Jolie Poupée

Cole · Chapitre 21 sur 31

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Jolie Poupée

Livre II

 

 

Vie pour vie,

Œil pour œil,

Dent pour dent,

Main pour main,

Pied pour pied,

Brûlure pour brûlure,

Blessure pour blessure,

Plaie pour plaie.

Exode, XXI, 23

 

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Chapitre 18

 

C’est terrible comme on finit par s’habituer aux choses. Pour sa mère c’était comme si Kira n’avait jamais existé, comme si, déjà, elle appartenait à un rêve très ancien.

Pourtant, à d’autres moments, écrasée de chagrin, Joanie voyait dans ses cauchemars sa petite fille la supplier qu’on ne la tue pas. Les scènes étaient si nettes, si réalistes, qu’elle se réveillait en sueur, persuadée que c’était la réalité.

Trois mois avaient passé depuis sa disparition, et ils n’avaient toujours aucune nouvelle. Les médias avaient oublié sa petite, comme tout le monde, sauf la petite communauté vivant dans la cité. Joanie se sentait chez elle, ici. Dans les regards compatissants de ses voisins et de ses amis, elle lisait la même peine que celle qui la déchirait. Sa douleur, sa douleur de mère, n’avait pas disparu. Pas plus que sa colère.

Fini, les reporters à l’affût d’un scoop ; fini, les grappes de journalistes vous harcelant de questions. Kira n’était plus qu’une photo classée dans les archives de la police. Un copain de Jasper avait créé un site « Kira Brewer », sur Internet. C’était gentil, mais franchement, à quoi ça pouvait servir un truc pareil ? Sa fille l’avait quittée, elle pourrissait quelque part, elle était morte. Sinon, elle serait chez elle à babiller de sa voix joyeuse, le sourire aux lèvres. Mais ce n’était pas possible, et la souffrance, la douleur qui la rongeaient étaient toujours aussi présentes que sa colère.

On frappa à la porte, Joanie alla ouvrir avec un sourire affecté. Son cœur avait cessé de s’emballer au moindre coup de sonnette, c’était fini, elle ne s’attendait plus à trouver Kira sur le seuil ni à l’entendre lui expliquer comment elle s’était perdue avant de retrouver, enfin, son chemin.

C’était l’inspecteur Baxter. Malgré elle, elle l’accueillit avec un certain espoir.

Il lui sourit tristement.

– Je peux entrer, Joanie ?

Rien qu’au son de sa voix elle devina qu’il ne lui apportait pas de bonnes nouvelles, en tout cas pas celles qu’elle attendait.

– Je voudrais te parler de Tommy Thompson.

Elle poussa un profond soupir, Tommy était devenu leur ennemi numéro un depuis que Jon Jon l’avait convaincue de sa culpabilité.

– Quoi, qu’est-ce qu’il a ?

Elle fit signe à Baxter de s’asseoir. Le policier se cala tout au bord du canapé, manifestement mal à l’aise.

Son intuition se confirmait, manifestement cette visite n’était pas de bon augure…

– Il est mort ? demanda-t-elle avec une note d’espoir dans la voix.

L’inspecteur secoua la tête.

– Ecoute, Joanie… On a fait tout ce qu’on a pu pour découvrir ce qui s’était passé, mais on n’a rien trouvé contre lui.

Puis, lui laissant le temps de digérer l’information, il continua :

– En fait, ni son père ni lui n’ont des antécédents. Caitlin Rowe, la jeune fille qui avait accusé Tommy, a tout nié en bloc, d’après elle, il s’agissait d’une rumeur sans fondement. Sa mère vient d’exiger d’être relogée pour éviter qu’on retrouve sa trace car elle a peur que sa fille se trouve embringuée dans une affaire qui ne la concerne pas.

Il regarda Joanie. Elle avait les traits tirés et de nouvelles rides étaient apparues au coin de ses paupières et de sa bouche : trop de nuits blanches, trop d’alcool.

– Alors, c’est fini, c’est ça ? Il est libre ? Et le fric que Joseph leur a filé ? On ne peut pas prouver que c’est lui qui le lui a versé ? Ni découvrir d’où il l’a dégotté ?

Baxter poussa un soupir.

– Et si tu nous faisais une tasse de thé, Joanie ?

Elle passa dans la cuisine et mit l’eau à chauffer. Il la suivit, le cœur aussi serré qu’elle.

– On n’a rien trouvé, Joanie. Rien de probant. Même dans l’appartement des Thompson. Deux fois on l’a passé au peigne fin, sans rien dénicher de compromettant.

– Si c’est ça, alors, pourquoi il s’est tiré, le vieux ?

Elle devenait agressive.

– Peut-être qu’il a eu peur, Joanie. T’aurais pas eu peur, à sa place ?

Elle le lui concéda d’un signe de tête.

Il revint à la charge :

– Moi, j’en mènerais pas large si j’avais Jon Jon à mes trousses…

– Vous n’avez vraiment rien trouvé ? Et la mère de la gamine, cette… Leigh Rowe ?

– Elle aussi, elle nie tout en bloc. Or, tant qu’elle refuse de parler, on est coincés. On ne peut pas coffrer quelqu’un sur la foi de simples rumeurs, Joanie. Il nous faut des preuves.

Elle eut un petit rire ironique.

– Alors, ça, c’est nouveau ! Vous vous êtes pourtant pas gênés jusqu’ici !

– Tu es injuste, Joanie, et tu le sais bien. Il ne s’agit pas du tout du même problème.

Elle versa l’eau sur les sachets de thé. Pourtant, c’était sur ce flic qu’elle crevait d’envie de vider sa bouilloire. Pour qu’il souffre autant qu’elle – autant que Little Tommy, lui souffla une petite voix dans sa tête.

– C’est Tommy, j’en suis sûre ! Lui et son père, quels sales pervers, ces deux-là…

La violence qui perçait dans sa voix était claire et menaçante : Tommy ne serait plus en sécurité nulle part.

– Faute de preuves, Joanie…

Elle repartit d’un petit rire qui sonnait faux.

– Faute de cadavre, vous voulez dire ! Parce que c’est ça que vous entendez, avouez-le !

Elle avait raison, mais il ne pouvait pas le lui dire.

– Ecoute, j’en suis malade pour toi et pour ta famille, crois-moi, mais on n’a aucun motif valable d’accuser Tommy Thompson. Les rumeurs ne suffisent pas, même si elles ont l’air fondées. Il nous faut des preuves en béton.

– Tiens, pourtant, c’était pas le cas quand il s’agissait de moi ou de mes gosses. J’ai attendu des heures avant de voir arriver un flic, le soir où la petite a disparu.

Elle était au bord des larmes. En signe de compassion, il lui tendit une main qu’elle écarta d’un geste vif.

– Des plombes, j’ai attendu !

Elle examina l’appartement comme si elle le revoyait tel qu’il était ce soir-là.

– Des heures, et rien, que dalle ! Pour ce que vous en aviez à foutre ! Une Brewer avait disparu, et alors ? Y avait vraiment pas de quoi se bouger le cul !

Elle avait le visage déformé par l’angoisse. De toute sa vie, Baxter ne s’était jamais senti aussi démuni.

– Des moins que rien, les Brewer, hein, nous, on est rien que de la racaille ! La mère fait le tapin, les mômes sont des sauvages… Vous croyez que je ne sais pas ce que vous aviez dans le crâne, cette nuit-là ?

Il ne trouva pas le courage de la regarder en face car elle disait la stricte vérité, il avait manqué à son devoir, comme les autres. Mais il nia. Impossible de faire autrement.

– Ce n’est pas vrai, Joanie. On a fait tout ce qu’on a pu, et on continue…

– Tu parles ! Vous pouvez vous les foutre au cul, vos conneries, inspecteur !

Il n’y avait qu’une solution : lui dire la vérité.

– Joanie, Tommy Thompson est incapable d’avoir des rapports sexuels. Jon Jon est au courant, il a vu son dossier médical.

– Je sais, il me l’a dit. Mais je suis comme lui, j’en crois pas un mot. C’est pas parce qu’il est impuissant qu’il y pense pas, non ?

Baxter soupira de nouveau.

– Tu te tortures pour rien, Joanie. Comment tu pourrais savoir qu’elle s’est fait agresser sexuellement ? En fait, tu n’en sais rien. Elle est peut-être tombée dans la Tamise ou… Je sais pas, moi… Tout de suite t’imagines le pire.

Elle leva les yeux au ciel.

– C’est bon, arrêtez, inspecteur ! Vous pensez exactement la même chose que moi. Vous aussi, vous êtes persuadé que les coupables, c’est ces deux-là, le gros salopard et son vieux.

Elle essayait de lui faire partager sa culpabilité autant que sa douleur.

– Dire que je l’ai reçu chez moi ! Je l’ai traité comme un ami ! Je l’aimais bien… je lui faisais confiance.

Ses larmes refluaient.

– Je me suis renseignée sur les pédophiles. Il faut qu’ils « amadouent », comme ils disent. Franchement, avec Jon Jon et moi dans la maison, qui aurait pu penser qu’ils seraient assez gonflés pour faire un coup pareil ? Evidemment qu’elle est pas tombée à l’eau ! Si ç’avait été le cas, à l’heure qu’il est, on l’aurait retrouvée. Or, personne ne l’a vue. Personne, vous m’entendez ? Elle était dans le coin, et je vous dis qu’elle y est encore. Il s’agit juste de la retrouver. Ou ce qu’il en reste… Tout ce qui lui est arrivé, c’était combiné par cette ordure et par son père. D’ailleurs, où il est, le Joseph ? Comment il a pu s’évaporer comme ça, s’il est pas tordu ? Même les bandits ont du mal à rester longtemps en cavale.

Baxter s’était fait la même réflexion, mais il le garda pour lui et suggéra :

– Peut-être qu’il s’est flingué, Joanie. Il faut envisager toutes les possibilités.

Elle hocha la tête. Pendant une seconde, elle eut l’air heureuse, plus détendue.

– J’espère que vous avez raison, inspecteur, et j’espère que Tommy va suivre son exemple. Tant qu’ils n’auront pas disparu de la surface de la terre, je ne pourrai pas fermer pas l’œil.

– Joanie, tu ne devrais pas dire des choses comme ça devant moi…

– Pffff ! Mais j’en ai rien à foutre de ce qui peut bien m’arriver !

Baxter la quitta peu après, Joanie s’installa sur le canapé avec ses cigarettes pour seule compagnie, comme elle en avait pris l’habitude…

 

***

 

– Paulie ! cria la fille avec ravissement.

Il venait de lui pincer les fesses.

Il éclata de rire et, sautant du lit, entreprit de se rhabiller. Linette était une nouvelle conquête, une vraie blonde aux yeux verts, une beauté. Si elle ne s’était pas retrouvée sur le trottoir aussi jeune, elle serait déjà mariée, adulée. Au lieu de ça, elle permettait à un type qui aurait pu être son père de se servir d’elle. Car Paulie s’y prenait avec cette fille comme il l’avait toujours fait avec les femmes.

– Alors, c’est vrai, je vais bosser dans le nouveau salon ?

Il hocha la tête. C’était décidé : dans ce nouveau salon, toutes les filles seraient jeunes et jolies. Cette spécialité se reflétait dans les tarifs de l’établissement comme dans son enseigne : Angel Girls. Situé à King’s

Cross, près du Spearmint Rhino18, le salon visait la clientèle des yuppies de la City. Paulie se donnait six mois. Si, d’ici là, les bénéfices n’étaient pas à la hauteur de ses investissements, il mettrait la clef sous la porte. Jon Jon avait bien participé au projet ; enfin, le petit avait repris goût aux affaires. Si seulement ça pouvait durer !

Jon Jon avait beaucoup changé, il n’avait plus rien du gamin que Paulie avait pris sous son aile deux mois auparavant. Il avait mûri, il s’était endurci aussi. Du jour au lendemain, le chagrin avait fait de lui un homme.

Jon Jon était un mauvais, mais jusqu’ici il avait toujours su maîtriser sa colère. Jadis, il pouvait lui arriver de pousser quelques coups de gueule, mais désormais, c’est en permanence qu’il cherchait la bagarre, et il la trouvait. Pire, il gagnait.

Paulie soupira. Bon, il fallait bien reconnaître que Jon Jon s’était jeté dans le travail à corps perdu, et avec profit.

En fait, c’était surtout pour Joanie que Paulie s’inquiétait.

Elle semblait totalement détruite, elle paraissait comme morte de l’intérieur. Voilà, c’était le mot. Elle marchait, parlait, s’alimentait même parfois, mais comme au ralenti, pour de faux. Si elle tenait le coup, c’est parce qu’elle voulait retrouver sa fille, avoir la certitude de sa mort. Mais elle n’y survivrait pas longtemps. Il en était certain.

Il tremblait déjà en pensant à ce qui avait pu arriver à la petite. Quand il avait appris qu’elle était sa fille, il avait perdu les pédales, mais là, il écarta cette idée qui lui était insupportable. Après tout, pour quelle raison faudrait-il croire Joanie sur parole ? Comment pouvait-elle en être si sûre ?

Cette femme, sur qui il était passé plus de types que sur Dockyard Dolly, la madone des dockers, comment la croire quand elle affirmait que Kira était sa fille ? C’était peut-être un fantasme auquel elle-même croyait dur comme fer. Mais pas lui.

Quoi qu’il en soit, il préférait ne pas y penser.

Il adressa un sourire pincé à Linette. Une fois rhabillée, cette fille perdait tout intérêt. D’accord, il était bizarre, mais même pour lui ce n’était pas une révélation.

Cela dit, il laissait traîner ses oreilles et avait mis la tête des Thompson à prix. Si on les retrouvait, il ne les raterait pas. C’était bien la moindre des choses qu’il puisse faire.

 

***

 

Little Tommy souffrait toujours, mais de jour en jour, la douleur devenait plus supportable. On l’avait envoyé en convalescence aux frais de la princesse dans une clinique du Suffolk car la prison était trop risquée. Ici, personne ne savait qui il était, il était enregistré sous le nom de Jeffrey Palmer – un nom qui ne lui déplaisait pas et qui avait même de l’allure.

Pour la centième fois, il se demanda ce que son père faisait et où il avait pu disparaître. Joseph avait conservé un certain nombre de vieux potes, il avait dû se réfugier chez l’un d’entre eux. Tommy avait communiqué plusieurs noms à la police, sans aucun résultat, évidemment…

Il ne leur avait pas filé tous les noms – pas folle, la guêpe, il n’avait aucune envie de voir son père se ramener ici !

Ce pauvre Tommy faisait peur à voir. Par charité, le personnel avait enlevé tous les miroirs de sa chambre, mais les carreaux de la fenêtre ne lui laissaient aucune illusion, et il s’était résigné à son apparence. De toute manière, il n’avait jamais été bien beau…

C’est ce qui lui permettait de tenir le coup.

Presque toutes les nuits, il rêvait que sa mère le serrait dans ses bras, comme quand il était petit. D’ailleurs, si elle n’était pas morte, rien de tout ça ne serait arrivé, il en était sûr et certain.

Il s’alimentait de nouveau, mais ne mangeait que pour se consoler. Ah, s’il avait pu ne jamais poser les yeux sur Kira Brewer ! Dès le début, son père avait vu juste : « Ça t’attirera que des ennuis », lui avait-il dit. Une fois de plus, les faits lui avaient donné raison. Il aurait mieux fait de l’écouter.

Lorsque l’infirmière vint lui changer sa carafe d’eau, il ne lui prêta pas la moindre attention. Pourtant, en réalité, c’était elle qui refusait de le voir. Ni elle ni ses collègues ne faisaient l’effort de lui parler, visiblement elles répugnaient même à le toucher. Ça non plus, ce n’était pas nouveau.

Personne, jamais, ne s’était approché de lui.

A part Kira, bien entendu.

Et il fallait voir comment tout ça avait fini…

Avec un soupir, il s’ouvrit un autre Mars. En mastiquant sans appétit, il se demanda combien de temps il resterait ici avant qu’on le déménage, une fois de plus. Ils n’arrêtaient pas de le déplacer.

Alors, c’était quoi, tout ça ? Une cavale ? Oui, dans une certaine mesure. En tout cas, ça lui donnait matière à réflexion, comme aurait dit sa mère.

***

 

Jon Jon était venu rencontrer un mec du nord de Londres, un Rasta d’origine jamaïquaine qui avait grandi à Newcastle upon Tyne. Ils échangèrent un sourire et une poignée de main, signes visibles du respect qu’ils se témoignaient mutuellement.

– Content de faire enfin ta connaissance !

Sippy les regardait d’un air ravi. Franchement, il avait eu raison d’organiser ce rendez-vous. Il adorait Jon Jon. Ces deux-là étaient aussi complices sur le plan personnel que professionnel et la disparition de Kira les avait encore rapprochés. Une des sœurs de Sippy s’était fait coincer dans un règlement de comptes entre bandes à la Jamaïque ; elle en avait gardé l’âge mental d’une enfant. Tous les mois, son frère versait une somme substantielle à l’établissement où elle était placée ; c’était sa sœur, et les liens du sang sont sacrés. Fort discret sur ce sujet qui, à son avis, ne regardait que lui, il en avait cependant parlé à Jon Jon pour lui montrer qu’il avait trouvé en lui la force de surmonter l’épreuve. Si dure soit-elle.

Il se félicitait d’avoir présenté Errol à Jon Jon car si quelqu’un pouvait retrouver ce Tommy, c’était bien ce gars-là. Il avait les flics dans la poche et pouvait littéralement obtenir tout ce qu’il voulait sur n’importe qui. En ce moment il traquait le responsable du décès de Kira. Oui, de son décès, c’était le bon terme.

Car elle était morte, ils le savaient tous.

Mais dans quelles conditions, voilà ce qu’ils voulaient découvrir.

Sippy se pencha vers les deux hommes :

– Si au moins Jon Jon avait un corps à enterrer, ça le soulagerait à moitié. Tu sais, Errol, le pire, c’est de ne rien savoir.

Errol hocha son énorme tête. Il était beau gosse et avait tout du parfait Rasta vêtu de ses éternels débardeurs blancs et blue-jeans… enfin, tant qu’il n’ouvrait pas la portière de son coupé Mercedes… série limitée !

Visiblement adepte de l’haltérophilie, c’était un gars tout en muscles. Quand par hasard il mettait des chaussures, il enfilait des sandales – des Reef, bien sûr, faut ce qu’il faut !

En se carrant contre son dossier, il avala avec gourmandise une gorgée de Guinness.

– Il n’est pas impossible que j’aie de bonnes nouvelles. On a deux candidats possibles : le premier est à Sheffield et le second à Birmingham. Ils sont tous les deux hospitalisés pour blessures graves, et sous un faux nom. Je tiens ça d’un contact que j’ai à la Met,, un brave petit gars qui bosse à la fois pour le procureur et pour moi.

Il renversa la tête en arrière et ajouta dans un grand rire :

– Personnellement, j’ai toujours su qu’il irait loin !

Ses deux comparses rigolèrent avec lui, même Jon Jon qui, pourtant, n’en avait guère envie. Mais il fallait bien jouer le jeu, d’autant qu’Errol était un mec sympa. En d’autres circonstances, il se serait marré comme un bossu.

Errol lui tendit le papier où il avait noté les adresses.

– En plus, je t’ai mis deux numéros. Tu les appelles si t’as besoin de renforts, OK ?

Jon Jon hocha la tête.

– Merci, Errol, j’apprécie.

Gêné, celui-ci haussa les épaules.

– J’espère que tu vas retrouver ce fumier et découvrir où est ta sœur. Ça doit être dur, mec, super dur.

Jon Jon fit oui de la tête.

– Faut qu’y se venge, si tu vois ce que je veux dire, fit Sippy à voix basse.

Errol inclina la tête.

– Et comment ! T’inquiète, on va y veiller.

Puis ils poursuivirent la conversation en parlant de tout et de rien, histoire de décompresser. Jon Jon brûlait d’envie de vérifier ses infos, mais, par politesse, il s’attarda un petit moment. C’était bien la moindre des choses, étant donné le service qu’Errol avait bien voulu lui rendre.

***

 

Jeanette bavardait avec Liz Parker. Depuis peu, les deux filles s’entendaient comme cul et chemise.

– Alors, combien tu te fais par nuit, en moyenne ? s’enquit Jeanette.

Liz soupira et réfléchit en inclinant la tête, ce qui lui donnait l’air beaucoup plus jeune.

– Bof, normalement, dans les trois cents livres. Mais avec les soirées spéciales, je peux me faire beaucoup plus.

– C’est quoi, les soirées spéciales ? demanda Jeanette, intriguée.

– Ben, c’est celles où tu vas habillée en môme. Zéro maquillage, tunique d’uniforme et socquettes blanches…

Elle éclata de rire.

– Y a des mecs qui se ruinent pour ça, et toi, tu peux te faire trois plaques en deux heures, suffit de jouer les effarouchées, sauf s’ils te demandent autre chose. Y en a qui aiment le genre sainte-nitouche, d’autres qui préfèrent le style petite garce, ça dépend. En tout cas, ces mecs-là, ils raquent. Et en plus, c’est toi qui vas chez eux, tu vois le truc ?

Et comment ! Quel pied !

– Un jour, j’étais chez un mec, quand tout à coup, voilà sa femme qui débarque…

Jeanette ouvrit des yeux grands comme des soucoupes.

– C’est pas vrai ! Et qu’esse t’as fait ?

– Je me suis tirée par la porte de derrière en trimballant mon uniforme, mon huile pour bébé et tout le barda. Le type m’a foutue à la porte comme si j’avais pris carrément feu, genre… Dans la rue, j’ai réalisé qu’il m’avait même pas payée.

Les yeux de Jeanette lui sortaient de la tête.

– Me dis pas que t’y es retournée ?

Liz sourit.

– Ah non, pas moi, c’est mon mac qu’a récupéré la thune vite fait, tu peux me croire !

– Et Paulie Martin, il fait ça, lui aussi ?

Liz tourna trois fois sa langue dans sa bouche avant de répondre. La mère de Jeanette et Paulie étaient à la colle depuis des années, alors pas question de se mettre dans la mouise pour une connerie mal placée. Les types comme Paulie Martin arrivaient toujours à savoir ce qu’on racontait sur eux.

– Paulie ? Mais, chérie, c’est Mister Velours, en ce moment ! fit-elle en riant. Pourquoi tu me demandes ça ?

Jeanette haussa les épaules.

– Pour rien… Ça m’intéresse, c’est tout.

Et elle disait la stricte vérité, car elle envisageait d’imiter Liz pour pouvoir s’installer ailleurs avec Jasper sans entendre Karen déblatérer vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

– Et alors, qui c’est qui les organise, ces soirées spéciales ?

Liz resta silencieuse un instant.

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Comme ça… par curiosité.

– Un gars qui s’appelle Pippy Light, un pur salaud. Ton frangin peut pas le saquer.

– Ah bon ? Et pourquoi ?

Liz risquait gros, Jon Jon n’apprécierait pas qu’elle déballe ses affaires, surtout devant sa frangine.

– Parce qu’il aime pas les vicelards, c’est tout.

– Il traîne par où, Pippy ?

Liz se mit à rire.

– T’as l’intention de michetonner, ou quoi ?

Jeanette éclata de rire.

– Tu rigoles ! Moi je te demandais ça comme ça. Saine curiosité, comme dit Jon Jon chaque fois qu’il me cuisine mine de rien, comme si je m’en rendais pas compte !

– Il se fait du souci pour toi, Jeanette.

D’un geste méprisant, l’adolescente rejeta ses longs cheveux bruns en arrière.

– Tu parles, il veut régenter ma vie, oui !

Son visage s’était fermé, ces derniers temps, cette surveillance permanente l’étouffait. Pire, sa mère ne valait pas mieux que son frère et ne voulait pas d’elle à la maison, pas pour y vivre, en tout cas. Soi-disant qu’elle avait besoin de se retrouver seule pour faire son deuil. Le deuil de Kira, toujours Kira… Mais elle ne reviendrait jamais ! En plus, sa mère passait sa vie à lui prendre la tête à cause des babioles qu’elle chouravait à gauche, à droite. Elle en avait sa claque, Jeanette, elle voulait vivre sa vie !

– Arrête de vanner, Jeanette. Tu peux pas savoir comment j’aurais aimé qu’on s’occupe de moi comme ça. Rien qu’une fois… dit Liz avec mélancolie.

Jeanette fit la grimace.

– Bof, tu dirais pas ça si t’étais passée par là. C’est chiant à mort, tu sais !

– Après ce qui est arrivé à ta sœur…

Jeanette bondit comme un ressort.

– Merde ! C’est pas vrai, t’as vu l’heure ! Faut que je file ! J’avais dit à ma mère que je passerais la voir.

Dès que quelqu’un faisait allusion à sa sœur, Jeanette détournait la conversation car penser à Kira lui était devenu intolérable. Elle était bourrelée de remords et s’en voulait d’avoir été si méchante avec elle.

En route, elle se répétait la même question, obsédante : qu’est-ce qui avait bien pu arriver à Kira ? Sa douleur était insupportable, il fallait absolument qu’elle puisse la partager avec quelqu’un. Jasper était gentil, mais c’était sa mère qu’elle voulait voir, de plus en plus souvent.

Et pourtant ! Bien malin qui aurait pu deviner que de tels tourments agitaient ce petit visage dur et lourdement maquillé.

***

 

En voyant Joanie changer de visage, Jon Jon sentit son cœur se serrer.

– Tu crois qu’il est vraiment là-bas ? demanda-t-elle avec empressement.

Il hocha la tête.

– Moi, je pencherais pour Sheffield, je sais pas pourquoi, mais je le sens comme ça. Mais d’abord, je vais passer à Birmingham et, si jamais je me suis planté, je monterai dans le nord. Tu sais, Errol est super sympa, il continue ses recherches et il ne veut pas entendre parler de fric.

Joanie hocha la tête.

– Y a des gens comme ça qui tombent drôlement bien.

Et elle se reversa un verre. Jon Jon soupira. La moindre remarque la ferait partir en flamme, mais n’empêche, elle buvait beaucoup trop, ces temps-ci. Bien sûr, il aurait dû l’arrêter mais elle traversait une sale passe, elle avait besoin de quelque chose pour l’aider à supporter le vide de sa vie. Peut-être qu’elle se ressaisirait, une fois qu’il aurait réglé son compte à Tommy.

Il se rendit compte que la nouvelle avait l’air de lui procurer une joie mauvaise et faillit fondre en larmes. Dire que localiser l’assassin de sa fille serait sans doute le seul plaisir qu’elle éprouverait d’ici un bon bout de temps… Jon Jon se reprit et serra très fort sa mère dans ses bras. Rassurée par son odeur réconfortante, Joanie l’étreignit en se demandant avec appréhension ce que la vie lui réservait encore.

Jon Jon s’attarda un quart d’heure de plus. Dès qu’il fut parti, Joanie passa un coup de fil rapide, puis, fébrile, rassembla quelques affaires. Son manteau sur le dos, sac de voyage à la main, elle était prête à partir quand le taxi klaxonna au pied de l’immeuble. Elle dévala l’escalier et s’engouffra dans la voiture.

– A la gare ! lança-t-elle au chauffeur. Et vite !

– Dis donc, ma mignonne, on a l’air bien pressée !

– Ouais, et y en a d’autres qu’ont l’air bien curieux !

Bon, manifestement, vu la cliente, mieux valait rouler calmos et la boucler.

Joanie ouvrit son sac, en vérifia le contenu et sourit : elle n’avait rien oublié.

Son fils allait piquer sa crise quand il s’apercevrait qu’elle l’avait doublé. Il avait prévu de monter à Birmingham le lendemain ; avant ça, il fallait qu’il trouve quelqu’un pour le remplacer. Ce soir, on inaugurait le nouveau salon, il devait absolument être présent.

De toute façon, Joanie avait les deux adresses. Si elle ne trouvait pas l’autre enfoiré à Sheffield, elle redescendrait sur Birmingham, histoire de lui rendre une petite visite sur le chemin du retour, pour ainsi dire.

Elle jubilait.

Bien sûr, elle espérait découvrir où se trouvait sa fille, mais, quoi qu’il se passe, ce salaud de Little Tommy allait payer ce qu’il leur avait fait, à elle et à sa famille. En disant au revoir à Jon Jon, elle avait eu du mal à ne pas éclater de rire tant elle se sentait ravie, survoltée, même. Jon Jon ne rentrerait pas à la maison avant l’aube. A ce moment-là, elle serait déjà loin.

Elle avait une tâche à accomplir, à accomplir seule.

 

***

 

En arrivant chez sa mère, Jeanette trouva l’appartement désert. Aucune trace de Joanie, à part une bouteille de vodka à moitié vide et des cendriers débordants. Elle se fit quelque chose à manger et, furax, repartit en claquant la porte.

Personne n’en avait rien à foutre, d’elle. Sa mère continuait à la rendre responsable de la disparition de sa sœur – intérieurement, elle se la reprochait elle-même.

Triste et abattue, elle retourna chez Jasper. Chez qui d’autre aurait-elle pu se réfugier ?

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