre carats.

– Tout ce que tu as à dire, Jon Jon, tu peux le dire devant Bernard, dit-il, en laissant filtrer son accent jamaïquain.

Malgré lui, Jesmond était impressionné par la façon dont le jeune homme avait demandé à lui parler en privé, la plupart de ceux qui connaissaient Bernard n’auraient jamais eu l’estomac de le faire. D’autant que ce dernier semblait s’en amuser.

– Tu sais que ma sœur a disparu, Jesmond.

Immédiatement, les deux hommes reprirent leur sérieux et, contrits, hochèrent la tête avec respect.

– Bon, figure-toi que j’ai entendu dire que tu fournissais des pédophiles.

Abasourdi, Jesmond écarquilla d’abord les yeux, puis jeta un regard en coulisse dans la direction de Bernard. Une seconde plus tard, il se jeta sur Jon Jon comme un gorille enragé, mais cette seconde d’hésitation avait démontré à Bernard que Jon Jon l’avait touché au vif. Ils se levèrent d’un bond.

Avant même que Jesmond ait fait le moindre mouvement, Jon Jon lui avait balancé un coup de pied qui le propulsa en arrière. Roulé en boule, tremblant de tous ses membres. Jesmond s’affaissa à genoux, les mains serrées sur les couilles, s’efforçant de ne pas dégueuler.

– J’ai assez de renforts pour déclarer une guerre de territoire, et j’ai prévenu tes gars qu’on était en réunion et que je voulais pas d’interruption. Tu sais, tu me fais pas peur, mon vieux, moi, ce que je viens chercher, c’est des réponses. Alors, accouche : tu fournis les pédophiles, oui ou non ?

– Tu ferais mieux de lui donner ce qu’il demande, Jesmond. Moi aussi, ça m’intéresse.

Bernard regardait d’un œil glacial le gros type étalé par terre devant lui. Pour Jon Jon, un tour dans la cage aux fauves aurait été plus enviable que ce regard-là.

Jesmond suffoquait, ses paroles risquaient d’avoir des conséquences décisives sur ses relations avec Bernard Lee. Comment donc Jon Jon avait-il fait pour les trouver ensemble ? La présence de Bernard changeait la donne, ils en étaient tous les trois conscients.

Surtout Bernard.

Soudain, Jesmond se rappela que c’était Bernard lui-même qui avait provoqué cette rencontre. Alors, il s’agissait d’un guet-apens ? Si c’était ça, il était mort.

Jon Jon se recula sur son siège, sortit un joint et l’alluma. Puis il aspira une profonde bouffée avant de lancer à Bernard, avec un sourire :

– Pour moi, ça veut dire oui, t’es bien d’accord ?

 

***

 

Marie observait Little Tommy qu’on emmenait prendre l’air dans son fauteuil roulant. Il était répugnant, non seulement il était obèse, mais les brûlures l’avaient rendu presque chauve et sa peau violacée était plissée comme un vieux parchemin. Ses mains aussi étaient abîmées, on aurait dit que ses doigts dodus étaient palmés. Aucun des autres malades ne lui adressait la parole et d’ailleurs, aucun ne semblait avoir grand-chose à dire.

Il faisait très beau mais un petit vent frais rafraîchissait l’atmosphère. Marie serra son manteau contre elle. Le froid n’y était pour rien, elle frissonnait à la perspective de la scène à laquelle elle allait assister.

Postée de l’autre côté de la pelouse, Joanie ne lâchait pas sa proie des yeux. Quand une des infirmières regarda dans sa direction, Marie crut que son cœur allait s’arrêter de battre, mais Joanie s’était dissimulée derrière les buissons.

Tandis que les infirmières passaient d’un malade à l’autre avec du thé et des biscuits, elle vit Joanie contourner les buissons d’un pas décidé, s’avancer jusqu’à une des allées et faire brusquement volte-face. Un grand sac de paille à l’épaule, elle portait un large et coquet chapeau bleu vif, un long manteau de cuir noir et une paire de gants. Pour parfaire son accoutrement, elle avait une paire de grosses lunettes de soleil Armani sur le nez.

Tommy l’aperçut avant même que quiconque puisse se rendre compte de ce qui se tramait. Il poussa un gémissement de frayeur, sidéré de la voir apparaître tout à coup devant lui.

Joanie ouvrit son sac, en sortit une bouteille en verre et dévissa le bouchon. Tommy gardait le regard fixé sur elle, le visage habité par la peur.

– Joanie, je t’en supplie…

– T’avise pas de prononcer mon nom, espèce de salopard, dit-elle d’une voix sifflante.

Tommy se sentit en danger de mort. Alertée, une infirmière observait la scène : tiens, Jeffrey Palmer avait enfin une visite ? Pourtant, ça n’avait pas l’air de le ravir. Elle s’approcha.

– Excusez-moi, madame, vous avez vu la surveillante ?

Elle était pratiquement arrivée au niveau de Joanie et Jeffrey Palmer essayait frénétiquement de bouger son fauteuil, mais elle l’avait bloqué elle-même : c’était un vieux modèle difficile à manier, le seul qui puisse supporter son poids. Tommy faisait une cible rêvée.

– Salut Tommy ! A moins que tu préfères que je t’appelle Jeffrey ? lui lança Joanie.

Puis elle lança un grand sourire à l’infirmière fascinée par la bouteille de limonade sale qu’elle tenait dans la main.

– Je suis une de ses vieilles copines, ma grande, je suis venue lui apporter quelque chose.

Puis elle revint sur Tommy et, malgré sa colère, sentit un soudain élan de pitié pour lui. Mais ce n’était pas suffisant, il n’avait pas suffisamment payé, il n’y avait pas de prix assez élevé pour ce qu’il avait fait.

Tommy ne pouvait détacher son regard de Joanie, terrifié par ce qu’elle pourrait faire s’il la lâchait des yeux.

– Elle est où, ma petite ? Allez, vas-y, dis-moi où elle est et j’arrête tout.

– Attendez, mais qu’est-ce qui se passe, ici ? demanda l’infirmière.

Joanie se tourna vers elle et lui siffla entre les dents :

– Dégage, mignonne, te mêle pas de ça. Crois-moi, reste en dehors de toute cette histoire.

Elle se retourna vers Tommy :

– Où est-elle ? J’ai besoin de savoir.

Comme elle dévissait lentement le bouchon de la bouteille, une odeur très reconnaissable commença à se dégager, Tommy se recroquevilla sur son fauteuil, l’infirmière lança des regards frénétiques autour d’elle tandis qu’un aide-soignant regardait la scène, médusé.

– Mais allez donc chercher de l’aide !

Tommy leva un bras pour se protéger.

– Je ne sais pas où elle est, je te jure ! Tu sais bien que je te le dirais, si c’était le cas ! Je l’aimais autant que toi, tu sais…

Joanie pleurait.

– Tu ne sais même pas ce que c’est que l’amour. Le tien, c’est rien qu’une saloperie de malade !

Elle levait le bras pour lui écraser la bouteille sur la tête quand l’infirmière lui attrapa la main et lui tordit le poignet.

La bouteille glissa, l’acide chlorhydrique éclaboussa les jambes de Tommy et les chaussures de l’infirmière avant d’aller se répandre sur le sol. Joanie envoya un coup de poing sur le visage de la femme, la forçant à relâcher son étreinte, puis elle fila par là où elle était venue sans demander son reste.

En se retournant, elle cria quand même au pauvre type sanglotant, tordu de douleur :

– Je reviendrai ! Tu t’en sortiras pas comme ça ! Pas cette fois, en tout cas !

Marie attendait dans une Ford Sierra blanche volée la veille, elle avait mis le moteur en marche.

– J’ai tout merdé ! hurla Joanie.

D’énervement et de rage Marie rigola tout ce qu’elle pouvait.

– Il a compris que tu sauras où le trouver, ma grande. Il pourra plus jamais dormir tranquille, si ça peut te consoler. On a réussi à le dénicher une fois, ce salaud, et s’il le faut, on le retrouvera , t’inquiète !

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