Jolie Poupée

Cole · Chapitre 13 sur 31

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Jolie Poupée

Chapitre 10

 

 

Kira et Tommy pouffaient de rire : ils étaient couverts de peinture rose.

– Heureusement que ça se lave, sinon, ta mère m’écorcherait vif !

Ils examinèrent la chambre maintenant transformée, elle était superbe. Chaque centimètre carré était peint en rose, à part le plafond et le sol. Même les plinthes et les portes étaient rose vif.

Tommy regarda autour de lui avec fierté. Le rêve qu’il avait cajolé pendant tant d’années venait enfin de se réaliser. Jamais il n’aurait cru que ça deviendrait possible et, comble du bonheur, il avait à ses côtés, rien que pour lui, une petite assistante mignonne et travailleuse. Encore un rêve qui lui avait paru irréalisable.

Kira sirotait son Coca Light pendant qu’il nettoyait les bavures et les coulures de peinture. C’était du travail d’amateur, mais, à leurs yeux innocents, cette pièce était un véritable écrin pour Barbie.

– Saute dans la baignoire, Kira, pendant que je nous prépare de quoi grignoter.

Ravie, elle sortit de la pièce en courant. En écoutant couler l’eau de son bain, Tommy se sentit submergé de bonheur une fois de plus.

Kira était dans sa salle de bains à lui.

Elle faisait tellement partie de sa vie, désormais, qu’il craignait toujours que quelque chose ne vienne les séparer. Mais il n’arriverait rien, il y veillerait.

Depuis que son père avait emménagé avec Della, sa vie ressemblait à ce qu’il avait toujours désiré : elle était pleine de gens et d’amis.

La petite Kira en faisait vraiment partie, elle en était même le pivot.

En l’entendant chanter en éclaboussant partout, il se sentit plus serein qu’il ne l’avait été depuis la mort de sa mère. Il frappa à la porte de la salle de bains et cria :

– Et frotte bien, hein ! N’oublie pas !

Elle lui répondit d’une voix aussi joyeuse que la sienne.

 

***

 

Paulie avait tout l’air d’un ours mal léché, bourré d’hémorroïdes, Joanie le remarqua immédiatement. Ça ne présageait rien de bon. Elle en avait plus qu’assez de ce type, Dieu savait pourtant qu’elle en avait supporté, toutes ces années.

– Non, mais vous ne pourriez pas mettre un peu d’ordre dans cette porcherie ? Ça pue la merde, ici !

Les filles lui jetèrent des regards effarés.

Mais de quoi parlait-il ? Jamais cet endroit n’avait été aussi propre, il le savait parfaitement, comme tout le monde d’ailleurs. Joanie s’était même gagné un nouveau surnom : « Madame Propre ». Ça détendait l’atmosphère car les filles avaient gardé le sens de l’humour.

– Paulie, lui dit-elle, tu peux venir jeter un coup d’œil par ici, s’il te plaît ?

Elle avait du mal à contrôler sa voix. Le visage noir de colère, marmonnant et jurant, il la suivit dans le bureau.

Elle ferma la porte et lui fit d’un ton calme :

– On peut savoir qui t’a cassé les burnes à ce point-là ?

La question était justifiée, ce qui n’empêcha pas Paulie d’exploser littéralement :

– De quel droit t’oses me poser des questions, toi ? Non, mais je suis encore chez moi, ici, espèce de pétasse !

Le ton était menaçant – même les filles massées derrière la porte le sentirent.

Mais pas question pour Joanie de s’en laisser conter. Pour qui se prenait-il, celui-là ? S’il croyait qu’elle était d’humeur à supporter ses simagrées, il se mettait le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! A elle de prouver aux filles qu’elle savait tenir la barque.

– Je te pose les questions que je veux, figure-toi. Tu entres ici comme un connard d’huissier et tu te mets à gueuler contre mes filles…

– Tes quoi ? Mais je rêve ! Ces putains de filles, Joanie Brewer, elles…

Il était livide, les yeux lui sortaient de la tête.

Joanie lui lança un long regard avant de répondre en hurlant :

– Putain, c’est moi qui le gère cet endroit, merde ! C’est pas toi ! Si t’as l’intention de me casser la baraque, tu peux aller te faire foutre ! Et mon boulot, tu peux te le mettre dans le cul, voilà ce que je pense !

– Je te demande pardon ?

Paulie refusait d’en croire ses oreilles, abasourdi. Mais Joanie continua :

– T’as parfaitement entendu. Comme s’il fallait que je reste à écouter les jérémiades de Monsieur chaque fois qu’il a un petit coup de cafard ! Je suis pas un souffre-douleur, moi, ni le tien ni celui de personne !

Bon, elle avait raison. N’empêche, toutes les filles étaient là à guetter sa réaction. S’il cédait, elles finiraient un jour par lui cracher dessus.

– Fais comme tu veux.

Joanie éclata de rire.

– T’inquiète, Paulie, c’est exactement ce que je vais faire.

La réplique le piqua au vif.

– Et pour aller où, Joanie ? Retrouver le trottoir ?

C’était dégueulasse, il le savait. Elle aussi. En refoulant ses larmes, elle lui cria :

– Si je fais ça, mec, y au moins une chose de sûre, c’est que ça sera pas pour toi. Et ça me fera bien plaisir, tu peux me croire !

Elle le repoussa et attrapa son sac. Il la saisit par le bras, presque penaud soudain. Comment en était-il arrivé là ? Pourquoi prenait-il Joanie pour cible ?

– Je suis désolé, Joanie, je t’en prie, pardonne-moi.

Elle le regarda droit dans les yeux. Pour une fois, son regard bleu ne l’émut pas.

– Qu’est-ce qui t’arrive, Paulie, qu’est-ce qui s’est passé ?

Sa gentillesse naturelle reprenait le dessus. Elle voulait sincèrement savoir ce qui le tourmentait.

– C’est Sylvia, elle m’a mis à la porte.

Joanie sourit. Tout ce barouf pour une dispute conjugale ? Il y avait plutôt de quoi se poiler, franchement.

– C’est tout ? Ça va pas durer, t’inquiète, ça fait tellement longtemps que vous êtes ensemble…

Il secoua la tête.

– Elle a obtenu une injonction et tout le tintouin.

Ça alors ! Joanie n’en revenait pas. Au point de ne savoir que dire. Une injonction ? Mais qu’est-ce qu’elle avait dans la tête, cette Sylvia Martin ?

– Vous vous êtes disputés ?

Il lui répondit d’un ton sarcastique :

– Mais non, bien sûr que non, on est restés très intimes, Sylv’ et moi ! Evidemment qu’on s’est engueulés !

Il élevait de nouveau la voix. Il agissait parfois de manière tellement infantile qu’elle avait l’impression de parler à Jeanette, dans un mauvais jour.

– Si tu te calmes pas, Paulie, tu peux rentrer chez toi jusqu’à ce que tu arrives à parler correctement aux gens. Maintenant, dis-le-moi poliment : c’était quoi, le sujet de votre dispute ?

Il s’affaissa dans le siège de bureau.

– Elle veut se tirer, et elle veut tout. En plus, il faudrait que je me roule par terre devant elle, comme le chien de Pavlov.

Joanie leur servit deux verres. Puis elle ouvrit la porte d’un coup sec et lança un regard surpris aux filles, comme si elle découvrait leur présence.

– Vous désirez quelque chose ?

Elles disparurent sans demander leur reste.

Joanie leur lança un clin d’œil avant de refermer la porte.

– Merci, Joanie. Tu penses vraiment à tout, toi, fit Paulie.

Elle lui sourit, triste de le voir si abattu.

– Et tes gamines ?

Il haussa les épaules.

– Qu’est-ce que je peux te dire ? Elles lui appartiennent bien davantage qu’à moi, elle a tout fait pour ça.

Il avala une bonne gorgée.

– Je suis désolée, Paulie, mais tu n’as rien vu venir ?

Il secoua la tête.

– Bien sûr que non. Sinon, j’aurais pris des mesures.

Elle ne l’avait jamais vu dans cet état. Au fond d’elle-même, elle ressentit un petit pincement de jalousie pour la femme qui était capable de provoquer une telle réaction.

– Mais alors, cette injonction… tu l’as pas tabassée, quand même ?

Il secoua la tête sans la regarder en face. Vu le bonhomme, ça en disait long !

– Et tu crèches où ?

– Hier soir, j’étais chez un copain.

Un copain ? Tu parles, une copine, oui ! Quelque part, même si elle n’avait aucune prérogative sur lui, elle en voulait à Paulie de ne pas être venu la voir, elle.

– Tu aurais pu venir chez nous, tu sais.

Et vlan ! Paulie repartit de plus belle :

– Ben voyons, ce serait génial, question divorce ! Manquerait plus qu’elle découvre que j’étais chez toi, chez une… enfin, je veux dire…

– Chez une pute, c’est ça ? Tu sais, ajouta-t-elle, avec un rire mauvais, quand les avocats auront bien fourré leur nez dans tes affaires, une fréquentation dans mon genre, ce sera de la rigolade !

Paulie blêmit. Manifestement, il n’y avait pas pensé et il se rendait compte, tout à coup, de ce qui lui arrivait. Si Sylvia prenait un avocat et qu’ils se mettaient à fouiner dans ses affaires… Bordel ! La rage le reprit.

Quelle sale sournoise !

Il pensa à tous ses comptes en banque, aux dépôts off shore, et à toutes les sociétés qui servaient de couverture à ses activités moins légales, trafics de drogue et autres prêts usuraires. Paulie avait planté son couteau dans presque tous les fromages et il mangeait à tous les râteliers. Merde ! Dire que Sylvia pouvait cracher le morceau, si l’envie lui en prenait !

– Vérole, Joanie, mais qu’est-ce que je vais faire ?

Elle haussa les épaules.

– C’est pour ça que les gens prennent des avocats, non ? Pour se faire conseiller. Alors, t’as qu’à faire pareil, comme ça, au moins, tu sauras où t’en es.

Il acquiesça.

Elle lui servit un autre verre et lui posa une main réconfortante sur l’épaule. Il finit par poser une main sur la sienne et lui sourit :

– Quel puits de sagesse, cette bonne vieille Joanie !

– C’est juste une question de fric, tu sais, et toi, tu roules sur l’or. T’as qu’à lui proposer un arrangement et en finir le plus tôt possible.

Il hocha la tête, mais il était clair qu’il aurait du mal à se séparer de son fric. C’était le sien, bordel de merde, gagné à la sueur de son front !

– Ça me reviendrait moins cher de la faire buter !

Il plaisantait sans doute – quoique… En tout cas, il fallait l’espérer !

Elle sortit de la pièce. Les filles avaient dû revenir tout écouter dès qu’elle avait refermé la porte. Elles aimaient bien leur gérante, mais maintenant que Joanie avait parlé à Paulie sur ce ton, leur affection s’était mue en une admiration sans bornes.

 

***

 

Lorna Bright régalait ses petites copines du récit ses prouesses. Comme souvent, sa fille Laetitia n’était pas allée à l’école et les affaires scolaires lui avaient dépêché un contrôleur. Elle leur racontait ce qu’elle lui avait dit dans un récit constitué d’interjections.

Scandalisées et passionnées à la fois, les gamines auraient préféré vivre chez Lorna plutôt que chez leurs parents : ici, on pouvait fumer, jurer, se droguer… Bref, on pouvait faire ce qu’on voulait.

L’endroit était immonde. Une odeur de vaisselle sale, de pisse de chat, de vêtements et de corps crasseux vous prenait à la gorge dès que vous franchissiez le seuil de l’appartement. Les rideaux étaient toujours tirés et le living baignait dans une obscurité permanente, éclairé seulement par la télé qui fonctionnait vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même quand la sono braillait, c’est-à-dire une quinzaine d’heures par jour.

Lorna était dans son élément. Elle bichait quand, soudain, des coups retentirent à la porte. Elle l’ouvrit toute grande, s’attendant à voir entrer un renfort de copines. Son gros ventre débordait, coincé entre un haut trop court et un jeans taille basse. Ses pieds sales étaient chaussés de tongs en plastique et son maquillage appliqué à la va comme je te pousse lui donnait l’air perpétuellement ébahi.

Mais ce qui frappait immédiatement, c’étaient les marques à l’intérieur de ses bras et son ventre proéminent, qu’elle arborait comme un accessoire de mode. Ce qu’il était, ni plus ni moins.

Son grand sourire s’évanouit lorsqu’elle reconnut Jon Jon Brewer.

– Très bien, Lorna, fit-il.

Il pénétra dans le duplex comme s’il était chez lui. Elle devina ce qu’il en pensait en le voyant froncer le nez et, pour la première fois de sa vie, se sentit gênée. Elle aurait aimé se dégotter un type dans son genre, un homme qui lui garantirait une vie facile et sans soucis.

Dans la cuisine, les gamines avaient l’air aussi apeurées qu’excitées. Seule Bethany, assise sur le plan de travail, semblait absolument terrorisée. Les cinquante livres et la bague n’y étaient certainement pas pour rien.

– Sortez de là.

Jon Jon avait parlé d’une voix calme qui n’appelait aucune contestation. Inutile de le leur dire deux fois, elles vidèrent les lieux comme une volée de moineaux.

– Barrez-vous, je vous dis.

Les yeux exorbités, Lorna contemplait cette débandade. Jon Jon, lui, regarda la petite fille de Lorna et lui fit un sourire.

– Tu vas regarder la télé et tu fermes la porte, d’accord ?

Elle hocha la tête, sans rien comprendre à ce qui se passait autour d’elle. En voyant ses petits bras maigrichons, Jon Jon fut pris d’une colère noire. La petiote était couverte de bleus ressemblant fort à des marques de doigts et elle avait le regard éteint. Elle était sale et portait manifestement le même pyjama depuis plusieurs jours.

Quand elle fut sortie de la pièce, Lorna ébaucha un sourire en disant :

– Mais qu’est-ce qui se passe, Jon Jon ?

Son air bravache avait disparu. Jon Jon la dévisagea. Son regard était une arme redoutable. Au bout de ce qui lui parut des heures, Lorna l’entendit demander :

– C’est toi qui as donné du Temazepam à ma sœur Jeanette ?

Elle ne répondit pas. Maintenant, elle savait à quoi s’en tenir. Que raconter pour se sortir de ce mauvais pas ?

Jon Jon prit une profonde respiration.

– C’est ta dernière chance, et t’as intérêt à la saisir si tu ne veux pas que je t’enfonce ton lardon dans le bide. Pour la dernière fois, je te demande si oui ou non tu as donné du Temazepam à ma sœur Jeanette.

Il n’avait, bien sûr, aucune intention de mettre sa menace à exécution, mais il fallait que Lorna croie le contraire.

Elle hocha la tête.

– Tu savais à quoi elle destinait ces cachets ? Fais gaffe à ce que tu vas me répondre, parce que tu ne me la feras pas. La vérité, je la connais.

Elle hocha la tête à nouveau. Sa peur était devenue presque tangible, Jon Jon pouvait la respirer comme si elle arrivait par effluves. Lorna sursauta en le voyant s’avancer vers elle ; il se mit à rire.

– Ça lui aurait pas fait de mal, Jon Jon, je te jure ! Je le fais souvent !

Il cracha un jet de salive par terre, autant par mépris que pour se débarrasser de l’odeur insoutenable de cet appartement, puis il leva la main pour dégager les dreadlocks qui lui cachaient les yeux. Lorna trébucha en avant, persuadée qu’il allait se jeter sur elle.

– T’inquiète, Lorna, je te ferai rien maintenant, mais si jamais j’apprends que t’invites des gamines chez toi pour écouter tes salades, je reviens, je te préviens. T’as pigé ?

Elle acquiesça encore, livide sous son fard terni.

– Si jamais ton chemin croise celui d’un membre de ma famille, tu te casses. Tu m’entends ? Tu te tires, et sans demander ton reste. Tu m’en as fait chier des bulles, figure-toi, et on aura certains comptes à régler, une fois que ce pauvre petit lardon aura montré son nez. Compris ?

Encore une fois, elle fit oui de la tête.

Il la quitta, son objectif atteint. Cette fois, elle y réfléchirait à deux fois avant de distribuer ses saloperies aux marmots.

Pourtant, Jon Jon était agacé. S’il y avait des gosses qui méritaient d’être retirés à leur famille, c’étaient bien ceux de Lorna. Mais cette fille-là aurait droit à toute l’aide et à toute l’assistance possible et imaginable. C’était comme ça, avec les héroïnomanes.

Franchement, c’était dégueulasse.

Sa pauvre mère avait sué sang et eau pour les nourrir et les habiller, sans que jamais aucune assistante sociale ne s’en soit souciée. Etant gosses, ils avaient eu tout le nécessaire : amour, chaleur et nourriture. Et en abondance. Pourtant, le fait que Joanie fasse le tapin la rabaissait tout en bas de l’échelle, avec la lie de la terre. C’était injuste, profondément injuste.

 

***

 

En apprenant ce qui était arrivé à Lorna, Jeanette se sentit défaillir. Le plus incroyable, c’est que Jasper avait l’air de donner raison à Jon Jon. Un comble ! Elle qui aurait tant aimé qu’ils haïssent ensemble ce frère ! Il l’avait virée de chez elle, quand même !

A cause de lui, elle devait se taper la mère de son jules, cette nullarde qui ne connaissait que deux menus pour dîner – conserves et frites, frites et conserves –, une femme qui venait de vendre sa machine à laver au black et s’escrimait à dénicher son fer à repasser planqué sous la pile de linge sale. Jeanette n’avait jamais vraiment su apprécier la propreté qui régnait chez elle ; mais l’appartement familial, toujours en foutoir, lui semblait un vrai palais, comparé à celui des Copes.

En plus, Lorna allait lui passer un sacré savon ; pire, plus personne dans son entourage ne se risquerait jamais à lui donner quoi que ce soit, de peur que Jon Jon ne leur tombe sur le poil. Il lui avait coupé tous ses arrières, cet enfoiré, et volontairement, avec ça. Il venait de faire la tournée de toutes ses connaissances en les menaçant d’éventuelles représailles.

Oh, et puis Jasper n’était plus aussi craquant que ça, maintenant qu’elle le fréquentait matin, midi et soir. Elle se sentait même de moins en moins coupable de la correction que Jon Jon lui avait infligée. Elle était bien trop jeune pour se farcir un fardeau pareil. Putain, la vie était injuste ! Elle avait beau détester Jon Jon, elle éprouvait tout de même quelque chose qui ressemblait vaguement à de l’amour fraternel.

Franchement, sa vieille famille lui manquait trop. Carrément trop. Les conneries de sa mère, les règles à la con de son frangin, tout lui manquait. Même Kira, celle à cause de qui elle s’était fait virer de chez elle.

Le pire, dans tout ça, c’est qu’elle était la seule et unique responsable de sa triste situation.

 

***

 

En apercevant Kira qui partait faire les courses, Bethany se hâta de la rattraper. Elles bavardèrent toutes les deux, en attendant que la circulation sur l’A13 leur permette de traverser la rue. La journée était calme, les pots d’échappement empuantissaient l’atmosphère et un nuage de pollution flottait dans l’air de ce samedi après-midi ordinaire.

Kira savait que Bethany n’avait pas le droit de lui adresser la parole, mais c’était sa mère à elle qui le lui avait défendu, pas la sienne, jamais sa maman ne l’aurait jamais mêlée à ses embrouilles. Elle lui avait simplement conseillé de ne plus s’embarquer dans des conneries avec Bethany, voilà ce qu’elle lui avait dit, sa maman. En clair, ça signifiait : « Sois gentille et aimable, mais ne t’avise pas d’aller faire les quatre cents coups avec cette écervelée. »

Mais il faisait si beau aujourd’hui, Kira était tellement contente qu’elle en oublia les conseils de sa mère. Bras dessus, bras dessous, les deux copines faisaient leurs courses sans prêter la moindre attention au bruit des voitures et au délabrement du quartier. Elles marchaient en rigolant comme des folles.

Bethany se tenait à carreau, maintenant et les deux filles partagèrent leurs secrets. Bethany fut même ravie d’apprendre de la bouche de Kira que, cet après-midi, Tommy allait faire la connaissance de la copine de son père.

Bethany avait quelques années de plus que Kira, et certaines de ses remarques acides n’effleuraient même pas la cervelle de petite. Elle ne faisait rien d’autre que singer sa mère, mais Kira l’ignorait.

– Mais il gentil, quand même, Tommy.

Jalouse, Bethany répliqua :

– Ma mère dit que c’est un pédophile et qu’elle me laisserait jamais avec lui, même si on la payait pour.

Tout ça, c’était n’importe quoi, vu que Monika n’avait jamais confié Bethany à aucune baby-sitter. D’ailleurs Joanie et elle s’étaient souvent disputé à ce sujet.

– Eh ben, moi, je l’aime, et ma maman aussi.

Bethany connaissait la loyauté de son amie : Kira l’avait souvent soutenue, envers et contre tout. Pourtant, sa jalousie l’emporta sur le reste.

– Je te dis que c’est un pédophile ! Ma mère dit qu’il s’est déjà fait choper pour ça.

Peut-être, mais elle avait du dire ça sous le coup de la colère, ça ne reposait sur rien. Kira lâcha le bras de Bethany en criant :

– C’est pas un pédophile !

– Si ! lança Bethany d’un ton définitif. Mais regarde-le, Kira ! Franchement, il a l’air bizarre, non ?

– Non, c’est pas vrai ! Il est un peu gros, c’est tout.

– Tu parles, c’est un gros connard, oui !

Bethany en aurait pleuré de rage : elle qui voulait retrouver sa copine, voilà ce qu’elle avait réussi à faire !

Kira, une fois n’était pas coutume, était folle de rage. Elle se mit à crier assez fort pour alerter les passants.

– Peut-être, mais ta mère, elle en a rien à foutre de toi ! T’as qu’à voir comment elle te laisse toute seule ! Avoue, elle en a rien à cirer, de sa fille, et d’abord, c’est ma mère qui me l’a raconté. Elle dit que c’est honteux, comment elle te traite, et elle a raison et tu le sais parfaitement.

Oui, elle le savait, Bethany, que sa mère et Joanie s’étaient souvent disputées sur l’éducation que Monika donnait à ses filles. Mais une loyauté mal placée et une envie pressante d’en découdre la poussèrent à mettre le feu aux poudres.

– Ouais, ben elle, au moins, elle me laisse pas toute seule avec un sale pédophile !

Une voisine de Joanie qui passait par là les regarda en levant les sourcils.

– Non, c’est pas un piédo… un piédo… Il est gros, c’est tout ! Comme ta mère ! hurla Kira.

Ça, c’en était trop. Bethany lui balança une beigne. Elles fondirent aussitôt en larmes toutes les deux.

– Oh pardon, Kira, je suis désolée…

Mais le mal était fait.

Kira prit ses jambes à son cou et Bethany lui emboîta le pas en sanglotant de plus belle.

***

 

– Et toi, Joanie, qu’est-ce que t’en penses ?

Verna Obadiah, une Antillaise mariée à un Nigérian, retenait son souffle.

Joanie retourna une autre carte.

– Le pendu ! Il va mourir, alors ? souffla Verna.

Le visage de Joanie s’illumina :

– Mais non, pauvre conne, ça peut vouloir dire des tas de choses, le pendu. En tout cas, il n’est pas près de quitter sa femme pour toi.

Le copain de Verna, un blondinet aux yeux d’un bleu à tomber, était chauffeur de bus, et son mari ne se doutait pas le moins du monde de cette liaison. Même la naissance d’un enfant à la peau claire ne l’avait pas alerté. Pourtant, Verna vivait d’espoir, et l’espoir, comme le soutenait Joanie, était souvent la seule chose que ces gens-là possédaient.

– Si ton mari découvre ce que t’as fait, c’est toi qui seras pendue, ma pauvre chérie !

Verna se mit à rire.

– Si je partais, il ne s’en apercevrait qu’en allant chercher des bières dans le frigo !

Elles rirent en chœur.

– De quoi t’as envie, toi, Verna ? demanda Joanie.

Verna répondit avec franchise car Joanie donnait d’excellents conseils, sa sagesse était de notoriété publique.

– Je voudrais quitter mon mari et j’espérais que mon copain me donnerait un coup de main.

Joanie secoua la tête et se leva pour aller mettre de l’eau à chauffer.

– Ton mari te tuera, Verna, et ensuite il tuera Roger.

La femme eut un sourire triste.

– Je sais… Roger fait tout pour se débarrasser de moi. J’ai comme l’impression que sa femme se doute de quelque chose.

Elle s’étira et bâilla bruyamment.

– Allez, vas-y, dis-moi que tout ça finir par se tasser.

Joanie versa du sucre dans les tasses et répondit d’un ton las :

– Ben oui, c’est toujours comme ça. C’est bien le problème, d’ailleurs, et t’as pas besoin des cartes pour le savoir. Quoi qu’il arrive, ça finit toujours par se tasser.

Elle avait donné les mêmes conseils un nombre incalculable de fois. Que ce soit à ses copines du trottoir ou à des célébrités comme Kathy McClellan, la femme de Big John, qui venait la consulter régulièrement quand son mari était en cabane. Maintenant qu’il était sorti, il cavalait après n’importe quel jupon. Ce qui n’empêchait pas Kathy de louer la clairvoyance de Joanie quand celle-ci lui prédisait que, tout ça, ça finirait par passer.

Aux yeux des autres, Joanie était une force de la nature, un pilier.

Si seulement ils pouvaient dire vrai…

 

***

 

La rencontre avec le fils de Joseph surprit Della. C’est vrai, il était énorme, mais il avait de bonnes manières et il savait se montrer serviable. A son grand étonnement, elle s’aperçut qu’il lui plaisait. Le jeune homme lui avait fait des compliments sur sa maison, sur la déco et sur sa cuisine. Il avait admiré les photos de famille et s’était contenté de manger de petites quantités de chaque plat, qu’il appréciait pourtant visiblement.

Il était en train de lui parler de son petit boulot de baby-sitter pour la fille des voisins. Della connaissait Joanie et l’aimait bien. Cette Joanie Brewer jouissait dans le quartier d’une bonne réputation que même ses enfants n’avaient pas réussi à casser. Si Joanie pensait que Tommy était capable de veiller sur sa petite, et Dieu sait qu’elle était une mère exemplaire, alors elle ne trouvait rien à redire.

Mais Della sentait bien que Joseph était agité, son malaise se dégageait par ondes successives. Il avait à peine adressé la parole à son fils et ce dernier, n’y prêtant guère attention, avait comblé le silence par ses gentils bavardages. Il avait même réussi à faire rigoler Della. Quand il se leva pour prendre congé, elle se sentit presque désappointée.

– Tu es sûr que tu ne veux pas une autre tasse de thé ?

Il sourit.

– Non, merci, je dois y aller. A cause de mon travail. Vous savez ce que c’est.

Della acquiesça en souriant.

– J’ai passé une excellente après-midi, et je comprends maintenant pourquoi mon père avait tellement envie de venir vivre ici. Vous avez un très joli intérieur et vous êtes une hôtesse merveilleuse.

Della rayonnait. En raccompagnant Tommy, elle fit un signe de Joseph ; ce dernier daigna lever la main pour saluer son fils unique qui s’en allait cahin-caha.

– Quel gentil garçon, Joseph.

Il hocha la tête, sans mot dire. Les hommes sont vraiment étranges, parfois.

Le soir tombait, Tommy rentrait à pied. Cette visite avait été très agréable, en fin de compte. Mais il devait se l’avouer, il avait surtout apprécié la déconfiture paternelle.

Ah ! la tête de son père quand il s’était extasié sur la beauté des petites-filles de Della ! Rien que ça, ça valait le déplacement.

Dieu remboursait ses dettes, finalement. Mais jamais en espèces !

En rentrant chez lui, Tommy se réjouissait à la perspective de la soirée qui l’attendait. Ce soir, ils allaient encadrer les posters. Kira avait envie de dorer le bois pour les rendre encore plus chics. Il avait donc acheté la peinture, la petite serait aux anges.

Ensuite, un peu plus tard, il la ramènerait chez elle, la mettrait au lit et lui ferait un petit câlin en lui racontant une histoire. Pour lui, c’était la meilleure partie de la soirée, ce moment où il pouvait sentir son petit corps bien serré contre le sien pendant qu’il lui soufflait des histoires à l’oreille.

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