Jolie Poupée
Epilogue
Joanie et ses deux enfants étaient assis, silencieux, dans le corbillard qui les emmenait au cimetière. La journée était froide et venteuse, et ils s’emmitouflèrent dans leur manteau en sortant rejoindre le cortège.
Joanie ne quittait pas des yeux le petit cercueil blanc qui contenait le corps de sa fille. Sur un appel anonyme, la police l’avait retrouvé dans un local situé à Plaistow. Ils avaient également découvert les restes de deux enfants originaires, d’après leur denture, d’Europe de l’Est. On n’avait pu, encore, les identifier.
Jon Jon s’éloigna en voyant approcher Monika qui arborait un sourire triste aux lèvres. Il ne pouvait plus supporter ni la mère, ni la fille, mais Monika s’en fichait éperdument, elle avait été si impressionnée par la nouvelle maison de Jon Jon qu’elle le claironna une fois de plus à Joanie. Cette femme n’avait décidément aucune pudeur… Joanie se contenta de lui sourire en signe d’approbation.
Bien sûr, la maison était jolie, mais elle, Joanie, se trouvait très bien dans son vieil appartement. Elle pouvait encore y croire que Kira pouvait rentrer et ouvrir la porte à n’importe quel moment.
Bizarre, non ? Alors qu’elle était enfin en mesure de vivre dans la maison de ses rêves et d’organiser ces fameux dîners pour de vrai, elle n’en avait plus envie. Il devait y avoir un enseignement à tirer de tout cela, mais elle n’avait pas la force d’y réfléchir aujourd’hui.
Le service funéraire avait été parfait. Tous les camarades de classe de Kira étaient venus ; les voisins aussi. Il y avait des fleurs partout.
Joanie passa un bras sous celui de Jeanette et elles s’avancèrent doucement vers Jon Jon qui les attendait près de la tombe. Elles ralentirent le pas en apercevant Big John McClellan et ses deux fils aînés approcher pour leur présenter leurs condoléances.
Malgré ses dix-neuf ans, le fils de Joanie était devenu un homme important, Paulie lui avait légué ses salons de massage avant de se tirer une balle dans la tête. Jon Jon avait commencé par refuser cet héritage, prétextant que c’était de l’argent sale, plein de sang, mais Joanie l’avait convaincu d’accepter. Paulie le leur devait bien.
En ce moment, elle préférait penser à lui comme à celui qui avait été son mac, le type qui l’avait fait trimer comme une vache tant qu’il avait pu en tirer profit. Une vie de minable menée par un nul.
C’était plus facile comme ça.
Jasper était là, lui aussi, il tenait Jeanette par la main et Joanie l’acceptait. Après les événements de ces derniers mois, l’amour, sous n’importe quelle forme, était devenu un précieux trésor. Comme personne ne pouvait supporter Jeanette, autant s’habituer à voir son compagnon dans les parages, d’autant plus qu’il avait mis sa fille enceinte. Jon Jon n’en savait rien encore, elle attendait la bonne occasion pour lui annoncer la nouvelle.
Dommage, c’était arrivé juste au moment où Jeanette avait décidé de retourner à l’école. Cela dit, elle parlait de faire venir quelqu’un pour la faire travailler à domicile pendant que Joanie garderait le petit. C’était toujours ça de pris.
Du coin de l’œil, Joanie vit arriver Baxter dans son costume sombre. Depuis pas mal d’années, elle avait remarqué que les gars de la Crim’ savaient faire honneur aux enterrements, ça leur permettait de surveiller l’assistance tout en faisant leurs condoléances. Il ne risquait pas d’apprendre grand-chose, aujourd’hui. Il fallait lui rendre justice : Baxter s’était décarcassé pour eux, en Roumanie, alors que ses supérieurs gardaient les yeux fermés. Sans doute à cause d’une bonne petite clause dans le testament de Paulie.
Pour le grand public, la police était toujours à la recherche du meurtrier de Kira et des autres enfants, seuls les condés et les voisins étaient au parfum. Sylvia avait enterré son époux dans une tombe anonyme ; Pippy Light et Kieron n’en avaient même pas une pour rappeler leur disparition d’ailleurs passée inaperçue. La police savait pertinemment qui avait soldé les comptes, mais Jon Jon les avait inondés de généreuses contributions, l’ensemble serait donc enterré en toute discrétion.
Joanie gérait maintenant le salon d’Ilford, elle s’occupait de près des filles et de leurs vies, tentait de ne pas trop picoler et de garder Bethany sur le droit chemin.
La gamine venait de fêter ses douze ans et devenait aussi imposante que sa mère. Vu sa taille et sa précocité, elle risquait fort de vite mal tourner, Joanie devait veiller au grain. Elle le ferait car, à sa manière, la petite avait aimé Kira.
Jon Jon surveillait Joanie du coin de l’œil. A sa grande fierté, elle faisait bonne figure. Après la découverte des restes du corps de Kira, ils avaient traversé des moments difficiles, l’enquête avait été un cauchemar permanent. Il avait interdit à Jeanette et sa mère de s’en approcher et grâce au Ciel, elles l’avaient écouté. Les McClellan avaient été très présents et avaient tout arrangé en coulisses. Le dernier legs de Paulie, autrement dit le commissaire principal David Smith, était maintenant leur homme de paille. Pas question de balancer qui que ce soit.
Finalement, ce jour qu’ils avaient tous tant redouté était arrivé : celui où ils devraient dire au revoir à la petite Kira. Il constata avec soulagement que les choses se passaient bien mieux qu’ils ne l’avaient tous espéré.
Jon Jon regarda les gens qui se tenaient autour de lui : même la présence de Jasper le laissait indifférent. Big John lui avait enseigné à mettre les choses à leur place, à se maîtriser. De même, il avait appris que si quelque chose devenait trop insupportable, il y avait toujours une solution : un homme de sa pointure pouvait se payer un sbire pour régler le problème à sa place. Il fallait donc se montrer patient, voir comment les choses allaient tourner et laisser à Jeanette une chance d’être heureuse. Dieu sait qu’elle le méritait.
Sippy et Earl se tenaient à l’écart avec leurs copains. Il les vit se refiler un joint en douce avant la mise en terre. Leur geste lui tira un sourire : ce n’était pas un manque de respect ; pour eux, l’herbe était sacrée, elle avait toute sa place dans ce genre de situation.
Il lui restait quelques tâches à régler, quelques dettes à payer, mais, l’un dans l’autre, tout rentrait dans l’ordre. Il faut tourner la page, disent certains. Lui, il préférait penser à une sorte de consentement.
Il se mit à pleuvoir, un fin crachin pénétrant. Un des hommes présents dans l’assemblée, quoique malade, avait ignoré les consignes des médecins et insisté pour venir : ouvrant son parapluie, Jon Jon se dirigea vers Darren Weeks qui se tenait à l’écart. Pour les habitants de la cité, il était resté « Little Tommy », un homme à qui ils refusaient de se voir associés, et c’était un des problèmes que Jon Jon désirait régler.
Il leva son parapluie et le tint au-dessus de leurs deux têtes. Vu la masse de son compagnon, il s’agissait plus d’un réflexe symbolique que d’autre chose, mais pour Darren c’était un geste inestimable.
– Merci, Jon Jon.
– Je t’en prie.
Ils étaient devenus le point de mire de l’assistance. Par son attitude, Jon Jon avait réussi à leur faire savoir à tous que Darren Weeks avait autant que quiconque le droit de se trouver ici. Plus que beaucoup d’autres, en fait.
Quand le moment de faire leurs derniers adieux à Kira fut venu, Jon Jon se serra contre sa mère. Les sanglots bruyants de Jeanette rappelèrent à Joanie ce que lui disait autrefois sa propre mère : il ne faut pas pleurer quand on est enceinte car les larmes tarissent les eaux qui entourent le bébé. Elle faillit le lui répéter à voix haute, mais se retint à temps.
Pourvu que ce soit une fille, il leur fallait un être pur et sans souillure qu’ils puissent aimer. Une petite fille, ce serait parfait.
Baissant les yeux sur le cercueil de sa petite Kira, elle lui dit silencieusement adieu. La pluie s’arrêta brusquement et un rayon de soleil pâle troua les nuages. Une bénédiction envoyée par Kira, sans aucun doute.
Joanie regarda les filles du salon, elles étaient toutes vêtues de noir et leurs visages maquillés affichaient la même expression solennelle. Même Caro la Flemme était venue. Le cimetière était envahi par la foule, les gens se pressaient par centaines à l’enterrement de sa petite.
Comme le disait Jon Jon, même si on n’oublie jamais une chose aussi atroce, la joie et le bonheur d’autrefois vous laissent quand même des souvenirs heureux. Elle ne devait pas se laisser obséder par cette mort effroyable, il fallait qu’elle pense à la vie de Kira, aussi courte qu’elle ait été.
Se souvenir de son rire, de cet amour débordant…
Il fallait se reconstituer d’autres souvenirs, en espérant qu’un jour ils deviendraient aussi précieux que les anciens.
Oui, Jon Jon avait raison, c’était ce qu’elle allait faire.
1 . « Skunk » : putois, en anglais. (Les notes sont de la traductrice.)
2 . Boxeur célèbre et populaire.
3 . Célèbre présentateur d’émissions de télévision, jeux, variétés et comédies.
4 . Pâte à tartiner à base de levure, très populaire en Angleterre.
5 . Série américano-canadienne basée sur la série anglaise du même nom, racontant la vie d’un
groupe d’hommes gays à Pittsburgh.
6 . Genèse, 1, 9-10.
7 . Célèbre présentateur de la radio et la télévision britannique.
8 . Talk-show britannique animé par Trisha Goddard et consacré aux problèmes familiaux, aux
relations entre adultes et adolescents.
9 . Entre 1967 et 1987, Frederick West et sa femme Rosemary torturèrent, violèrent et tuèrent au
moins douze fillettes à leur domicile de Gloucester. Rose tua également la fille de son mari, alors que ce dernier était incarcéré pour vol. Frederick West se suicida en prison avant l’ouverture de son procès, en 1995. Sa femme n’avoua jamais et fut condamnée, pour dix meurtres, à la prison à vie, sans aucune possibilité de libération. Leur maison fut intégralement détruite et brûlée, afin d’empêcher tout commerce de souvenirs macabres.
10 . British National Party, parti d’extrême droite fascisant.
11 . Policier, leader du BNP.
12 . InterCity Firm : supporters du club de football de West Ham, réputés pour la violence de
leur comportement.
13 . Personnage extraterrestre de la série britannique « Doctor Who ».
14 . Célèbre feuilleton fleuve de la BBC.
15 . Accusé en 1974 du meurtre de son épouse, de ses enfants et de leur nurse, Lord Lucan est
devenu une figure de légende en Angleterre en disparaissant sans laisser de traces. En dépit de nombreux témoignages plus ou moins fantaisistes faisant état de sa présence dans diverses parties du monde, il demeure à ce jour introuvable.
16 . Pseudonyme du comédien afro-américain Laurence Tureaud, célèbre pour ses rôles dans les
séries télévisées des années quatre-vingts, notamment « Agence tous risques ».
17 . Chanteuse anglaise de R & B.
18 . Club masculin londonien très couru.
19 . Créateur de la téléréalité, Jerry Springer n’hésite devant le choix d’aucun sujet pour faire
monter son audimat (combats de nains, mariages incestueux, etc.).
20 . La star américaine Justin Timberlake n’adressa plus la parole à sa compagne, Janet Jackson,
dont un sein avait été accidentellement découvert au cours du Super Bowl, en 2004.
21 . Actrice, animatrice de télévision et femme d’affaire américaine redoutable, Joan Rivers est
célèbre pour son extraordinaire bagout et les multiples interventions de chirurgie esthétique qu’elle a subies.
22 . Chaîne de restauration rapide plus ou moins équivalente aux « Flunch » que nous
connaissons.
23 . Plaisanteries concernant deux journalistes friands de scandales. D’origine pakistanaise,
Martin Bashir est célèbre pour ses « gaffes » et, surtout, pour ses entretiens avec Michael Jackson qui ont nourri les rumeurs sur les tendances pédophiles du chanteur. Chris Tarrant, lui, présente la version anglaise de « Qui veut gagner des millions ».
24 . Journaliste de la BBC connu pour son impertinence, voire son irrévérence. En anglais,
l’adjectif « paxmanesque » fait référence à sa manière agressive d’interviewer les gens.
25 . Station de radio britannique très populaire chez les jeunes, qui a notamment soutenu et fait
connaître le groupe d’Acid Jazz Jamiroquai.
26 . Salon annuel d’exposition canine.
27 . Homme de télévision et présentateur des résultats de la National Lottery, le dimanche soir.
28 . Feuilleton américain intitulé, en français, « La cour de récré ».
29 . Traduction littérale : « Il commence à faire chaud, ici, allez, enlève tous tes vêtements. »
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Cole
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