Jolie Poupée

Cole · Chapitre 29 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 26

 

En observant leur père et leur frère, Gerald et James comprirent qu’il se passait quelque chose de grave. Une fois dehors, Jon Jon Brewer leur fit un signe de tête leur enjoignant de ne pas s’en mêler. La même pensée leur traversa l’esprit : un étranger était au courant d’une histoire de famille, et à leur insu, ça c’était nouveau !

Pippy non plus ne moufta pas.

Soudain, voyant leur père attraper leur petit frère à la gorge, ils firent un pas pour s’interposer, Big John les arrêta d’un regard noir. Dire que cet homme, jadis fier comme Artaban de sa progéniture, avait couvé un monstre…

Sa colère monta d’un cran.

– Montez dans vos bagnoles, je me charge de ce salopard.

Gerald posa une main sur le bras de son père.

– Allez, papa, laisse-le rentrer à la maison, on en discutera calmement demain matin.

Kieron regarda son père, comprit qu’il était défoncé à la coke et fit d’un ton tranquille :

– Oui, viens, papa. C’est pas la peine de tout déballer en public, tu crois pas ?

Le ton était menaçant. Percevant la nuance, Gerald se retourna vers son frère :

– Putain, Kieron, mais qu’est-ce que t’as encore été faire ?

C’était une accusation, identique à celle qu’il avait proférée déjà bien des fois.

Big John se fendit d’un large sourire :

– Allez, vas-y, crache le morceau si t’es un homme ! Seulement, voilà, t’as pas les couilles pour ça !

Kieron ne mordit pas à l’hameçon, il n’en avait pas le courage. Ce gars était un trouillard de la pire espèce.

– Mais enfin, de quoi il s’agit ? Je peux savoir ?

Gerald regarda successivement son père, puis son frère. Ses larges épaules et ses biceps rappelèrent à Kieron à qui il avait affaire. Cette fois, sa mère ne pourrait rien pour lui, sans compter qu’elle n’était sans doute pas au courant de ce rendez-vous. De toute manière, vu la quantité d’incartades qu’il avait à se faire pardonner, son chaud lapin de mari lui obéissait au doigt et à l’œil.

James le lui avait expliqué, un jour : si leur père traitait mal leur mère, c’était à cause des longues années qu’il avait passées au trou, il fallait bien qu’il compense. Il avait même insinué que leur mère était au courant des écarts paternels et s’en fichait comme de l’an quarante.

Bon, quoi qu’il en soit, c’était un sale moment à passer, et pour s’en sortir, il allait falloir qu’il parle à son paternel. Avec doigté.

Big John pointa l’index sur Gerald :

– Tu fais monter Pippy dans la bagnole et tu me suis, OK ? Tu sauras tout bien assez tôt.

Sur un coup de tête, il avait décidé de mettre ses fils au parfum, car, après la disparition de leur frère, ils se souviendraient de cette soirée et se poseraient des questions. S’il ne leur disait rien, ils demanderaient des comptes et chercheraient à venger sa mort. Les impliquer dans cette histoire serait donc préférable, pour tout le monde.

Et puis il était hors de question que son père assume la mort de Kieron seul avec Jon Jon. Après tout, il s’agissait d’une histoire de famille, Big John voulait être sûr de ne pas flancher au dernier moment. Devant ses fils, il avait toujours joué les gros durs, mais avec sa femme, c’était autre chose. Comment ferait-il pour lui cacher tout ça ? Bonne question.

Evidemment, Kieron avait flairé la faille :

– Dis, papa, elle est au courant, maman ?

Et il lança à son père un regard insolent.

– Monte dans cette putain de bagnole, espèce de salopard !

– Hé là, calmos, papa ! Putain de merde, mais qu’est-ce qu’il a bien pu faire encore ? Allez, laisse-moi régler ça, plaida Gerald.

– Personne ne pourra jamais régler une chose pareille, fils. Tu verras et tu comprendras avant la fin de la soirée. Ton soi-disant frère a franchi la ligne rouge et, si j’agis comme je l’entends, ce soir, il l’aura franchie définitivement.

Gerald n’en croyait pas ses oreilles :

– Arrête, papa, tu débloques complètement ! Attends plutôt demain matin. Je vais le ramener à la maison, maman doit se faire un sang d’encre.

– La ferme ! Tu me suis à Romford chez le casseur, c’est un coin tranquille. Et surtout, tu ne laisses pas Pippy se tirer, il faut qu’il soit présent, lui aussi. T’as pigé ?

Et il flanqua son fils cadet de force dans la voiture, Jon Jon était déjà installé sur la banquette arrière.

Gerald se dirigea vers sa voiture qui était garée sur le trottoir d’en face. Inutile de discuter avec une tête de mule pareille.

– On va où, Ger ? demanda James, aussi inquiet que son frère.

Celui-ci haussa les épaules.

– Va savoir.

Puis, regardant Pippy, il ajouta :

– Tiens, mais en voilà un qui devrait pouvoir éclairer notre lanterne ! A condition qu’il sache où est son intérêt, bien sûr !

 

***

 

Joanie et Bethany avaient discuté jusqu’à ce que la petite s’écroule de sommeil. Avec les gosses, c’est toujours comme ça : quoi qu’il arrive, à un moment ils s’endorment. Elle borda la petite dans son lit, se servit un verre bien tassé, puis elle alla s’asseoir dans le canapé tenter de mettre de l’ordre dans ce que Bethany venait de lui dire.

Donc, les deux gamines étaient parties en voiture avec Pippy Light et un gars appelé Kieron. Ils avaient dû convaincre Kira de les suivre et ensuite, ils avaient laissé Bethany dans une maison d’Ilford, la petite n’avait plus jamais entendu parler de Kira.

Inutile d’être Sherlock Holmes pour comprendre ce qui s’était passé. Au plus profond de son cœur, Joanie avait toujours su que sa fille avait été assassinée. L’instinct maternel, sans doute. Maintenant, elle s’inquiétait de la réaction de Jon Jon lorsqu’il découvrirait la vérité. Tout était préférable au fait de penser à ce que Kira avait dû vivre avant de mourir.

Elle engloutit son verre d’une gorgée et sentit l’alcool lui brûler l’estomac. Elle s’accroupit pour ouvrir son placard aux trésors qu’elle en sortit l’un après l’autre. C’était fini, plus jamais elle n’éprouverait le même plaisir à les contempler, à imaginer la belle maison qu’elle ne posséderait jamais, une maison avec un jardin et une balançoire pour Kira. Fini, les belles assiettes et les dîners organisés avec des célébrités richissimes.

Aujourd’hui, elle ne pouvait plus y penser sans que le souvenir de sa petite fille ne vienne la torturer. Elle avait compris que tout était fini et qu’elle ne connaîtrait plus jamais un seul jour de bonheur.

Soudain, le visage de Tommy lui revint en mémoire. Elle chassa vite cette image inopportune. Ce qu’elle lui avait fait était peut-être horrible, mais, pour le moment, elle n’avait ni le temps ni l’énergie d’affronter sa culpabilité.

Elle passa dans la cuisine, se saisit d’un grand sac poubelle et entreprit de le remplir de tous ses « trésors », comme disait Jon Jon.

Kira adorait les regarder avec elle, c’était un enchantement de la voir y prendre un tel plaisir. Ensemble elles avaient préparé leurs dîners, réfléchi au choix des plats – et des vins, bien sûr. Elles prévoyaient tout, jusqu’à la couleur des serviettes et la disposition des couverts.

Maintenant tout était parti, ces quelques moments de bonheur innocent avaient disparu.

Sa petite aussi, elle était partie et ne reviendrait plus jamais. Jamais.

En pleurant, Joanie attrapa le sac et le porta jusqu’au vide-ordures. Depuis la coursive, elle contempla la cité : cela faisait si longtemps que rien de bon n’était arrivé ici ! Et quand, par hasard, quelques moments fugitifs échappaient à la tristesse ambiante, ça ne durait pas. Sa vie entière partait en lambeaux, il n’en subsistait que de quoi nourrir les tabloïdes et les ragots.

Elle tourna son regard vers les fenêtres des appartements voisins, vers les lumières, les différents papiers peints, la lueur vacillante des écrans télé ; elle écouta la musique tonitruante et les rires des ados qui traînaient en bas dans la rue, envieuse de ces vies sans complications.

Sa mère disait souvent que, si la majorité des gens menaient une vie de merde, c’était la faute de leur entourage. Ils n’avaient pas le choix puisque c’étaient les autres qui vous pourrissaient la vie. Et il avait fallu qu’elle en arrive là pour comprendre ce que sa mère voulait dire. Si on souffre, c’est toujours parce qu’on aime. Bethany, par exemple : elle adorait sa mère d’un amour totalement perdu, gâché. Et, malgré son jeune âge, la gamine en était parfaitement consciente.

Joanie serra son sac poubelle contre son cœur et, tombant à genoux, elle se mit à pleurer comme un bébé. La douleur qui lui enserrait la poitrine était si aiguë qu’elle crut en mourir.

 

***

 

– S’il te plaît, papa, écoute-moi une minute !

Kieron commençait à paniquer, parler à son père était peine perdue : soit il l’ignorait, soit il le raillait ouvertement.

Big John le singea méchamment :

– Papa, s’il te plaît, écoute-moi ! Va te faire foutre, oui !

Jon Jon lui lança un regard dépourvu de toute aménité :

– Tu peux pas la boucler, espèce de sale pervers ?

Retrouvant une certaine animosité, Kieron lança :

– T’entends ça, papa ? Tu vas quand même pas le laisser me parler sur ce ton ? Ce sale négro, tu vas le laisser me traiter comme ça, moi ? Mais il est passé où Big John McClellan, celui que je connais et que j’abhorre ?

Big John se mit à rire :

– Il a réussi à te foutre en rogne, hein, salopard de pédophile !

Jon Jon se pencha entre les deux sièges :

– Et ma petite sœur Kira, t’as eu affaire à elle ? D’après ce que j’ai vu sur les photos que ton père m’a montrées, tu connais intimement sa copine Bethany.

Big John éclata de rire :

– Bien dit, Jon Jon ! Pas de doute, tu sais causer ! Et quel âge elle avait, hein, Kieron ? Avoue ! Neuf ans ? Dix ?

– T’aimerais bien le savoir, hein ? s’exclama Kieron en éclatant de rire.

Sans lâcher le volant, son père se pencha vers lui et tenta de lui flanquer son poing dans la figure.

– Petit salaud, espèce de sale chieur, je vais te buter, moi ! Tu vas payer ce que tu m’as fait !

Il arrêta la voiture en plein milieu de la route, bondit dehors, se jeta sur son fils et se mit à le bourrer de coups, sur la tête et tout le corps, il ne se contrôlait plus. Après tout ce qu’il avait dû encaisser, les vannes lâchaient.

Il fallut que Jon Jon déploie des trésors de persuasion et use de toute sa force pour parvenir à faire rasseoir Big John au volant.

Sur la route, les automobilistes et leurs passagers les regardaient bouche bée, en se demandant ce qui se passait. Mais sans vouloir s’en mêler.

Kieron était effondré sur son siège, enfin tranquille, il saignait comme un bœuf.

Jon Jon s’aperçut que Gerald et James s’étaient arrêtés derrière eux et qu’ils observaient la scène en silence. Ne voyant pas Pippy, il supposa qu’ils lui avaient déjà dit quelques mots.

Il se dirigea vers leur voiture et, la main en visière, regarda par la vitre arrière. Pippy était allongé sur la banquette, couvert de sang, mais toujours vivant. Ouf, c’était la seule chose qui l’intéressait.

Gerald ouvrit la fenêtre côté chauffeur :

– C’est vrai, Jon Jon ?

Il acquiesça d’un signe de tête.

– Doux Jésus, c’est pas possible… D’accord, on savait que Kieron est un vrai chieur, mais de là à faire une chose pareille…

Jon Jon attrapa le classeur dans la poche de sa veste et le leur passa par la fenêtre. Puis il désigna Pippy du doigt.

– Surtout, lui, vous avisez pas de le tuer. Faut que je lui parle de ma petite sœur, d’accord ?

Ils hochèrent la tête.

– Une fois que j’aurai eu ce que je veux, je vous laisserai vous en occuper.

Alors qu’il retournait pour aller retrouver Big John, une voiture de police passa sur la route, pleins phares et sirène hurlante, à la recherche sans doute de l’incident qu’on leur avait signalé.

Jon Jon l’ignora superbement.

Comme toujours, les flics arrivaient trop tard.

 

***

 

Paulie était assis dans son bureau d’Angel Girls, c’était le seul endroit où il parvenait à se détendre. Sauf ce soir. Une fois n’est pas coutume, il s’était allumé une cigarette et fumait en déchirant des documents, il avait déjà détruit tous les disques susceptibles de contenir des informations compromettantes. Personne ne s’était encore jamais approché de ses ordinateurs, mais il était mort de peur et complètement paranoïaque. Inutile de se raconter des bobards : si les McClellan s’étaient mis en rapport avec Jon Jon, c’est que le caïd avait dû avoir vent de certaines choses. Il ne se serait pas pointé par hasard, sous prétexte d’un gros coup, pour lui demander s’il avait un homme de confiance à mettre dessus. Tout était devenu clair quand Jon Jon ne s’était pas pointé à leur rendez-vous.

Pourquoi s’était-il laissé embringuer dans ces histoires avec Jesmond et Pippy ? Ce genre de trafic était chose banale, il ne lui était jamais venu à l’idée qu’une innocente comme Kira risquait de se faire prendre dans leurs filets. Jamais au grand jamais il ne se serait douté que les choses pourraient aller aussi loin. « Rien que des étrangères », avaient-ils dit, « des fillettes nées et dressées pour ça. » Et lui, comme un crétin, il avait tout gobé.

On le sollicitait souvent pour des financements, en général il acceptait de le faire moyennant rétribution, c’est ce qui lui avait permis d’amasser une jolie petite fortune. Avec Pippy, ça s’était passé exactement de la même manière, il avait financé son opération les yeux fermés. Pas vu, pas pris. Eh bien bravo, il avait parfaitement raté son coup.

C’était du Pippy tout craché, cette lubie de fricoter avec des gamines d’âge scolaire, jamais il n’aurait dû se laisser embarquer avec des types comme Jesmond et lui, c’était la lie de la pègre, ces deux barges. Il s’était fait avoir comme un con par Jesmond et ses promesses de bénéfices super juteux. Un vrai bleu.

C’était d’ailleurs la seule raison pour laquelle il avait fini par céder aux exigences de Sylvia : il valait mieux que personne n’aille fourrer le nez dans ses comptes, et son avocat pensait la même chose. Dès le début, Paulie avait senti que ça puait, cette histoire, mais les perspectives financières avaient balayé ses hésitations, ses doutes et jusqu’à son dernier scrupule.

Paulie redoutait bien davantage de se faire choper par ses pairs que par les condés. La Grande Maison était capable de mettre de l’ordre plus facilement dans la bande de Gaza que sur Internet, c’était bien ce qui lui mettait le trouillomètre à zéro. Sur Internet, on trouvait tout ce qu’on voulait pour servir de preuve à n’importe quoi. Une fois que son nom aurait été associé à celui de pédophiles connus, il serait foutu. Et Jesmond, qu’est-ce qu’il avait bien pu raconter avant de caner ?

Ce soir, avec Earl, ils avaient défoncé la porte de Pippy. En découvrant le contenu de ses ordinateurs, il avait senti souffler un vent de panique, écrabouillé les machines et foutu le feu à l’appart. Non sans l’avoir mis à sac, évidemment.

Ce qui lui fichait une trouille bleue était la même chose que ce qui terrifiait Big John : les preuves photographiques de leurs traficotages devaient figurer dans la mémoire d’autres ordinateurs, son nom traînait certainement avec les clichés, attachés à des courriels envoyés en Roumanie ou en République Tchèque. Ce connard de Pippy était bien capable d’avoir dévoilé l’identité de ses commanditaires.

Il y avait de quoi se faire un sacré mouron.

Déjà, Paulie avait bien cru mourir de trouille en apprenant que Kieron détenait des parts dans l’affaire, mais Pippy l’avait rassuré en jurant sur la tête de sa mère que Big John n’était au courant de rien. Du coup, il ne s’était pas posé de questions. Jusqu’à la disparition de Kira. Jusqu’alors, il ne s’était pas inquiété des allées et venues de la clientèle, pas plus que de celles des filles employées par Pippy et Jesmond. Mais il n’aurait jamais pensé qu’ils étaient assez chtarbés pour s’en prendre aux gamines du quartier. C’était donc en toute sincérité qu’il avait cru que la disparition de la petite était le fait d’un barjot quelconque, étranger, en tout cas, à ce réseau de pédophiles qu’il avait financé pour se ramasser un max de thune.

Parce que c’était bien sa rapacité ravageuse qui avait causé sa chute ainsi que la mort d’une enfant innocente… La mort de propre fille… La fille de Joanie. Surtout, ne pas y penser, se vider la tête et, en priorité, sauver sa peau.

Kira. Il se surprit à prononcer son nom à voix haute en revoyant le petit visage de l’enfant dont il n’avait pas voulu.

– Je ne peux pas penser à toi. C’est insupportable… Seigneur, ma petite Kira, mais qu’est-ce que j’ai fait ? Ma petite chérie, je suis tellement désolé, navré…

 

***

Dans la casse de Romford se trouvait un grand hangar de stockage où, entre les rondes, dormaient deux Doberman : Pixie et Dixie. Leur maître, le vieil Arnold Jigson, venait de se faire débarquer du lit qu’il avait dans une caravane abandonnée et prier de les ramener illico à la niche.

Sans poser de questions inutiles ni jeter un regard en arrière, il avait empoché les cinquante livres offertes par Big John. Habitué aux trafics du patron, il n’avait aucune envie de s’embarquer dans une histoire avec laquelle il n’avait rien à voir. Si les flics se montraient trop curieux, il aurait passé la nuit tout seul dans le hangar, point barre. Ce n’était pas une première.

Dans le bureau, Gerald leur servit à boire pendant que Jon Jon rebootait l’ordinateur portable et y insérait le disque que lui avait donné Big John.

Il observa les réactions de Pippy et Kieron, le temps que l’écran s’allume. Pippy eut la bonne grâce de prendre un air honteux, alors que Kieron conservait la même expression arrogante, persuadé d’être dans son bon droit.

Il apparaissait au premier plan sur toutes les photos, encore davantage que sur les clichés que son père avait imprimés, il devait s’agir de sa disquette personnelle. Où étaient les autres, celles qu’il vendait à ses infects compagnons de débauche ?

Blêmes et couverts de sueur, Gerald et James en étaient malades d’écœurement.

Détachant ses yeux de l’écran, James regarda son petit frère sans pouvoir articuler un seul mot. Il était tellement choqué qu’il était incapable de proférer la moindre parole ou d’exécuter le moindre geste. Son père comprenait parfaitement.

– C’est pas un joli coucou que j’ai élevé avec vous, mes garçons ? Quelle chance d’avoir un monstre pareil dans la famille ! Vous êtes fiers de lui, non ? Alors, vous voulez toujours le ramener à la maison, pour qu’il voie sa maman ?

Big John attrapa son fils cadet par les cheveux et lui écrasa le visage contre l’écran.

– Vas-y, regarde, c’est bien le dernier souvenir que tu pourras emporter avec toi !

Son père était secoué de sanglots, mais Kieron restait impassible, comme s’il attendait que l’orage passe. Pourtant, il n’en sortirait pas vivant.

Il s’extirpa de l’emprise de son père, remit ses vêtements en ordre et se lissa les cheveux. Le parfait dandy, comme toujours.

– Où est ma sœur ? demanda Jon Jon.

Kieron eut un grand sourire.

– Pourquoi tu me demandes ça ?

– Bordel, mais tu vas leur dire ce qu’ils veulent savoir, qu’on en finisse ? lui lança Pippy d’une voix de fausset.

Jon Jon se tourna vers lui :

– Où est-elle, Pippy ?

Il haussa les épaules.

– C’est lui, dit-il en pointant le menton vers Kieron, et elle n’était pas la première.

Il fut pris d’une quinte de toux soudaine. Il avait un œil poché et sa lèvre saignait, fendue par les coups de poings que lui avaient assénés les McClellan.

Kieron éclata d’un rire méprisant et dit, en regardant James droit dans les yeux :

– Tu devrais faire gaffe à tes doigts, ils sont tout égratignés. T’as dû te prendre un sacré coup de ratiches, ça doit faire un mal de chien ! Il est séropo, t’es au courant au moins ? ajouta-t-il dans un grand sourire.

Il avait mis le feu aux poudres.

Ramassant une barre à mines servant à ouvrir les caisses de contrebande qui arrivaient au hangar, James l’écrasa sur le crâne de son frère. Avec un bruit sourd, écœurant, Kieron glissa par terre.

– Ramasse-le et flanque-le dans la cour, la moquette est presque neuve.

Big John avait parlé comme une ménagère choquée par la mauvaise éducation d’un convive. Jon Jon éclata d’un rire nerveux et contagieux auquel Gerald ne résista pas.

– Qu’est-ce qui vous prend de rigoler, espèces de crétins ? Si ça trouve, j’ai attrapé le Sida ! lança James, ulcéré.

– Ta gueule, pétasse !

S’appuyant sur un coude, Kieron se releva et souffla :

– Regardez-vous, tous, avec vos airs de bons chrétiens, parce que les ordures, je m’en suis servi exactement comme vous le faites. Les petites, elles aiment ça, figurez-vous, une fois qu’elles ont compris ce qu’on attend d’elles. Ta frangine, Jon Jon, elle serait toujours là, si ç’avait pas été une vraie tête de mule ! « Non, s’il vous plaît, je veux voir ma maman… »

Horrifiés, incrédules, ils le regardaient mimer la terrible scène. Kieron criait les dernières paroles d’une enfant à l’agonie, victimes des coups qu’il lui décochait.

Il continua à divaguer, certain d’avoir captivé leur attention. Car s’il devait mourir ce soir, il avait quelque chose à leur dire : tout ce qu’il avait fait était justifié.

– Toutes, elles l’ont bien cherché ! Cette Bethany, elle en redemandait sans arrêt, l’alcool, la drogue, l’attention… Elles aiment ça, ça leur plaît d’être avec nous, ces petites, parce que nous, on les aime. Oui, on les aime. En vrai.

– Nom de Dieu, j’y crois pas ! s’exclama Gerald. Putain de merde, papa, mais qu’est-ce qui se passe ici ?

Car son frère semblait sincèrement convaincu de ce qu’il disait, c’était ça, le plus dur.

– Virez-le ! Hors de ma vue ! cria Big John.

En les voyant s’approcher, Kieron gémit, se roula sur le côté et leva les yeux vers son père :

– Grâce à Internet, on n’est plus seuls, on est des millions par le monde. Un jour, on n’aura plus honte. Vous tous, espèces de connards ignares, vous y avez tous pensé, hein ? Seulement, vous avez jamais eu les couilles de le faire !

– Ouais, ben, même s’ils légalisaient la pédophilie ce soir, pour toi ce serait trop tard, mon gars, grogna Big John. Allez, balancez-le dans un coffre de bagnole, qu’on en finisse, ensuite on le jettera dans le concasseur. Il sera pas le premier à dégager comme ça dans cette cour, et certainement pas le dernier, ajouta-t-il en se tournant vers Pippy Light. T’as tout intérêt à cracher le morceau, fiston, ça nous facilitera les choses. Mais lui, dit-il en pointant l’index sur son fils, lui, il s’en ira en toute conscience, en sachant ce qui lui arrive.

Pippy, qui savait admettre sa défaite, opina du chef.

– Est-ce que je peux demander quelque chose avant d’y aller ?

– Demande toujours. Mais sans garantie.

– Je voudrais que ma mère ne sache rien de tout ça. S’il vous plaît. Ça la tuerait.

Jon Jon ne supporta pas l’ironie :

– Ben voyons, mon cochon, parce qu’elle deviendrait un peu comme ma mère, c’est ça ? Une femme brisée, détruite, ravagée ? Franchement, tu manques pas d’air, tu prends ton pied et tu voudrais quand même qu’on protège ta famille ? Et les familles des gamines, qu’est-ce que t’en fais ?

Pippy ravala sa salive.

– Je suis prêt à vous dire tout ce que vous voulez.

– T’as intérêt.

James et Gerald traînèrent leur frère hors du bureau en le bombardant de coups de pied et de poing pour l’empêcher de se débattre.

– On va faire ça dehors, tu viens, Jon Jon ?

Ce dernier acquiesça.

Les hurlements et protestations du dernier-né de Big John McClellan ne les émurent pas du tout. En revanche, Pippy retrouva sa langue et un flot d’éloquence inespéré.

Une fois ce flot tari, Jon Jon lui régla son compte. D’une façon ou d’une autre, Big John avait eu le dessein de faire de lui un meurtrier, ce soir.

En appuyant sur la gâchette, il ne ressentit rien d’autre que du soulagement.

 

***

 

Paulie termina ce qu’il avait commencé et s’alluma une autre cigarette. Il avait renvoyé Earl chez lui et attendait patiemment le coup fatal du destin. L’aube pointait à peine lorsque Jon Jon se présenta à son bureau qui se trouvait à l’étage d’Angel Girls.

– Je savais que je te trouverai là, dit-il.

Ce club était le dernier-né des jouets de Paulie, celui dont il avait été le plus fier, le bibelot d’un homme qui avait toujours tout placé plus haut que son respect des autres. Pourtant, cet homme avait passablement vieilli en une nuit, il paraissait presque sénile. Jon Jon ressentit un élan de pitié qu’il réprima aussitôt.

Paulie lui adressa un sourire contraint :

– Pas la peine que je fasse des excuses, je suppose. Tu sais, Kira n’aurait jamais dû être mêlée à tout ça.

– Trop tard, Paulie. Et Earl, qu’est-ce qu’il en sait ?

– Rien. Je te laisse décider de son sort, il avalera tout. Pour lui, c’est toi, le patron.

Quel soulagement, ç’aurait été l’horreur de devoir ajouter Earl à ce massacre.

– Donc, si je comprends bien, tu sais tout, continua Paulie.

Jon Jon hocha de nouveau la tête, incapable d’exprimer ce qu’il avait envie de dire à cet homme. La trahison était telle que les mots lui manquaient.

– Je ne savais rien. Je ne m’occupais que du fric, balbutia Paulie.

– Evidemment ! Rien de nouveau sous le soleil, c’est ça ?

Jon Jon ne parvenait pas à faire taire son amertume.

– Et Big John, il va comment ?

– Cassé. Il voulait venir, mais je lui ai dit que je me chargerais de toi.

Paulie se mit à rire :

– J’ai toujours su que t’étais un gars sérieux, Jon Jon.

Il ouvrit le tiroir du bureau dont il sortit un petit pistolet. En voyant Jon Jon se raidir, il réagit vivement :

– T’inquiète, mon grand, c’est pour moi, mais j’ai encore une requête : s’il te plaît, veille à ce que mon nom ne soit pas mêlé à tout ça.

Jon Jon avait le teint gris, la tension lui ombrait les paupières.

– Je peux pas te le garantir, Paulie, mais j’essaierai. Big John et ses fils veulent étouffer l’affaire, fallait s’y attendre, tu crois pas ?

– Et Joanie, qu’est-ce que tu vas lui dire ?

Jon Jon haussa les épaules.

– J’en sais rien, et c’est la pure vérité.

Paulie inclina la tête :

– Tu trouveras tous les détails dans ce classeur, là-bas.

Il désigna un classeur du doigt et vida son verre d’une traite.

– D’accord, Paulie, je m’en occuperai.

– T’es un brave gars. A propos, il faut que tu saches que je tiens Baxter depuis des années, tout comme son commissaire principal. Ils sont à toi, maintenant, si jamais tu avais besoin de quelque chose.

Il eut un sourire atroce.

– J’aurais jamais pensé que ça se terminerait comme ça, mon grand, mais c’est la vie, elle te rattrape au tournant au moment où tu t’y attends le moins.

Jon Jon ne répondit pas, il en savait bien plus long là-dessus que l’épave qui se trouvait devant lui, mais il se garda de faire la moindre remarque.

– J’imagine qu’il n’y a aucune chance pour que Big John…

– Non, aucune. C’est toi ou c’est moi, Paulie. A toi de choisir.

Paulie soupira, il ne pouvait s’attendre à rien d’autre. Alors, pourquoi repousser l’inéluctable ?

– Eh bien, adieu. Et bon vent.

Jon Jon se détourna et se dirigea vers la fenêtre. Il resta là, à contempler les passants ordinaires qui se rendaient à leur travail, se battaient pour payer leurs factures et prendre, qui sait, un peu de vacances.

Des gens normaux, menant des vies normales.

Le bruit de l’explosion lui arriva, étouffé. De toute façon, tout le bâtiment appartenait à Paulie. Et puis il s’agissait d’un suicide, non ?

Peut-être le terme de « meurtre assisté » aurait-il été plus juste, mais c’était de la finasserie. Paulie Martin était mort, à Jon Jon de ramasser les morceaux. Il ne ressentait absolument rien.

Il essuya ses empreintes sur la poignée de porte, attrapa le classeur et s’installa en bas pour examiner les documents que Paulie lui avait laissés.

Une demi-heure plus tard, il sortit, héla un taxi et s’y engouffra en se demandant ce qu’il allait bien pouvoir raconter à sa mère.

 

***

 

Joanie avait attendu toute la nuit le retour de son fils. Il était huit heures du matin et Bethany dormait encore. Elle avait laissé plusieurs messages sur le portable de Monika, sans succès. A quoi d’autre pouvait-elle s’attendre, elle n’émergerait sans doute qu’à l’heure du déjeuner, sans s’être inquiétée de sa fille. Pour ne pas changer.

Joanie sirotait son thé quand la porte d’entrée s’ouvrit sur Jeanette.

– Ça va, ma puce ?

Jeanette eut un sourire pincé.

– T’arrives bien tôt, tu veux une tasse de thé ? demanda sa mère d’un ton apaisant.

– Je veux bien, mais après, faut que je file à l’école.

Joanie s’était crue à jamais incapable de rire, mais, en entendant sa fille, elle vit qu’elle s’était trompée.

– Tu te fiches de moi ?

La gamine soupira et se dirigea vers la cuisine.

– Naan, aujourd’hui j’ai envie d’aller à l’école.

Quelle chance, au moins c’était un bon début.

– A propos, Bethany dort dans ta chambre. Ne la réveille pas, s’il te plaît.

– Bien sûr que non, j’ai aucune envie de lui parler, à celle-là.

Elles se retournèrent toutes les deux en entendant Jon Jon franchir le seuil de la pièce.

– Ça va, les filles ?

– T’as une sale gueule, Jon Jon, qu’est-ce que t’as encore été faire ? lança Jeanette, brûlant de curiosité.

Son frère avait le visage tiré et les vêtements en lambeaux.

– Toi, prépare-toi pour l’école, répondit-il vertement.

Au grand étonnement de sa mère et de son frère, Jeanette s’exécuta sans rechigner. Incroyable.

– Assieds-toi, maman.

Joanie s’affaira à lui préparer du thé et des toasts.

– Paulie te cherchait, hier soir, on aurait dit qu’il avait le feu aux fesses.

– Paulie est mort, maman. Il s’est suicidé il y a une heure de ça.

Joanie s’interrompit et se tourna vers son fils :

– Il s’est quoi ?

– Il s’est tiré une balle dans la tête. On s’y attendait un peu. Le pauvre, il était à cran, entre son divorce, ses soucis financiers…

Il était sidéré de voir avec quelle facilité les mensonges lui venaient sur la langue.

Joanie regarda son fils attentivement et remarqua les rides qui lui plissaient les yeux et la bouche.

– Qu’est-ce qui s’est réellement passé, Jon Jon ?

Il haussa les épaules.

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Dès l’instant où elle avait pris cet enfant dans ses bras, il lui avait volé son cœur. Elle le connaissait comme les deux autres, mieux qu’ils ne se connaissaient eux-mêmes.

– S’il te plaît, Jon Jon, dis-moi ce qui se passe. Je ne suis pas idiote, je vois bien que c’est pas aussi simple !

Au moment où elle prononçait ces paroles, Bethany sortit de la chambre. Jon Jon la regarda comme si elle était une apparition sortie des enfers.

Il ne pourrait jamais plus la considérer comme une petite collégienne, pas après l’avoir vue faire ce qu’elle faisait et sans se faire prier. Si les photos disaient vrai, en tout cas. Tandis que sa petite sœur, elle, s’était battue jusqu’à sa fin atroce.

A sa réaction, Joanie comprit qu’il avait tout appris.

– Va te recoucher, ma puce, je t’apporte ton petit déjeuner au lit.

Sentant la tension monter dans la pièce, Bethany ne se le fit pas dire deux fois. Et puis Jon Jon lui faisait peur, et encore plus depuis le départ de Kira.

– Laisse Jeanette partir à l’école, mon grand. Ensuite, on parlera tous les deux.

Il acquiesça et but son thé. Sa mère méritait qu’on lui dise la vérité. Alors, peut-être, mais peut-être seulement, parviendraient-ils à laisser toutes ces souffrances derrière eux.

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