Jolie Poupée
Chapitre 14
La vieille accueillit son visiteur avec un regard noir, cette mamie-là avait dû mener et gagner plus de combats que Mike Tyson en personne !
– Excusez-moi, dit Jon Jon, je recherche la famille Rowe, quelqu’un m’a dit qu’ils habitaient ici.
Inutile de lui adresser son plus beau sourire, la mémé n’avait pas l’air d’être une adepte du politiquement correct. Devant elle se tenait un type, et un Noir, point à la ligne. Où allait-on, si les voyous se mettaient à faire du porte-à-porte ?
– Et qui les demande ?
En entendant cette voix rauque sortir de ce petit corps frêle, Jon Jon eut soudain envie de rire. Pas de doute, cette femme était une Cockney pur jus – et fière de l’être !
Le mieux étant de lui répondre sur le même ton, il lança sans préambule :
– C’est moi qui les demande, Mrs Rowe.
Jusque-là, il avait respecté le code de la rue, mais il se reprit et se présenta sur un ton plus calme et respectueux :
– Je m’appelle Jon Jon Brewer, ma petite sœur Kira a disparu. On en a parlé aux infos, vous devez être au courant.
Toujours aussi prudente, elle hocha la tête doucement, aux aguets.
– Et en quoi que ça nous concerne ?
La vache, quelle méfiance ! Ça devait pas être commode de venir lui relever ses compteurs ! Il était plus facile d’entrer à la Banque d’Angleterre un dimanche que chez cette Mémé la terreur ! Evidemment, sa couleur de peau n’était pas étrangère à ce comportement, rien de nouveau sous le soleil, mais ça lui tapait sérieusement sur les nerfs.
Il fit un nouvel essai de sa voix la plus douce :
– On m’a dit que vous aviez eu maille à partir avec un certain Little Tommy…
Elle lui claqua la porte au nez, mais il avait réussi à glisser un pied dans l’entrebâillement.
– S’il vous plaît, Mrs Rowe, c’est très important.
– Décroche tes arpions de ma porte, Sonny Jim.
D’accord, elle avait du cran, mais, franchement, quelle chieuse !
Si cette vieille avait la moindre idée de ce qui était arrivé à Kira, il allait lui tirer les vers du nez, et par tous les moyens. Sans se gêner : vioque ou pas vioque, il voulait le savoir, et tout de suite. Jusqu’ici, il avait réussi à se contrôler, mais cela devenait de plus en plus difficile. Alors, en soupirant, il força la porte.
A ce moment précis, Earl se pointa sans crier gare, la vieille le toisa d’un œil agressif. Décidément, elle lui plaisait, cette mamie. Ç’avait dû être une forte tête qui, visiblement, n’avait pas changé.
– Ouvrez-moi la porte, madame, s’il vous plaît.
Jon Jon avait parlé d’un ton presque suppliant.
Elle se planta devant lui, les bras croisés, la fureur lui sortant par tous les pores de la peau.
– J’ai rien à vous dire.
Après un nouveau soupir, il rétorqua, d’une voix forte et autoritaire :
– Eh ben, moi, je crois que si. Votre fille ou votre petite-fille, comme vous voulez, s’est paraît-il fait agresser par ce salopard. Je veux savoir ce qui s’est passé et je ne partirai pas d’ici tant que vous ne me l’aurez rien dit.
Elle avait pigé, inutile d’enfoncer le clou, Jon Jon la lâcha des yeux. Mrs Rowe était minuscule, on aurait dit un petit oiseau. Elle avait des cheveux grisonnants ramassés en chignon et portait des anneaux d’or aux oreilles. Elle arborait d’ailleurs une quincaillerie invraisemblable, un véritable étal de joaillier : des bagues, des bracelets, des gourmettes en
pagaille et un paquet de colliers autour du cou. La petite sœur de Mr. T16.
Elle portait un sarrau du genre qui se ferme sur le côté et permet de travailler sans se salir. Mais c’était surtout son visage qui fascinait Jon Jon : il était ridé exactement là où on ne s’y attendait pas. Avec ses petits yeux noirs brillants de ruse – à moins que ce soit d’intelligence, il allait tirer ça au clair –, elle ressemblait à un singe-araignée.
– Ecoutez, Mrs Rowe, on peut faire ça plus ou moins gentiment, c’est à vous de choisir.
Jon Jon avait l’air assez mauvais pour qu’elle y réfléchisse à deux fois. Après l’avoir bien regardé, elle finit par se résoudre à lui laisser le passage.
– Ah non, pas lui ! Celui-là, il n’entre pas, dit-elle en avisant Earl, qui se fendit d’un grand sourire.
– J’en ai aucune envie, ma puce. Bon, je t’attends dans la bagnole, d’accord ? lança-t-il à Jon Jon avant de tourner les talons.
Ce dernier opina du chef.
– T’es sûr que ça ira ? Parce qu’elle a l’air féroce, la mamie !
– Ramène pas ta fraise, gros malin !
Agacée mais comme radoucie – elle avait pris les paroles de Earl pour un compliment –, le dos raide et l’air bougon, la petite Mrs Rowe entra dans son appartement sans ajouter un mot.
Jon Jon lui emboîta le pas, s’essuya les pieds sur le paillasson et referma doucement la porte derrière lui. A l’intérieur, ça sentait les scones à peine sortis du four, une odeur accueillante parfaitement adaptée à l’environnement.
Le salon était meublé d’un petit canapé deux places, d’un fauteuil, il remarqua une cheminée carrelée équipée d’un vieux poêle à gaz et des étagères maison où trônaient une vieille télé portable et une antique radio.
Il vit aussi les photos de trois petites filles souriantes, des blondinettes aux yeux bleus. La gamine en question devait certainement figurer parmi elles.
Au-dessus de la cheminée, une peinture représentait un enfant en larmes ; les murs étaient tapissés de papier floqué couleur bordeaux, et le lambris, jauni par les fumées du poêle, était écaillé.
Le poids de la vieillesse était partout visible, c’en était émouvant.
Quoi ? Cette pauvre vieille avait donc traversé une guerre mondiale pour ça ? Pour cet appartement merdique, humide et en ruines qui aurait dû être démoli depuis bien des lustres, alors qu’on dépouillait et vilipendait des entrepôts à prix d’or pour les transformer en lofts à bobos !
Il fit un effort pour lui adresser un sourire, la peur de ce qui pouvait être arrivé à sa sœur prenant le pas sur ses autres sentiments. Jusqu’ici, il avait tenu le coup par amour pour sa mère, mais il était à bout, et des tonnes de cannabis n’y pourraient rien changer.
La vieille le fusilla du regard encore une fois. Il sentit qu’elle le jaugeait, mais plus elle persistait dans son animosité, plus elle lui plaisait. Cette femme avait du cœur, elle lui dirait la vérité.
– Je vous offre une tasse de thé ?
La proposition était faite à contrecœur, mais la bienséance l’avait emporté sur le racisme qu’elle avait chevillé au corps. Jon Jon accepta d’un signe de tête. N’importe quoi, pourvu qu’il n’ait pas besoin de recourir à la violence. Malgré l’âge canonique de son hôte, il était sans doute la première personne de couleur à avoir franchi le seuil de cette porte.
– Du sucre et du lait ?
Il hocha la tête une fois de plus et attendit qu’elle se soit installée au coin de la cheminée avec son mug de thé pour reprendre :
– J’ai besoin de votre aide, Mrs Rowe. Vous avez dû entendre parler de ma petite sœur, Kira. Elle n’a que onze ans et elle a disparu. Une de vos anciennes voisines m’a dit qu’un de mes voisins actuels avait été accusé d’agression sexuelle par un membre de votre famille. C’est très important, Mrs Rowe, parce qu’il pourrait bien savoir ce qui est arrivé à Kira… et même où elle se trouve.
Elle le dévisagea, son animosité reprenait le dessus. Pourtant, après ce qui lui parut une éternité, elle se mit à parler :
– Mon fils aîné a pris trente ans pour trafic de drogue et vol à main armée. C’est sa femme, Leigh, une traînée de première, qui habitait dans le coin.
Elle avala une gorgée de thé pour se donner le temps de choisir ses mots.
– Elle a commencé à laisser les petites avec ce Little Tommy Thompson. Puis, un jour, on a appris qu’elle s’était mise avec Joseph, le vieux.
Elle reprit une gorgée de thé, histoire de retarder les choses. Ça ne devait pas être facile, pour cette vieille dame, de confier ses secrets de famille à un inconnu.
– Sa seconde fille, Caitlin, passait son temps chez eux. Elle adorait y aller, impossible de l’en empêcher. Mais, un jour, elle a dit qu’on lui avait fait des attouchements. On n’a jamais été jusqu’au fond des choses, vous savez ; la petite a jamais dit qui c’était, du père ou du fils, on a juste su que c’était arrivé. Leigh nous a laissés complètement en dehors de tout ça, elle ne voulait pas que ça se sache, à cause de mon fils. Il était déjà en taule, à l’époque, mais elle se doutait qu’il lui demanderait des comptes, alors elle a filé avec les gamines. Mon fils, lui, il adorait ses petites… On peut en dire ce qu’on veut, mais la vérité, c’est qu’il les aimait. Par contre, dès qu’il s’est fait coffrer, leur mère était dehors plus souvent qu’une pute. Elle pétait de trouille qu’il apprenne comment elle négligeait ses gosses et c’est pour ça qu’elle s’est tirée. Evaporée, en une nuit, comme les Thompson. Ils ne pouvaient plus rester ici, évidemment, tu te rends compte, si tout ça éclatait au grand jour… Une jolie paire de bâtons merdeux, hein ? Depuis, j’ai plus vu personne, ils se sont envolés, mon grand.
Mrs Rowe poussa un profond soupir avant de poursuivre :
– Personne ne sait où elle est partie avec mes petites-filles. Elle a dû toucher un sacré paquet pour décaniller, et crois-moi, fiston, c’est exactement ce qu’elle voulait. Dans un sens, je la comprends. Mon garçon était pas un mari facile, c’était un salaud, sadique et violent comme son paternel. Mais comme je l’ai déjà dit, on n’a jamais su tout le fond de l’histoire. Les seuls à savoir réellement ce qui s’est passé, c’est Leigh, sa fille et les types en question. Et faut pas se voiler la face, ils sont pas prêts d’en parler.
Elle s’enfonça dans son fauteuil, comme épuisée par ce qu’elle venait de lui asséner. Visiblement, cette femme ne recevait que de rares visites, elle passait ses journées avec son fils au parloir ou à attendre ses lettres, une vraie horreur, surtout pour une personne aussi orgueilleuse.
– Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où est Leigh ?
La vieille dame secoua la tête en signe de dénégation.
– Ce que je peux te dire, c’est que j’ai jamais accroché avec ces deux-là ; mais du père ou du fils, y a pas photo, moi je prends le fils. Le pauvre gars, il se faisait traiter comme de la merde et il avalait tout sans rien dire. J’y pouvais pas grand-chose, vu la situation, et ma belle-fille faisait tout pour nous éviter, mon fils et moi. Fallait que je fasse attention à ce que je disais, puisqu’elle voulait se débiner. J’avais déjà perdu mon fiston et là, c’était au tour de mes petites-filles. Qu’est-ce qui me restait, hein ?
La panique qu’elle lut dans les yeux de Jon Jon finit par la radoucir et elle consentit à lui offrir une miette de réconfort.
– Bon, j’ai l’adresse de sa mère. Je sais pas si elle y habite toujours, mais si c’est le cas, elle saura bien où se trouve sa fille, elles sont comme les doigts de la main, ces deux-là. A moi, elle en crache jamais une, alors j’ai laissé tomber puisqu’elle croit que je vais tout cafter à mon fils ; pour être franche, elle a pas tort. Si jamais elle te dit quelque chose, tu me le répéteras ?
Il hocha la tête.
– Bien sûr, que oui, mamie. Et avec votre fils, vous vous en sortez ?
Elle haussa les épaules.
– Je fais de mon mieux. J’ai pas vraiment le choix, non ?
– Et ses potes, ils assurent ?
Car la loi de la rue était claire : les copains veillaient sur la famille des mecs en cabane. Ils avaient perdu un gros paxon, il fallait compenser leur perte.
– Regarde autour de toi, fiston. Qu’est-ce que t’en penses ?
Elle passa dans sa chambre et revint avec une enveloppe portant une adresse soigneusement calligraphiée.
– J’ai pas de numéro de téléphone et je sais même pas si l’adresse est valable, mais tu peux toujours essayer.
Elle se renfonça dans son fauteuil avant d’ajouter :
– Si jamais tu retrouves mes petites-filles, tu me donneras de leurs nouvelles ?
Jon Jon eut un élan d’affection pour cette vieille femme, ses gamines lui manquaient.
– Promis juré.
Il se leva et lui prit les deux mains dans les siennes :
– Merci, Mrs Rowe, j’apprécie votre aide.
Soudain, le visage de la vieille s’éclaira d’un sourire, le premier. Il avait gagné.
– Je t’ai pas tellement aidé, mon grand. Mais j’espère que tu vas retrouver ta petite sœur.
Il sortit de sa poche une liasse de billets dans laquelle il préleva cinq cents livres. Elle regardait les biffetons avec avidité.
– Fais-toi plaisir, mamie.
Elle les attrapa de ses doigts crochus.
– C’est pas de refus, mon grand, j’apprécie le geste.
Il inscrivit son numéro de portable sur un morceau de papier et le lui tendit :
– Si vous entendez quelque chose, Mrs Rowe, passez-moi un coup de fil.
Elle approuva de la tête.
– Et si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous faites ce numéro, d’accord ?
Elle acquiesça de nouveau, elle appréciait sa sincérité.
– Bonne chance pour tes recherches.
Il soupira.
– Si on laissait ça aux poulets, on n’irait pas loin.
– Tu l’as dit, fiston !
Ce n’étaient pas des paroles en l’air.
Elle le raccompagna jusqu’à la porte, il lui serra une nouvelle fois la main.
– Faites bien attention à vous, Mrs Rowe !
– Toi de même, mon grand, et au plaisir.
Elle ne ferma pas tout de suite la porte, mais le suivit du regard jusqu’à la voiture. Puis, après lui avoir fait au revoir, elle rentra chez elle. C’était un gentil petit gars, respectueux et tout. Elle en parlerait à son Harold, au prochain parloir.
Puis, elle planqua l’argent contre sa poitrine et leva les yeux vers la pendule. Si elle se magnait, elle aurait juste le temps de passer chez le bookmaker avant la dernière course.
***
Paulie savourait avec délices la peur qu’il avait lue dans le regard de sa femme. Ça faisait si longtemps qu’il n’avait pas porté la culotte chez lui ! Toute leur vie conjugale ou presque, Sylvia avait été la mère de ses enfants et, pour ça, au moins, il l’avait respectée.
Mais ce qu’il ressentait maintenant pour elle, c’était de la haine. Pure. Tout Paulie Martin qu’il était, il n’avait jamais négligé ni son confort, ni celui de ses filles, et il aurait continué sa vie durant, Sylvia aurait dû le savoir. Si elle l’avait quitté, il aurait surmonté le coup et veillé à leurs besoins, il aurait payé l’école et le reste… Mais cette idiote avait tout foutu en l’air. Et gravement. Non, mais pour qui elle le prenait ? Pour un con ? Elle s’imaginait peut-être qu’il allait tout avaler comme ça, sans rien dire ?
Le couvert était mis pour une personne. Comme d’hab’, elle allait se taper un festin marathon ; Sylvia était capable d’engloutir plus de nourriture en un jour que la plupart des femmes en une semaine. Il ouvrit le frigo et le trouva bourré à craquer – franchement, c’était comique.
Quand Sylvia descendit enfin, Paulie était toujours hilare. Elle portait une grosse robe de chambre bien serrée à la ceinture, il n’y manquait qu’un sens interdit. Mais bon, c’était pas nouveau. La peau de son visage bien gommée, récurée, luisait sous la couche d’huile dont elle s’était tartinée.
Comment avait-il pu convoler avec un cageot pareil ? Il avait dû avoir de la merde plein les yeux ! Aujourd’hui, elle lui semblait aussi lointaine et étrangère qu’un Martien. Alors, pas question de lui imposer ses soi-disant droits.
– T’as tout bien bouclé, hein, ma Sylv’ ?
– Qu’est-ce que tu veux ?
Tiens, elle avait retrouvé sa langue, mais pour lui parler comme à un domestique ou un simple vendeur, comme s’il était un homme invisible.
Appuyé contre le plan de travail en granit, Paulie croisa les bras avec nonchalance :
– Dis donc, à qui tu crois que tu parles, là ?
Elle ne moufta pas – ce con risquait de péter un câble. Elle se contenta de le regarder dans les yeux et attendit en silence.
Erreur ! Lui aussi, il savait lire les signaux envoyés par sa chère Sylvia. Elle parvenait toujours à vous faire croire que vous étiez dans votre tort et pouvait la boucler pendant des jours et des jours. Même avec les filles.
– Tu ferais mieux de cracher le morceau, Sylv’, parce que j’ai pas que ça à faire, alors, on va régler ça tous les deux, une bonne fois pour toutes.
A sa grande joie, il la vit sursauter lorsqu’il s’avança vers l’évier. Voilà ce qu’il lui fallait, à cette bonne Sylvia : une bonne pétoche. Et pourquoi pas une bonne raclée, tiens ? Si elle le faisait trop chier aujourd’hui, elle risquait de ne pas être déçue.
Il mit de l’eau à chauffer.
La voyant se diriger vers la porte du fond, mine de rien, Paulie lui fit d’un ton tranquille :
– Si jamais tu t’avises de poser le doigt sur cette alarme, je t’arrache les tétons. Tu m’entends ?
Il la fusilla du regard, elle acquiesça d’un signe de tête.
– Maintenant, tu vas t’asseoir et me parler correctement. Si tu me racontes des conneries ou que tu recommences tes singeries, ça va être ta fête. Je me suis bien fait comprendre ?
Avec un nouveau signe de tête, elle revint s’asseoir à table.
Il y disposa la théière et deux tasses. En la servant, il lui demanda :
– Elles sont où, mes filles ?
– A la maison de campagne.
Il eut un sourire sarcastique.
– C’est pas une maison de campagne, Sylv’, c’est un manoir Tudor bidon qui se trouve être à la campagne. Et qui est avec elles ? Ta mère ?
Elle acquiesça.
– Génial ! Cette vieille bonne Morticia qui s’emploie à les monter contre moi et contre tous les hommes. Comme elle a fait pour toi, non ?
Pas de réponse. Tant pis, pour ce qu’il en avait à faire, de toute façon.
– Bon, fit-il en soufflant bruyamment sur son thé. Je te laisse cette maison, la bicoque à la campagne et une jolie rente qui te permettra de garder tes petites habitudes. Tu vas accepter l’offre que je te fais, parce que si tu refuses, Sylv’, je te jure que tu finiras tes jours au bord de l’autoroute, pas loin d’ici, et je ne rigole pas. T’as pas intérêt à me pousser à bout, cette fois. Ce qui me fait mal, c’est cette façon sournoise que t’as eue de me virer de chez moi. Parce que je suis chez moi, ici, figure-toi ! Tu as tout fait pour m’exclure de la vie de mes filles, or pour tout te dire, Sylv’, ces filles, elles ne me plaisent pas. Je les adore, mais elles me plaisent pas. Deux pétasses aux grands airs, voilà ce qu’elles sont devenues. Et t’y es pas pour rien, avoue-le !
Fou de colère, il renversa son thé en voulant attraper sa tasse.
– Moi, ça fait des années que je crève d’envie de me tirer, Sylv’. Suffisait de le demander, je me serais cassé sans problème !
Il l’avait vexée. Sans bien savoir pourquoi, elle se sentit blessée à vif :
– Ah ouais ? Et qu’est-ce que tu vas faire ? Partir avec une de tes putes, c’est ça ?
Elle était jalouse ! En vrai ! Quelle bonne surprise ! Cela dit, il n’y avait pas vraiment de quoi se réjouir.
– Ah ! C’est donc ça qui te chagrine ? Mais, ma pauvre Sylv’, si je me suis mis avec elle, c’est parce que tu m’avais rayé de ta liste depuis des années ! Je suis pas comme toi, moi, j’ai besoin d’un brin d’affection, d’un peu d’amour ! Admets que je me suis toujours occupé de toi sans compter.
– Pas du tout ! C’est de toi que tu t’es occupé ! De tes besoins personnels ! Mais les miens, qu’est-ce que tu en as fait ?
– Les tiens ? Mais c’est quoi, tes besoins ? Un frigo bourré à craquer, un placard plein de paquets de bonbons et de chips, et deux enfants que tu peux manipuler et déguiser à ta guise ? T’as voulu une baraque de luxe, tu l’as eue. T’as voulu une Mercedes dernier cri, tu l’as eue. T’as voulu une cuisine sur mesure, tu l’as eue. Alors, ils ont été accomplis, tes désirs, oui ou merde ? Et par qui, s’il te plaît ? Alors que moi, pauvre con, qu’est-ce que j’ai reçu en guise de remerciements, hein ? Je vais te le dire : même pas un bon coup, pas une bonne seule partie de jambes en l’air ! Ni même un mot gentil de la part de mes gosses, parce que ce sont mes gosses. T’as beau leur raconter ce que tu veux, ces filles, elles sont à moi.
Elle ferma les yeux et il en eut presque pitié. La vérité est une arme puissante que sa femme était incapable d’affronter.
– Je suis pas comme ton vieux, figure-toi, t’arriveras pas à me faire crever à coup de vannes comme ton connard de paternel. C’est elle, hein, c’est ta mère qui t’a transmis sa frustration ? Et toi, tu vas la transmettre à tes filles. Les pauvres, que Dieu les protège ! Mais je digresse, comme d’habitude. T’inquiète, va, je pourvoirai à tous vos besoins, mais si tu t’avises de me jouer un tour de cochon, Sylv’, t’auras que dalle ! Nada ! Je suis bien capable de te couper les vivres, tu me connais !
Jamais elle ne l’avait vu comme ça, en tout cas, pas avec elle, car il l’avait toujours traitée avec respect. Pourtant, par moments, elle l’avait haï. Elle détestait son entregent et ses manières débonnaires, tout le monde appréciait Paulie. Aux réunions maçonniques ou quand ils assistaient à des fêtes, ses copines lui couraient après. Sûr, cet homme dégageait quelque chose.
En revanche, tout le monde se demandait aussi ce qu’il avait bien pu lui trouver, à elle. Or, plus Sylvia se sentait méprisée, plus elle bouffait et plus elle le rejetait. Au point de le haïr. Son propre mari ! Mais comment aurait-elle pu rivaliser avec les nanas qu’il sautait ? Ces femmes qui lui faisaient tout ce qu’elle lui avait toujours refusé.
Pourquoi ne se contentait-il pas la serrer dans ses bras avec tendresse, simplement ? Pourquoi, dès qu’il la touchait, fallait-il que ça finisse au lit, comme avec n’importe qui ! Tout ce dont il avait besoin pour être content, c’était d’un trou à fourrer, oui !
Ses nanas baisaient avec des types toute la sainte journée, c’est comme ça qu’elles se faisaient leur fric. Elles sautaient pour la thune, mais lui, ça ne le gênait pas d’avoir des rapports intimes avec elles. Il arrivait même à les embrasser. Pire, il les désirait ! Et maintenant, il osait lui demander pourquoi elle refusait tout contact avec lui ?
Devant les changements d’expression de sa femme, Paulie lança d’un ton acerbe :
– Qu’est-ce qui va pas, Sylv’ ? Je t’empêche de manger un morceau, c’est ça ? Ça fait bien dix minutes que tu t’es rien enfilé dans la gueule ! Attention au sevrage !
Il avait beau savoir qu’il la blessait profondément, rien ne pouvait plus l’arrêter, se faire expulser de chez lui par les flics avait ruiné tous ses sentiments pour elle. L’heure de la vengeance avait sonné, et il n’allait pas se priver, mince alors.
– Ma vie, c’est mes enfants…
Miracle ! Sainte Sylvia était de retour sur terre !
– Tes filles vont très bien et tu le sais parfaitement, bordel, toi qu’a pas hésité à les abandonner à un vrai clone de Frankenstein ! D’ailleurs, toi qui prétends être une si bonne mère, Sylv’, laisse-moi te dire que j’en connais une qu’a jamais eu la vie aussi facile que toi. Et tu vois, malgré ça, ses gosses ont bien tourné. Ils sont gentils, ils aiment leur mère. Une des gamines a disparu, la mère devient folle, et toi, t’en as rien à foutre. Tu sais pas ce qu’elle vit, ni comment elle va. Parce que toi, le seul moment où tu te fais du mouron, c’est quand tes gosses n’ont pas fini leurs devoirs. Reviens à la réalité, Sylv’, viens donc reprendre contact avec le reste du monde.
– Faire le tapin, tu veux dire ?
Il partit d’un grand éclat de rire. Dans sa bouche, ces paroles étaient réellement obscènes.
– Ce serait un sacré bon début, Sylv’. Au moins, comme ça, tu saurais ce que ça veut dire, gagner son fric.
Elle avait les larmes aux yeux, mais il continua, sans pitié. Il voulait lui régler son compte, plus fort qu’elle n’avait jamais désiré le faire, elle.
– Mais bon sang de bonsoir, ça ne te fait rien de savoir qu’une gosse a disparu ? T’as même pas demandé si on l’avait retrouvée, t’as pas pris la moindre nouvelle. Toi qui es une bonne mère, tu devrais t’inquiéter, non ? Bordel de merde, même moi je me fais du souci !
Elle haussa les épaules et, de son ton péremptoire habituel, lança :
– Elle reviendra. Ce genre de gosse revient toujours.
– Ça veut dire quoi, ce genre de gosse ?
Il avait parlé d’une voix blanche.
C’était agaçant de le voir s’inquiéter comme ça pour la fille d’une prostituée ! Bien sûr, qu’elle avait entendu parler de sa mère. Comme tout le monde !
Alors, élevant la voix et sur un ton mauvais, elle explosa :
– Le genre de gosse dont la mère couche avec des hommes contre rémunération. Le genre de gosse qui s’élève toute seule. Le genre de gosse qui a l’habitude de traîner dans la rue à point d’heure. Le genre de gosse que, manifestement, tu préfères à tes propres filles. De toute façon, si elle ne revient pas, sa mère peut toujours en faire une autre ! C’est bien ce qu’ils font, non, les gens comme elle ?
Le mot « rémunération » lui était resté en travers de la gorge. Il n’y avait vraiment que Sylvia pour employer ce genre de terme !
– Mais t’es complètement malade, Sylv’ ! Tu t’en rends compte, au moins ? La petite est peut-être morte, et toi, par snobisme, tu t’en inquiètes même pas. Eh bien, je vais te dire, Joanie Brewer est une femme bien, tu lui arriveras jamais à la cheville, et c’est une meilleure mère que toi car cette femme, elle peut être fière de ses enfants. D’ailleurs, je me sens mieux chez elle, dans son HLM, qu’ici, chez moi. Et ça n’a rien de nouveau.
Sur ce, il se leva. Il fallait qu’il sorte avant de lui cogner dessus.
– Allez, va, retourne à ton occupation favorite !
Il ouvrit le réfrigérateur et en balança tout le contenu par terre, ravi du bazar qu’il provoquait et de l’avoir rabaissée plus bas que terre.
– Allez, bâfre, enfourne-toi tout ça dans la gueule, ma vieille et surtout, va pas te priver. Gave-toi de gâteaux à ma santé. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit : si tu me fais chier, je te bourre la gueule, et pas avec de la crème, tu peux me croire !
Et il la planta là, claqua la porte et s’éloigna d’un pas plus léger que jamais.
***
L’inspecteur Baxter expliquait à Joanie qu’ils avaient quelques questions à lui poser. Elle opinait, le regard vide, concentrée sur ce qu’elle allait répondre.
– Vous l’avez retrouvée, Mr Baxter ?, dit-elle, terrifiée.
Il secoua la tête.
– Il faut que je t’interroge à propos de certaines photos qu’on nous a apportées. Tu dois me dire, si tu peux, qui les as prises et m’expliquer pourquoi.
Elle acquiesça de nouveau, sans bien comprendre.
Il étala les photos sur la table. Joanie scruta les images de sa petite. Bien sûr qu’elle se rappelait les circonstances, autant que la rigolade qui avait suivi ! Sa peur, aussi, de voir Kira d’un coup si grandie, si adulte. Ecœurée, elle comprit soudain que c’était justement la raison pour laquelle on l’interrogeait. Ils croyaient qu’elle abusait de sa propre enfant !
– C’est ma fille Jeanette qui a fait ces photos, il y a plusieurs mois de ça. Elle avait déguisé et maquillé sa sœur, comme vous voyez, ça lui donnait l’air beaucoup plus âgée qu’en réalité.
A sa grande confusion, elle s’aperçut qu’elle bafouillait n’importe quoi. Manifestement, Baxter trouvait ces clichés sinistres et pensait qu’elle ne lui disait pas tout.
– Mr Baxter, Jeanette a pris ces photos pour s’amuser. Vous n’allez quand même pas croire qu’elle l’a fait pour d’autres raisons ?
Il ne lui répondit pas, ces images étaient le seul indice dont il disposait. Allez savoir si l’aînée n’était pas impliquée dans cette sale histoire !
En bonne prostituée qu’elle était, Joanie était capable de tout pour gratter quelques sous. Dans la mesure où elle se vendait elle-même plus souvent qu’à son tour, qui pouvait affirmer qu’elle n’aurait pas vendu sa propre fille ? Mais il fallait se calmer, traiter le problème avec délicatesse, essayer de trouver un terrain d’entente. Il avait confié les tirages à un psychologue spécialisé dans ce domaine – fallait être cintré, d’ailleurs, pour fourrer son nez dans une merde pareille toute la sainte journée. Le visage peinturluré de Kira lui donnait la nausée. Pourtant, la petite semblait s’être amusée comme une folle.
– Vous devez me croire, Mr Baxter, il s’agit d’une plaisanterie, rien de plus. Elle aimait bien se déguiser, ma petite Kira. Elle adorait le maquillage, les vêtements, les petits bijoux qui brillent, comme toutes les petites filles. Moi-même j’ai été choquée quand je l’ai vue attifée comme ça. Elle avait l’air tellement plus grande !
Joanie avait fondu en larmes. Baxter l’observa attentivement.
– Et qui les a apportées chez le photographe, samedi ?
Elle secoua la tête.
– Aucune idée. Peut-être que c’est elle ?
Il secoua la tête à son tour en signe de dénégation.
– Non, ce n’est pas elle, Joanie. La pellicule n’était même pas dans une enveloppe. Il n’y avait pas de nom, pas d’adresse, rien.
Joanie semblait abattue. Soit cette femme était une excellente comédienne, se dit Baxter, soit elle était complètement paumée. Impossible de savoir. Pourtant, il allait devoir se décider.
Qu’est-ce qui la mettait dans un état pareil, d’abord ? La disparition de sa fille ou le fait de ne pas y être étrangère ? Ce genre de situation n’était pas nouveau, il en avait l’habitude. Cependant, une chose était claire : quand on tue quelqu’un, délibérément ou pas, on est rongé par le remords. Et si la victime est un proche, on se cache derrière les larmes qu’on est supposé verser.
Cela dit, ces photos avaient porté un nouvel éclairage sur l’affaire car il est rare que les enfants tombent entre les griffes d’un inconnu. Statistiquement parlant, les chances sont faibles, quoique pas tout à fait nulles. La plupart du temps, le meurtrier est un parent ou un ami, quelqu’un que l’enfant connaît bien, en qui il a confiance.
Kira Brewer était morte, Baxter en était convaincu. Il ne restait plus qu’à retrouver son corps et à mettre la main sur le coupable. Lequel pouvait fort bien être cette mère éplorée.
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