Jolie Poupée
Chapitre 16
Little Tommy discutait avec un groupe de gens rassemblés au pied de l’immeuble. Cela faisait trois jours, maintenant, que Kira avait disparu, les investigations se poursuivaient, mais le découragement commençait à se faire sentir. Tout le monde, flics compris, recherchait à présent un cadavre plutôt qu’une petite fille vivante.
Cette quête avait soudé les habitants du quartier de manière inattendue, ils avaient un but commun : retrouver une fillette appelée Kira Brewer. La cité grouillait toujours de journalistes, à part les reporters de la télévision qu’un attentat à la bombe avait attirés au centre de Londres. Le quartier restait sur le qui-vive et, même si l’espoir de retrouver Kira vivante s’amenuisait, les résidents se réjouissaient de toujours faire la Une.
Contrairement aux médias, personne, ici, ne s’étonnait que la disparition de Kira les ait rapprochés. Dans la cité, on savait tout sur tout : chacun donnait sur l’appartement de son voisin. Tout le monde se connaissait, on savait qui aimait quoi, qui se droguait ou pas, qui couchait avec qui, qui était en taule et qui venait d’en sortir. On connaissait le nom et l’âge des enfants et des petits-enfants de tout le monde, la façon dont les logements avaient été conçus vous interdisait toute intimité. Construite dans les années soixante pour accueillir les habitants des taudis de l’East End, la cité était conforme aux normes de logement collectif établies par les autorités de l’époque. L’ensemble, totalement délabré, criait misère depuis si longtemps que les bâtiments semblaient n’être plus bons à rien qu’à être rasés.
Mais cette cité était la leur, et ils y vivaient du mieux qu’ils pouvaient avec leurs pauvres moyens. En les collant là, la municipalité les avait abandonnés à leur sort et, de ce fait, la vie du quartier était régie par un code tacite qu’ils respectaient tous.
Autre événement marquant : Monika s’était comme volatilisée. Personne ne s’était soucié de son absence jusqu’à ce que, en ouvrant le Sun du jour, un voisin tombe sur sa photo. L’air affligé et modeste, elle y déclarait, en gros titre : « J’ai fait le tapin avec la mère de la disparue. »
Sur deux pages, l’article relatait d’abord sa rencontre avec Joanie, puis il donnait des détails sur Kira et rapportait la façon dont sa mère vendait ses charmes sur le trottoir et dans les salons de massage.
Même si aucun de ses propos n’était réellement mensonger, de l’avis général Monika n’aurait jamais dû utiliser la vie de Joanie pour se remplir les poches de cette façon-là. C’était tellement infect, une saloperie pareille, que plus jamais cette traîtresse ne pourrait même oser se montrer dans le quartier. En tout cas, pas sans se faire copieusement insulter. Dans leur cité, on était solidaires, et Monika avait franchi la ligne.
– Tu parles d’une salope ! Comme si Joanie en bavait pas assez comme ça ! s’exclama une voisine.
Laquelle avait eu pendant des années, faut-il le dire, des prises de bec quasi quotidiennes avec Joanie, en général à cause de ses gosses. Cela dit, vu les circonstances, la hache de guerre était enterrée.
– Elle l’emportera pas au paradis, cette Monika ! Après un truc pareil, plus personne voudra lui adresser la parole, ajouta-t-elle.
Tout le monde abonda dans son sens, puis le groupe se dispersa, chacun se hâtant de se procurer un exemplaire de l’article afin d’en discuter en famille ou avec des amis. Monika était grillée. Définitivement.
Car, malgré tout ce qu’on pouvait en dire, Joanie était une bonne mère, une mère exemplaire même, et ça, les gens ne l’oubliaient pas. On l’aimait bien, cette femme, et cette affection comptait beaucoup dans le quartier. Ici, on se serrait les coudes et Monika risquait de payer sa perfidie au prix fort.
***
Little Tommy remonta lentement chez lui. A peine entré, il mit de l’eau à chauffer, se versa du café soluble dans une tasse et étala sur la table les journaux qu’il avait achetés. Il les parcourut en s’attardant sur les photos de Kira.
– Ma jolie petite princesse, fit-il à haute voix avant de se retourner, comme s’il s’attendait à la trouver debout à ses côtés.
L’eau commençait à bouillir quand il entendit frapper à la porte. En traînant les pieds, il alla voir qui c’était.
Ses pieds enflés étaient douloureux, il avait tant marché ces derniers jours qu’il en payait le prix. Il ouvrit la porte, les traits tirés, accablé par tout ce qu’il venait de vivre.
***
Jeanette se trouvait au commissariat où on l’avait emmenée après l’agression contre Karen Copes. Malgré l’absence de plainte, la police avait décidé qu’elle passerait la nuit au poste pour s’entretenir avec une assistante sociale : la petite était dans un état à la limite de l’hystérie. Mais bon, qu’est-ce qu’ils pouvaient y faire ?
« Allez donc vous faire foutre ! » avait-elle crié à l’assistante sociale. Jugeant inutile de se le faire dire deux fois, cette dernière avait quand même pris le temps d’ajouter une note au dossier de Jeanette. Cette adolescente de quatorze ans vivait avec un garçon qui en avait dix-huit et possédait, en prime, un joli casier judiciaire. La mère du garçon était alcoolique et, à eux deux, ils collectionnaient plus de condamnations que toute la Mafia réunie.
Pourtant, aux yeux de la loi, Jeanette était parfaitement libre de faire ce qu’elle voulait de sa vie. Si elle préférait habiter avec ces gibiers de potence, personne n’y avait rien à redire. Pire, Joanie ne pouvait même pas la reprendre contre son gré : la Charte des Enfants octroyait à Jeanette des droits auxquels sa mère ne pouvait s’opposer.
Baxter n’en revenait pas. Comment une ado pouvait-elle se mettre dans un pétrin pareil alors que sa petite sœur gisait probablement quelque part, assassinée ?
Pas question de prendre en compte sa crise de nerfs, ni l’acharnement de Karen Copes. Tout ce qu’il voyait, c’était une petite pute – voilà ce qu’elle était, comme sa mère. D’ailleurs, la famille entière vivait dans la fange. Les photos de cette petite maquillée à outrance lui avaient ouvert les yeux sur le fond de l’affaire : Kira Brewer était impliquée dans le bizness familial, et ce n’étaient pas les coups de fil répétés du commissaire principal qui pourraient y changer quelque chose.
– C’est toi qui as déposé ces photos chez le photographe ?
Jeanette secoua la tête.
– Naan. Pourquoi j’aurais pas laissé mon nom et mon adresse ? Mais enfin, creusez-vous le ciboulot ! Vous savez forcément qui les a déposées.
Manifestement, cette gamine pensait qu’il y avait un con dans l’affaire. Elle soupira, comme si elle s’ennuyait à mourir.
– Puisque je vous dis que c’était pour se marrer ! Je l’ai déguisée et j’ai pris des photos d’elle… Tu parles d’un crime ! C’est interdit par la loi, ça ? Première nouvelle !
Et ce disant, elle se laissa retomber contre son dossier. Elle était en petite jupe noire et top mini, la panoplie idéale pour séduire un petit caïd. Pour couronner le tout, ses cheveux étaient enduits d’une espèce de gel qui leur donnait un aspect gras et ses petites jambes maigres étaient couvertes d’estafilades, là où elle s’était coupée en les rasant ; aux pieds, elle avait de gros godillots, du genre sabots.
Côté maquillage, c’était la totale : visage tartiné d’une épaisse couche de fond de teint et de blush, paupières colorées, lèvres rose vif, bref, elle avait l’air d’une femme plus qu’avertie. Exactement comme l’autre, la petite Kira, sur les photos.
Ça lui fichait le cafard de voir cette gosse. Si elle ne marchait pas déjà sur les traces de sa mère, ça n’allait pas tarder. Les filles de prostituées finissaient hélas de la même façon que leurs génitrices : sur le trottoir. A croire que c’était une vocation.
– Donc, tu avoues que c’est toi qui as pris ces photos de ta sœur ?
Elle hocha la tête.
– Evidemment ! Mais je vois pas ce qu’il y a à avouer. Prendre des photos, c’est pas interdit, que je sache !
– Ce genre-là, si !
Et il planta son doigt, tel une lame de couteau, sur les clichés.
Jeanette leva les yeux au ciel :
– Mais vous voyez le mal partout ! C’est vous qui avez l’esprit mal tourné, je les ai prises pour faire plaisir à Kira, ces photos. Elle adorait se faire belle, se déguiser, se maquiller. Comme toutes les gamines ! Bon, alors, je peux partir maintenant, s’il vous plaît ?
– Où se trouvait cette pellicule, la dernière fois que tu l’as vue ?
– Dans la chambre de Kira ! Je parie que c’est elle qui l’a déposée chez le photographe, elle était la seule à pouvoir la porter. Bon, je peux partir, oui ou non ?
Pour elle, l’entretien était terminé. Quelle arrogance ! Ils étaient tous pareils, décidément ! A croire qu’ils en avaient bu au robinet ou même direct, au sein de leur mère.
Baxter fut contraint de la laisser partir : il n’avait strictement rien à lui reprocher.
***
En ouvrant la porte, Tommy vit Jon Jon et Earl debout sur son paillasson.
Son sourire se mua en grimace de terreur quand Jon Jon l’attrapa au collet et le propulsa dans le living en le cognant contre les murs du couloir. Tommy s’écroula à quatre pattes sur le sol.
– Tu dois bien te douter de ce qui nous amène, non ?
Tommy resta muet. Les coups lui avaient coupé le souffle, mais, surtout, il avait compris, et ça se voyait dans son regard.
– Qu’est-ce que t’as fait à ma sœur, saloperie !
Jon Jon avait parlé à voix basse, sans crier, afin de mieux l’intimider. Il lui décocha quelques coups de pied rageurs dans le lard. En sentant la pointe de sa chaussure s’enfoncer dans cette masse molle, il vit rouge. Ce gros porc se foutait de sa gueule ! Il baissa les yeux vers sa face de lune : pas de doute, ce paquet de graisse avait le culot de le narguer.
– Vous avez cru vous en tirer, hein, toi et ton salopard de père ! Mais je suis au courant pour Caitlin, j’ai vu sa grand-mère, elle m’a tout raconté.
En l’entendant mentionner la fillette, Tommy blêmit.
– C’était pas vrai, j’te jure, Jon Jon ! La gosse a menti. Je ne l’ai jamais touchée !
Il était terrifié.
Jon Jon le souleva, non sans mal, et lui cracha à la figure.
– Dis-moi exactement ce qui s’est passé ou je te fais la peau, tu m’entends ?
Earl, qui les observait, dit doucement :
– Vas-y, Jon Jon, saigne-le ! Achève-le, ce fumier.
En tournant la tête, Jon Jon se rendit compte que Tommy s’était évanoui de terreur.
– La peur, ça fait toujours cet effet-là, commenta Earl d’un ton sagace.
Jon Jon passa dans la cuisine. La bouilloire fumait encore, il la ralluma. Dès que l’eau fut chaude, il la porta dans le salon et déversa tout le contenu sur le ventre et l’entrejambe de Tommy.
Celui-ci ne portait qu’un pantalon de coton et une chemise légère. Instantanément ranimé par la brûlure, il rouvrit les yeux et se mit à hurler de douleur.
– Et maintenant, dis-moi ce que je veux savoir ! fit Jon Jon en tendant la bouilloire à Earl. Toi, remets ça à chauffer, tu vas voir comment je vais l’ébouillanter, cet enfoiré !
Tommy le regarda, épouvanté.
– Pitié, Jon Jon, je t’en supplie…
– Ça fait mal, hein, sale pédé ? Qu’est-ce que t’as fait à ma sœur ? Elle t’a supplié d’arrêter de lui faire mal ? Hein ? Réponds !
Tommy secoua la tête, muet de terreur.
– Elle est morte, c’est ça ?
Jon Jon lui flanqua son poing dans la figure.
– Où est ma petite sœur ? Tu vas me le dire, oui ?
Tommy sanglotait, la figure ruisselante de morve, de larmes et de salive.
– J’en sais rien, je le jure… Demande à mon père… C’était lui… Pas moi…
Il délirait, fou de douleur.
– C’est lui qui aime les petites filles… Pas moi ! Pas comme ça ! C’était pas moi…
Malgré la douleur et le désespoir, il s’efforçait de convaincre Jon Jon.
– Où est ma sœur ? Qu’est-ce que t’en as fait ?
Tommy délirait presque.
– Je ne sais pas ! Je te le jure sur la tombe de ma mère !
Ses paroles, entrecoupées de sanglots, étaient devenues presque inintelligibles. Jon Jon lui décocha un regard glacé.
– Elle était si douce, si mignonne. Ma petite Kira…
Ses hurlements lugubres devenaient hystériques.
– Je l’aimais ! Je l’aimais tellement ! Comment j’aurais pu lui vouloir du mal ?
Quand ses paroles percutèrent le cerveau de Jon Jon, les coups se mirent à pleuvoir. Il s’acharna sur Tommy comme un possédé, jusqu’à n’en plus pouvoir.
– Ah ! tu l’aimais, hein ? Eh ben, tiens, vas-y, prends ça !
Il haletait, à bout de souffle.
– Je vais vous massacrer, ton père et toi, espèces d’ordures !
Mais il était trop tard pour menacer Tommy.
Il ne pouvait plus rien entendre.
Avant de partir, Jon Jon lui vida la deuxième bouilloire d’eau bouillante sur la figure et lui cracha dessus.
Earl prit le volant et ils foncèrent chez Della en vomissant les tueurs d’enfants. Maintenant qu’il savait que sa sœur était morte, Jon Jon versait des torrents de larmes, comme si, une fois les vannes ouvertes, il se trouvait incapable de les refermer. Il ne restait qu’une chose à faire : retrouver le corps.
Comment ne plus penser à elle, à sa terreur, à la douleur qu’elle avait dû éprouver ? Jon Jon n’en pouvait plus, torturé par les images atroces qui lui défilaient en boucle dans la tête.
Dire qu’il avait lui-même ouvert sa porte à celui qui l’avait abusée.
Tout était de sa faute, il en était persuadé.
Mais jamais il n’irait chez les flics, c’était une affaire personnelle, et il allait la régler tout seul, à sa manière.
Mrs Carling, la voisine de Tommy, attendit qu’ils soient partis pour prévenir la police. Mais, même alors, elle le fit anonymement. Ne jamais se mêler des affaires de Jon Jon quand il était sur le sentier de la guerre : voilà la décision qu’elle avait prise le samedi précédent, et elle s’y tiendrait, coûte que coûte.
***
Après avoir rendu visite à Patricia, Della et Joseph s’étaient arrêtés pour déjeuner à Upminster. Della était rassurée : Joseph l’avait convaincue que son accrochage avec Tommy était d’ordre strictement familial. A l’en croire, son fils était jaloux qu’il soit venu s’installer chez elle, pourtant, ce n’était pas du tout l’impression qu’elle s’était faite de Tommy. Au contraire. Comme elle le répétait à Joseph pour la énième fois, son fils avait même plutôt l’air ravi.
Mais autre chose l’inquiétait : la disparition de Kira risquait d’avoir des conséquences sur leur existence. A preuve, la police était déjà venue poser des questions à Joseph. Il était normal qu’on interroge tous ceux qui connaissaient la fillette, mais n’empêche, ça la travaillait. Même si ça horripilait Joseph, elle ne pouvait s’empêcher d’y faire allusion. Une affaire aussi effroyable, on pouvait quand même en parler, non ?
– Tu crois, toi, que Kira connaissait son kidnappeur ?
Joseph avala une gorgée de bière et ne répondit pas. Chez Patricia, déjà, il avait refusé d’en discuter. Pourtant, sa fille n’avait fait preuve que de curiosité, rien de plus. Après tout, Joseph était bien placé pour avoir des infos sur cette monstrueuse affaire, et voilà qu’il restait là, planté sur sa chaise, muet comme une carpe empaillée. Bon sang de bonsoir, Tommy devait bien la connaître, la petite, puisqu’il était son baby-sitter ! Alors, qu’est-ce qu’il en disait, de cette histoire ? Mais Patricia avait fait chou blanc, Joseph avait refusé catégoriquement de se joindre à leur conversation.
Pire, il avait emmené ses petites-filles au parc en les laissant bavarder toutes les deux. A présent, il se tenait devant elle comme si de rien n’était.
Il avait l’air bizarre…
– Alors, Joe, tu me réponds ?
Il secoua la tête.
– J’ai pas envie d’en parler. C’est trop affreux, il vaut mieux ne pas y penser.
Il y avait du vrai là-dedans, même si elle ne s’estimait pas satisfaite. Comme son ex-mari, Joseph allait découvrir de quoi sa nouvelle compagne était capable quand ça la chatouillait.
– On jurerait bien que tu as quelque chose à cacher…
Il la fusilla du regard, sa pinte à mi-chemin des lèvres.
– Qu’est-ce que tu veux dire ?
Della haussa les épaules d’un air indifférent, puis lâcha d’un ton sarcastique :
– A toi de voir ! Mais bon, n’importe qui, n’importe qui de normal, je veux dire, s’intéresserait à cette histoire. Mais pas toi…
Il répondit, railleur :
– Alors, comme ça, le fait que j’aime pas les ragots fait de moi un suspect, c’est ça ?
Garder un semblant de bonhomie, d’accord, mais il fallait pas pousser. Comme il aurait aimé lui baffer ses grosses joues, lui arracher ce petit air suffisant de la figure !
Della eut un nouveau haussement d’épaules.
– Prends ça comme tu veux…
Elle, elle cherchait la bagarre, la vraie. Enfin, ce type allait voir ce qu’elle avait dans le ventre !
Joseph avala une gorgée de bière.
– Tu veux me faire plaisir, Della ?
Il avait parlé d’une voix calme et gentille, elle hocha la tête.
– Ferme ta grande gueule !
La tronche qu’elle faisait ! Ça valait bien une engueulade.
– Comment oses-tu ? chuchota-t-elle.
Ils étaient dans un pub, il valait mieux ne pas se faire remarquer.
– C’est bon, Della, sortons. On va pas s’engueuler ici.
Il acceptait donc une explication entre quatre yeux dans la voiture ? Quel changement ! Jusqu’ici, c’était toujours elle qui avait tenu les rênes.
Elle était à peine assise à côté de lui qu’elle reprit la conversation là où elle l’avait laissée, ils n’étaient même pas encore sortis du parking.
– J’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais il y a un truc qui me chiffonne dans tout ça…
Tout à sa manœuvre, Joseph resta muet, mais, dès qu’ils furent lancés sur la route, il lança :
– Ah ouais ? Eh ben, t’en as de la chance, Miss Je-Sais-Tout. C’est toi, la psy de service ?
Le Joseph qui parlait lui était inconnu, elle ne savait comment le prendre.
– A propos, il est mort de quoi, ton mari ? D’une crise d’ennui fatale ?
Le sarcasme fit mouche.
– Non, mais de quel droit, Joseph Thompson…
Il leva la main pour la faire taire et, miracle, elle obtempéra.
– De quel droit ? Mais parce qu’il n’y a pas moyen d’en caser une ! T’as aucune idée de ce que j’endure, je la connaissais, cette gamine… très bien, même. Elle venait nous voir, mon fils et moi. Je l’aimais beaucoup.
Il avait la voix brisée par l’émotion. Mon Dieu, qu’avait-elle déclenché ? Il parlait avec des tels accents de sincérité…
– Ecoute, Joe…
– Ah non, pas de ça, Della ! Cette fois, je ne jouerai pas le mauvais rôle… La chieuse, ici, c’est toi !
D’accord, c’était l’hôpital qui se moquait de la charité, mais bon, pour ce qu’il en avait à foutre…
– J’en ai ma claque, je rentre chez moi retrouver mon p’tit gars.
La sonnerie du portable fit diversion et Della prit l’appel. Du coin de l’œil, il la vit se décomposer en écoutant son correspondant.
– C’est pas vrai ! dit-elle d’une voix aiguë.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Little Tommy s’est fait agresser. Il est à l’hôpital, dans un état critique.
Joe ralentit brusquement, à la surprise des automobilistes qui le suivaient.
– Qui a fait ça ?
Il se gara devant un porche pour dégager la chaussée et resta immobile plusieurs minutes, le regard fixe. Puis, passant le bras devant Della, il lui ouvrit la portière.
– Descends !
– Quoi ?
– T’as très bien entendu, Della ! Sors de cette voiture !
Quelque chose dans sa voix impressionna tant Della qu’elle obéit sans mot dire. Joe redémarra en trombe, en la plantant sur le trottoir.
Patricia mit un bon moment à comprendre pourquoi sa mère sanglotait si fort à l’autre bout du fil.
***
Pour un peu, Baxter aurait demandé sa mise à la retraite anticipée. La récente agression de Little Tommy Thompson avait scandalisé l’opinion et toute la presse en faisait ses choux gras. Mais il y avait pire. Alors que le coupable était connu de tous, la clientèle du pub était prête à jurer comme un seul homme et la main sur le cœur que Jon Jon était bien avec eux au moment des faits.
L’inspecteur vérifiait également la véracité des rumeurs sur une éventuelle implication de Tommy dans une précédente affaire de mœurs. Ses hommes avaient entré son nom dans le fichier national des délinquants sexuels, mais jusqu’ici, les recherches s’étaient révélées infructueuses. Pourtant, cette rumeur n’avait pas été perdue pour tout le monde. La preuve, Tommy était entre la vie et la mort dans le service des grands brûlés de Billericay Hospital. Baxter, lui, en avait pris pour son grade. Enfin, si on peut dire…
Pour tout arranger, Joseph Thompson s’était évaporé dans la nature. Alors, de deux choses l’une : soit il avait quelque chose à se reprocher, soit il avait peur de se retrouver dans la même situation que son fils. La question resterait en suspens tant qu’on ne l’aurait pas retrouvé.
En jouant les justiciers solitaires, Jon Jon n’avait facilité la tâche de personne et, pourtant, pour les gens du quartier, il était devenu un véritable héros.
Mais d’abord, il fallait l’arrêter. On verrait bien ensuite…
***
Non, non et non, Joanie refusait d’admettre ce que lui disait son fils. Non, c’était impossible, elle n’avait pas introduit chez eux l’homme qui avait provoqué la perte de sa fille.
– M’enfin, maman, puisque je te le dis ! C’est un sale pédophile ! Comme son père ! On les a accusés d’avoir tripoté une gamine et ils ont payé la mère pour qu’elle la boucle. Elle était mariée avec un salopard qui lui foutait sur la gueule et qui est en taule, mais elle voulait s’en débarrasser, et elle a pu faire grâce au fric. En ce moment, j’essaye de la retrouver, cette salope. Quand ce sera fait, je saurai exactement ce qui s’était passé. Mais un des Thompson sait où est Kira, enfin, où est son c…
Il se tut avant d’avoir prononcé le mot « corps », mais Joanie avait compris. C’était bizarre, elle n’arrivait même plus à pleurer, comme si elle avait épuisé toutes ses réserves de larmes. Ou qu’elles s’étaient taries.
Elle se versa un verre de vodka et l’avala d’un trait. Puis elle partit s’enfermer dans sa chambre, la bouteille à la main.
– C’est pas ça qui risque de t’aider, m’man !
Jon Jon se mit à pleurer.
Joanie ouvrit sa porte, le regarda et laissa tomber :
– T’as une meilleure idée ?
Elle avait renoncé, c’était évident. Jon Jon regarda autour de lui. Tout le foutoir qu’elle gardait dans son placard était étalé par terre ; elle avait tout passé en revue avant son arrivée pour se remémorer les moments heureux avec ses gosses, les grandes fiestas imaginaires qu’ils aimaient tant. Elle s’était réfugiée dans ses souvenirs, comme chaque fois qu’elle avait besoin de se remonter le moral. Un tas d’objets dérisoires, voilà ce qui lui restait de sa vie ! Quelle tristesse. Cette femme à l’existence bien remplie, mère de trois enfants, se retrouvait avec quelques pauvres souvenirs de pacotille en guise de consolation.
Il se laissa tomber à genoux, ramassa une pelle à gâteau en argent et, la serrant contre sa poitrine, se remit à chialer comme un môme.
***
Little Tommy Thompson était dans un état critique. Victime de brûlures graves, il avait également été sauvagement frappé. Du service, on savait maintenant qu’il s’agissait d’un délinquant sexuel ; même les infirmières qui, jusque-là, avaient compati à son sort avaient du mal à le toucher. Le visage de cette enfant était gravé dans toutes les mémoires.
Comment regarder cet homme soupçonné d’être impliqué dans sa disparition sans se demander si elles ne s’acharnaient pas à sauver son assassin ?
Le policier assis à son chevet voyait les choses différemment : si Jon Jon Brewer ou un de ses potes se pointait à l’hosto pour finir la besogne, il se ferait un devoir de regarder ailleurs. Cette masse de chair qui passait pour un être humain pouvait bien crever dans des douleurs atroces. Il ne méritait rien d’autre.
A en croire les rumeurs, c’était Little Tommy le coupable. Ou son père, peut-être. A moins qu’ils n’aient fait le coup à deux…
La presse s’intéressait de près à la légèreté de la police qui avait négligé les accusations de pédophilie portées par les voisins de la famille. La disparition si opportune de Joseph Thompson confirmait les soupçons : il y avait bien quelque chose de pas net dans cette famille.
Quant à Little Tommy, seule la morphine lui permettait d’oublier ses brûlures. Il était parti, ailleurs, très loin. S’il s’en sortait, il ne lui resterait qu’une seule perspective : celle de la prison à vie.
A condition que ses codétenus la lui laissent sauve.
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