La carte postale

Anne Berest · Chapitre 49 sur 99

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La carte postale

Chapitre 12

 

 

— Tu veux qu’on aille demander aux gens du village ce qui s’est passé dans les années 40 ?

— Oui. On va aux Forges et on interroge les voisins. On leur demande qui ils ont vu, ce dont ils se souviennent.

— Tu penses sérieusement qu’on va retrouver des gens qui ont connu les Rabinovitch ?

— Bien sûr. Les enfants de 1942 ont 80 ans aujourd’hui. Ils peuvent avoir des souvenirs. On y va demain matin. On va partir demain très tôt, dès que j’aurai déposé Clara à l’école.

 

Le lendemain matin, Lélia m’attendait, porte d’Orléans, dans sa petite Twingo rouge, la radio à fond, avec les informations du jour. Sa voiture sentait le tabac froid et le parfum, une odeur que je connaissais depuis toujours. Pour m’asseoir sur le siège avant, j’ai dû pousser le bazar qui traînait, une trousse de crayons, un vieux polar, un gant sans sa moitié, un gobelet de café vide et son sac à main. La voiture de l’inspecteur Columbo, ai-je pensé.

— Tu as l’adresse exacte de la maison ?

— Non, a répondu Lélia. Figure-toi que j’ai retrouvé plein de papiers sur les Forges dans mes archives, mais pas avec l’adresse !

— Bon, on va se débrouiller sur place, le village est petit.

Le GPS nous a annoncé un trajet d’une heure et vingt-sept minutes. La radio allumée, il était question des élections européennes et du grand débat national. Soudain le ciel s’est noirci. Nous étions concentrées sur notre expédition. J’ai baissé le bouton du volume de la radio et j’ai commencé à réfléchir à voix haute, sur ce qui avait pu advenir de la maison des Forges depuis que les parents Rabinovitch l’avaient quittée, un jour d’octobre 1942.

— Ils attendaient d’être arrêtés, ai-je dit à Lélia, ils voulaient retrouver leurs enfants en Allemagne. Donc avant de partir, forcément, ils ont rangé la maison et donné des consignes aux voisins. On donne un double des clés à quelqu’un de confiance. Non ? Si ça se trouve elle existe toujours, cette clé.

— Ils l’ont donnée au maire, a affirmé Lélia.

Ma mère a profité de ma surprise pour allumer une cigarette.

— Au maire ? ai-je dit en toussant. Mais comment tu sais ça ?

— Regarde dans la pochette qui est sur la banquette arrière. Tu vas comprendre.

J’ai tendu le bras par-dessus le siège de la voiture pour attraper une chemise en carton verte.

— Maman, ouvre au moins ta fenêtre ou je vais vomir.

— Je pensais que t’avais repris la clope.

— Non, je refume uniquement pour supporter tes cigarettes. Ouvre la fenêtre !

La chemise en carton contenait des papiers photocopiés, ceux que ma mère avaient réussi à récupérer quand elle avait fait le dossier pour la commission Mattéoli. J’ai pris une lettre à l’en-tête de la mairie des Forges, écrite à la main par monsieur le maire en personne. Elle était datée du 21 octobre 1942, soit douze jours après l’arrestation d’Ephraïm et Emma.

 

Le Maire

À Monsieur le directeur des Services

agricoles de l’Eure

Monsieur le Directeur,

J’ai l’honneur de vous informer qu’après l’arrestation du

ménage Rabinovitch j’ai procédé à la fermeture des portes de

l’habitation dont j’ai conservé les clés. J’ai fait ensuite dresser,

en présence du Syndic communal récemment désigné, un

inventaire sommaire du mobilier. Les deux porcs qui restaient

sont actuellement gardés par Monsieur Fauchère Jean, avec le

grain que nous avons trouvé. Mais la situation ne peut se

prolonger, l’ouvrier demandant un salaire journalier de

70 francs. (Il procède actuellement au battage de l’orge à la

main.) De plus il existe, dans le jardin, quelques fruits et légumes

dont il faudrait tirer parti. Et à l’effet de liquider cette situation il

serait nécessaire de nommer un administrateur officiel.

Je serais heureux de recevoir quelques directives, la Préfecture

me répondant qu’elle ne peut faire solutionner actuellement cette

situation anormale.

Avec mes remerciements anticipés, je vous prie d’agréer

l’expression de mes sentiments distingués,

Le Maire.

 

L’écriture du maire était maniérée. Les majuscules des D s’enroulaient sur elles-mêmes de façon un peu ridicule, et les E s’envolaient en volutes sophistiquées.

— Tant de joliesse pour écrire des horreurs.

— Ce devait être un sacré connard.

— Maman, il faut qu’on retrouve les descendants de ce monsieur Jean Fauchère.

— Prends la lettre en dessous. C’est la réponse du directeur des Services agricoles de l’Eure, qui réagit dès le lendemain. Il envoie une lettre à la préfecture.

 

ÉTAT FRANÇAIS

Le Directeur des Services agricoles de l’Eure, À monsieur le Préfet de l’Eure (3 Division) e ÉVREUX

J’ai l’honneur de vous adresser inclus une lettre par laquelle

M. le Maire des Forges me signale qu’il conviendrait de liquider

la situation du ménage juif RABINOVITCH qui habitait sur sa

commune, par la nomination d’un administrateur officiel chargé

de s’occuper de l’entretien de la maison appartenant à ce

ménage.

Étant totalement incompétent pour entreprendre de suivre cette

affaire dont mes services ne peuvent être chargés, je ne puis que

vous prier de donner à M. le Maire des Forges les directives

nécessaires qu’il sollicite. Le Directeur.

 

— Les administrations se renvoient le problème.

— Tout à fait. Personne ne semble vouloir répondre au maire des Forges. Ni la préfecture, ni le directeur des Services agricoles.

— Pourquoi, à ton avis ?

— Ils sont surchargés de travail… ils n’ont pas le temps de s’occuper du sort des deux porcs et des pommiers du « ménage juif Rabinovitch ».

— Tu ne trouves pas bizarre qu’ils élèvent des porcs, alors qu’ils étaient juifs ?

— Mais ils s’en foutaient complètement ! Ce truc de ne pas manger de porc, franchement. Dans les pays chauds, les chairs mortes se conservaient mal et pouvaient être toxiques. Mais c’était il y a deux mille ans ! Ephraïm n’était pas religieux.

— Tu sais, peut-être que le directeur agricole répond au maire qu’il n’est pas compétent, comme une forme de résistance. Ne pas s’en occuper… c’est une façon d’empêcher que les choses se fassent.

— Toi tu es une optimiste. Je ne sais vraiment pas d’où te vient ce trait de caractère…

— Arrête de dire ça ! Je ne suis pas optimiste ! Je pense simplement qu’il faut considérer les deux faces de la feuille de papier. Tu comprends, ce qui me fascine dans cette histoire, c’est de penser que dans une même administration, l’administration française, puissent coexister au même moment des justes et des salauds. Prends Jean Moulin et Maurice Sabatier. Ils sont de la même génération, ils ont reçu à peu près la même formation, ils deviennent tous les deux préfets, avec des similitudes de parcours. Mais l’un devient le chef de la Résistance et l’autre, préfet sous Vichy, supérieur hiérarchique de Maurice Papon. L’un est enterré au Panthéon et l’autre inculpé de crime contre l’humanité. Qu’est-ce qui détermine l’un et l’autre ? Maman éteins ta cigarette, on va mourir étouffées !

Ma mère a ouvert sa fenêtre et jeté son mégot sur la route. Je n’ai pas fait de commentaire, mais je n’en pensais pas moins.

— Prends la troisième feuille dans la pochette. Tu vas voir que le maire des Forges n’est pas resté les bras croisés à attendre, il a pris les choses en main, il s’est rendu à la préfecture d’Évreux. Et en retour, il reçoit cette lettre, datée du 24 novembre 1942. Un mois plus tard.

 

Division de l’administration

générale et de la Police,

Bureau de la police des Étrangers

Référence à rappeler

Rabinovitch 2239 / EJ

Évreux le 24 novembre 1942

Monsieur le Maire des Forges,

Monsieur,

Comme suite à votre visite du 17 novembre dernier, au bureau

général des étrangers, j’ai l’honneur de vous faire connaître que

je vous autorise à vendre au ravitaillement général les deux porcs

appartenant au juif Rabinovitch interné le 8 octobre dernier. Vous

ferez bien de vous mettre en rapport à ce sujet avec

M. l’Intendant Directeur Général du Ravitaillement Général,

caserne Amey à Évreux. Le montant de cette vente sera conservé

par vos soins et versé par la suite à l’administrateur provisoire

qui sera nommé prochainement.

 

— Il y a eu un administrateur provisoire chez Emma et Ephraïm ?

— Nommé en décembre. Il est chargé de s’occuper du jardin et des terrains des Rabinovitch.

— Il va habiter dans la maison ?

— Non, pas du tout. Ce sont les terrains qui sont récupérés, spoliés si tu préfères, au compte de l’Allemagne par l’État français – comme toutes les entreprises qui appartiennent à des Juifs –, pour ensuite être confiés à des entrepreneurs français. Dans le cas des Rabinovitch, un administrateur provisoire va employer des ouvriers qui accèdent aux terrains extérieurs mais ils n’entrent pas dans la maison.

— Mais alors que devient la maison ?

— Après la guerre, très vite, Myriam a voulu vendre. Sans se rendre sur place. C’était trop dur pour elle. Tout fut géré par notaires interposés en 1955. Ensuite Myriam ne parla plus des Forges. Mais moi je savais que cette maison existait. J’avais 11 ans, quand elle a été vendue. Est-ce que j’ai entendu des bribes de conversations ? Quoi qu’il en soit, j’avais très clairement à l’esprit que ma famille inconnue, cette famille de fantômes, avait habité dans un village appelé « Les Forges ». C’était dans un coin de ma tête et cela devait me tracasser, un peu comme toi aujourd’hui, parce qu’en 1974, l’année de mes 30 ans, le destin m’a mise sur le chemin de ce village.

À cette époque-là, nous sommes trois, ton père, ta grande sœur et moi. Nous vivons quasiment en communauté avec nos copains, on se déplace toujours en bande… Un week-end, nous nous retrouvons dans la maison de famille d’un de nos potes, près d’Évreux. J’achète une carte Michelin et puis soudain, en traçant la route au crayon, je vois le nom des Forges apparaître, à huit kilomètres de là où nous allons. Ça me fait un choc, tu comprends. Ce village n’était pas une idée. Pas une légende. Il existait vraiment. Le samedi soir, nous faisons une grande fête chez nos copains, c’est très joyeux, il y a du monde, mais je ne parviens pas à être tout à fait présente, je suis prise par cette idée que je pourrais aller aux Forges, comme ça. Pour voir. Et je ne dors pas de la nuit. Au petit matin, je prends ma voiture et je pars un peu au gré des chemins… une force me guide, je ne me perds pas, je tourne au bon endroit, et je m’arrête devant une maison au hasard. Je sonne. Une femme vient m’ouvrir au bout de quelques secondes. Elle est âgée, elle a une bonne tête, sympathique, les cheveux blancs, elle me fait une agréable impression.

— Excusez-moi, je cherche la maison des Rabinovitch qui habitaient aux Forges pendant la guerre. Cela vous dit quelque chose ? Savez-vous par hasard où elle se trouve ?

Je vois la dame me regarder étrangement. À ce moment-là, la femme pâlit et me demande :

— Vous êtes la fille de Myriam Picabia ?

Je reste figée, le souffle coupé devant cette femme qui sait de quoi je parle, et pour cause : c’était elle qui avait acheté la maison en 1955.

— Maman… tu es en train de me dire qu’en sonnant, tout à fait par hasard, à la première maison devant laquelle tu t’arrêtes, tu tombes sur la maison de tes grands-parents ? Tout de suite !

— Aussi improbable que cela puisse paraître. C’est comme ça que les choses se sont passées :

— Oui je suis la fille de Myriam, lui ai-je dit, je passe le week-end à côté d’ici, avec ma fille et mon mari, j’avais envie de voir le village de mes grands-parents mais je ne veux pas vous déranger.

— Au contraire, entrez, cela me fait très plaisir de vous rencontrer.

Elle me dit cela sur un ton très doux, très calme. J’entre dans le jardin et je me souviens qu’en apercevant la façade de la maison, un brouillard s’est abattu sur moi et mes jambes ont faibli sous mon poids. J’ai fait un malaise. La femme m’a installée dans son salon devant une orangeade, je crois qu’elle comprenait mon émotion. Au bout d’un petit moment, je reprends mes esprits, on parle, et je finis par lui poser la même question que tu me poses aujourd’hui, je lui demande dans quel état elle a retrouvé l’endroit. Et voici ce qu’elle m’a répondu :

— Je suis arrivée dans cette maison en 1955. Lors de ma première visite, j’avais remarqué qu’il manquait des meubles, on sentait que la maison avait été vidée de ses valeurs. Et ensuite, lorsque je suis revenue le jour du déménagement, j’ai remarqué que des gens étaient venus, entre-temps, prendre des choses. Ils avaient dû faire vite car il y avait des chaises renversées par terre. Vous voyez ? Comme des voleurs qui agissent dans la précipitation. Je me souviens très bien qu’un cadre avait disparu. Une très belle photographie de la maison qui m’avait tapé dans l’œil le jour de la visite. Eh bien, elle n’y était plus. Il ne restait au mur qu’une trace en forme de rectangle, avec la cimaise qui pendouillait.

Tout ce que me racontait cette femme me déchirait le cœur, c’étaient nos souvenirs qu’on avait volés, ceux de ma mère, ceux de notre famille.

— Les quelques objets que j’ai pu garder, m’a dit la femme, je les ai mis dans une malle qui se trouve au grenier. Si vous la voulez, elle vous appartient.

Je l’ai suivie mécaniquement au grenier, je ne comprenais même pas ce qui m’arrivait. Depuis toutes ces années, ces objets attendaient, là, patiemment, qu’on vienne les chercher. Quand elle a ouvert la malle, les émotions m’emportèrent tout entière. C’était trop.

— Je reviendrai prendre la malle un autre jour, lui dis-je.

— Vous êtes sûre ? demanda-t-elle.

— Oui, je vais revenir avec mon mari.

La femme m’a raccompagnée mais avant de me dire au revoir, quasiment sur le pas de la porte, elle ajouta :

— Attendez, je voudrais quand même que vous repartiez avec quelque chose.

Elle est revenue avec un petit tableau dans les mains, pas plus grand qu’une feuille de papier, une gouache qui représentait une carafe en verre, une petite nature morte encadrée d’un bois rustique. Elle était signée Rabinovitch. Je reconnus l’écriture élégante et pointue de Myriam. C’était ma mère qui avait peint ce tableau, à l’époque où elle vivait ici, heureuse, entourée de ses parents, de son frère et de sa sœur Noémie. Depuis ce jour-là, il ne m’a plus jamais quittée.

— Tu es retournée chercher la malle ?

— Bien sûr. Quelques semaines plus tard, avec ton père. Je n’ai rien dit à ma mère sur le moment, je voulais lui faire la surprise.

— Oh là là… quelle mauvaise idée !

— Très mauvaise. Je suis descendue à Céreste pour passer un mois d’été avec Myriam. Je lui apporte la malle, fière et émue de lui offrir ce trésor. Myriam s’est assombrie, elle a entrouvert la malle, silencieuse. Puis l’a refermée immédiatement. Pas un mot. Rien. Puis elle l’a rangée à la cave. À la fin des vacances, avant de rentrer à Paris, je suis allée prendre quelques objets, une nappe, un dessin de sa sœur, et les quelques photographies qui sont dans mes archives, des papiers administratifs… pas grand-chose. À la mort de Myriam en 1995, j’ai recherché la malle à Céreste. Elle était vide.

— Tu crois qu’elle avait tout jeté ?

— Qui sait. Brûlé. Ou donné.

Quelques grosses gouttes de pluie, lourdes, sont tombées sur le pare-brise de la voiture. Cela faisait du bruit, comme des petites billes. Notre arrivée aux Forges s’est faite sous des trombes d’eau.

— Tu te souviens où était la maison ?

— Plus très bien, je crois que c’était à la sortie du village en direction de la forêt. On va voir si je retrouve avec autant de facilité que la première fois.

Le ciel est devenu noir, comme si la nuit tombait. Nous avons essayé d’enlever la buée sur le pare-brise avec les manches de nos pulls. Les essuie-glaces ne servaient plus à rien. Nous avons tourné en rond, Lélia ne reconnaissait pas le village, on revenait chaque fois au point de départ, comme dans les cauchemars, quand on ne trouve plus jamais la sortie du rond-point. Et le ciel qui nous dégoulinait dessus.

Nous sommes arrivées dans une rue composée d’une unique rangée de cinq ou six petits pavillons, pas davantage, qui faisaient face à un champ. Les maisons étaient toutes en rang d’oignons.

— J’ai l’impression que c’est cette rue, m’a dit soudain Lélia. Je me souviens qu’il n’y avait pas de vis-à-vis.

— Attends, je vois écrit « rue du Petit Chemin », ça te dit quelque chose ?

— Oui, je crois bien que c’est le nom de la rue. Et la maison, je dirais que c’est celle-ci, dit ma mère en s’arrêtant devant le numéro 9, je me souviens que c’était presque au bout de la rue, mais pas celle qui fait l’angle, juste avant.

— Je vais voir si je trouve un nom sur le portail.

Je sortis sous la pluie, en courant, nous n’avions pas de parapluie, pour voir le nom qui se trouvait sur la sonnette. Je revins complètement trempée.

— Les Mansois, ça te dit quelque chose ?

— Non. Il y avait un x dans son nom, j’en suis sûre.

— C’est peut-être pas la bonne maison.

— J’ai une vieille photo de la façade dans les papiers, regarde, on va comparer.

— Mais comment tu veux faire ? Le portail est trop haut, on n’y voit rien.

— Monte sur le toit, a dit Lélia.

— Sur le toit de la maison ?

— Mais non, monte sur le toit de la voiture ! Comme ça tu auras la vue dégagée et tu pourras regarder par-dessus le portail.

— Non maman, je peux pas faire ça, tu imagines si les gens nous voient.

— Allez… a dit Lélia comme quand, enfant, je rechignais à faire pipi entre les voitures.

Je suis sortie sous la pluie en m’appuyant sur le siège de la voiture, porte ouverte, je me suis hissée sur le toit. Ce n’était pas facile de se mettre debout parce que la pluie rendait la tôle très glissante.

— Alors ?

— Oui maman, c’est la bonne maison !

— Va sonner, m’a crié Lélia qui pourtant ne m’avait jamais donné un ordre de sa vie.

Entièrement dégoulinante de pluie, j’ai sonné plusieurs fois au portail du numéro 9. J’étais émue de me retrouver devant chez les Rabinovitch. J’avais l’impression que derrière le portail, la maison avait compris que c’était moi, qu’elle m’attendait en souriant.

Je suis restée un long moment sans que rien ne se passe.

— J’ai l’impression qu’il n’y a personne, ai-je fait signe à Lélia, déçue.

Mais soudain, on a entendu des aboiements et le portail du numéro 9 s’est entrouvert. Une femme d’une cinquantaine d’années apparut. Elle était teinte en blond, les cheveux lui tombaient aux épaules, un visage légèrement empâté, un peu rouge, elle parlait à ses chiens qui couraient et aboyaient, et malgré le grand sourire que je lui montrais pour prouver mes bonnes intentions, son regard restait méfiant. Les chiens, des bergers allemands, tournaient autour de ses jambes, elle leur a parlé méchamment pour leur ordonner de se taire, elle était excédée par ses bêtes. Je me suis demandé pourquoi certains propriétaires de chiens passent leur temps à s’en plaindre alors que rien ne les oblige à vivre avec eux. Je me suis demandé aussi qui me faisait le plus peur, la femme ou ses chiens.

— C’est vous qui avez sonné ? m’a-t-elle aboyé en jetant un coup d’œil furtif à la voiture de ma mère.

— Oui, ai-je dit, en essayant de sourire malgré l’eau qui dégoulinait sur mes cheveux. Notre famille habitait ici pendant la guerre. Ils ont vendu la maison dans les années 50 et on se demandait si on pouvait, sans vous déranger évidemment, peut-être, juste voir le jardin, regarder comment c’était…

La femme m’a bloqué le passage. Et comme elle était physiquement imposante, je n’ai pas pu regarder la façade de la maison. Elle a froncé les sourcils. Après ses chiens, c’était moi qui à présent l’excédais.

— Cette maison appartenait à mes ancêtres, ai-je repris, c’est là qu’ils habitaient pendant la guerre. Les Rabinovitch, ça vous dit quelque chose ?

Son visage est parti en arrière, elle m’a regardée avec une moue, comme si je venais de lui mettre une mauvaise odeur sous le nez.

— Attendez ici, a-t-elle dit en refermant le portail.

Les bergers allemands se sont mis à aboyer très fort. Et d’autres chiens du quartier ont répondu. Tous semblaient prévenir le voisinage de notre présence dans le village. Je suis restée sous la pluie longtemps, comme sous une douche froide. Mais j’étais prête à beaucoup pour voir le jardin que Nachman avait planté, le puits que Jacques avait construit avec son grand-père, chaque pierre de cette maison qui avait vu les jours heureux de la famille Rabinovitch avant leur disparition. Au bout d’un certain temps, j’ai entendu ses pas de nouveau sur les graviers, puis elle rouvrit le portail, j’ai compris alors qu’elle me faisait penser à Marine Le Pen, elle tenait un grand parapluie à fleurs, incongru, qui me cachait la vue, je devinais quelqu’un d’autre derrière elle, un homme, qui portait des bottes en plastique vertes de chasseur.

— Vous voulez quoi exactement ? me dit-elle.

— Juste… visiter… notre famille habitait là…

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase que l’homme derrière s’est adressé à moi, je me suis demandé si c’était son père ou son mari.

— Oh oh, on vient pas chez les gens comme ça ! On a acheté cette maison il y a vingt ans, nous sommes chez nous ici ! m’a-t-il craché avec méchanceté. La prochaine fois il faut prendre rendez-vous, dit le vieux monsieur. Sabine, ferme la porte. Au revoir madame.

Et Sabine m’a claqué le portail au nez. Je suis restée sans bouger, un grand sentiment de tristesse s’est abattu sur moi, si fort que je me suis mise à pleurer. Cela ne se voyait pas, à cause de la pluie qui dégoulinait déjà sur mon visage.

Ma mère s’est calée dans le siège de sa voiture et elle a regardé droit devant elle avec détermination.

— On va aller interroger les autres voisins, m’a-t-elle annoncé. On va retrouver ceux qui nous ont volés, a-t-elle ajouté.

— Volés ?

— Oui, ceux qui ont pris les meubles, les cadres et tout le reste ! Ils doivent bien être quelque part !

Sur ces mots, ma mère a ouvert la fenêtre pour allumer une cigarette mais le briquet s’éteignait chaque fois à cause de la pluie battante.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Il nous reste ces deux maisons qui ont l’air habitées.

— Oui, dit-elle songeuse.

— On commence par laquelle ?

— Allons à la numéro 1, a dit ma mère, qui avait calculé que c’était la maison la plus éloignée de la voiture – qui lui permettrait donc de fumer sa cigarette sur le chemin.

Nous avons attendu quelques instants pour reprendre nos forces et nos esprits, puis nous sommes sorties ensemble de la voiture.

Au numéro 1, une femme est apparue devant la maison, aimable, elle paraissait 70 ans, mais sans doute faisait-elle plus jeune que son âge. Elle était teinte en roux et portait un perfecto en cuir ainsi qu’un bandana rouge autour du cou.

— Bonjour madame, pardon de vous déranger, nous sommes à la recherche des souvenirs de notre famille. Ils ont vécu dans cette rue, au numéro 9, jusqu’à la guerre. Peut-être que cela vous évoque…

— Vous dites pendant la guerre ?

— Ils ont vécu aux Forges jusqu’à l’année 1942.

— La famille Rabinovitch ? a-t-elle demandé d’une voix éraillée, une voix de fumeuse grave et profonde.

Cela nous a fait une impression bizarre, que cette femme prononce le nom Rabinovitch, comme si elle les avait croisés le matin même.

— Tout à fait, a dit ma mère. Vous vous souvenez d’eux ?

— Très bien, a-t-elle répondu avec une simplicité déconcertante.

— Écoutez, a dit Lélia, ça ne vous dérange pas qu’on rentre chez vous, cinq minutes, pour parler ?

La femme a semblé soudain hésitante.

De toute évidence, elle n’avait pas envie de nous faire entrer dans sa maison. Mais quelque chose lui interdisait de nous refuser l’entrée, à nous, les descendantes des Rabinovitch. Elle nous a demandé d’attendre au salon, et surtout, de ne pas nous asseoir sur son canapé avec nos manteaux trempés.

— Je vais prévenir mon mari, a-t-elle dit.

J’ai profité de son absence pour jeter mes yeux un peu partout. Nous avons sursauté parce que la femme est revenue très vite, avec des serviettes-éponges.

— Si ça vous ennuie pas, c’est pour protéger le canapé, je vais faire du thé, a-t-elle dit en repartant dans la cuisine.

La femme tenait un plateau de tasses fumantes dans les mains, un service en porcelaine à l’anglaise avec des fleurs roses et bleues.

— J’ai les mêmes chez moi, a dit Lélia, ce qui a fait plaisir à la femme. Ma mère a toujours su, instinctivement, s’attirer la sympathie des gens.

— J’ai connu les Rabinovitch, je me souviens très bien, a-t-elle affirmé en nous proposant du sucre. Un jour, la maman – pardon je ne me souviens plus de son prénom…

— Emma.

— Oui c’est ça, Emma. Elle m’avait donné des fraises de son jardin. Je l’avais trouvée gentille. C’était votre maman donc ? a-t-elle demandé à Lélia.

— Non… c’était ma grand-mère… vous avez des souvenirs plus précis ? Cela m’intéresse beaucoup, vous savez.

— Écoutez… je me souviens des fraises… j’adorais les fraises… celles de son jardin étaient magnifiques, ils avaient un potager et des pommiers qui dépassaient en espalier. Je me souviens aussi de la musique qu’on entendait parfois jusque dans notre jardin. Votre maman était pianiste, n’est-ce pas ?

— Tout à fait. Ma grand-mère, a rectifié Lélia. Peut-être qu’elle donnait des cours de piano dans le village, ça vous dit quelque chose ?

— Non. J’étais petite et mes souvenirs sont lointains.

La femme nous a regardées.

— J’avais 4 ou 5 ans quand ils ont été arrêtés.

Elle a pris un temps.

— Mais ma mère m’avait parlé de quelque chose.

Elle a de nouveau réfléchi, en regardant sa tasse de porcelaine, plongée dans ses souvenirs.

— Quand les policiers sont venus les chercher. Ma mère a vu les enfants sortir de la maison. Quand ils sont rentrés dans la voiture, ils ont entonné La Marseillaise. Cela l’avait beaucoup marquée. Elle me disait souvent : « Les petits, ils sont partis en chantant La Marseillaise. »

Qui aurait pu leur demander de se taire ? Ni les Allemands, ni les Français. Aucun ne pouvait faire cet affront à l’hymne de la nation. Les enfants Rabinovitch avaient trouvé une façon de narguer leurs assassins. Et soudain, ce fut comme si leur chant nous parvenait depuis la rue.

 

— Il y a des meubles qui ont disparu de la maison, un piano, cela vous dit quelque chose ? ai-je demandé.

La femme est restée silencieuse avant d’ajouter :

— Je me souviens des pommiers, ils étaient en espalier, le long du mur.

Puis elle a regardé sa tasse de thé, toujours pensive.

— Vous savez, pendant la guerre, on a été occupés par les Allemands. Ils étaient au château de la Trigall. Il y avait aussi un instituteur qui avait disparu.

Soudain la femme a semblé divaguer, comme si son cerveau était fatigué.

— Oui, ai-je insisté…

— Les propriétaires actuels, ils sont très gentils, a-t-elle dit en nous regardant, comme si quelqu’un l’écoutait, quelqu’un d’invisible pour nous.

Puis elle s’est mise à parler avec des intonations presque enfantines et je pouvais distinguer les traits de la petite fille qu’elle avait été, soixante-dix ans plus tôt, mangeant les fraises du jardin d’Emma. Faisait-elle exprès de jouer l’enfant ?

— Écoutez, on va vous expliquer pourquoi nous sommes là. Nous avons reçu une carte postale étrange il y a quelques années, une carte postale qui parlait de notre famille. On se demande si c’est pas quelqu’un du village qui l’a envoyée.

J’ai vu dans son regard un éclair, elle n’était pas du tout naïve et devait prendre des décisions dans sa tête, les unes après les autres. Je l’ai sentie tiraillée entre deux sentiments. Elle n’avait pas envie de s’avancer davantage dans cette conversation, ni qu’on la pousse dans certains retranchements. Mais une sorte de droiture morale l’obligeait à répondre à nos questions.

— Je vais chercher mon mari, a-t-elle dit brusquement.

Son mari est entré dans la pièce exactement à ce moment-là, comme un acteur qui aurait attendu son entrée dans les coulisses. Avait-il écouté notre conversation derrière la porte ? Sans doute.

— Mon mari, a-t-elle dit en nous présentant un monsieur bien plus petit qu’elle, avec une moustache et des cheveux très blancs. Aux yeux bleus perçants.

Le mari s’est assis sur le canapé, silencieux, il attendait quelque chose mais nous ne savions pas quoi. Il nous regardait.

— Mon mari vient du Béarn, a dit la femme. Il n’a pas grandi ici. Mais il s’est toujours intéressé à l’Histoire en général. Alors il a fait des recherches sur le village des Forges pendant la guerre. Peut-être qu’il pourra mieux vous répondre que moi si vous avez des questions.

Le mari a tout de suite pris la parole.

— Vous savez, le village des Forges, comme la plupart des villages de France, en particulier en zone nord, a été très marqué par la guerre. Il y eut des familles divisées, d’autres endeuillées. On n’imagine pas la difficulté pour les habitants de se remettre de tout cela. C’est presque impossible de se mettre à la place des gens, dans le contexte de l’époque. On ne peut pas juger, vous comprenez ?

Le vieil homme parlait avec une certaine sagesse, posément.

— Aux Forges, il y a eu l’histoire de Roberte qui a profondément secoué le village, vous la connaissez sans doute.

— Non, nous n’en avons pas entendu parler.

— Roberte Lambal ? Vous ne voyez pas ? Il y a une rue qui porte son nom, vous devriez aller voir, c’est très intéressant.

— Vous voulez bien nous raconter son histoire ?

— Si vous le demandez, a-t-il dit en remontant le tissu de son pantalon sur chacun de ses genoux. En août 1944, si mes souvenirs sont bons, un groupe de résistants d’Évreux a tué deux soldats nazis. C’était très grave pour l’occupant, bien évidemment. Les résistants ont quitté Évreux pour venir se cacher dans le village des Forges, où ils ont été accueillis par la mère Roberte, une veuve âgée de 70 ans – ce qui était très vieux à l’époque – qui vivait seule dans une petite ferme avec ses poules et ses chèvres. Au bout de quelques jours, voilà que quelqu’un du village va dénoncer la mère Roberte. Un habitant apprend ça, il vient en courant à la ferme, prévenir les résistants de déguerpir sur-le-champ. Ils veulent prendre avec eux la mère Roberte, car ils savent que les Allemands vont l’interroger mais la veuve refuse, elle promet de ne rien dire. Ce qu’elle veut, elle, c’est rester surveiller ses poules et ses chèvres. Et puis elle est bien trop vieille pour s’enfuir dans la forêt. Les résistants se sauvent. Quelques minutes à peine après leur départ, les Allemands débarquent en force dans la ferme, avec des voitures, des motocyclistes, des mitrailleuses. Ils sont peut-être une quinzaine à entourer la pauvre Roberte. Ils lui demandent où elle a caché les résistants. Elle répond qu’elle ne sait pas de quoi ils parlent. Alors ils fouillent la ferme, ils retournent tout. Et finissent par trouver l’émetteur radio que les résistants avaient caché dans les bottes de foin de la grange. Ils rouent de coups la vieille Roberte, pour la faire avouer. Mais elle ne parle toujours pas. Une nouvelle voiture arrive. Une patrouille a réussi à attraper l’un des résistants en fuite, avec son brassard et son fusil. Gaston. Ils engagent une confrontation entre Gaston et Roberte, mais aucun des deux ne parle, aucun des deux n’avoue, aucun des deux ne dit où sont partis les autres, aucun ne donne de noms. Les Allemands attachent Gaston à un arbre de la ferme, pour le torturer, ils se relaient pour le frapper, mais pas un son ne sort de sa bouche. Ils lui arrachent les ongles, mais toujours rien. Pendant ce temps, ils demandent à Roberte de préparer un repas pour eux, avec ses poules, ses chèvres, les vins de sa cave et toute la nourriture qui se trouve dans la maison. Elle doit dresser une grande table devant l’arbre où se trouve Gaston, ensanglanté, défiguré. Les Allemands passent la soirée à boire et à manger, ils sont servis par Roberte, qui de temps en temps reçoit un coup, la vieille femme trébuche à terre et cela fait rire les hommes. Le lendemain matin, Gaston, qui a passé la nuit attaché à l’arbre, refuse toujours de parler. Alors les hommes le détachent pour l’emmener à l’aube dans la forêt. Ils lui font creuser un trou et l’enterrent vivant. Puis ils retournent chez Roberte pour lui raconter ce qu’ils ont fait subir à Gaston. Ils la menacent, si elle ne parle pas, de la pendre. Mais Roberte tient bon. Elle refuse de dire ce qu’elle sait des résistants. Fou de rage devant l’obstination de la vieille dame à se taire, le sous-officier allemand demande à ce qu’elle soit pendue à l’arbre. Les hommes s’exécutent, passent une corde au cou de Roberte et avant qu’elle ne soit complètement morte, tandis que ses jambes se débattent dans l’air, le sous-officier agacé prend une mitraillette pour se venger. Voilà la fin de l’histoire.

— Vous savez qui a dénoncé Roberte au village ?

Insister, je le savais, c’était comme secouer une mare remplie de vase. L’eau se troublait.

— Non, personne ne sait qui l’a dénoncée, a répondu l’homme avant que sa femme ne puisse parler.

— Votre femme vous a dit pourquoi nous sommes là exactement ?

— Expliquez-moi.

— Nous avons reçu une carte postale anonyme à propos de notre famille et nous cherchons à savoir si elle peut avoir été écrite par quelqu’un du village.

— Vous voulez me la montrer ?

Le vieux monsieur a regardé attentivement et silencieusement la photographie sur mon téléphone.

— Et donc cette carte postale, c’est comme une dénonciation, c’est cela que vous voulez dire ?

Il avait posé la bonne question.

— Son caractère anonyme nous laisse une impression étrange, vous comprenez ?

— Je comprends très bien, a-t-il dit en hochant la tête.

— C’est pour cela qu’on se demande s’il y avait des gens très proches des Allemands aux Forges.

Cette phrase l’a dérangé, il a fait une grimace.

— Cela vous gêne d’en parler ?

Sa femme est intervenue, le couple se protégeait l’un l’autre.

— Écoutez, mon mari vous l’a dit, le passé, personne n’a envie de le revisiter. Mais il y a eu des gens très bien dans le village, vous savez, a-t-elle ajouté.

— Oui, des gens très bien, a renchéri son mari, il y a eu l’instituteur.

— Non, c’était pas l’instituteur, c’était le mari de l’institutrice. Il travaillait pour la préfecture, a rectifié sa femme.

— Vous pouvez nous en parler ? a demandé ma mère.

— Il vivait ici, au village, mais il travaillait à Évreux. À la préfecture donc. Je ne sais pas dans quel service, il n’avait pas un poste important je crois, mais il avait accès à des informations. Et dès qu’il pouvait aider les gens, les prévenir, eh bien il s’organisait. Un gars très bien.

— Il est toujours en vie ?

— Oh non. Il a été dénoncé, dit la femme les larmes aux yeux. Il est mort pendant la guerre.

— Il est tombé dans un piège, a précisé son mari. Deux miliciens sont allés le voir en disant : « Il paraît que vous savez faire passer des gens en Angleterre, on est recherchés par la police, aidez-nous. » Alors il leur a donné rendez-vous pour les sauver – sauf qu’au rendez-vous, les Allemands l’attendaient pour l’arrêter.

— Vous savez en quelle année c’était ?

— Je dirais en 1944. Il a été dirigé vers Compiègne, puis au camp de Mauthausen. Il est mort prisonnier en Allemagne.

— Après la guerre, comment l’institutrice a réagi ?

La femme a baissé les yeux, elle s’est mise à parler tout doucement.

— C’était notre institutrice et nous l’aimions beaucoup, vous comprenez. Après guerre on ne parlait que de ça au village. Des dénonciations, de tout ce qui s’était passé. Et puis après, tout le monde a décidé qu’il fallait passer à autre chose. Notre institutrice aussi. Mais elle ne s’est jamais remariée.

Sa voix est devenue tremblante et ses yeux se sont mouillés de larmes.

— Je voudrais simplement vous poser une dernière question, ai-je tenté. Vous pensez qu’il existe encore des gens dans le village qui auraient connu les Rabinovitch ? Des gens qui pourraient nous en parler ? Qui auraient des souvenirs ?

La femme et l’homme se sont regardés, comme pour s’interroger l’un l’autre. Ils savaient bien plus de choses qu’ils ne voulaient nous le dire.

— Si, a dit la femme qui séchait ses larmes. Je pense à quelque chose.

— À quoi ? a demandé son mari, inquiet.

— Les François.

— Ah mais bien sûr, les François, a répété son mari.

— La mère de Mme François était femme de ménage chez les Rabinovitch.

— Ah bon ? Vous pouvez nous dire où elle habite ?

Le monsieur a pris un bloc-notes et y a noté l’adresse. En nous tendant le bout de papier, il a précisé :

— On va dire que vous l’avez trouvé dans l’annuaire. Et maintenant nous allons vous raccompagner car nous avons beaucoup de choses à faire.

Le bloc-notes, cela m’a donné une idée.

Je me suis dit que je pourrais peut-être demander à Jésus de faire une analyse des écritures.

 

Quand nous sommes sorties de la maison, le ciel était devenu bleu. Le soleil se reflétait dans les flaques d’eau phosphorescentes, nous aveuglant. Nous avons marché jusqu’à la voiture en silence.

— Donne-moi l’adresse des François, ai-je dit à ma mère.

Nous avons mis l’adresse dans le GPS de mon téléphone et nous avons suivi les flèches. Nous avions l’impression que quelque chose se déroulait presque malgré nous, dans un village faussement calme.

Après avoir garé la voiture, nous avons sonné à l’adresse indiquée. Une dame aux cheveux courts s’est approchée du portail. Elle portait une surblouse bleue à motifs géométriques.

— Bonjour, Madame François ?

— Oui c’est moi, a-t-elle répondu un peu surprise.

— Excusez-moi de vous déranger, mais nous cherchons des souvenirs sur notre famille. Ils vivaient dans ce village pendant la guerre. Vous les avez peut-être connus. Ils s’appelaient Rabinovitch.

Le visage de la dame s’est figé à travers le portail. Son œil était vif.

— Mais qu’est-ce que vous voulez exactement ?

Elle n’était pas méfiante, elle semblait avoir plutôt peur de quelque chose qui n’avait rien à voir avec nous.

— Savoir si vous vous souvenez d’eux, si vous pouvez nous raconter des choses sur eux…

— C’est pour quoi faire ?

— Nous sommes leurs descendantes et comme nous ne les avons pas connus, nous aimerions simplement quelques anecdotes, vous comprenez…

La femme s’est éloignée de la porte. J’ai senti que nous ne nous y prenions pas de la bonne manière avec elle.

— Nous tombons un peu mal, je suis désolée, lui ai-je dit. Laissez-nous vos coordonnées et peut-être on peut se revoir un autre jour, un peu plus tard.

Madame François semblait soulagée par ma proposition.

— Très bien, dit-elle, comme ça je réfléchis…

— Tenez, écrivez sur la page de ce carnet, dis-je en fouillant dans mon sac. Comme ça quand vous en avez envie… Cela ne vous embête pas de mettre votre nom et votre numéro de téléphone ?

Cela semblait l’embêter, mais comme elle avait envie de se débarrasser de nous au plus vite, elle nota son nom de famille et son adresse ainsi que son numéro de téléphone sur notre carnet.

Un vieux monsieur, son mari de toute évidence, est arrivé dans le jardin. On le sentait très inquiet de voir sa femme discuter à la porte avec deux inconnues. Il portait sa serviette de table autour du cou.

— Hey, oh, qu’est-ce qui se passe Myriam ? a-t-il demandé à sa femme.

Lélia m’a regardée. Mon cœur s’est figé. La femme a vu l’interrogation dans nos yeux.

— Vous vous prénommez Myriam ? a demandé ma mère, interloquée.

Mais au lieu de nous répondre, la femme s’est adressée à son mari.

— Ce sont des descendantes de la famille Rabinovitch. Elles veulent savoir des choses.

— Nous sommes en train de manger, c’est pas le moment.

— On se rappelle, a-t-elle dit.

Elle semblait terrorisée par son mari qui voulait reprendre le cours de son déjeuner.

— Écoutez madame, nous comprenons bien qu’il est très impoli de vous importuner à l’heure du déjeuner, mais imaginez… c’est un peu émouvant pour nous, de rencontrer une Myriam, dans le village des Forges…

— J’arrive… a-t-elle dit à son mari, prends les pommes de terre dans le four avant qu’elles brûlent et j’arrive.

Le mari rentra immédiatement dans la maison. La femme alors s’est mise à nous parler vite, d’une seule traite. On ne voyait que sa bouche. Et son œil qui brillait à travers le portail.

— Ma mère travaillait chez eux. C’était une belle famille vous savez, ça je peux vous le dire, croyez-moi ils traitaient ma mère comme aucun autre employeur ne l’a jamais traitée, elle me l’a dit, toute sa vie. C’étaient des gens qui faisaient de la musique, la dame surtout, et ma maman a décidé de m’appeler Myriam à cause d’eux, enfin pas à cause, vous voyez ce que je veux dire. Elle m’a appelée Myriam parce que j’étais sa fille aînée et que leur fille aînée s’appelait Myriam. Voilà, c’est comme ça que ça s’est fait. Maintenant j’y vais parce que mon mari va s’énerver.

Son récit terminé elle est partie sans nous dire au revoir. Nous étions, ma mère et moi, silencieuses. Figées.

 

— Allons acheter à manger, j’ai vu qu’il y avait une boulangerie après la mairie, ai-je dit à Lélia, j’ai la tête qui tourne.

— D’accord, a répondu ma mère.

En mangeant nos sandwichs dans la voiture, nous étions abasourdies par ce qui venait de se passer. On mastiquait en silence, le regard vide.

— On récapitule, ai-je dit en prenant mon carnet. Au numéro 9, les nouveaux propriétaires, eux, n’ont rien à voir avec l’histoire. Au numéro 7, il n’y avait personne.

— Il faudra retenter après le déjeuner.

— Au numéro 3, il n’y avait personne non plus.

— Ensuite, il y avait la dame du numéro 1, celle des fraises.

— Tu crois que c’est elle qui a pu envoyer la carte postale ?

— Tout est possible. On va pouvoir comparer son écriture avec la carte postale.

— Faut envisager aussi le mari.

— Tu crois qu’ils auraient fait ça en couple ? Jésus disait que ce n’était peut-être pas la même personne qui avait écrit à droite et à gauche… ce serait crédible…

J’ai pris le carnet où le monsieur avait noté son adresse.

— Je les enverrai à Jésus, qu’il nous dise ce qu’il en pense. J’ai aussi l’écriture de la Myriam.

— Très bizarre tout ça…

Soudain on a entendu le téléphone de Lélia sonner, au fond de son sac à main.

— Numéro masqué, a-t-elle dit avec inquiétude.

J’ai pris le téléphone pour décrocher.

— Allô. Allô ?

On entendait simplement le bruit léger d’une respiration. Puis la personne a raccroché. J’ai regardé Lélia, un peu surprise, et le téléphone a sonné de nouveau. J’ai mis sur haut-parleur.

— Allô ? Je vous écoute. Allô ?

— Allez chez monsieur Fauchère, vous trouverez le piano, a dit une voix avant de raccrocher.

Ma mère et moi nous sommes regardées, les yeux écarquillés.

— Cela te dit quelque chose, monsieur Fauchère ? ai-je demandé à Lélia.

— Bien sûr que ça me dit quelque chose. Relis la lettre du maire des Forges.

J’ai attrapé la pochette avec la lettre :

 

Monsieur le Directeur,

J’ai l’honneur de vous informer qu’après l’arrestation du

ménage Rabinovitch (…) Les deux porcs qui restaient sont

actuellement gardés par Monsieur Fauchère Jean, avec le grain

que nous avons trouvé.

 

— On aurait dû y penser. On en a parlé dans la voiture tout à l’heure.

— Regarde dans les pages blanches, on va peut-être trouver son adresse, à ce Fauchère. Il faut absolument qu’on aille le voir.

J’ai regardé dans le rétroviseur, j’ai eu l’impression vague que quelqu’un était en train de nous observer. Ensuite je suis sortie de la voiture pour faire quelques pas et respirer. Une voiture a démarré derrière moi. J’ai cherché sur le site des pages blanches, mais aucune trace de Jean Fauchère. En revanche, à Fauchère tout court, sans prénom, une adresse est apparue sur mon portable.

— Que se passe-t-il ? a demandé ma mère en voyant ma tête.

— Monsieur Fauchère, 11, rue du Petit Chemin. C’est là d’où l’on vient.

Lélia a démarré le moteur, nous avons repris exactement les mêmes routes. Nos deux cœurs battaient fort, comme si nous nous précipitions volontairement vers un très grand danger.

— Si on dit qu’on est la famille Rabinovitch, ils ne vont jamais nous laisser entrer.

— Il faut qu’on invente quelque chose. Mais quoi ? Tu as une idée ?

— Aucune.

— Bon… il faut… qu’on trouve un prétexte pour qu’il nous emmène dans son salon et qu’il nous montre son piano…

— On pourrait dire qu’on est collectionneuses de pianos ?

— Non, il va se méfier… en revanche on peut dire que nous sommes des antiquaires. Voilà. Qu’on fait l’expertise de certains objets et que cela peut les intéresser…

— Et s’il refuse ?

J’ai appuyé sur la sonnette au nom de Fauchère. Un homme âgé mais portant beau, avec des habits très bien repassés, est sorti de la maison. Cette rue était trop calme soudain.

— Bonjour, a-t-il dit d’une façon plutôt affable.

Il était apprêté, rasé de près, ses joues brillaient, une bonne crème hydratante sans doute, il était bien coiffé. J’ai aperçu dans son jardin une sorte de sculpture étrange, très laide. Cela m’a donné une idée.

— Bonjour monsieur, pardon de vous déranger, nous travaillons pour le Centre Pompidou, à Paris, vous connaissez peut-être ?

— C’est un musée, je crois, dit-il.

— Oui, nous préparons une grande exposition d’un artiste contemporain. Vous vous intéressez à l’art un peu ?

— Oui, dit-il en se passant la main dans les cheveux, enfin, en amateur…

— Alors vous serez sensible à notre demande. Notre artiste travaille à partir de photographies anciennes. À partir de photographies des années 30 plus précisément.

Ma mère hochait la tête à chacune de mes phrases, en fixant l’homme droit dans les yeux.

— Et nous, nous avons pour mission de lui trouver, dans les brocantes ou chez des particuliers, des photographies de cette époque…

L’homme nous écoutait avec attention. Ses sourcils froncés et ses bras croisés montraient qu’il n’était pas du genre à avaler n’importe quelles salades.

— Pour son installation, il a besoin de beaucoup de photos de cette époque…

— On rachète les photos entre 2 000 et 3 000 euros, a dit Lélia.

Je regardai ma mère un peu étonnée.

— Ah bon ? s’est étonné le monsieur. Mais quel genre de photos ?

— Oh, cela peut être des paysages, des photos de monuments ou simplement des photographies familiales… dis-je, mais uniquement des années 30.

— On paye en liquide, a ajouté ma mère.

— Écoutez, a répondu le monsieur très agréablement surpris. Je sais qu’il y a quelques photographies chez moi, qui datent de ces années-là, je peux vous les montrer…

Et l’homme a passé une nouvelle fois la main dans ses cheveux, il avait des dents extraordinairement blanches.

 

— Attendez-moi au salon, a-t-il dit, je vais regarder dans mes affaires, tout est rangé dans mon bureau.

Dans le salon, nous l’avons vu tout de suite. Le piano. Un magnifique piano à queue en palissandre. Il avait été transformé en meuble décoratif. Sur le plat de son dos, un napperon en dentelle présentait plusieurs petits objets en porcelaine. Il était impossible pour nous de dire s’il s’agissait d’un quart de queue, d’un trois quarts de queue ou autre, mais on pouvait assurément dire qu’il était bien trop imposant pour être un piano de joueur du dimanche. Il fallait être un pianiste confirmé pour jouer d’un instrument pareil. Il était majestueux avec deux pédales dorées en forme de goutte d’or, les lettres PLEYEL sculptées dans le bois apparaissaient en transparence. Les touches blanches en ivoire et les noires en ébène semblaient avoir conservé leur splendeur d’origine. J’ai eu l’impression de voir le fantôme d’Emma, assise de dos sur le tabouret, se retourner vers nous et chuchoter dans un soupir :

— Enfin. Vous êtes venues.

Monsieur Fauchère est entré dans la pièce. Il a trouvé étrange que nous soyons en train d’observer son piano, cela ne lui plaisait pas du tout.

— Vous avez un beau piano, il a l’air ancien, ai-je dit en ayant du mal à cacher mon émotion.

— N’est-ce pas ? dit-il. Tenez, je vous ai trouvé quelques photographies qui pourraient vous intéresser.

— C’est un piano de famille ? a demandé ma mère.

— Oui, oui, a-t-il dit, mal à l’aise. Regardez, ces photographies datent des années 30 et elles ont été prises dans le village. Je pense que cela peut vous intéresser.

Il avait l’air très content de sa trouvaille et souriait de toutes ses dents blanches. Il nous a tendu une boîte et nous avons découvert une vingtaine de photographies. C’étaient les photographies de la maison des Rabinovitch, des photographies du jardin des Rabinovitch, des fleurs des Rabinovitch, des animaux des Rabinovitch… J’ai vu que ma mère accusait le coup. Un grand malaise s’est installé. Dans notre dos, la présence du piano était presque insupportable.

— J’ai un cadre aussi, je vais vous le chercher.

Au fond de la boîte, ma mère a vu une photographie de Jacques, prise devant le puits, l’été où Nachman était venu l’aider à planter le jardin. Jacques portait fièrement sa brouette en regardant l’objectif. Souriant à son père avec son pantalon de culotte courte.

Lélia a pris la photographie dans ses mains, elle a baissé son visage, plutôt il s’affaissa, et des larmes ont commencé à couler sur ses joues.

Évidemment, cet homme n’était pas responsable de la guerre ni de ses parents, pas responsable des vols. Mais nous ressentions malgré tout une grande colère monter en nous. Il est revenu avec une photographie de la maison des Rabinovitch, une belle photo encadrée – sans aucun doute celle qui avait été prise sur le mur, avant l’emménagement de la nouvelle propriétaire que Lélia avait rencontrée.

— C’est qui sur la photographie ? Votre père peut-être ? a demandé Lélia en montrant Jacques.

Monsieur Fauchère ne comprenait plus rien. Ni pourquoi ma mère pleurait, ni pourquoi elle lui parlait avec dureté.

— Non, ce sont des amis de mes parents…

— Ah. Des amis proches ?

— Je crois oui, je crois que le garçon, là, c’était un voisin.

J’ai essayé de contenir la situation, en justifiant les questions de ma mère.

— Nous vous posons toutes ces questions parce que se pose le problème des droits. En effet, il faut que les descendants donnent l’autorisation de diffuser la photographie. Vous les connaissez ?

— Il n’y en a pas.

— Pas quoi ?

— Il n’y a pas de descendants.

— Ah, dis-je en essayant de cacher mon trouble. Au moins ça règle le problème.

— Vous êtes vraiment sûr qu’il n’y a pas de descendants ?

Lélia posa cette question d’une façon si agressive que l’homme devint très soupçonneux.

— Comment s’appelle votre galerie déjà ?

— Ce n’est pas une galerie, c’est un musée d’art contemporain, ai-je bredouillé.

— Mais vous travaillez pour quel artiste exactement ?

Il fallait trouver vite une réponse, Lélia n’écoutait plus du tout. Soudain un éclair m’a traversé la tête.

— Christian Boltanski, vous connaissez ?

— Non, comment cela s’écrit ? Je vais regarder sur Internet, dit-il, soupçonneux, en prenant son téléphone portable.

— Comme cela se prononce, Bol-tan-ski.

Il a tapé le nom sur le téléphone et il s’est mis à lire sa fiche Wikipédia à voix haute.

— Je ne connaissais pas, dit-il, mais ça a l’air intéressant…

Le téléphone a sonné dans une pièce à côté, l’homme s’est levé.

— Je vous laisse regarder, je vais prendre cet appel, dit-il en nous laissant seules dans la pièce.

Lélia en a profité pour attraper quelques photographies qui se trouvaient au fond de la boîte à chaussures. Elle les a glissées dans son sac à main. Ce geste de ma mère m’a rappelé mon enfance. Je l’avais toujours vue faire ça dans les cafés, les bistrots, elle prenait les carrés de sucre pour les fourrer dans son sac, les sachets de sel, de poivre et de moutarde. On ne peut pas dire que c’était du vol, c’était à disposition des clients. En rentrant à la maison, elle les rangeait dans une boîte en fer, une vieille boîte de palets bretons, Traou Mad, qui se trouvait dans notre cuisine. Des années plus tard, en voyant le film de Marceline Loridan-Ivens, La Petite Prairie aux bouleaux, j’ai compris d’où venait ce geste, en voyant la scène où Anouk Aimée vole dans un hôtel une petite cuillère.

— Prends pas toutes les photos, ça va se voir, ai-je dit à Lélia.

— Moins que si je prenais le piano, m’a-t-elle répondu en glissant les photos dans son sac.

Cette phrase m’a fait rire comme une blague juive.

Et puis soudain, on s’est rendu compte que monsieur Fauchère était debout, dans l’embrasure de la porte, en train de nous regarder depuis un moment :

— Mais qui êtes-vous ?

Nous n’avons pas su quoi répondre.

— Sortez de chez moi ou j’appelle la police.

Dix secondes plus tard nous étions dans la voiture, Lélia a mis le moteur en marche et nous sommes parties. Mais elle s’est arrêtée sur un petit parking, juste en face de la mairie.

— Je peux pas conduire. J’ai les jambes et les mains qui tremblent trop.

— On va attendre un peu…

— Et si Fauchère appelle la police ?

— Je te rappelle que ses photographies nous appartiennent. Allez, on va boire un petit café, pour se remettre les idées en place.

Nous sommes retournées à la boulangerie où nous avions acheté deux sandwichs au thon une heure auparavant. Le café qu’on nous a servi était bon.

— Tu sais ce qu’on va faire maintenant ? m’a demandé Lélia.

— Rentrer à la maison.

— Pas du tout. On va passer à la mairie. J’ai toujours voulu voir l’acte de mariage de mes parents.

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