Jolie Poupée

Cole · Chapitre 11 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 8

 

 

Kira ne se sentait pas bien du tout, elle était vraiment malade.

Comme bien d’autres avant elle, elle avait juré que jamais, plus jamais, elle ne toucherait à une goutte d’alcool. Elle avait un mal de tête atroce et une soif inextinguible. Une semaine était passée depuis l’incident et elle en ressentait encore les effets. Mais, surtout, Bethany lui manquait. D’accord, Joanie et Monika étaient en froid, mais pourquoi n’avait-elle plus le droit de voir sa copine ? Heureusement, quand elle retournerait à l’école, toute cette dispute serait finie. En tout cas, c’est ce qu’elle espérait. Jamais sa mère et Monika n’étaient restées fâchées aussi longtemps, lors, il y avait sérieusement de quoi s’inquiéter.

Kira avait l’air d’une toute petite chose, allongée sur le canapé à

regarder « Coronation Street »14. Même Jeanette avait pitié d’elle. Pour une fois que ses problèmes étaient relégués au second plan, elle s’occupait assidûment de sa petite sœur et lui préparait des tasses de thé, par exemple. En la voyant si malade, elle s’était rendu compte à quel point elle l’aimait, mais ceci étant dit, contrairement au reste de la famille, sa loyauté connaissait des limites. Jeanette s’apprêtait à commettre une telle infraction au code d’honneur Brewer qu’elle aurait dû mourir de peur rien que de la préparer – ou pire encore, rien que d’y penser.

Quand sa mère était retournée travailler, cette petite hypocrite avait proposé de garder sa sœur alors qu’elle avait évidemment autre chose en tête. Comme Jon Jon ne lui lâchait pas les baskets, elle avait décidé de leur faire croire qu’elle s’enfermait dans l’appartement avec sa sœur. Ensuite, ni vu ni connu, elle filerait retrouver Jasper qui était rentré chez lui, même si sa santé demeurait fragile.

Deux semaines après son agression, son état s’améliorait d’heure en heure. Physiquement parlant, parce que, psychologiquement, ce n’était pas encore tout à fait ça. Jeanette avait décidé de profiter de l’absence de Karen, toujours au pub avec ses copines, pour aller le voir. Ils avaient persuadé Junie d’accompagner sa mère pour la surveiller et les avertir de son retour : Jasper serait donc seul chez lui. Il n’était pas tout à fait remis de ses blessures, mais sa convalescence avait été bien plus rapide qu’escompté. Emerveillé par ce qu’il appelait la « résilience du corps humain », le médecin trouvait même que Jasper avait magnifiquement récupéré.

N’empêche, Jasper avait changé. Plus nerveux, plus mince, il avait aussi les traits tirés. Jeanette se sentait responsable de ses malheurs ; après tout, c’était son frère qui l’avait agressé.

A présent, elle haïssait Jon Jon autant qu’elle l’adorait. Bien sûr, le racisme de Jasper était leur grosse pomme de discorde, mais elle tenait tellement à son petit ami que le peu de loyauté qui lui restait pour sa famille venait de s’évanouir. C’était Jasper qu’elle voulait, et personne d’autre.

Ils avaient passé l’après-midi à s’échanger des textos et maintenant, elle était décidée à aller le voir, coûte que coûte, même si c’était scandaleux, même si son cœur s’emballait rien que d’y penser. Tant pis, y avait pas, elle irait.

Elle regarda Kira avaler sa dernière gorgée de thé bien sucré et attendit que ses paupières se ferment ; les somnifères ne tarderaient pas à abrutir sa sœur jusqu’au lendemain matin. Une de ses copines lui avait dit qu’elle en donnait à sa gamine pour pouvoir vaquer tranquillement à ses affaires – en clair, se fournir en drogue ou trimer un peu pour se payer sa dose.

La fille en question était encore plus bas sur l’échelle sociale que la famille de Jeanette : à dix-neuf ans, elle était mère d’un gosse de cinq ans et attendait le deuxième. On l’appelait « la Reine des duplex », et toutes les gamines la portaient aux nues. Cette fille était un vrai puits de sagesse, elle savait tout sur tout, que ce soit en matière sexuelle – T’as qu’à leur donner ce qu’ils demandent, t’en feras ce que tu veux – ou scolaire – Fous pas les pieds à l’école et laisse pisser. Toute façon, tu te feras engueuler et tu te démerderas toute seule. Des conseils avisés qui avaient fait la preuve de leur efficacité, Lorna était donc une femme hautement appréciée.

Alors, si sa fille n’avait ressenti aucun effet secondaire, autant tester la combine sur Kira. Et puis, si on y réfléchissait bien, le plan était génial : après ce qui était arrivé, personne ne pourrait imaginer que Jeanette était assez crétine pour laisser sa sœur toute seule. Quand ils reviendraient, ils la trouveraient assise sur le canapé, à regarder la télé comme si de rien n’était.

En plus, Tommy méritait bien d’avoir sa soirée, le pauvre était en train de laver et de repasser toutes les fringues de son père qui se préparait au grand départ. Tout marchait donc comme sur des roulettes, comme si le destin lui-même avait décidé de lui donner un coup de pouce.

Jon Jon, lui, était dehors à draguer une nana du salon, et Joanie avait filé avec Paulie – pour « faire les comptes ». Enfin, soi-disant. Jeanette sourit, c’était bien la première fois qu’elle entendait cette expression prise dans ce sens-là !

Ces derniers temps, Paulie squattait chez eux et sa mère rayonnait de bonheur. D’un côté, Jeanette était contente pour elle, mais, de l’autre, elle n’attendait qu’une chose, que ça pète, car l’issue était inévitable : Paulie allait s’évaporer, comme, d’hab’, et sa mère en crèverait de chagrin.

Alors Jeanette allait faire comme elle : saisir sa chance au vol. Jasper était tout pour elle et elle acceptait tout de lui, sans se poser de questions. Comme l’avait fait sa mère, en somme, des années auparavant.

Les yeux de Kira se fermaient. Jeanette lui enleva le mug vide des mains et le posa sur la table basse. Elle était excitée comme une puce à l’idée de retrouver Jasper, de le toucher, d’enfin pouvoir l’aimer.

Dix minutes plus tard, après avoir lancé un dernier regard à sa petite sœur profondément endormie, Jeanette s’éclipsa par la porte d’entrée.

 

***

 

Inutile de se raconter des histoires, Jon Jon savait qu’il n’en pouvait plus de désir, Liz Parker l’attirait comme un aimant. Il avait beau mépriser ses faiblesses, il n’avait pensé qu’à une chose : lui faire l’amour.

Pourtant, maintenant que c’était fait, il n’avait plus qu’une envie : prendre ses jambes à son cou. Et ce n’était pas lié au fait qu’elle tapinait. Il voulait juste la sauter, et surtout ne pas s’engager.

Cela ne l’avait pas empêché de franchir docilement les étapes de la conquête amoureuse et de sortir gentiment avec elle sans trop savoir pourquoi. En tant que membre de l’écurie de Paulie Martin, il avait droit de cuissage sur les filles de son choix – un des avantages du métier. Furtivement, il se demanda si son comportement vis-à-vis de cette fille n’avait pas un rapport avec ses sentiments pour sa mère. N’était-ce pas à cause d’elle, par hasard, qu’il traitait cette fille avec un respect qu’elle ne méritait pas ?

Mystère. Tout ce qu’il savait, en tout cas, c’est que, là, il avait envie de s’en débarrasser le plus vite possible.

Pendant qu’elle remettait sa petite culotte, il lui lança nonchalamment :

– C’est pas vrai ! T’as vu l’heure ? Faut que j’y aille, j’ai rendez-vous avec Paulie dans vingt minutes.

Elle ne répondit rien. Manifestement, on ne la lui faisait pas. Il lui glissa un billet de dix livres pour le taxi – pas pour ses services – et quitta le petit appartement où elle louait une chambre en attendant autre chose. Il allait rentrer se doucher avant de commencer son travail de nuit ; chaque fois qu’il sortait de ses draps, il ressentait le besoin de se récurer, de se faire propre.

Un autre problème lui trottait dans la tête : il la sautait trois fois par jour et donc, il se douchait trois fois. Pourvu que les feux du désir s’éteignent vite et qu’il puisse enfin reprendre le rythme de sa vie normale !

 

***

 

Bethany était entrée chez Joanie et regardait, bouche bée, sa copine complètement camée, endormie sur le canapé. Elle s’était servie de la clef que Joanie cachait dans la soute à charbon, à côté de la porte. Ce genre de placard servait de débarras, on y trouvait n’importe quoi : des vieux pots de peinture, des bouteilles de bière vides, des guirlandes de Noël… La plupart des gens y cachaient leur trousseau de secours, Joanie comme les autres. Bethany avait juste eu l’intention de jeter un œil, elle ne s’attendait sûrement pas à trouver Kira toute seule et profondément endormie, pour tout arranger !

Elle tenta sans succès de la réveiller et en profita pour piquer deux ou trois trucs en passant : une bague, posée sur la coiffeuse de Joanie, et une liasse de dix billets de cinq livres planquée dans l’armoire de Jon Jon. Puis, elle quitta l’appartement aussi doucement qu’elle y était entrée, sans trop savoir ce qu’elle allait faire de la bague et des billets, mais ravie de se les être appropriés. Comme sa mère, Bethany savait saisir sa chance au passage.

 

***

 

Paulie et Joanie étaient assis dans un pub, quelque part dans l’Essex. Après avoir commandé un menu maison, ils s’étaient mis à parler boutique. Quelle chance qu’elle revienne enfin travailler, il en avait ras le bol de faire la police au salon. Les filles avaient peur de lui et, même si c’était normal, ça plombait l’ambiance. Et puis il croyait dur comme fer au vieil adage : « Quand on a un chien, on n’aboie pas à sa place. » Vu qu’en public comme en privé il lui arrivait d’appeler ses filles « ses chiennes », le proverbe lui paraissait parfaitement adapté.

Il s’était radicalement refusé à remplacer Joanie, car son retour aurait provoqué des heurts. Une fois qu’une fille a pris goût au pouvoir, ça lui monte à la tête et la plupart étaient fêlées, ce qui ne facilitait pas les choses.

Caro la Flemme devait également revenir cette semaine, après un séjour dans les îles grecques en compagnie d’une jeunette qui lui avait tourné la tête. Il haussa les épaules. Après tout, il faut de tout pour faire un monde, pas vrai ?

Quant à Joanie, malgré les épreuves qu’elle venait de traverser, elle avait l’air en pleine forme. Il la désirait toujours, une vraie performance après tout ce temps. La sensation était déstabilisante et lui paraissait d’ailleurs légèrement inquiétante.

Il avait dû prendre un coup de vieux, c’était ça le problème. Les plus jeunes avaient désormais l’habitude de donner du bon temps à leur mac. Adieu les tabous ! Mais c’était épuisant, par moments, surtout quand on se serait bien contenté d’une petite trempette agrémentée d’un câlin pour dessert ! Pour les prouesses sexuelles, c’était dans les quartiers Ouest qu’il fallait aller. Mais, maintenant, les petites voulaient se taper leur mac pour de vrai et elles faisaient tout pour l’avoir.

Il avait parfois l’impression de jouer dans un film porno, même si ça faisait un bon moment qu’il avait dépassé ce stade-là. Et, circonstance aggravante, les filles n’y prenaient aucun plaisir, satisfaire Paulie n’était qu’un moyen d’arriver à leurs fins.

Cet homme était une grosse pointure bourrée aux as et qui, pour elles, représentait quelque chose comme la promesse d’une retraite complémentaire confortable. Alors qu’il ne voulait que tirer un coup, vite fait bien fait, était-ce vraiment trop demander ?

Il regarda sa compagne attaquer son steak frites avec appétit, elle faisait plaisir à voir, cette bonne vieille Joanie. Les types au bar lui lançaient des regards sans ambiguïté, ce qui n’était pas désagréable, flatteur, même.

Elle n’était pas mal, franchement, on ne pouvait pas lui enlever ça. Mais bon, ils étaient là pour parler affaires et c’était bien ce qui les occupait. Manifestement, elle se régalait, son visage se détendait petit à petit. Elle en avait encaissé des vertes et des pas mûres, ces derniers temps, mais, comme toujours, elle l’avait fait avec plus de noblesse que la plupart des gens.

C’était une battante, cette bonne Joanie. Au fond, Paulie savait qu’elle faisait toujours de son mieux. Personne d’autre n’aurait été capable de mener une vie pareille. Du moins, pas avec une telle virtuosité.

Il allait se la faire dans la bagnole, il adorait baiser sur la banquette arrière. Bien sûr, c’était un peu exigu, mais on se marrait bien. Et s’il y avait une chose qu’on pouvait lui reconnaître, à Joanie, c’est qu’elle était toujours partante pour une bonne partie de rigolade.

De toute façon, elle n’avait pas trop le choix.

 

***

 

Jon Jon montait l’escalier lorsqu’il entendit quelqu’un frapper à la porte de leur appartement. C’était une petite brune qui, manifestement, n’habitait pas l’immeuble.

Il lui adressa un sourire désarmant :

– Je peux vous aider ?

La visiteuse, une certaine Jean Best, sourit à son tour à ce jeune homme si poli et répondit d’un ton anodin :

– Je cherche une Mrs Brewer, une certaine Joan Brewer ?

Jon Jon acquiesça :

– C’est ma mère. Seulement, j’ai bien peur qu’elle soit sortie. Mais je peux peut-être faire l’affaire ?

Cette femme était certainement venue dans un but défini, se dit Jon Jon, lorgnant vers le dossier qu’elle tenait sous le bras. Une assistante sociale stagiaire, à tous les coups.

Supposant que Jeanette refusait de répondre à une inconnue, il ouvrit la porte avec sa clé et la fit entrer. Pour une fois, sa sœurette faisait preuve de discernement.

– Je viens juste vous rendre une visite de routine après le petit incident concernant votre petite sœur.

Jean Best marquait son territoire, un bon point pour elle. Elle lui notifiait gentiment qu’elle n’était là que pour vérifier que Kira allait bien, et qu’ensuite elle quitterait les lieux. Elle avait une voix apaisante et parlait d’un ton assez aimable pour que Jon Jon trouve sa démarche crédible.

Mais lorsqu’ils entrèrent dans le living, leurs sourires s’effacèrent d’un coup. Kira avait glissé du canapé et dormait pliée en deux par terre. En glissant dans son sommeil, elle avait fait tomber les objets posés sur la table basse. Ça crevait les yeux, cette gamine n’était pas dans son état normal.

Jean Best vit que le visage du jeune homme reflétait la même stupéfaction que le sien.

– Jeanette ?

Le jeune homme hurla le prénom en relevant sa petite sœur, laquelle ouvrit un œil pour le refermer aussitôt. Il était clair qu’elle avait pris, ou qu’on lui avait fait prendre, quelque chose pour dormir.

– Mais dites donc, qu’est-ce qui se passe, ici ?

Jean Best avait changé de ton, l’autorité conférée par ses années de pratique ayant repris le dessus. Pour une fois, Jon Jon, complètement abasourdi, resta sans voix. Il ne voyait que ce qu’il avait devant lui et il ne voulait savoir qu’une chose : où était passée sa sœur.

Il se releva et regarda Jean Best. Elle avait le visage fermé, un regard d’acier, même ses cheveux clairsemés avaient l’air de se hérisser. Elle se pencha sur Kira, lui prit le pouls et lui posa la main sur le front. La gamine ne se réveilla pas.

Jon Jon décida d’agir. Il pria la femme de s’en aller : son autre sœur aurait dû se trouver avec Kira, il allait vite partir à sa recherche. Elle avait sans doute tenté de le joindre. En tout cas, lui, il ne s’était pas absenté plus de vingt minutes. L’assistante ne semblait pas en croire un mot de ce qu’il lui disait, mais elle aurait du mal à prouver qu’il mentait.

Elle finit pas s’en aller. Seulement, elle ne tarderait pas à revenir, et, cette fois, ce ne serait pas une partie de plaisir. Ça risquait même de chauffer, mais ce ne serait rien, comparé à ce que Jeanette allait prendre dès qu’il lui aurait mis la main dessus.

Il commença par appeler sa mère sur son portable, puis composa le numéro de sa sœur. Evidemment, personne ne décrocha. Lassé, il appela Little Tommy et lui demanda de bien vouloir venir s’occuper de Kira.

 

***

Entrelacés sur la banquette arrière de la Jag, Joanie et Paulie riaient comme des bossus.

– Dis donc, Joanie, tu te rappelles, il y a des années de ça, le jour où on était dans les bois et que les flics nous ont braqué une torche dessus ? Tu t’es mise à gueuler : « Je ne sortirai pas de cette voiture tant que je n’aurai pas été payée ! »

Elle redoubla de rire.

– T’aurais vu leurs têtes ! C’était quelque chose !

Il l’attira vers lui pour mieux sentir le contact de sa peau. Cette chaleur, cette douceur ! Dans la pénombre, elle paraissait plus jeune et il revoyait la jeune fille qu’elle avait été lorsqu’elle était venue travailler pour lui. A l’époque, elle avait déjà ce petit quelque chose de spécial, même s’il n’était jamais parvenu à l’identifier. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il l’appréciait, qu’il aimait sa compagnie.

– Allez, il faut qu’on se bouge le cul, ma grande.

Cela dit, il n’esquissa pas le moindre mouvement. Joanie non plus, elle aimait son contact autant qu’il aimait le sien.

– Merci, Paulie.

Il la regarda avec un grand sourire.

– De quoi ?

Elle sourit à son tour.

– D’avoir été présent, ces dernières semaines.

Il l’embrassa doucement sur le front.

– On est amis, non, Joanie ? C’est bien à ça que ça sert l’amitié, tu ne crois pas ?

Voilà, il lui intimait de ne pas prendre cet épisode trop au sérieux, il se mettait à distance, en paroles et en gestes. Il avait toujours agi de cette façon, elle le savait, alors pourquoi refusait-elle de l’accepter ?

Paulie fit semblant de s’étirer afin de pouvoir relâcher son étreinte sans en avoir l’air, Joanie se rhabilla en silence. Dans la voiture, l’ambiance avait changé, encore une fois.

Elle poussa un profond soupir.

Si seulement elle avait su tenir sa langue, ils seraient encore allongés côte à côte, paisibles et contents. La réalité l’avait rattrapée, et c’était bien de sa faute.

Ne pas savoir se taire, c’est ce qui la perdrait un jour.

 

***

 

Bethany dormait, affalée sur le canapé, lorsque Monika rentra chez elle.

Saisie par une soudaine crise de culpabilité, elle décida de mettre sa fille au lit. C’est alors qu’elle remarqua la bague et les cinquante livres que la gamine avait cachés sous le coussin qui lui servait d’oreiller.

Elle réveilla Bethany sans ménagement et lui tira les vers du nez. Pour être franc, ce n’était pas le larcin de sa fille qui intéressait Monika, mais plutôt le fait d’apprendre que Kira, la petite fille modèle, était restée seule chez elle. Toute seule ! Les miracles se suivent mais ne se ressemblent pas.

Encore meurtrie par les récents événements, Monika se mit à imaginer le torrent de rumeurs qu’elle allait pouvoir colporter. Tu te rends compte, Joanie a laissé sa Kira toute seule ! Mais si, tu sais bien, sa petite, celle qui a des difficultés.

Pour une bonne vieille copine comme Monika, la vengeance était un plat qui se mangeait chaud, bouillant même.

C’est vrai, elle avait tout, cette Joanie : des mômes, un boulot et, cerise sur le gâteau, ce gros lard qui venait lui manger dans la main. Tout ça pour une petite pute qui ne valait rien ? Pas plus qu’elle, en tout cas. Le pire, c’est que tout le monde l’appréciait, et que ça ne datait pas d’hier. Franchement, c’était à se demander pourquoi.

Mais voilà, ce soir, elle avait trouvé le défaut dans la cuirasse et elle allait s’en servir ! Non, mais ! Il fallait bien montrer aux gens que cette Joanie Brewer n’était pas l’innocente perfection pour laquelle elle voulait passer ! Pour qui elle se prenait, à la fin ?

Il y avait tout de même un bémol : cette pouffiasse serait toujours une mère cent fois meilleure qu’elle ne pourrait jamais espérer l’être. Ça, c’était dur à avaler.

En effet, la fille aînée de Monika avait rompu tout contact avec sa mère et Bethany ne tarderait guère à imiter sa sœur. La vie de ces gamines était déjà rude, mais l’égoïsme de leur mère l’avait rendue plus cruelle encore. Ses mômes s’élevaient toutes seules, et Monika les regardait faire, un verre à la main.

 

***

 

Joanie entra dans l’immeuble, enchantée de sa bonne soirée. Même si elle avait légèrement gâché la fête avec ses remarques idiotes, elle s’était bien amusée, au bout du compte, et conservait l’odeur de Paulie partout sur son corps. Alors, pas de bain, ce soir, elle voulait dormir avec ce parfum sur elle. Elle adorait la compagnie de cet homme et s’en voulait amèrement d’avoir brutalement interrompu ce moment de plaisir en proférant ses sottises. Elle avait oublié une vérité élémentaire : pour se rapprocher de Paulie, il fallait faire semblant de se tenir à mille lieues. Il aimait qu’elle le traite comme une copine. Une bonne copine, d’accord, mais une copine quand même.

Elle franchit le seuil de l’appartement en arborant un large sourire. Tout baignait, Paulie lui avait demandé de venir travailler tôt le lendemain soir car il appréciait la façon dont elle tenait le salon, et Joanie bichait. Si seulement elle parvenait à régler les problèmes de ses gosses en même temps que les siens, elle serait au septième ciel – enfin, au sixième. En attendant, elle devait se concentrer sur son travail : la rentrée du lendemain soir et le réaménagement du salon de massage. Elle n’avait qu’une hâte : y être.

Mais, à la mine de Jon Jon, elle comprit que tout n’allait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle avait parlé d’un ton si résigné que Jon Jon regretta ce qu’il avait à lui dire.

– Jeanette l’a laissée toute seule. Elle a dû lui donner des cachets, j’arrive pas à la réveiller.

Au prix d’un effort démesuré, Joanie finit par saisir ce qu’il lui disait.

– Jeanette, quoi ?

Jon Jon soupira et reprit ses explications.

– Quoi ? Jeanette, notre Jeanette, a drogué Kira ?

L’incrédulité et le désespoir se succédaient sur le visage de sa mère au fur et à mesure qu’il lui fournissait de plus amples détails.

– Et elle est où ?

Elle avait parlé d’une voix éteinte, presque étouffée par la colère.

– Elle est partie, m’man.

Joanie eut l’air abasourdie :

– Qu’est-ce que ça veut dire, partie ?

Il haussa les épaules et répondit d’un ton brusque :

– Partie. Je l’ai virée.

Joanie écarquilla les yeux, incrédule :

– Tu l’as quoi ?

Jon Jon s’assit à côté d’elle.

– Elle s’est barrée, maman, elle ne reviendra pas. Ni ce soir, ni jamais. Elle a dépassé les bornes, cette sale petite hypocrite ! En plus, y a une assistante sociale qui s’est ramenée…

Le visage de Joanie se décomposa. Elle secoua la tête et dit :

– Non, non, Jon Jon, ne me dis pas que cette femme a pu voir que Kira était restée toute seule ? Comme si on avait besoin de ça !

Il lui raconta qu’il lui avait expliqué s’être absenté une vingtaine de minutes et qu’il était l’adulte chargé de veiller sur sa sœur. Mais il avait beau tenter de rassurer sa mère, de la calmer, c’était peine perdue. Impossible de lui cacher la vérité.

– Elle a drogué Kira ?

Il acquiesça.

– C’est bien ce qu’il semble, m’man, j’ai retrouvé quatre comprimés de Temazepam planqués dans le tiroir de sa chambre. Je suppose qu’elle les a piqués chez sa copine de merde, celle qui habite dans les duplex. Encore une pétasse qui va entendre parler de moi, je te jure.

Joanie réagit tout à coup :

– Jasper ?

Le ton était interrogatif, mais teinté de crainte.

– T’inquiète, maman, il va bien. S’il la veut tant que ça, qu’il la garde. Je m’apprêtais à lui apporter ses affaires.

Joanie entra dans la chambre de Kira et dévisagea sa petite fille qui n’avait pas l’air de souffrir outre mesure de cette nouvelle épreuve. Décidément, elle avait vraiment la poisse, cette gosse ; quoi qu’on y fasse, ça tournait immanquablement en eau de boudin. Pourvu qu’elle n’ait pas la même guigne toute sa vie, voilà ce qu’on pouvait lui souhaiter.

Joanie aurait pu pardonner beaucoup de choses à Jeanette, mais faire avaler du Temazepam à Kira, non, ça c’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. Si c’était Jasper Copes qu’elle voulait, cette garce, eh bien, amen, qu’elle aille vivre avec lui et qu’elle se tape son ivrognesse de mère et sa bande de copains racistes par-dessus le marché. La seule personne correcte de sa famille, c’était Junie, la sœur qui s’était farci sa mère toute sa vie. Joanie avait dû se taper la sienne, elle comprenait très bien ce que cette gosse avait dû subir. A partir d’aujourd’hui, la crasse de la baraque Copes, l’alcoolisme de la mère, tout ça, ça devenait le problème de Jeanette. Elle, sa propre mère, n’avait plus aucune envie de la revoir.

Cette gamine était-elle assez cruche pour ignorer que ses origines seraient toujours un handicap dans ce genre de milieu ? Son père était musulman ; un type gentil, mais déjanté. Elle avait du sang turc dans les veines, cette gamine, qu’elle le veuille ou non.

Cela dit, Jon Jon avait raison, qu’ils la gardent. En ce qui la concernait, Joanie avait donné tout ce qu’elle pouvait, et même davantage. Jeanette avait quinze ans, elle était incontrôlable et, pour être honnête, il fallait dire qu’elle l’avait toujours été. C’était une fille égoïste, arrogante et ignare qui n’était pas près de changer. Pire, elle était jalouse d’une pauvre petite qui avait besoin de toute l’aide qu’on pouvait lui apporter. Mais voilà, c’était Jeanette toute crue : moi, moi et encore moi.

Joanie se couvrit le visage des mains et pleura comme jamais elle n’avait pleuré de sa vie. Toute la soirée, elle avait cru que sa vie était sur le point de changer. Tout lui avait semblé si parfait, entre les bras de Paulie. Et maintenant, ça tournait à l’aigre.

L’image avait beau lui paraître idiote, elle avait l’impression d’avoir un nuage noir suspendu au-dessus de la tête. Ce nuage, elle le sentait plus concrètement qu’elle n’avait jamais senti aucun client entre ses cuisses, et Dieu sait qu’ils avaient été légion.

Si Jeanette s’était trouvée devant elle, elle l’aurait écrabouillée vive, il valait mieux qu’elle soit ailleurs. Restait à espérer que ce Jasper Copes vaille la peine qu’il avait causée, parce qu’aux yeux de Joanie ce gars-là ne valait pas une branlette.

Elle passa la nuit à sangloter, jusqu’à ce que Jon Jon, excédé, se mette à lui crier dessus, plus de peur et de frustration que de colère.

D’habitude, sa mère en faisait des tonnes quand ça n’allait pas ! Elle criait, elle gueulait, elle balançait des choses par terre, elle chialait. Mais ce sanglot, long et continu, il ne l’avait jamais entendu, et il ne savait pas quoi en faire. Ni de ça ni du reste, d’ailleurs.

 

***

 

Assis dans son salon, une carafe ancienne en cristal taillé posée devant lui, Paulie sirotait un cognac. Il examinait la pièce qui paraissait sinistre dans l’obscurité. La décoration avait beau manquer de confort, les gens l’admiraient. Pourtant, ce n’était pas le genre d’endroit où l’on s’asseyait pour se détendre. D’ailleurs, il ne s’était jamais détendu chez lui. Pas une fois. Il s’y était toujours senti comme un étranger, chose d’autant plus incroyable qu’il avait toujours absolument tout fourni à sa femme et ses filles. Paulie, le grand pourvoyeur ! Elles vivaient toutes les trois comme détachées de leur mari et père, à côté de lui, pas avec lui. Lui qui payait toutes leurs factures. Elles lui faisaient des sourires et ne condescendaient que très rarement à même l’en remercier. Ses filles, il ne les connaissait pas mieux qu’à l’époque où elles étaient bébés.

Ce soir, elles étaient parties à la campagne, pour ne pas changer. Elles y passaient pratiquement tout leur temps, et ça lui était bien égal. Bien sûr, il aurait dû s’en inquiéter, mais, bof, il ne savait jamais quoi leur dire. Autrefois, il passait les week-ends avec elles, mais c’était bien fini. Elles y allaient sans lui, et il les avait de temps à autre au téléphone. En général, elles avaient besoin de quelque chose, soit pour leurs chevaux, soit pour un projet de voyage. Elles l’appelaient « Barclays », comme la banque. Jadis, ça l’avait fait rire, mais désormais le surnom collait trop à la réalité !

Il se mit à penser à Joanie et à sa maison de foutraques. Rien à voir avec la sienne, dotée de trois salles de bains et d’un jardin assez spacieux pour y héberger une ménagerie ! Mais cet endroit était stérile, inutile. Même sa mère, les rares fois où elle avait eu le droit d’y pénétrer, lui avait fait remarquer que les Borgia avaient dû être des hôtes plus accueillants !

Et elle n’avait pas tort. Paulie lui-même se sentait de trop, ici, aussi gênant qu’un pet lâché dans un ascenseur bondé. Et pourtant, merde, c’était à lui, cette putain de baraque, une maison qu’il avait payée à la sueur de son front !

Il se resservit un verre et alluma une lampe, la pièce s’égaya. Tiens, pourquoi ne pas allumer toutes les lampes de la maison ? Ça pourrait être marrant d’illuminer l’endroit comme pour un son et lumière. Et tant qu’à faire, pourquoi pas organiser une fiesta ?

Il passa d’une pièce vide à une autre comme s’il les visitait pour la première fois, allumant lampes, lustres et spots, jusqu’aux lampadaires du jardin. Aucune source lumineuse ne lui échappa. Ensuite, il se précipita dehors et contempla sa maison depuis l’allée : enfin, pour une fois, cette baraque avait l’air accueillant !

Revenu à l’intérieur, il vida son cognac d’une traite. L’alcool lui brûla la gorge, Paulie fut pris d’une quinte de toux.

Et Joanie, que penserait-elle de cette baraque ? Aucun doute, elle l’adorerait. Mais comment réagirait-elle s’il lui disait qu’il se sentait mieux dans son appartement de bric et de broc, avec sa collection d’objets pour dîners imaginaires ? Parmi tous ses bruyants petits bâtards qui ressemblaient tant à leur mère ? Avec eux, il n’y avait pas tromperie sur la marchandise, au moins.

Jamais il n’aurait pas dû la quitter comme ça. Il avait eu l’intention de se rendre à King’s Cross dans le club d’un copain, mais il avait changé d’idée à la dernière minute. Ça lui aurait fait plaisir de continuer à rigoler avec Joanie en se rappelant le bon vieux temps.

C’était dingue, quand même. Il avait tout ce dont les autres rêvaient : l’argent, le prestige, la renommée. Il obtenait les meilleures tables dans les grands restaurants, ses pairs le respectaient. Et, pourtant, c’est avec une minable petite tapineuse qui vendait son cul à n’importe quel pékin en chaleur, mère, de surcroît, de trois gosses de pères différents qu’il avait envie de passer son temps.

Il sentit les larmes lui piquer les yeux.

Qu’est-ce que c’était, cette vie qu’il s’était faite ? Une vie où le fils de Joanie lui importait davantage que les fruits de sa propre chair ? Comme si Jon Jon était le fils qu’il n’avait jamais eu ? De toute façon, même s’il avait eu un fils, ce gamin aurait fini par lui témoigner la même indifférence que ses filles. Sylvia y aurait veillé.

L’amour était mort entre Sylvia et lui, et il fallait l’admettre : ses filles ne l’aimaient pas non plus.

Paulie soupira.

D’ailleurs, qui pourrait l’aimer ? Qu’avait-il d’aimable ? Comme quelqu’un le lui avait fait remarquer un jour, il n’était qu’un sale maquereau, un escroc, un faux derche. Combien de fois le lui avait-on répété ? Bien trop souvent, en tout cas. Autrefois, ça le faisait rire, mais aujourd’hui il récoltait ce qu’il avait semé, et ça faisait mal. Il en ressentait un tel malaise, parfois, comme ce soir, que la douleur en devenait presque physique.

Il s’enfouit la tête dans le creux du fauteuil en répétant comme une litanie le nom de Joanie.

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