Jolie Poupée
Chapitre 1
Il faisait une chaleur torride dans cette petite chambre ; Joanie Brewer alluma le ventilateur et se remit une touche de déodorant. Le lit deux places occupait quasiment toute la pièce, et elle dut crapahuter jusqu’à la coiffeuse encombrée pour tirer une taffe de sa Benson & Hedges Light. Elle en profita pour s’avaler une bonne gorgée de vodka Coca tellement âcre qu’elle laissa échapper un rôt bien sonore.
L’armoire croulait sous les fringues et l’atmosphère empestait Avon Musk. Elle n’avait vraiment aucune envie d’aller au turbin, ce soir. Franchement, elle aurait préféré rester en bas avec les copines, à fumer et picoler en se racontant des ragots. Ici, l’été, c’était génial – enfin, si on faisait abstraction de la puanteur dégagée par les ordures en décomposition et les mômes mal lavés : un peu plus et on se serait cru ailleurs, dans un autre monde. Mais bon, elle avait l’imagination fertile ; c’était quand même pas Ténérife, ici !
En souriant, elle se remit une couche de rouge n° 7, le rose sucré. Si tout marchait bien, ce soir, demain elle prendrait sa journée. Enfin, un peu de temps rien qu’à elle. Franchement, elle ne l’aurait pas volé.
Elle se tartina le visage de façon professionnelle en fredonnant « No Woman, No Cry » avec Bob Marley. Ça faisait un moment déjà qu’elle ne prêtait plus vraiment attention à son apparence. Fini, l’époque où elle mettait un point d’honneur à se faire belle. La vie l’avait rattrapée, et l’argent qui jadis coulait à flots s’était sérieusement tari. Si elle n’avait pas été si flemmarde, il n’aurait tenu qu’à elle de se prendre un vrai boulot. Mais c’était un peu tard et, avec les antécédents qu’elle se trimbalait, les offres ne se bousculeraient pas au portillon… Un vrai cercle vicieux, franchement.
Elle soupira et tira une nouvelle taffe. Jamais, même dans ses plus grands moments de délire, elle n’aurait imaginé que sa vie puisse prendre une tournure pareille. Mais bon, voilà : ce qui était fait était fait, elle acceptait son sort. Question de courage.
Derrière les profonds sillons qui, même lorsqu’elle était reposée, lui creusaient le visage, on devinait encore les traits de la jolie fille qu’elle avait été. En croisant son reflet dans la glace, elle eut soudain envie de pleurer. Mais non, hors de question ! Elle vida son verre et se força à sourire ; voilà, c’était mieux comme ça. Elle aurait l’air fin si les clients prenaient leurs jambes à leur cou !
Elle entendit Kira rire dans le living et sans comprendre ce qui se disait, sourit instinctivement. Quelle heureuse nature, cette petite ! Toujours à rire, toujours une blague aux lèvres…
Jon Jon entra avec une nouvelle vodka Coca bien tassée.
– Tiens, descends-toi ça dans le gosier, m’man. Alors, t’es prête à décoller ?
Joanie secoua la tête.
– C’est bon, t’inquiète. Monika m’emmène.
Il éclata de rire.
– Non, je te parlais de Valium, m’man !
Le visage de Joanie s’éclaira :
– Ben, dis donc, je m’arrange pas ! Non, merci, Jon Jon. D’ailleurs, j’aimerais bien que t’arrêtes de distribuer tes pilules à tort et à travers. Tu vas te faire choper, mon fils, c’est moi qui te le dis.
Bien trop occupé à s’admirer dans le miroir de la coiffeuse, Jon Jon ne répondit pas.
Joanie s’enfila une rasade, qu’elle recracha aussitôt.
– Bordel, Jon Jon, mais qu’est-ce que t’as foutu là-dedans ? Du kérosène, ou quoi ?
– Smirnoff Black Label, Carty en dégotte sur les docks.
– Exactement ce qu’il me fallait ! répliqua Joanie en sirotant son verre.
Et c’était la stricte vérité, même si son fils ne s’en rendait pas compte. Il lui adressa un grand sourire et elle le contempla, émerveillée. Il détestait ce qu’elle faisait et pourtant, depuis ses neuf ans, il avait pris l’habitude de lui apporter un verre avant qu’elle parte travailler. A l’école, il était la risée de ses camarades, on traitait sa mère de pute, de tapineuse et autres gentillesses du même genre. Mais voilà, il avait beau détester ça, lui en vouloir à mort, même, il savait qu’elle n’avait pas eu le choix et il la respectait. C’était sa mère.
– Dis, Jon Jon, tu restes là, ce soir, pour Kira. C’est au tour de Jeanette de sortir, je te rappelle.
Il acquiesça.
– Pas la peine de me radoter toujours les mêmes salades, m’man. J’assure, non ?
Et il quitta la pièce avec l’air digne d’un gamin de dix-sept ans à qui on ne la fait pas – surtout pas sa mère.
On pouvait dire ce qu’on voulait, et elle était peut-être la seule à le voir, mais Jon Jon était un bon gosse. Les flics l’avaient dans le collimateur : la preuve, au moindre pépin, c’était lui qu’on recherchait. D’accord, quand ça le prenait, c’était un sale petit emmerdeur, mais fallait le voir bouquiner ! Il avalait tout ce qui lui tombait sous la main. Il en connaissait, des mots, et des compliqués encore. Elle en était fière, de son petit salopiaud.
Joanie était sacrément fière de ses enfants et aucun ragot sur les Brewer, elle comprise, n’y pourrait rien changer. Les racontars, elle les connaissait et s’en fichait éperdument : ils se débrouillaient pour survivre, ni plus ni moins, et comme tout le monde. Alors, rien à cirer des commérages ! En tout cas, c’est ce qu’elle laissait croire. Elle était toujours la première à plaisanter sur son job, elle en parlait même si facilement qu’elle était devenue une vraie légende. Il faut dire que Joanie n’était pas manchote, question castagne, et qu’elle avait balancé assez de marrons pour se gagner le respect du voisinage. De toute façon, quelles raisons auraient-ils, ces gens-là, de se montrer impolis ? Elle leur prêtait volontiers l’oreille, et même quelques billets, à l’occasion. Et puis elle savait tenir sa langue. Elle était au courant de tout, surtout de la vérité qui se cachait derrière les ragots. Pas de fumée sans feu, comme on dit. Mais elle la fermait parce que sinon, bonjour les dégâts !
Comme elle recevait tous les catalogues de vente par correspondance, ses voisines passaient par elle pour commander leurs cadeaux de Noël et d’anniversaires. Du coup, elle n’ignorait rien de leurs revenus ou, plutôt, de leur absence de revenus. D’ailleurs, en général, c’étaient les dettes qui posaient problème ; Joanie, elle, pouvait se vanter de ne rien devoir à personne et détestait qu’on la prenne pour une poire.
Elle lisait aussi les tarots, ce qui lui assurait une certaine position dans la cité. Les femmes voulaient toutes savoir si, et surtout quand elles sortiraient de ce trou et ce que leur réservait leur vie amoureuse. Vu que leurs mecs se faisaient la malle au bout de quelques semaines, Joanie était très demandée. Cette pensée la fit sourire. Quelles optimistes invétérées, ces femmes, elles étaient incroyables ! Il faut dire qu’elles n’avaient pas vraiment le choix, Joanie était bien placée pour le savoir.
L’un dans l’autre, elle avait réussi à construire sa petite niche, et ça ne lui déplaisait pas. La vie, c’était ce qu’on en faisait. Elle, elle faisait de son mieux avec le peu qu’elle avait. Le bonheur, c’est rien d’autre qu’un état d’esprit, répétait-elle à ses enfants.
Vêtue d’une minijupe super moulante et d’un chemisier noir transparent, campée sur des chaussures à talons d’une hauteur vertigineuse, elle fit son entrée dans le living. Trottinant le téton en avant, les cheveux tirés en arrière, elle laissait sur son passage un sillage d’effluves assassins.
– Oh, maman, qu’est-ce que t’es belle !
Kira en avait la voix tremblante d’admiration. Elle adorait le maquillage et le parfum, et sa mère, qui n’y allait pas avec le dos de la cuiller, était nimbée à ses yeux d’une aura magnifique, exotique.
– Merci, ma chérie. Comme ça, au moins, on en a pour son argent.
Kira acquiesça, ses yeux bleus étincelant d’admiration pour sa merveilleuse maman.
– Tu sens bon…
– Attends plutôt qu’elle revienne, elle puera comme une pissotière de Soho !
Commentaire peu amène émis par Jeanette, sa fille aînée.
Joanie s’illumina :
– Tu fréquentes le coin, ma chérie ? Parce que t’as l’air drôlement au parfum, c’est le cas de le dire !
Jon Jon et Kira éclatèrent de rire, et Joanie, pourtant blessée par la pique de sa fille, les imita. Comme d’habitude, elle faisait mine de rien. Ils en supportaient tellement, ses gosses, à cause de son boulot, qu’il fallait bien encaisser. Elle alluma une cigarette, se passa la main dans les cheveux d’un air absent et se mit à guetter Monika en tirant sur son clope.
La cité vibrait comme une ruche, les gosses couraient partout, les radios hurlaient, les stéréos braillaient, les moteurs rugissaient. Beyrouth, un mauvais jour.
Mais c’était leur cité et ils y étaient attachés. Enfin, autant qu’ils le pouvaient.
Elle soupira.
– Cette Monika, même à son enterrement, elle sera à la bourre !
Kira se mit à rire.
– Demain, elle m’emmène au cinéma avec Bethany !
– C’est bien, ça, ma poulette.
En allumant une cigarette de plus, elle beugla :
– Sers-moi un autre verre, Jon Jon !
Jon Jon s’exécuta en regardant tourner son assiette de frites dans le micro-ondes. Il était défoncé, tenaillé par la faim. Il tira sur son joint et revint dans le living, le verre à la main, auréolé d’un nuage de skunk.
– Pas étonnant que ça porte ce nom-là, ton truc. Qu’est-ce que ça
schlingue1 !
Il eut un sourire paresseux.
Jeanette, qui avait disparu dans sa chambre, en profita pour refaire surface. Joanie soupira.
– Tu vas pas sortir dans cette tenue, quand même ?
Sa fille était habillée comme son idole Britney Spears : en bombe sexuelle. Corps de femme et visage d’enfant, la combinaison fatale. Les deux filles ressemblaient à leur mère ; même Kira, à tout juste onze ans, avec ses petits seins naissants.
– T’es belle !
Kira était aux anges.
– C’est le nouveau top à ta copine ?
– Mais non, merde, il est à moi, celui-là !
Kira se décomposa.
– T’énerve pas, je demandais, c’est tout.
– Ouais, ben, tu ferais mieux de la fermer.
Jeanette n’en avait rien à cirer de sa petite sœur, et ça se voyait. Kira lui cassait les pieds, point barre.
– Lui parle pas comme ça, espèce de peau de vache, intervint Joanie. Et puis elle a raison, s’il est pas à ta copine, ce haut, où c’est que tu l’as dégotté ?
– Elle l’a chouré, dit Jon Jon sur un ton détaché, histoire de détendre l’atmosphère. Hein, que t’as été le piquer ? Vas-y, avoue !
Jeanette secoua ses longues boucles brunes.
– Et alors ? Qu’est-ce ça peut te foutre ? T’es pas mon père, putain !
Jon Jon fit un pas vers elle et Kira vint se planter entre eux deux.
– Allez, s’il vous plaît, commencez pas…
Joanie finit son verre qu’elle posa d’un mouvement sec sur la table en bois éraflée.
– Bon, ça suffit comme ça ! Chaque fois que je pars bosser, vous vous arrangez pour me mettre dans un état pas possible. Merde, laissez-moi partir tranquille pour une fois, juste une !
Jon Jon planta un doigt rageur sur la poitrine de sa sœur et grogna :
– T’as intérêt à faire gaffe, ma petite.
Jeanette grinça.
– Tu me fais pas peur, pauvre con !
Il la regarda droit dans les yeux et l’expression bravache de Jeanette se mua en frayeur.
– Ouais, t’as intérêt, Jen, je te jure que t’as intérêt.
Kira semblait bouleversée. La pièce vibrait d’une animosité presque palpable, aucun d’eux ne pouvait l’ignorer.
Soudain, la porte d’entrée s’ouvrit sur Monika, une femme obèse à la coiffure invraisemblable, record de la capilliculture afro. Elle se mit à hurler :
– Non, mais dis donc, ça fait des plombes que je poireaute en bas ! T’es prête, ma vieille, ou quoi ?
Elle se gratta un de ses énormes seins en ajustant son haut en stretch.
– Putain, fait chier, ce truc.
– La prochaine fois, choisis-le à ta taille ! ironisa Jeanette, sans réfléchir.
Avant que Monika ait même le temps de répondre, Kira tenta un : « Oh non, moi je trouve qu’il est… »
– Très joli ! conclurent-ils en chœur dans un éclat de rire.
D’humeur plus légère, Joanie embrassa ses enfants et fila au boulot.
***
Kira quitta l’appartement et descendit les marches en béton qui menaient aux cordes à linge ; comme plus personne ne s’en servait, les gosses s’étaient approprié les lieux. Les bruits provenant des appartements alentour servaient de fond sonore à leurs bavardages.
C’était là qu’on stockait les poubelles, la puanteur était parfois insupportable, surtout l’été. L’hiver précédent, on avait trouvé un nouveau-né dans une benne, il respirait à peine. En l’entendant piauler, les enfants l’avaient tiré de là et avaient appelé la police. La mère du pauvre petit avait échappé de justesse à un lynchage organisé et fait illico ses valises, et le bébé avait été confié aux services sociaux. Les enfants en faisaient encore des gorges chaudes, plusieurs mois après. Ils étaient devenus de vrais petits héros et, du coup, les parents avaient moins d’objections à les laisser traîner dans le coin.
Kira adorait cet endroit, c’était même son coin préféré. Contrairement à la plupart des gamines de son âge, elle était tenue, chez elle, alors elle profitait un maximum de ses copines. Le fait qu’elle n’ait pas autant de liberté que les autres soulevait régulièrement des conflits avec son frère et sa mère, mais Kira était assez finaude pour savoir que c’était fichu d’avance. Impossible de faire plier sa mère : Joanie avait perdu la guerre avec Jeanette, elle ne commettrait pas deux fois la même erreur. Kira était donc surveillée plus étroitement et elle avait fini par s’y faire, par le comprendre même, et l’accepter. C’était une bonne petite, obéissante comme tout.
Ce soir-là, en s’installant sur le muret, elle se sentait plutôt heureuse.
Tommy Thompson Junior passait son temps à regarder les gamines bavarder en bas de chez lui, son balcon donnait sur les cordes à linge, la vue était imprenable. Il les aimait bien ces gosses, elles étaient marrantes avec leurs mimiques, surtout Kira et ses copines. Il leur fit un signe en souriant ; les petites lui répondirent timidement.
Tommy et son père avaient emménagé dans la cité quelques mois auparavant. Agé de trente-huit ans, son obésité l’empêchait de travailler. D’autant plus que, comme son père le claironnait à qui voulait l’entendre, il n’avait pas inventé la poudre.
Tommy le haïssait. A chaque nouvelle remarque blessante, il filait vers le frigidaire. « Obésité morbide ? » adorait répéter son père, « mais comment on serait pas morbide avec un fils pareil ? »
Tommy s’était juré de trouver ce que ça voulait dire, mais il ne se décidait pas à le faire. Il oubliait tout, tout le temps. Il n’avait pas non plus osé poser la question au médecin, parce que son père était toujours présent. Tommy avait appris à se tenir tranquille, à l’écouter et à le laisser parler. Ça avait toujours été comme ça, même du temps de sa mère.
Il remua sa grosse masse sur la chaise. Cette chaleur le tuait et il avait conscience qu’il puait, il sentait son odeur quand le vent passait entre les bâtiments. Tels qu’ils avaient été conçus, leurs appartements étaient de vrais trous sans air, mais une légère brise soufflait sur le balcon, et c’est là qu’il passait la plupart de ses journées.
– Ça va, Bouboule ?
Il sourit en entendant ce salut enjoué et répondit d’un geste joyeux, content qu’on l’ait remarqué. Presque rayonnant, il répondit vivement :
– Fait assez chaud pour toi, mon vieux ?
Le type poursuivit son chemin sans répondre. Un peu mal à l’aise, Tommy se réinstalla pour regarder les gamines qui bavardaient et rigolaient en bas. Il entendait Bernie Man par la fenêtre de chez Kira, ce qui voulait dire que son frère Jon Jon était dans les parages et que sa mère était partie au travail. Ils la couvaient du regard, cette petite – après tout, ils avaient bien raison.
Cette pensée lui tira un sourire qui s’évanouit dès qu’il entendit claquer la porte d’entrée.
Son père était rentré. Tommy attendit patiemment que le harcèlement recommence.
***
– Mais pourquoi on rentre toujours aussi tôt ?
Monika avait la voix pâteuse et la bouteille de Bacardi se vidait allègrement.
– Le Bacardi t’attend au tournant, ma belle. C’est un rapide, fais gaffe !
– Va te faire foutre, Lena. Lâche-moi la grappe, merde !
La jeune Ecossaise soupira et leva les yeux au ciel vers Joanie qui secoua la tête pour lui enjoindre de se mêler de ses oignons.
– Il est joli, ton collier, Lena, il est neuf ? demanda Monika.
La fille se rengorgea. Elle venait de changer de mac et les cadeaux étaient encore à l’ordre du jour – c’était toujours comme ça, avec les jeunettes.
– Remarque, il a quand même été fait pour un cou plus gracieux que le tien.
Monika cherchait la bagarre. D’accord, Lena était une fille courtaude et le collier était trop fin pour elle, mais ce n’était pas le bijou en soi que Monika avait du mal à digérer ; non, c’était ce qu’il représentait : pas un mac n’aurait l’idée de lui faire du gringue pour l’attirer dans ses filets.
Lena, qui était une marrante, répondit avec bonne humeur :
– Désolée, mais je suis pas assez intime avec Frank Bruno2 pour lui piquer sa quincaillerie !
Même Monika se joignit aux rires, avant de lancer méchamment :
– Tiens, tiens, v’là la Miss Monde du tapin !
Lena secoua la tête.
– Oh non, elle est vraiment trop jeune, celle-là. Désolée, mais là, je trouve qu’il pousse le bouchon un peu loin.
La jeune fille en question n’ignorait rien du ramdam qu’elle provoquait. La nuit tombait, le travail allait reprendre et elle avait toutes les chances de faire la première touche. Ça causerait des embrouilles ? Pas grave, on protégeait ses arrières. A quatorze ans, elle croyait tout savoir. C’est vrai qu’elle en connaissait beaucoup trop, mais malheureusement elle était aussi trop bête pour s’en rendre compte. C’était une fugueuse : une proie facile pour les types qui cherchaient des filles à mettre sur le trottoir.
Monika avait marqué si fort sa désapprobation que Joanie éclata de rire.
– Mais fous-lui la paix ! Attends qu’elle se farcisse Todd McArthur, elle apprendra vite.
Todd était un maquereau spécialisé dans les jeunettes, un beau gars à la voix douce, mais un méchant authentique. Toutes les filles étaient amoureuses de lui, même quand il les engueulait. Contrairement aux femmes plus âgées, sans illusion sur les types qui les plumaient, les jeunes avaient besoin d’en passer par une mauvaise expérience pour comprendre qu’elles s’étaient fait piéger pour le restant de leur vie. Un bon souteneur était capable de débusquer en moins de vingt-quatre heures une fille qui avait tenté de lui échapper. Le tabassage qui s’ensuivait et la peur que ça se reproduise la contraignait à prendre racine – ou à se coucher, suivant la façon dont on voyait les choses. Une semaine à l’hosto, ça sert de leçon, et il fallait vraiment être dingue pour refaire un écart. Tant pis pour celles qui s’y risquaient. En tout cas, ça faisait l’unanimité chez les filles.
Une Escort bleue s’arrêta au bord du trottoir. Un petit homme blanc passé maître dans l’art de dissimuler sa calvitie adressa un sourire à Monika. Un client régulier. Elle se dirigea vers la voiture en adressant une moue narquoise à sa jeune collègue. Les réguliers, c’était le rêve, ça vous facilitait tellement la vie ! Avec eux, on pouvait se détendre, ce qui était impossible avec un inconnu, surtout les salopards et les timbrés auxquels elles avaient affaire quotidiennement.
– Bon débarras, hein, Joanie ! gémit Lena. Plus ça va, plus elle picole, cette Monika.
Joanie se contenta de soupirer.
– Elle est au crack, cette gamine. Regarde, elle plane plus haut que la lune.
Elles l’observèrent un moment avant de s’éloigner.
– Quel trouduc, ce McArthur…
Joanie opina.
– En parlant de trouduc… souffla-t-elle en riant.
Leur mac, Paulie Martin, venait de se pointer et chassait la gamine en joignant le geste à la parole.
Puis, il s’approcha d’elles, une expression choquée sur son beau visage.
– Cet enfoiré de McArthur, il va pas tarder à ouvrir une putain de crèche.
– Elle est complètement défoncée, cette gosse.
– Ouais, ben, ça m’empêchera pas de lui défoncer le crâne si jamais elle s’avise de me reparler comme ça.
Il lissa son costume dernier cri.
– Joanie, j’ai besoin de toi pour le salon.
Elle sourit. Travailler au salon de massage était toujours une bonne nouvelle, même si Paulie ne l’y réclamait qu’exceptionnellement.
– D’ac. Pour combien de temps ?
– Bon allez, tu montes. On bosse pas pour William G. Stewart3 ici. Tu fermes ta gueule et tu bouges ton cul !
Un bon point pour Paulie, c’est qu’il était marrant. Les filles appréciaient son humour. Il avait le don de réchauffer les soirées les plus merdiques.
– Lena, si jamais tu vois ce petit connard de McArthur, lança Paulie par-dessus son épaule, dis-lui que si une seule de ses filles s’approche à moins d’un jet de pisse des miennes, je lui brise les vertèbres.
– D’accord, M’sieur Martin !
Joanie profita du trajet vers East Ham pour se détendre. Elle avait une sacrée veine, fallait en profiter un maximum.
– T’as l’air contente, Joanie, fit Paulie avec un sourire.
Elle se sentit fondre. Paulie avait un physique ravageur : une masse de boucles noires, des yeux bleu outremer ; un corps peut-être moins imposant qu’il n’aurait voulu, mais bien bâti ; et, surtout, ce petit quelque chose qui vous faisait craquer, un sacré atout. Très tôt, il avait appris qu’avec un sourire et un compliment bien placé on obtenait ce qu’on voulait de certaines femmes.
Tout en conduisant, une main sur le volant, Paulie lui caressa la cuisse. Joanie sourit de nouveau. C’était un salaud, mais c’était le sien, et elle lui pardonnait tout. Il ne lui offrait que les miettes, d’accord, mais elle serait idiote d’imaginer trouver mieux ailleurs. Autant en profiter tant que ça durait.
Avec son air un peu ringard et rigolard, Joanie faisait encore l’affaire des types d’un certain âge, elle était la chérie des retraités et ne s’en plaignait pas. Les pourboires étaient rares, mais les passes ne duraient pas bien longtemps – c’était toujours ça de pris. Surtout, elle était parfaite pour les salons de massage. Les hommes qui fréquentaient ce genre d’endroit étaient des flemmards effrayés par l’idée qu’on les voie draguer sur le trottoir. Le plus souvent, c’étaient des types du coin qui choisissaient le salon à côté du pub, ou des inconnus de passage qui entraient tout sourire en exhibant des liasses de billets tout frais. En plus, le salon de Paulie était plutôt bon marché – pas de passe éclair à cent livres. Alors, tout marchait pour le mieux dans ce « pas vraiment meilleur » des mondes.
Paulie était un malin. Il savait dégotter les filles qui rapportaient gros : des nanas pas trop jolies, mais pas des cageots non plus. Sur le trottoir, tout passait, ce qui n’était pas le cas dans les salons douillets. Il avait aussi remarqué que les filles canon faisaient peur aux mecs, elles intimidaient les types fauchés et un peu minables qui se croyaient obligés de se montrer gentils avec elles. Ses filles, comme il aimait les appeler, étaient du bon côté : celui qui répondait aux demandes de la clientèle.
Il s’arrêta devant le salon et fit, dans un bâillement :
– Demande à Jon Jon si ça lui dirait de travailler avec moi. J’ai entendu dire qu’il s’était fait une petite réputation dans le secteur.
Joanie acquiesça.
– D’accord. Et moi, je travaille combien de temps, ce soir ?
– A mon avis, t’es bonne pour quelques jours. Une des filles s’est tirée.
Il bâilla de nouveau et reprit :
– Putain, tu parles d’une saloperie, celle-là ! Après tout ce que j’ai fait pour elle, elle trouve rien de mieux que de se faire la malle.
Joanie se garda de répondre. Bien sûr qu’il en avait fait des tonnes : il n’y avait qu’à voir où ça l’avait menée…
– Lui fais pas de mal, Paulie, quand tu la retrouveras.
Sans même se donner la peine de répondre, il passa le bras devant elle et ouvrit la portière.
– Sois sage, Joanie.
Elle hocha la tête.
– Oh, et fais-moi plaisir, s’il te plaît. La prochaine fois, tu réfléchis avant de parler. Tu es à moi, Joanie, comme toutes mes filles, et si jamais il me venait à l’idée de vous laisser émettre une opinion, c’est que je me serais réservé une place à l’asile, pigé ?
Elle hocha la tête. Il était furax, ça pouvait tourner au vinaigre en moins de deux.
– Alors ?
Elle acquiesça, plus fort cette fois. Il roula des yeux furieux.
– Allez, dégage, Joanie, et plus vite que ça !
Il hurlait maintenant, assez fort pour couvrir le bruit des voitures. Joanie sauta de la voiture aussi vite qu’elle le pouvait et trottina vers le salon de massage. Elle était blessée, humiliée. Et le pire, c’est que ça se voyait.
Gaynor Coleman secoua tristement la tête :
– C’est un marlou, ce mec.
Comme toujours, Joanie répondit sur le ton de la plaisanterie.
– Notre grand marlou à toutes ! C’est un maquereau, oui ou non ?
Les filles rigolèrent et elle se sentit mieux. Mais en lui parlant sur ce ton, après toutes ces années qu’elle lui avait sacrifiées, il lui avait fait mal.
Elle s’assit avec les autres. L’air empestait la cigarette et la lotion pour bébé, mais c’était moins pire que les gaz d’échappement et les jérémiades de Monika.
Dix minutes plus tard, elle récoltait son premier client.
Sa nuit de travail avait commencé.
***
Le soir tombait. Kira et Bethany jouaient dehors avec la petite Catriona, une gamine de sept ans, elles s’amusaient comme des folles. Certaines mamans s’étaient installées sur des chaises de cuisine pour jacasser, l’ambiance était bonne, les gosses avaient fini leurs frites et leur Coca, et elles avaient débouché une ou deux bouteilles de vin.
Sur le balcon, Jon Jon surveillait sa petite sœur en se roulant un joint lorsque son portable sonna. Sachant qui c’était, il ne répondit pas. A la place, il interpella sa petite sœur :
– Allez, Kira, c’est l’heure de rentrer !
En entendant la voix de son frère, la petite eut l’air soudain abattu.
– Oh, s’te plaît, Jon Jon, encore cinq minutes ! lança-t-elle sur un ton geignard très étudié.
Elle écarquillait au maximum ses grands yeux bleus ; la mère de Catriona, une brune de vingt-cinq ans, cria en riant :
– Je la surveille, Jon Jon ! Elle peut rester dormir chez moi ce soir.
Catriona s’amusait bien ; si Kira rentrait chez elle, elle se mettrait à pleurnicher, aucune de ses copines ne la faisait autant rire. Catriona était une des plus jeunes, et Kira adorait les petits.
– Non, non, ça ira ! Mais merci quand même ! répondit Jon Jon. Allez, bouge ton cul Kira, ramène-toi !
– S’te plaît, Jon Jon, juste cinq minutes !
Son portable se remit à sonner. Il cria :
– Bon, cinq minutes, mais pas une de plus !
– On peut dire ce qu’on veut, il est gentil avec les gamines, chuchota une des voisines.
Les autres opinèrent en chœur. Kira n’en pouvait plus de joie, pour une fois que quelqu’un faisait un compliment sur son frère ! En général, elle avait plutôt droit aux sourcils froncés, à des ricanements entendus, des chuchotements ou, carrément, à des injures. Mais, depuis quelques mois, sa réputation grandissante faisait taire les mauvaises langues. Il passait pour un dur, un caïd, et il était bien décidé à tout faire pour cultiver cette image.
Cinq minutes plus tard et à contrecœur, Kira fit ses adieux à ses copines sans oublier de remercier la mère de Catriona pour son invitation. Elle grimpa les étages quatre à quatre et entra dans
l’appartement. Après s’être fait un sandwich à la Marmite4, elle s’assit sur le balcon à côté de son frère en attendant qu’il ait fini de gueuler au téléphone.
– C’est bon, Kira, va te coucher maintenant.
– J’peux manger mon sandwich ?
Il se mit à rire.
– Bien sûr, ma puce ! D’ailleurs, si tu me fais pas trop chier, ce soir, tu pourras même regarder la télé. D’accord ?
– Oh, merci, Jon Jon. T’es le frère le plus génial du monde !
– Bien obligé, avec une sœur pareille, tu crois pas ?
Elle était ravie. Elle adorait quand il était comme ça, quand il bavardait avec elle. Il était vraiment gentil, son grand frère. En tout cas, il était gentil avec elle.
– Et tu me raconteras une histoire aussi ?
– Hé, là, faut pas pousser, Kira !
Mais il avait parlé d’une voix chaleureuse – elle avait sa chance. Il racontait des super histoires, Jon Jon. Oh zut, son portable s’était remis à sonner. Elle soupira. Voilà, il se remettait à crier et à jurer, alors bye bye les histoires. Elle rentra se mettre en pyjama, s’installa confortablement
dans son lit et s’endormit en regardant « Queer As Folk USA »5 sur Sky.
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