Jolie Poupée
Chapitre 2
Joanie venait à peine de rentrer et se préparait une tasse de café, quand Jon Jon surgit dans la cuisine.
– Ça va, m’man ? La nuit a été bonne ?
Elle lui répondit d’un signe de tête. Elle était crevée, les cernes violets qu’elle avait sous les yeux et son teint grisâtre en témoignaient. Elle avait exactement la mine d’une femme qui a passé la nuit à prêter son corps à un trop grand nombre d’inconnus. Elle avait même eu droit à un vrai guignol, un type qui avait tenté de se casser sans payer. Comme si elle avait besoin de ça, elle qui visait une place permanente au salon ! On y gagnait bien, et c’était moins dangereux que le trottoir.
Mais elle garda cette sage réflexion pour elle ; son fils avait sûrement d’autres choses en tête. N’empêche, ça lui restait sur l’estomac. Elle travaillait bien, mais elle craignait que cette histoire ne tire un trait sur son avenir au salon d’East Ham. D’autant que Patsy, la gérante, ne la portait pas dans son cœur. Tout ça parce qu’elle avait eu une histoire un peu plus longue que les autres avec Paulie, et que Patsy restait persuadée qu’elle était la seule à pouvoir devenir Mrs Paulie Martin. Elle avait donc une vraie dent contre Joanie. Pourtant, Paulie était déjà marié, avec une femme obèse, une vraie grenouille de bénitier. La respectabilité incarnée, cette Sylvia. Et bête comme ses pieds. Un vrai repoussoir et le parfait paravent aux activités et aux fréquentations scélérates de son jules. Paulie les traitait bien, ses deux filles et elle, il l’avait toujours fait. A ses yeux, mieux valait cloisonner les choses, parce que si Sylvia découvrait le pot aux roses, ça la tuerait. Joanie l’avait aperçue une ou deux fois qui traînait dans le coin, mais elle n’en avait rien dit, surtout pas à Paulie. Elle savait garder sa langue quand c’était nécessaire, une condition sine qua non de son métier.
Alors elle répondit à son fils d’une voix légère :
– Finalement, j’ai bossé dans le salon, c’est tout bonus.
Jon Jon ne répondit rien. Il ne lui parlait jamais directement de son métier et se contentait de vagues allusions ou de commentaires sans conséquence.
– Et ma petite Kira, elle a été sage ?
Il sourit.
– Comme une image, m’man. Pour pas changer.
Une seconde, le visage de sa mère retrouva une expression sereine. Jon Jon s’escrimait à sortir la planche à repasser, une tâche délicate dans cette cuisine minuscule. Il devait repasser l’uniforme de sa petite sœur. Oui, il était aussi gentil que ça.
– Je prendrais bien un café, m’man.
Il sentait encore le sommeil. Il était beau, son fils, et gentil. Pour le reste, elle ne voulait rien savoir. Elle savait qu’elle n’en dormirait pas de la nuit – de la journée, plutôt, étant donné ses horaires de travail.
Tandis qu’il branchait le fer à repasser, Joanie lança, l’air de rien :
– A propos, Paulie m’a demandé de te dire qu’il avait du boulot pour toi, si ça t’intéresse.
Jon Jon mit un petit moment à percuter et lui jeta un regard incrédule.
– Il a… quoi ?
Il avait parlé d’une voix stridente.
– Il aimerait bien que tu travailles pour lui.
Joanie savait ce qui allait suivre, mais elle tenta quand même le coup. Au moins, s’il bossait pour Paulie, elle saurait où le trouver.
– Ecoute, il n’est pas si mauvais que ça…
– Tu peux lui dire d’aller se faire foutre.
Totalement inexpressif, le beau visage de Jon Jon s’était vidé de toute émotion. Qu’est-ce qui lui prenait, à cette femme qui l’avait porté, de lui proposer un truc pareil ?
– Ne me parle pas sur ce ton, Jon Jon. Je te répète juste ce qu’il m’a dit. Et puis c’est pas un mauvais bougre.
– C’est ça, t’as raison, il fout ma mère sur le trottoir, mais c’est pas grave. Putain, maman, mais qu’est-ce que tu veux ? Que j’aille lui serrer la pince ?
Joanie ferma les yeux, désespérée.
– Je mérite pas ça, mon fils, tu le sais très bien.
Elle avait parlé d’une voix éteinte, blessée. Il avait touché juste.
– Tu devrais penser au fric, à tous les à-côtés.
Jon Jon reposa violemment le fer à repasser.
– Parce que tu trouves que j’ai l’air d’un mac ? Allez, maman ! Vas-y, réponds-moi !
Elle avait dit exactement ce qu’il ne fallait pas, elle aurait mieux fait de se taire.
– Bien sûr que non ! Je te passais le message, c’est tout ! cria-t-elle avec colère.
– Bon, eh ben, à l’avenir, abstiens-toi.
– Tu pourrais aller loin, avec lui. Il a besoin de quelqu’un qui ait un peu de cervelle…
– Ouais, ben, ce ne sera pas moi. Tu peux penser ce que tu veux, mais je gagne pas mon pain sur le dos des femmes.
– Sois pas stupide, Jon Jon ! Tu pourrais te faire un bon paquet…
Il l’interrompit sauvagement :
– Merci, j’suis au courant. Putain, m’man, c’est pas parce que je suis plus noir que blanc que je suis un marlou, merde ! A moins que mon père en ait été un, lui aussi ? C’est bizarre, quand même, personne a jamais l’air de rien savoir sur lui. Surtout pas toi, d’ailleurs.
Il était allé trop loin et s’en mordit les lèvres.
– Pourquoi tu me fous la pression comme ça, m’man ? Tu sais parfaitement ce que je pense des types comme Martin.
Joanie quitta la cuisine sans un mot.
Jon Jon se remit à repasser l’uniforme de Kira, mais le cœur n’y était plus. Il était encore ébranlé par le choc produit par les paroles de sa mère. Il avait beau comprendre ses motivations, l’idée qu’elle ait pu imaginer qu’il prendrait cette offre au sérieux l’ulcérait.
Le café de sa mère était resté posé à côté du sien sur le plan de travail. Il le lui apporta dans sa chambre.
– Tiens, m’man, tu ferais mieux de dormir une heure ou deux.
Elle lui adressa un sourire triste. Elle avait l’air vieille, tout à coup, hagard, perdu.
– Je suis désolée, Jon Jon.
Il lui passa la main dans les cheveux comme si c’était elle, l’enfant.
– Je sais, maman, je sais.
Mais l’un comme l’autre ils savaient qu’il ne lui avait pas adressé la moindre excuse.
***
– Allez, bouge ton cul, gros lard !
Joseph Thompson regardait son fils remuer son énorme masse entre les quatre murs de la cuisine, Tommy suait sang et eau, il faisait trop chaud pour quelqu’un de sa corpulence. En préparant le thé, il tourna les yeux par la fenêtre vers les enfants qui partaient pour l’école. Son père s’approcha par-derrière, il tressaillit.
– Non, mais regarde-moi ces gamines, habillées comme des petites putes ! Tu te rinces les mirettes, hein ? Avoue !
Agacé, Tommy s’efforça de répondre d’une voix égale :
– C’est pas comme ça que je les regarde et tu le sais parfaitement. Moi, j’aime bien les voir bavarder et s’amuser ensemble, c’est tout.
Joseph ricana.
– Tu parles ! Allez, aboule le thé, espèce de gros con. Figure-toi que, je pars bosser, moi. T’as préparé mes sandwichs ?
– Ils sont dans le frigidaire.
Ils n’échangèrent plus un mot. Dix minutes plus tard, le père quittait l’appartement sans même un au revoir. Tommy se dandina jusqu’à sa chambre et tira avec difficulté une boîte de sous son lit. En l’ouvrant, il retrouva le sourire.
Elle était pleine de poupées Barbie. Certaines étaient habillées, la plupart avaient perdu leur tête. En dessous, il y avait une couche de costumes et d’accessoires miniatures, tout ce qu’il fallait à Barbie pour devenir une parfaite beauté citadine. Des minirobes d’un rose gueulard, avec des petites bottes des et sacs à main assortis. Mais tout était mouillé. Ça sentait la pisse. Tommy comprit aussitôt ce qui était arrivé. Ce n’était pas la première fois ; ce ne serait sûrement pas la dernière.
En ravalant un sanglot, il entreprit de remettre les poupées en place et sortit les vêtements pour les laver. Suant comme un bœuf, il essuya de sa main replète la transpiration mêlée de larmes qui lui coulait sur les joues.
– Le salaud ! répéta-t-il en replaçant les têtes sur les poupées.
***
Assises dans le couloir de l’immeuble, Kira et Bethany pouffaient de rire. Elles avaient décidé de faire l’école buissonnière et de profiter de chaque seconde de cette liberté inespérée.
Kira était surexcitée : pour elle, c’était une première. Bethany, en revanche, n’était pas novice en la matière, et avait simplement envie de s’asseoir au frais et de se fumer une cigarette.
– Je sais ! On n’a qu’à aller à la bibliothèque ! lança Kira.
Sa copine secoua la tête, incrédule, et rétorqua d’un ton sarcastique :
– Ah ouais ? Imagine, deux filles qui vont à la bibli pendant les cours ?
Kira saisit la logique et pouffa de rire.
– J’y avais même pas pensé !
De là où elles s’étaient installées, elles entendaient le hit-parade à la radio, elles se balançaient en chœur et plaisantaient, pas inquiètes pour un sou : aucun adulte du coin ne s’aviserait de les dénoncer à leurs mères. Ça leur causerait bien trop d’embrouilles.
Bethany secoua la tête et s’alluma une autre Consulate. Elle aspirait la fumée mentholée à fond et s’entraînait à faire des ronds.
– Tu veux une taffe ?
Kira secoua la tête.
– Non, merci, j’aime pas fumer.
C’est alors qu’une porte s’ouvrit pour laisser apparaître le visage de Tommy.
– Qu’est-ce que vous manigancez, toutes les deux ?
Comme d’hab’, c’est Bethany qui se chargea de répondre.
– Ça se voit pas, peut-être ?
Tommy la dévisagea sans plaisir, mais rétorqua avec un large sourire :
– Une tasse de thé, ça vous dirait ?
– Oh oui, merci !
Prises de fou rire à l’idée de s’être invitées par un grand, elles se dirigèrent vers l’appartement.
***
Paulie reconnut les dreadlocks de Jon Jon et le klaxonna en passant. Le jeune homme fit mine de n’avoir rien entendu et continua d’avancer vers sa bande de copains. Il avait la poche pleine d’ecstas dont il avait hâte de se débarrasser. Depuis son arrivée sur le marché, dans les années quatre-vingt-dix, la drogue avait perdu de son attrait et son prix avait chuté. Quatre ou cinq ans plus tôt, ça gagnait bien, il refilait les cachets vingt-cinq livres pièce ; désormais, il pouvait s’estimer heureux de trouver preneur à cinq cents livres les mille.
Mais bon, ça assurait le quotidien, c’était le principal. Et puis il avait autre chose en tête.
Il ouvrit la porte du squat où créchait Carty et l’interpella d’une voix sonore :
– C’est moi !
– Par ici, mec !
Dans la cuisine, il trouva Carty, occupé à préparer une fournée de crack. L’odeur était infecte, mais ça provenait surtout de l’évier bouché et de la poubelle pleine à ras bord.
Carty était défoncé, ce qui avait le don de taper sur les nerfs de Jon Jon. Il pouvait comprendre qu’on se défonce à la sérotonine, mais le crack, non. La dopamine, ça vous faisait peut-être monter très haut, mais bonjour la descente, c’était la déprime assurée. Une drogue d’égoïstes, franchement. Au moins, avec l’herbe ou l’ecsta, on avait envie d’être en groupe, de s’amuser avec les autres ; ça vous plongeait dans un état de béatitude, pas dans cet enfer de solitude propre au crack.
Avant, quand ils sniffaient un brin de coke le week-end, Carty et lui passaient des heures à délirer ensemble, à discuter et à refaire le monde. Mais, depuis qu’il s’était mis à fumer du crack, Carty avait changé. Quand ils se contentaient de la neige, il était marrant, Carty, craquant, même, sans mauvais jeu de mot. Maintenant, sa vie ne tournait plus qu’autour de ses cristaux. Jon Jon avait l’intention de lui en toucher un mot.
– C’est un peu tôt, tu trouves pas ?
Carty eut un soupir.
– Va te faire foutre, Jon Jon. Fous-moi la paix, tu veux ?
– D’accord, t’es mon pote, répondit Jon Jon, tendu. Mais tu t’es regardé, récemment ? Parce que t’as vraiment l’air d’un connard. Et pas que l’air, d’ailleurs.
Trop occupé à mesurer soigneusement sa mixture, Carty ne lui répondit pas. Sa pipe était posée sur le plan de travail, Jon Jon l’attrapa. Elle était encore chaude. Inutile de se faire des illusions, son copain était en route pour une journée d’enfer.
– Et l’ecsta, tu l’as ?
– Evidemment ! Qui c’est qui en veut ?
– Marty Morgan. Il a laissé cinq cents balles dans le freezer, faut que tu lui amènes à sa piaule.
– Et puis quoi encore ? Tu lui passes un coup de fil et tu lui dis de venir les chercher tout seul. Sinon, je me casse avec la thune et la came.
Jon Jon décapsula une bière et en avala une grande gorgée.
– Putain, il est pas gonflé, le mec.
Mais Carty était déjà parti ailleurs, dans son monde. Jon Jon le regarda avec tristesse et examina la cuisine. Elle était crade et bourrée de matos. De quoi péter un plomb, franchement. Parce que si se faire coffrer faisait partie des risques du métier, il aurait du mal à avaler la honte de voir son nom soit associé à une merde pareille. Le crack n’avait rien d’un super trip, c’était un arrêt de mort. Il ne vendrait jamais cette saloperie, même à ces têtes fêlées qui méritaient parfaitement leur sort. Fallait avoir des principes, et les siens étaient super rigides.
Il sortit une seconde bière et interpella Carty. Quand celui-ci se retourna, Jon Jon lui écrasa la bouteille sur la gueule. Carty s’effondra. Au moment où il touchait le sol, Jon Jon le bourra de coups de pieds jusqu’à ce qu’il arrête de bouger. Puis il fouilla systématiquement l’appartement, de fond en comble, ramassa l’argent liquide, les bijoux et les drogues classe A. Il empocha tout, sauf le crack, qu’il laissa là où il était. Carty aurait besoin d’un cristal quand il reviendrait à lui. Jon Jon avait rempli son objectif : mettre un terme à leur amitié.
C’était pas faute de l’avoir prévenu, alors tant pis pour sa gueule.
Il appela un taxi et patienta en sifflotant. Son portable sonnait sans arrêt, ça devait être Marty qui réclamait ses tases. Qu’il bouge son cul, ce connard. Merde, mais pour qui il se prenait, celui-là ?
Lorsque le sapin apparut, Jon Jon s’éloigna du squat d’un pas leste, plus léger qu’il ne l’avait été depuis bien longtemps.
L’heure du nettoyage de printemps était arrivée, son meilleur copain venait d’en être informé.
Le chauffeur de taxi, qui le connaissait, le ramena chez sa mère sans rien lui demander. Jon Jon y vit la preuve de la réputation qu’il s’était bâtie. Pour son plus grand plaisir.
***
– Où tu les as trouvées ?
Tommy sourit avec fierté.
– Ça fait des années que j’en fais collection.
– Mais c’est pas des jouets de garçons, ça, si ?
Bethany n’avait pas eu un regard pour les poupées, elle avait dépassé ce stade. Kira, en revanche, était au comble du ravissement.
– J’adore Barbie, Tommy, je la trouve merveilleuse !
Elle qui était si friande de luxe, de maquillage et de mode venait enfin de trouver une âme sœur.
Tommy, lui, nageait dans le bonheur.
– Tu sais, Kira, tu lui ressembles un peu, à Barbie.
Le compliment la transporta.
Bethany soupira. Avec ses soixante kilos bien tapés, elle tenait de sa mère et crevait de jalousie devant l’allure crevette de sa copine adorée.
– C’est vrai ? C’est vrai, Beth ?
Bethany acquiesça avec un sourire figé.
– Oui, il a raison.
Tommy quitta la pièce d’un pas pesant pour préparer le thé.
– Franchement, il est louche ce type, tu trouves pas, Kira ? fit Bethany avec un petit bruit désapprobateur.
– Sois pas méchante. Il est gentil. Peut-être juste un peu…
Avec une grimace, Bethany suggéra :
– Gros ?
Malgré elle, Kira se mit à rire et répondit :
– Non, triste.
Ses cheveux crépus ramassés en queue-de-cheval, Bethany gloussa :
– En tout cas, tu lui plais.
Kira frissonna.
– Arrête, je l’entends qui revient.
Tommy entra dans la pièce et écroula son corps massif dans un profond fauteuil, à côté du lit. Il n’avait aucun mal à tenir les deux mugs de thé dans ses grandes mains grassouillettes.
– Voilà, les filles, un bon petit thé.
Tommy était dans son élément. Il aimait bien avoir des invités, et ces deux-là correspondaient exactement à la compagnie dont il rêvait. Les filles, les petites filles, c’était ce qu’il préférait. Il adorait les voir bavarder en agitant leurs petites mains. Cela dit, il avait des doutes, concernant Bethany : cette gamine pouvait être une sacrée peau de vache. Kira, en revanche, était une vraie petite princesse. Une future Barbie.
– J’adore la Barbie Belle au Bois dormant, c’est une de mes préférées. L’hôtesse de l’air aussi, je l’aime bien. Oh, regarde ses petites valises mauves ! s’exclama Kira d’une voix stridente.
Bethany s’alluma une autre cigarette, sans prendre garde au froncement de sourcils de Tommy. Elle secoua son allumette et le regarda de côté comme pour lui signifier : « Allez, un cendrier, maintenant. »
Il secoua la tête et lui fit d’un ton triste :
– Dans le living.
Bethany s’éclipsa et en profita pour tout examiner.
– Lui en veux pas, Tommy, elle croit que ça lui donne l’air d’une grande.
– Ben, c’est raté. On dirait une petite pute.
Ne sachant que répondre, Kira ne dit rien et se contenta d’attraper la Barbie Malibu en poussant un soupir d’allégresse. La journée s’annonçait très, très bonne.
***
Joanie retourna une autre carte. La consultante attendait, haletante.
– Allez, vas-y, Joanie.
– Le Roi de Pique. Oui, c’est bien lui.
La femme se démonta.
– Il va revenir, alors ?
Joanie acquiesça et elles se mirent à rire.
– T’avais pas besoin que je te le dise, il revient toujours !
– Ouais, mais on ne sait jamais, peut-être qu’un jour il ne reviendra pas. Peut-être qu’il restera avec sa poule et que j’aurai enfin la paix !
Joanie riait à gorge déployée.
– Dans ce cas, ce sera toi la plus furax, Suzy, et tu le sais parfaitement.
Sa voisine posa un billet de dix livres sur la table et décolla sa grosse masse de la chaise. Elle était enceinte jusqu’aux dents, et son mari, Dicky, était toujours aux abonnés absents. Sept mois de grossesse, septième lardon, et son jules dans la nature, comme chaque fois.
– Garde ton fric, Suzy, j’en veux pas.
– Mais si, mais si, ça fait une heure que t’es assise devant moi à me raconter tout ce que je sais déjà. Putain, tu le mérites, rien que pour ta patience.
Joanie se mit à rire.
– Merci, ma grande, je le mettrai sur ton compte club, d’accord ?
Suzy l’embrassa gauchement.
– Merci, ma chérie. Vaudrait mieux que je rentre m’occuper des autres, maintenant.
Après l’avoir raccompagnée, Joanie revint dans son petit salon. En le voyant si propre et bien rangé, elle eut un sourire de contentement. Elle alluma la télé et zappa sur la chaîne UK Style ; « Docteur House » venait juste de commencer. C’était une de ses séries préférées. Un jour, quand les gosses seraient partis, elle arrangerait cette pièce. C’était son rêve.
Agenouillée devant une vitrine bourrée de photos et de bibelots, elle ouvrit le tiroir du bas et en sortit ses trésors. Au cours des années, elle avait amassé toutes sortes de choses pour son appartement. De la machine à espresso cachée dans l’armoire, à la coupe en argent After Eight qu’elle destinait à ses dîners imaginaires.
Dans ses rêves les plus fous, elle recevait des célébrités, composait les menus et choisissait les vins avec amour. Elle imaginait les verres – elle en avait acheté – les assiettes, les couverts. Elle se voyait rajeunie de quelques années et dans une robe chatoyante, menant à table une conversation brillante avec ses convives idéaux.
Dans sa tête, le tableau se détachait aussi clairement qu’un souvenir récent, et ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait.
La porte d’entrée s’ouvrit avec fracas, elle rangea précipitamment ses trésors. Jeanette pénétra dans la pièce et l’interpella :
– Je te dérange ? Qui c’est qui vient dîner ce soir ? Sidney Poitier, comme d’hab’?
Quand les gosses étaient petits, elle leur faisait partager ses rêves, et ils se laissaient embarquer dans ses fantaisies. Chacun invitait ses vedettes, choisissait le menu, le décor. Ça les faisait rigoler, maintenant, ce qui la rendait un peu triste, même si, comme toujours, elle faisait semblant d’en rire.
– Oh, tu sais bien, Sid et moi, c’est une grande histoire !
– T’es vraiment dingue, m’man. Vire tout ça, ou sers-t’en ! A force de les garder planqués dans le tiroir, c’est un putain de miracle qu’ils soient pas foutus.
Joanie ferma les yeux et cria :
– Arrêteras-tu un jour, oui ou merde, de dire des gros mots, ma petite dame ?
Elles échangèrent un regard et partirent dans un éclat de rire.
– Elle est où, Kira ? demanda Joanie.
– Et comment je le saurais ? Avec Bethany, je suppose.
L’ambiance était plombée, encore une fois. Depuis la naissance de la petite, Jeanette était jalouse de sa sœur ; tout le monde disait que ça lui passerait, mais au contraire, ça ne faisait qu’empirer.
– Va me faire une tasse de thé, ma chérie, pendant que je range tout ça.
– Peux pas, je sors.
Et Jeanette quitta la pièce en arborant son air renfrogné coutumier.
Joanie soupira, une fois de plus, et marmonna :
– Sales gosses, va ! Mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire au Bon Dieu pour avoir des enfants pareils ?
***
Bethany était rentrée chez elle alors que Kira était restée jouer avec les poupées et leurs accessoires. Dans son armoire, Tommy avait tout ce qu’il fallait, et Kira ne se lassait pas de l’explorer.
– T’en as de la veine, Tommy !
Il était tout heureux, maintenant que Bethany était partie : il n’aimait pas tellement cette petite gavroche, tandis qu’il adorait Kira. Elle lui ressemblait beaucoup. Pas physiquement, évidemment, mais elle avait la même naïveté, et ils s’entendaient bien.
– J’économise pour acheter ce dont j’ai envie. Ensuite, je passe la commande.
– C’est ça que je veux faire quand je serai grande. Acheter des trucs.
Tommy lui sourit. Comme elle était mignonne, avec ses pommettes hautes et ses cheveux blonds. Une vraie Nordique. D’ici quelques années, elle serait superbe. En plus, elle était douce et bien élevée, c’était agréable. Elle n’employait pas de gros mots à tort et à travers comme les autres gosses, et elle ne se sentait pas obligée de copier les pop stars. Une gamine délicieuse, vraiment.
Ils s’amusaient à habiller les Barbie tout en bavardant. Tommy était tellement absorbé par le jeu qu’il faillit s’évanouir de peur en apercevant l’heure. Cinq heures et quart ! Son père serait là dans dix minutes. Si jamais il la trouvait là, il y aurait du grabuge.
– Faut que tu y ailles, Kira. Maintenant, ma bichette, je rigole pas.
Impressionnée par le ton de Tommy et gagnée par la même panique, Kira se leva d’un bond.
– D’accord, Tommy. Mais est-ce que je pourrai revenir te voir ?
Son visage tendu se radoucit.
– Bien sûr que tu pourras.
Après son départ, il resta quelques secondes à contempler le désordre de la pièce. Aucun doute, ça allait barder, et sérieusement – le thé n’était pas prêt, il n’y avait rien à manger –, mais peu importe : il venait de trouver une amie. Une âme sœur.
Il se ressaisit et se précipita dans la cuisine pour mettre le dîner en route. Il en avait même oublié de grignoter, cet après-midi ! Quand il entendit la clé tourner dans la serrure quelques instants plus tard, Tommy ferma les yeux, prêt à subir une bordée d’injures.
Il ne fut pas déçu.
Les gifles, ça allait, mais les injures, cette humiliation permanente, il avait de plus en plus de mal à les supporter.
Mais comment faire autrement ?
***
– Et alors, mademoiselle, on était où ?
Kira sourit timidement et Joanie se sentit fondre. D’où cette petite tenait-elle une nature si heureuse ? Décidément, elle ne ressemblait à aucun de ses parents, Dieu merci !
– J’ai oublié l’heure, maman, je m’amusais.
– Allez, viens t’occuper de ton dîner.
En enfournant son plat de lasagnes et des frites surgelées, Kira réfléchissait à cette journée avec Tommy. Aucun doute, elle l’aimait bien. Bon, d’accord, il était gros et un peu louche, mais il était calme comme elle, et ça, ça lui plaisait.
Jeanette vint s’asseoir à table et attaqua son assiette. Puis ce fut au tour de Jon Jon de les rejoindre et de l’interroger sur sa journée à l’école. Kira eut bien du mal à lui mentir, mais son frère semblait avoir tout autre chose en tête.
Elle regarda autour d’elle, rassérénée. Non seulement elle s’était fait un nouvel ami, mais, en plus, cet ami avait une pièce bourrée de poupées Barbie. Que demander de mieux, franchement ?
***
Jeanette était prête. Il était sept heures et demie et elle avait enfilé ses plus belles fringues. Kira, qui, pour une fois, était rentrée de son plein gré après s’être disputée avec Bethany, remarqua tristement :
– Tu sors ?
Jeanette acquiesça.
– Et t’avise pas de me balancer à la mère ou à Jon Jon, parce que je t’arrache les yeux, compris ?
Kira hocha la tête.
– Tu vas où ?
Jeanette ne se donna même pas la peine de lui répondre.
Seule dans l’appartement, la gamine se prépara un bol de corn-flakes et alla s’asseoir sur le balcon de derrière. Pour une fois, le coin était plutôt calme. Il faut dire que, ce soir, l’épisode d’« Eastenders » était croustillant ; personne ne mettrait le nez dehors avant huit heures et demie.
Elle regarda Joseph Thompson, le père de Tommy, se diriger vers le pub et fit un signe de la main à son ami, sorti lui aussi sur le balcon pour tenter de se rafraîchir. Il faisait une chaleur étouffante.
D’une mimique, Tommy l’invita à venir prendre un thé. Kira acquiesça, ravie. Elle laissa la porte ouverte derrière elle et fila chez son nouveau copain.
Sans le savoir, elle venait de rater la police qui arrivait munie d’un mandat de perquisition en bonne et due forme.
***
Le salon de massage commençait à s’animer.
Avec un sourire doucereux, Joanie conduisit son client vers un box minuscule, le type était tellement hideux qu’elle en avait des haut-le-cœur. En le voyant bondir joyeusement sur la table de massage, nu comme un ver à l’exception d’un caleçon douteux, elle poussa un soupir. Elle souleva son top et exhiba ses seins. La routine.
– Un spécial, et tu prends ton temps.
Quand elle ouvrit le sachet du préservatif, le type fit un geste de dénégation.
– Ah non, pas ça, moi je monte à cru.
– Ben, dans ce cas, tu montes tout seul, mon gars. Pas de capote, pas de sexe.
Il se releva d’un bond. La cinquantaine bien sonnée, il avait l’air crade du type resté trop longtemps seul à bouffer des cochonneries, à picoler et à oublier de se laver, le vrai prince charmant.
– Ecoute-moi bien, pétasse, tu la connais cette phrase : « le client est roi » ?
Joanie acquiesça.
– Et tu la connais, celle-là : « on sort couvert ou la pétasse se tire » ?
Dans la pièce à côté, Sherry entendit l’échange et éclata de rire. Les yeux rivés sur le type assis qui la regardait avec une moue incrédule, Joanie rit à son tour.
Il lança, fou de rage :
– Personne t’a jamais dit que t’avais une grande gueule et qu’un mec te la bouclerait un jour ?
Joanie jeta la capote dans la poubelle. En remettant ses petits seins dans son minitop, elle lui lança :
– Bien sûr, et plus souvent qu’à mon tour. Seulement, c’est pas souvent qu’on a des vrais mecs dans le coin, si tu vois ce que je veux dire. Alors, toi, tu peux aller te faire foutre !
Il lui fichait la déprime, ce mec. Soudain, elle aperçut sa vie dans toute sa réalité. Comme ça lui arrivait régulièrement, elle se sentit submergée par une vague de haine – de haine de soi.
Elle lui balança ses vêtements et lui fit :
– Mais t’es quoi, toi, mon gars ? Laid comme un pou et sourdingue, en plus ? Allez, dégage !
– Et ma pipe, alors ?
– T’as qu’à prendre ton aspirateur, chéri, je suis sûre que vous êtes bien ensemble.
Il fallut un quart d’heure de pourparlers, deux engueulades et une demi-bouteille de vodka pour qu’elle accepte de se remettre au travail. N’empêche, ça lui avait fait un bien fou de voir ce client prendre la poudre d’escampette. D’accord, elle se prostituait, mais elle était un être humain quand même. Tant qu’elle le saurait, elle ne sombrerait pas dans la fange.
Son client suivant était un jeune homme de vingt ans, malade d’anxiété. Elle le mit à l’aise, lui fit une faveur et s’en sortit avec un pourboire de cinq livres. Joanie avait ravalé sa rage.
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