La carte postale
Chapitre 16
Devant l’état du jardin, le vieux Nachman secoue sa longue barbe blanche. Il faut tout reprendre en main, créer un potager, remettre le puits en état de fonctionner, transformer la petite grange en poulailler. Il faut planter des fleurs aussi, pour sa belle-fille Emma qui aime les beaux bouquets. Cette dernière lui conseille plutôt de se reposer et d’arrêter de s’agiter dans tous les sens.
— Kolzman es rirt zikh an aiver, klert men nit fun kaiver. Tant qu’un membre remue, on ne pense pas à la tombe, répond-il.
Manches retroussées, Nachman se met à bêcher la terre de Normandie.
— C’est du beurre comparé à la terre de Migdal ! dit-il en riant.
Les mains de Nachman semblent insuffler la vie aux plantes. Du haut de ses 84 ans, il est le plus vaillant de la famille, frais comme un œil, il donne des ordres auxquels tout le monde obéit avec joie. Surtout Jacques, qui fait la rencontre de ce grand-père. Sans jamais se plaindre, Jacques pousse des brouettes remplies de gravats, retourne la terre, plante des graines et cloue des planches, du matin au soir. À l’heure du déjeuner le vieil homme et l’adolescent restent dans le jardin, pour casser la croûte sur leur chantier comme deux ouvriers agricoles.
— On a à faire, expliquent-ils à Emma qui leur propose de déjeuner plus confortablement dans la cuisine.
Jacques découvre l’irrésistible accent de son grand-père, sa façon de parler en ratissant le fond du palais jusqu’au larynx. Il découvre aussi le yiddish, cette langue aux mots sucrés qui roulent dans la gorge de Nachman comme des bonbons. Jacques aime ces yeux bleu-gris qui brillent comme deux billes de verre, leur teinte est pâle, d’une couleur mélancolique et lointaine, lavée par le soleil de Migdal. Le petit-fils tombe sous le charme de ce grand-père de Palestine. Esther, elle, n’est pas venue, elle ne supporte plus les longs voyages, à cause de ses rhumatismes.
Emma observe, ravie, le corps frêle et nerveux du garçon qui s’agite autour de la stature massive et lente du vieil homme. Parfois Nachman se fige sur place, son cœur s’affole, il pose la main sur sa poitrine. Alors Jacques accourt, de peur que son grand-père ne tombe au milieu des outils. Mais Nachman reprend ses esprits et lève les yeux au ciel en secouant la tête :
— Ne t’inquiète pas comme ça mon grand… je compte bien rester en vie !
Puis il ajoute, en lui faisant un clin d’œil :
— Ne serait-ce que par curiosité.
Pendant ce temps, Myriam, inscrite en philosophie, lit les ouvrages au programme. Noémie a commencé l’écriture d’un roman et d’une pièce de théâtre. Elles travaillent côte à côte, sur des chaises longues, chapeau de paille sur la tête, en attendant l’arrivée de leur amie Colette, qui passe ses vacances à quelques kilomètres seulement, dans une maison que son père avait achetée peu de temps avant sa mort.
Quand elles ont bien travaillé, elles partent toutes les trois à vélo, en vadrouille dans la forêt, puis elles reviennent le soir pour dîner avec la famille autour de la table. L’atmosphère est joyeuse. L’oncle Emmanuel vient leur rendre visite – il s’est séparé de la peintre Lydia Mandel pour vivre avec Natalia, une vendeuse au « Toutmain », 26 avenue des Champs-Élysées, originaire de Riga. Ils ont déménagé 35 rue de l’Espérance, dans le 13 arrondissement. e
— Regarde comme la vie est douce, quand tu arrêtes de t’inquiéter pour tout, dit Emma à son mari en allumant une bougie.
Ephraïm accepte que tous les vendredis, Emma prépare quelques hallots, le pain tressé de shabbat, pour faire plaisir à Nachman.
— Tu es triste que ton fils ne croie pas en Dieu ? demande Jacques à son grand-père.
— Autrefois oui, j’étais triste. Mais aujourd’hui, je me dis que l’important est que Dieu croit en ton père.
Emma constate que Jacques prend chaque jour un centimètre. On le surnomme Jack and the Beanstalk. Il faut lui tailler de nouveaux pantalons et en attendant, il met les vêtements de son père. Sa voix change et des poils follets apparaissent sur ses joues. Lui qui ne s’était jamais intéressé à rien, en dehors du football et des billes, découvre que ses parents ont été jeunes, qu’ils ont vécu dans plusieurs pays, en Russie, en Pologne, en Lettonie, en Palestine. Il pose des questions sur sa famille, veut connaître le prénom de ses cousins aux quatre coins de l’Europe. Il boit du vin, dont il n’aime pas le goût, mais pour faire comme les adultes.
— Comment tu as réussi à faire grandir notre fils si vite ? demande Emma à son beau-père.
— C’est une très bonne question à laquelle je vais te donner une très bonne réponse. Les sages disent qu’il faut éduquer un enfant en tenant compte de son caractère. Or Jacques a un caractère bien différent de celui de ses sœurs, il n’aime pas les règles scolaires, il n’aime pas apprendre pour apprendre, c’est un garçon qui a besoin de comprendre l’intérêt immédiat de ce qu’il est en train de faire. C’est ce que les Anglais appellent un late bloomer. Tu verras. Ton fils sera un bâtisseur. Plus tard, tu pourras être fière de lui.
Ce soir-là, les adultes racontent de vieilles histoires tout en sirotant un verre de sliwowitz rapportée de Palestine. Emma se fait la réflexion : Nachman n’ose jamais parler de la famille Gavronsky. Cela fait vingt ans. Vingt ans que son beau-père évite le sujet devant elle. Alors Emma, dans un mélange d’orgueil, d’ivresse et de provocation, prend son air le plus détaché pour demander :
— Et vous avez des nouvelles d’Anna Gavronsky ?
Nachman se racle la gorge et jette un coup d’œil furtif à son fils.
— Oui, oui, répond-il un peu gêné. Aniouta vit désormais à Berlin avec son mari et leur fils unique. Elle a failli mourir en couches, le bébé était trop gros. Je crois qu’elle n’a malheureusement pas eu le droit d’avoir d’autres enfants après ça. À un moment donné, ils avaient le projet de partir tous les trois aux États-Unis, mais je ne sais pas où cela en est.
À ces mots, Ephraïm ne peut imaginer ce qu’il aurait ressenti si on lui avait annoncé la mort d’Aniouta. Cette pensée fait trembler tout son corps. Il est si bouleversé qu’au moment de se mettre au lit, il ne peut cacher son trouble :
— Pourquoi as-tu posé cette question à mon père ?
— J’ai trouvé que c’était humiliant. Ton père évite le sujet, comme si elle était encore une rivale.
— C’était une erreur, dit Ephraïm.
Oui c’était une erreur, songe Emma en elle-même.
Ephraïm se laisse envahir par le souvenir de sa cousine, durant tout le mois d’août, Aniouta apparaît dans la chaleur de ses siestes. Il revoit la grâce de sa taille, si fine qu’il pouvait l’attraper avec ses deux mains et toucher ses doigts de chaque côté, en un tour complet. Il l’imagine nue et offerte à lui.
À la fin de l’été, la famille se prépare pour rentrer à Paris après deux mois de vacances, il faut fermer la maison. Grâce à Jacques et Nachman, le jardin est devenu une vraie petite ferme agricole. Jacques annonce à son grand-père son désir de devenir ingénieur agronome.
— Shein vi di zibben velten ! Magnifique comme les sept mondes ! le félicite Nachman. Tu viendras travailler avec moi à Migdal !
— Nachman, dit Emma, restez encore quelques semaines avec nous. Vous pourrez profiter de Paris, la ville est si belle en septembre.
Mais le vieil homme refuse :
— Un gast iz vi regen az er doi’ert tsu lang, vert er a last. Un invité est comme la pluie, quand il s’attarde, il devient une nuisance. Je vous aime mes enfants, mais je dois aller mourir en Palestine, sans témoins. Oui, oui, comme un vieil animal.
— Arrête papa, dit Ephraïm, tu ne vas pas mourir…
— Tu vois Emma, ton mari est comme tous les hommes ! Il sait qu’il va mourir et pourtant il ne veut pas le croire… Vous savez quoi ? L’année prochaine, vous passerez voir ma tombe. Et vous en profiterez pour vous installer à Migdal. Parce que la France…
Nachman ne termine pas sa phrase et balaye l’air avec sa main, comme s’il chassait devant son visage des mouches invisibles.
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