Jolie Poupée
Chapitre 15
– Tu te rends compte, Jon Jon ? Ils croient qu’on est impliqués dans sa disparition ! fit Joanie, incrédule.
– Sois pas bête, maman.
Elle secoua la tête avec tristesse.
– T’étais pas là. Il a fallu que je me tape les questions de ce connard de Baxter sur des photos de Kira qui sont vieilles de deux mois. Un soir, Jeanette l’a maquillée et prise en photo. Si tu voyais ça, on dirait qu’elle a vingt ans. En tout cas, Baxter et ses copains pensent qu’on voulait s’en servir pour émoustiller des clients. Ils ont même rameuté un psychologue !
Elle avala une gorgée de thé.
– Comme je fais le tapin, les flics s’imaginent que j’ai pas de morale, que je suis capable d’abuser de ma propre fille. Mais merde, qu’est-ce qu’ils en savent ? Et tu sais, je me suis pas gênée pour lui dire que s’ils s’étaient déplacés dès que je les ai appelés, à cette heure-ci ils l’auraient retrouvée ! J’ai attendu plus de deux plombes que ces enfoirés veuillent bien se bouger le cul !
Elle était de nouveau en pleurs. Jon Jon comprenait parfaitement ce que sa mère pouvait ressentir.
– Ils savent même pas comment la pellicule a atterri chez le photographe ! Elle a pas été déposée normalement, tu vois. Y avait pas de nom dessus, rien. Comme je lui ai dit, si on était dans ce genre de saloperie, c’est pas là qu’on les aurait fait développer, quand même, on est pas si cons ! Et tu sais ce qu’il m’a répondu, cet enculé ? « Où c’est que vous les auriez déposées, alors ? »
– Ils sont forcés de nous poser des questions, m’man.
Jon Jon s’affala sur le canapé, son beau visage gris d’inquiétude.
– La prochaine fois, c’est toi qu’ils vont cuisiner.
Il soupira.
– Qu’est-ce que ça peut faire, puisqu’on n’a rien à se reprocher ? Si Jeanette les a prises pour rigoler, ces photos, ils seront bien obligés de finir par l’admettre !
Joanie finit son thé et s’alluma une cigarette.
– Comment ils ont pu même avoir l’idée qu’on a trempé là-dedans, hein, Jon Jon ?
Il la prit par les épaules.
– Ils sont obligés d’étudier toutes les possibilités. C’est comme ça qu’ils font.
Il ne lui dit rien de ses propres investigations, mieux valait attendre de voir où elles pouvaient le mener. Inutile de se faire du souci tant qu’il n’avait pas tout vérifié. Les deux fois où il s’était rendu chez la mère de Leigh, il avait trouvé porte close, et il devait y retourner tard dans la soirée ; l’effet de surprise, c’est la meilleure façon d’obtenir des renseignements. Frapper quand l’autre ne s’y attend pas.
Il ne lui serait jamais venu à l’idée de partager ses infos avec la police. Pas question de laisser les flics faire capoter son enquête perso. S’ils attrapaient quelqu’un, ils le mettraient en taule, et quel bien ça lui ferait, hein ? Lui, c’était un châtiment qu’il voulait, et il l’aurait. Voilà pourquoi il n’avait rien dit à sa mère, à chaque jour suffit sa peine, comme on dit. Il connaissait sa Bible sur le bout des doigts pour l’avoir lue et relue avec Sippy. Œil pour œil, etc. Parfaitement ! Il allait lui arracher les yeux, à cette ordure. Question châtiment, la Bible était une vraie mine d’or : tu merdes, tu paies, tu convoites mon bœuf, je te tape sur la gueule. Après tout, c’était la loi de la rue. Deux mille ans plus tard, la Bible parlait plus juste que tout le clergé et la classe politique réunis.
– Je vais te faire un sandwich, maman, il faut que tu manges quelque chose.
Elle secoua la tête.
– Prends-en un, toi. Moi, je peux rien avaler.
Il lui en prépara tout de même un et l’encouragea à grignoter. Puis il attendit avec elle le retour de Paulie, ces derniers temps, ce dernier squattait chez eux et Joanie allait mieux quand il était là. De toute façon, impossible de la laisser avec qui que ce soit d’autre car elle n’aurait même pas remarqué sa présence.
Paulie l’occupait et il s’occupait d’elle. Jon Jon les avait entendus faire l’amour. Tant mieux. Si ça pouvait la distraire de cette horreur… elle pouvait se taper des mecs à la douzaine ! En plus, Paulie la chérissait, et même s’il prétendait le contraire, ça crevait les yeux. Jon Jon était désolé pour eux : dans une autre vie, ils se seraient mis ensemble et ils auraient été heureux.
Une fois de plus, il regarda la photo de Kira et pria Dieu de la ramener à la maison. Sans grand espoir, à vrai dire.
Un peu plus tard, il abandonna sa mère qui resta allongée sur le canapé à profiter aux petits soins de Paulie qui lui mangeait dans la main.
Le spectacle valait vraiment le coup d’œil.
***
Jasper Copes et ses potes recherchaient Kira comme s’ils étaient chargés d’une mission sacrée. Jasper se sentait une dette d’honneur vis-à-vis de Jeanette, il se devait d’aider à retrouver sa petite sœur.
Comme Sippy et ses copains faisaient partie de l’équipe, dans les rues du quartier le nombre de BMW avait doublé en vingt-quatre heures et la police, ravie, leur signalait les secteurs à fouiller. Pour la première fois, des hors-la-loi avaient accepté, en nombre et de bon gré, de se placer aux ordres des condés.
Les journalistes n’en perdaient pas une miette : voir des skinheads et des rastas s’associer avec une bande de voyous et de SDF, c’était pain béni pour le JT. Toute cette belle engeance avait mis son mouchoir sur ses différends afin de rechercher une petite fille disparue. En quelques heures, Kira avait plus œuvré pour l’entente raciale que n’importe quel gouvernement n’aurait pu le faire en plusieurs années.
Seulement, ce qu’ils recherchaient maintenant, c’était un corps et non plus une petite fille vivante, ils le pensaient tous sans oser encore se le dire.
Lorsqu’en fouillant Victoria Park, Sippy s’alluma un cône, les flics restèrent de marbre, ils travaillaient tous pour le même objectif et c’était la seule chose qui comptait.
Des noctambules s’étaient joints aux recherches, les pubs se vidaient au fur et à mesure que se répandait la nouvelle. Devant l’immeuble de Joanie, des gens avaient déposé des bouquets de fleurs et des messages d’espoir : avec le temps, l’inquiétude devenait générale.
***
La mère de Leigh Rowe était une grosse femme aux cheveux décolorés, un mégot perpétuellement coincé entre les lèvres. En entendant frapper à sa porte, elle crut que c’étaient des mômes, ceux du quartier étaient des petits salopiots dont la seule et unique occupation consistait à faire chier un max. Tirer les sonnettes, frapper aux portes, c’était pratiquement le seul divertissement auquel ils avaient accès.
Elle ouvrit la porte, le clope au bec et vêtue d’un court peignoir en dentelle noire. La vue de Jon Jon et de Earl ne la décontenança pas le moins du monde. Il avait beau être minuit, elle leur ouvrit comme en plein après-midi.
– Qu’est-ce que c’est ?
Elle avait le visage dur, fermé.
Earl lança un regard à Jon Jon et haussa les épaules.
– Et alors, ajouta-t-elle, c’est une visite de politesse, ou quoi ?
Elle se décolla le clope des lèvres et le jeta sur la chaussée d’un geste expert.
– Vous êtes bien Mandy Costner ?
Elle toisa Jon Jon comme s’il était un rat debout devant sa porte.
– A qui ai-je l’honneur ?
Il en avait ras le bol, Jon Jon, de ces cinglés de l’East End. Alors il la poussa dans l’entrée en beuglant :
– A moi ! C’est à moi que vous avez l’honneur !
Earl lui emboîta le pas avec un petit rire.
– Il est pas là, leur dit-elle.
Comme elle s’efforçait de les repousser, les deux gaillards comprirent qu’elle les prenait pour des collecteurs de dettes.
– On n’est pas là pour des histoires de fric. On veut juste contacter votre fille.
Haletante, elle demanda :
– Qu’est-ce que vous lui voulez ? C’est ce putain d’Harold qui vous envoie ? Si c’est le cas, je sais pas où elle est.
A cet instant, la porte du living s’ouvrit sur un grand type chauve aux larges épaules et au bide encombrant.
– Putain de merde, mais c’est quoi, ce cirque ?
Jon Jon saturait.
– Oh toi, retourne d’où tu viens et toi, Earl, tu fermes la lourde. Quant à toi, dit-il en pointant l’index sur la femme, tu la boucles, tu entres dans le living et je vais t’expliquer ce qui m’amène ici.
Estomaqué, le couple resta bouche bée, jusqu’à ce que Earl leur conseille avec douceur :
– Faites ce qu’il vous demande. Il est pas vraiment d’humeur à rigoler.
– D’abord vous forcez ma porte et maintenant vous me donnez des ordres…
Le gros type s’énervait, c’était compréhensible, mais Jon Jon en avait ras-le-bol. Il les poussa sans ménagement dans le living, Earl le suivit et ferma la porte à clé.
Bon, ils étaient enfermés avec deux maboules, mieux valait faire preuve de psychologie, se dirent les deux vieux, inquiets, sans les quitter du regard.
Jon Jon poussa un profond soupir :
– Je ne viens de la part d’Harold. Au contraire, c’est votre fille que je veux contacter.
Ils échangèrent un regard sceptique.
– Tu parles ! Tu vas pas me faire prendre des vessies pour des lanternes, mon garçon, lança Mandy d’un ton neutre.
Elle s’alluma lentement une cigarette et en tira une bouffée avant de reprendre la parole :
– Tout vient toujours d’Harold. Cette espèce de salaud la cognait comme un dingue, et il prenait son pied, en plus. Ce qu’elle a dû endurer, cette pauvre fille…
Elle tira sur sa cigarette.
– Même si vous êtes armés, j’en ai rien à foutre. Vous pouvez me tirer dessus, j’ouvrirai pas la bouche. Vous perdez votre temps.
C’était définitif.
Le type s’enfonça dans son fauteuil et entreprit de se rouler une cigarette.
– Elle a raison, mon gars, ma fille en a subi assez comme ça. On vous dira que dalle, inutile d’insister.
Jon Jon s’assit sur le canapé et, de sa voix la plus douce, reprit :
– Je te le jure, mec, ce Harold, je le connais même pas.
– Qu’est-ce que vous voulez, alors ?
Le type achevait méticuleusement sa cigarette ; manifestement, la réponse ne l’intéressait pas.
– Ma sœur s’appelle Kira Brewer et elle a disparu.
Ils échangèrent un regard.
– On est bien désolés, mais qu’est-ce que ça a à voir avec nous ?
Cette fois, Mandy avait parlé d’une voix plus amène.
Après une profonde inspiration, Jon Jon se lança :
– Votre fille a accusé un type d’agression sexuelle sur sa fille Caitlin. C’est le même gars, Little Tommy Thompson, qui s’occupait de ma petite sœur.
Ils se regardèrent à nouveau, puis le type aboya :
– Mandy, va faire du thé !
Elle acquiesça et quitta la pièce avec Earl sur les talons.
Décidément, ces mecs n’étaient pas cons, ils ne s’en tireraient pas comme ça.
– Bon, alors, qu’est-ce que vous avez à dire ? lança Jon Jon.
Le type le jaugeait du regard. Avec ce qu’il savait d’Harold Rowe, Jon Jon pouvait aisément comprendre sa méfiance. Pas de problème, il fallait gagner la confiance du couple, mais ces hors-d’œuvre commençaient à lui taper sur le système.
– Caitlin avait neuf ans quand elle a porté ces accusations. Elle allait souvent chez lui avec d’autres gamines ; en plus, Leigh s’était entichée du père. J’ai jamais su ce qu’elle lui trouvait, tu te rends compte, il avait mon âge ! Disons qu’après Harold tout lui paraissait idyllique. Quel enculé, celui-là, il lui a cassé le nez, un bras ; une fois, même, il lui a perforé un poumon. Il passait son temps à l’accuser de tout et de rien, il était jaloux, ce salopard. En même temps, comme il est malin, ç’a été encore pire quand il s’est fait coffrer, ma fille recevait des appels nuit et jour, de soi-disant copains à lui. Tu connais le tableau. On tient compagnie à la veuve temporaire, qu’elle le veuille ou non.
Jon Jon hocha la tête.
– En tout cas, le Joseph Thompson, je vous jure qu’il avait de la galette ; compensation ou autre chose, j’en sais rien mais il a promis de les emmener, Leigh et ses filles. Mais son projet s’est cassé la gueule, me demande pas pourquoi, et voilà qu’à ce moment-là, comme par miracle, l’histoire de Caitlin sort du chapeau. Ils sont pas allés aux flics, rien. Y a eu des engueulades, moi-même j’ai cassé la gueule au vieux, normal. A la suite de ça, Leigh s’est trouvé un appart, elle s’est tirée, et les Thompson ont été obligés de mettre les bouts. C’était trop chaud pour eux.
Jon Jon acquiesça.
– Et qui exactement a-t-elle accusé ?
– D’abord le père, ensuite le fils, si je me souviens bien. Après, ç’a été les deux, si tu vois ce que je veux dire. Quelle jolie paire de fumiers, hein ? Le gros lard, il mouftait pas. Pourtant, j’en savais, des choses sur son compte. Des poupées, non, mais putain, qui c’est qui joue à la poupée, à part les cinglés ?
Il se tapait le doigt sur la tempe pour accentuer ses propos.
– Cela dit, on n’a jamais été jusqu’au fond des choses. Leigh nous a raconté le minimum de ce qu’elle avait découvert. On peut la comprendre : t’en connais, toi, des gens qui auraient envie de claironner que leurs mômes ont été victimes de sévices sexuels ?
– Et elle est où, maintenant ?
Le type eut un grand sourire.
– Désolé, fiston, motus et bouche cousue. Elle en a bavé, et je prendrai surtout pas le risque qu’Harold Rowe puisse remettre la main sur elle. Il pourrait la buter ou la faire buter par quelqu’un. Désolé.
Jon Jon comprenait très bien : il aurait protégé sa sœur ou sa fille de la même façon.
Hilare, Mandy revint avec le thé ; visiblement, Earl et elle s’étaient entendus comme des larrons en foire.
– C’était quoi, ce fric que Joseph était censé avoir ? demanda Jon Jon.
Ça lui venait peut-être d’un trafic porno, ou un truc du genre, se dit-il.
– Il a filé un paquet à Leigh pour qu’elle aille pas aux flics et moi, je lui ai conseillé d’accepter. « Prends l’oseille et tire-toi, ma fille », que je lui ai dit, et c’est ce qu’elle a fait. Bien ou pas bien, mais c’est comme ça.
Earl comprenait parfaitement sa logique, mais Jon Jon enfonça le clou :
– Mais enfin, si c’était un pédophile, pourquoi n’a-t-elle rien dit ? Ma petite sœur a disparu, elle est peut-être morte, et pourquoi ? Parce que votre fille n’a rien dit et qu’à cause d’elle le type s’en est tiré.
Mandy eut la bonne idée de prendre un air honteux et ajouta, sans remords apparent :
– Tu connais pas Harold, mon gars. Quand Joseph lui a offert ce fric, pour elle, c’était comme un cadeau du ciel. Elle en avait besoin, si elle voulait couper les ponts avec son mari.
Horrifié, Jon Jon ne dissimula pas ses sentiments :
– Alors, elle s’est servi des sévices que sa fille a subis pour se faire la belle, c’est ça ? Vous voulez que je vous dise, ajouta-t-il en secouant la tête avec dégoût, les gens comme vous, ça me débecte. Si votre fille avait signalé ce type, ma sœur serait peut-être encore avec nous.
Il était secoué par des hoquets de rage, tout ça était trop injuste.
– Mais nous, comment on aurait pu le savoir ?
– S’il l’a fait une fois, il y a de fortes chances qu’il recommence ou que ça n’ait pas été la première tentative. Elle aurait dû prendre le magot et les balancer quand même.
Agacée, Mandy lança sur un ton caustique :
– Eh ben, c’est pas ce qu’elle a fait. Comment elle aurait pu savoir qu’il allait recommencer ?
Jon Jon se mit à gueuler :
– Parec qu’il s’en est pris à sa propre fille ! Elle aurait pu s’en douter, non ? A moins que vous ne croyez que c’est la petite qui attire ce genre de détraqué ? Elle a été contaminée, c’est ça ? Vous la considérez comme une pestiférée ?
Personne ne dit mot.
Le père de Leigh se roula une nouvelle cigarette en tremblant.
– Nous, on n’a pas réfléchi plus loin. On voulait l’arracher des pattes de Harold, point barre, grogna-t-il.
Mandy prit le relais :
– Vous pouvez pas savoir comment c’était. Même nous, il a fallu qu’on déménage, c’est pour ça qu’on est venus habiter par ici. Il nous harcelait sans arrêt, on nous foutait des crottes de chien dans la boîte à lettres, y avait des taxis qui passaient devant la porte à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Pire, dès qu’on mettait le nez dehors, on se faisait insulter par sa putain de mère… Quelle vieille toupie, celle-là ! Un cauchemar ambulant. Ma fille était comme un zombie, elle mangeait plus, elle dormait plus. Même depuis sa taule son mari arrivait à contrôler sa vie. Il en avait rien à foutre de ses filles, il s’en est servi pour emmerder sa femme. Alors elle a pris le fric et elle s’est tirée. On peut pas le lui reprocher, quand même !
Jon Jon en était malade.
– Personne n’ira le lui reprocher, mais elle aurait dû dénoncer les Thompson, c’est tout.
– Pour mettre les flics dans le coup ? Y avait pas mieux pour filer son adresse à Harold. Tu le sais bien, fiston. La plupart des poulets vendraient leur mère pour un coup de gnole, alors une adresse, tu parles ! Non, non, Harold l’aurait butée. Nous, on a fait du mieux qu’on a pu.
Jon Jon eut un rire cynique.
– Du mieux pour vous, c’est certain.
Il se leva.
– Allez, viens, Earl, j’étouffe dans cette piaule.
Il n’obtiendrait rien de plus, en tout cas pas en les interrogeant.
Une fois dehors, ils mirent en route le scanner qu’ils avaient dans la voiture et, à force de manips, finirent par entendre la voix de Mandy qui parlait sur son fixe. Ils auraient aussi bien pu l’écouter sur un portable. Et ils avaient vu juste : Mandy racontait à sa fille ce qui venait de se passer.
Ce scanner était vraiment un plus dans leur boulot : ça leur permettait d’avoir accès à toute sorte de réseaux : fréquences de la police, portables ou fixes, dans la mesure où il était sans fil – ce qui, de toute évidence, était le cas chez Mandy. Les demandeurs d’asile qui faisaient les chauffeurs clandestins s’en servaient pour court-circuiter les courses des taxis. Un vrai petit bijou, ce truc-là.
Après avoir écouté le récit de Mandy, sa fille lui répondit d’une voix altérée par la peur, mais sa mère la tranquillisa.
– Non, non, ma chérie, ils étaient gentils, ces deux gars. Toute manière, je crois pas qu’Harold irait fricoter avec des noirauds, tu le connais. Le grand, çui qui s’appelle Earl… ben, je vais te dire, ma grande, moi, je cracherais pas dessus. Pour la bagatelle, je veux dire !
Les deux femmes se mirent à rire et Earl roula des yeux effarés.
– T’as fait une touche, mon vieux, s’exclama Jon Jon !
Il se contenta de hausser les épaules.
– Maman, t’es vraiment une terreur ! répliqua Leigh.
Les deux femmes se remirent à rire.
– Non, je suis sérieuse, il était craquant, ce gars-là.
Et Mandy repartit d’un éclat de rire.
– Dis-moi, maman, la petite Kira, tu crois qu’ils vont la retrouver ?
– Qu’est-ce que j’en sais, ma fille ? J’espère bien que oui. Que Dieu bénisse son petit cœur. Si tu savais comme elle ressemble à Caitlin ! Toute blonde, avec de grands yeux bleus.
– Pauvre petite chatte.
– Tu te rends compte, si ces salopards de Thompson sont dans le coup ? Franchement, j’aimerais pas être à leur place quand ces deux-là iront leur tomber sur le poil.
Elle ne lui répéta pas les reproches de Jon Jon, mais ils étaient perceptibles, sous-jacents. Très vite, Leigh passa à autre chose.
– Et toi et papa, ça va ?
– Ben oui, très bien, et toi ?
– Pas mal. On est restées à Pevensey Bay, pour profiter du dernier soleil. Je rentre dimanche. Les filles sont ravies, ici, et moi aussi, tu sais.
– Et la caravane ?
– Bof, un peu en désordre. Je sais pas à qui tu l’as louée la dernière fois, mais ils étaient pas trop soigneux, ces zigotos. Bon, t’en fais pas, j’ai fait le nettoyage de printemps. A propos, j’ai aussi rempoté tes plantes.
– T’as bien fait, ma chérie, merci. Je t’appelle demain.
– Merci, m’man, merci pour tout. Au revoir.
A ces paroles lourdes de sens, Mandy ajouta tristement :
– Je t’aime, ma chérie.
Puis elle raccrocha.
Déjà, Earl cherchait à repérer Pevensey Bay sur la carte.
– T’embête pas, j’en ai entendu suffisamment comme ça.
– On y va tout de suite ?
Jon Jon secoua la tête.
– Non, on doit d’abord se dégotter un alibi.
Earl eut un haussement d’épaules.
– Comme tu veux.
– Ça te ferait plaisir que je trouve le numéro du portable de la mère, tant que j’y suis ?
– Va te faire foutre, Brewer, rétorqua Earl avec un grand sourire.
Pendant qu’ils roulaient, Jon Jon s’étonna :
– Comment ils ont pu empocher le fric, tout en sachant qu’ils laissaient ces salopards disparaître dans la nature ? Ma petite Kira…
Earl ralentit.
– Je le connais, le Rowe, et crois-moi, c’est pas du gâteau. Ils ont essayé de protéger les leurs, on aurait tous fait pareil. Ils ont raison pour les flics, tu sais, combien d’adresses ils nous ont refilé ces derniers temps ? Harold aurait réussi à retrouver Leigh grâce aux minutes du greffe ou aux dossiers du tribunal. Creuse-toi les méninges, Jon Jon.
– On voit bien que c’est pas ta petite sœur qu’ils ont agressée.
– Ma petite sœur à moi, c’est une vraie Miss Dynamite17 : bourrée d’amphèts et la bouche gonflée au collagène. Aucun pédophile ne s’aviserait de s’approcher d’elle.
Mais il ne réussit pas à tirer un sourire à Jon Jon qui, pourtant, connaissait Renée pour l’avoir rencontrée à plusieurs reprises : à treize ans, elle en paraissait vingt-neuf.
– Trêve de plaisanterie, Jon Jon. T’es quand même pas certain que c’est les Thompson, si ?
– Pour moi, y a aucun de doute.
– Et tu crois vraiment que, te connaissant, ils auraient agressé ta petite sœur ?
Jon Jon soupira.
– Ça veut rien dire, ils ont bien agressé une Rowe. Or, Harold Rowe n’est pas exactement le plus charmant truand enfermé derrière les barreaux…
Earl opina.
– Un point pour toi.
Jon Jon se roula un splif, chose qu’il n’avait jusqu’ici jamais faite en public.
– Fais demi-tour, j’ai oublié quelque chose, ordonna-t-il.
Earl s’exécuta.
***
Mandy regardait un film à la télévision. Son mari leur servit deux grands verres de cognac : la soirée avait été mouvementée.
– Je me sens pas tellement fier de moi, Mandy. Et toi ?
– Moi non plus… Mais comment on aurait pu deviner ce qui allait se passer ? répondit-elle en secouant la tête.
L’idée qu’ils aient pu, d’une manière ou une autre, jouer un rôle dans la disparition d’une enfant lui était insupportable.
– Combien Thompson a donné à Leigh, déjà ?
– Vingt-cinq mille.
Il en avala son cognac de travers.
– Vérole ! Tu parles d’un paxon ! Je m’étais pas rendu compte que ça faisait autant !
Mandy eut un signe d’approbation.
– Cela dit, il s’en est tiré sans problème. Pour être honnête, je me suis même demandé, un moment, si elle avait pas tout inventé. Tu sais de quoi elle est capable, not’ Leigh…
– Non, non, pas là, l’interrompit-elle. De toute manière, ça remonte à loin, toute cette histoire, elle était encore gamine.
– J’y ai jamais cru, si tu veux savoir, pas un instant, reprit-il après avoir bu une gorgée de cognac.
Oubliant son film, sa femme se retourna et plongea son regard dans celui de son mari.
– Mais qu’est-ce que t’es en train de raconter ?
Il eut un mouvement d’épaules qui fit plisser son gros ventre.
– J’ai interrogé Caitlin, elle m’a dit que Leigh lui avait indiqué ce qu’il fallait raconter aux gens.
– Evidemment, voyons ! Tu voudrais quand même pas que ta môme dise à sa fille de raconter n’importe quoi à n’importe qui ! Merde, alors ! C’est ta gosse et tu crois pas ce qu’elle dit !
– C’est bon, calme ta joie ! Mais faut être honnête, Mandy : elle nous en a raconté, des bobards, dans sa vie. Moi, j’ai rien remarqué qui clochait, c’est tout ce que j’ai à dire.
– Et alors ? répliqua Mandy, rageuse. Tu croyais peut-être qu’ils allaient faire leurs cochonneries devant tout le monde ? C’est ça que tu veux dire ?
– Non, tout ce que je dis, c’est : quand est-ce qu’ils auraient pu le faire, hein ? Elle vivait pas là, Leigh, que je sache. Enfin, je veux dire : c’étaient de simples visites et des balades au parc avec les gosses, et…
Mandy hochait la tête, consternée.
– Pourquoi tu l’as pas dit au gars qu’est venu nous voir, alors ? Si t’es si sûr que ça qu’ils étaient innocents et que ta propre fille est une fieffée menteuse, t’avais qu’à le leur dire ! Vas-y, explique-moi !
– Justement, parce que c’est ma fille, figure-toi.
Bang ! Un pavé fit exploser la fenêtre du living. Impuissants, Mandy et son mari ne purent que contempler un Jon Jon enragé qui commençait à bousiller leur voiture à coups de batte de base-ball.
– Allez-y, appelez les flics ! Ah, c’est vrai ! Chez vous, on n’appelle pas la police ! Même pour dénoncer les pédophiles et les assassins d’enfant ! hurla-t-il à travers les carreaux cassés.
Ils ne répondirent pas.
Il n’y avait rien à dire.
– Alors, t’es contente, maintenant ? murmura son mari.
Elle s’assit sur le canapé, jeta un regard circulaire autour de la pièce et fondit en larmes. Pourtant, comme l’avait prévu Jon Jon, ils n’appelèrent pas la police, ils n’étaient quand même pas cons à ce point-là.
***
C’était devenu une habitude : Joanie n’arrivait pas à s’endormir. Elle rampa hors du lit aussi doucement que possible afin de ne pas déranger Paulie et fila jusqu’à la cuisine pour se préparer une tasse de thé, arrosée d’une bonne rasade du scotch que Mary Brannagh lui avait apporté un peu plus tôt. C’était le seul alcool de la maison et elle le but avec gratitude.
Puis elle attrapa ses tarots, mêla les cartes d’un geste nonchalant et les disposa sur la table avant de les scruter comme si c’étaient des ennemies. Nuit après nuit, elle avait crevé d’envie de les consulter. Depuis que Mary lui avait dit que Kira se trouvait avec un type aux cheveux bruns, elle balançait entre l’espérance et le désespoir.
Même si c’était évident, même si pour tout le monde Kira était morte, l’idée de le voir inscrit dans les cartes la terrorisait. Elle engloutit une gorgée de thé tiédasse et, en dépit de son goût infect, elle se sentit revigorée. Soudain, posant sa tête sur son bras, elle se mit à pleurer. Doucement, elle ne sanglotait plus, comme au début, désormais ses larmes avaient un goût de frayeur et de culpabilité.
Jamais elle n’aurait dû laisser Kira sortir ce jour-là, mais c’est vrai qu’elle avait tellement de choses à faire qu’elle en avait baissé la garde. Depuis les embrouilles avec Monika, la pauvre petite avait erré de place en place, sauf quand elle se rendait chez Tommy. Seulement, lui aussi était sorti à ce moment-là.
Mais qu’est-ce qui lui avait pris de la laisser faire les boutiques toute seule ? Si ça se trouvait, maintenant sa petite avait froid quelque part, elle était fatiguée. Peut-être que quelqu’un la retenait prisonnière. A moins qu’elle ne soit enfermée dans un frigidaire, à moitié asphyxiée ?
Les possibilités étaient infinies et ces spéculations ne lui faisaient que du mal. Joanie se mit à gémir, brisant le silence mortel qui régnait dans l’appartement. Elle n’entendait même pas la musique tonitruante qui, d’habitude, jouait en fond sonore dans la cité. Qui sait, c’était peut-être par respect pour son deuil…
Etait-ce vraiment ce qu’elle était en train de vivre ? Le deuil de son enfant ?
Soudain, secouée par une soudaine nausée, elle plaqua sa main contre sa bouche pour empêcher toute cette horreur de se répandre dans la cuisine. Elle se dirigea en titubant vers l’évier et dégueula tripes et boyaux jusqu’à en avoir mal aux côtes.
Elle sentit une main lui caresser le dos.
C’était Paulie.
La nausée la reprit, il continua à la caresser tout en lui chuchotant des paroles de réconfort.
Mais Joanie ne l’entendait pas.
Elle n’entendait que sa petite Kira qui appelait sa maman, sa maman qui n’était pas là.
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