La carte postale
Chapitre 22
En face de l’opéra Garnier, la façade d’un immeuble Art déco ressemble à une gigantesque boîte de biscuits rose, avec sa galerie commerciale, son cinéma Le Berlitz, et son dancing au décor peint par Zino. Une dizaine d’ouvriers, trapézistes au bout de leurs cordes, y hissent une affiche aux dimensions gigantesques. On découvre alors, sur plusieurs mètres de hauteur, le dessin d’un vieil homme aux doigts crochus, aux lèvres lippues, qui s’accroche à un globe terrestre comme s’il voulait le posséder. En lettres capitales rouges, on peut lire : « LE JUIF ET LA FRANCE ». L’exposition est organisée par l’Institut d’étude des questions juives, dont la principale mission est d’orchestrer une propagande antisémite de grande ampleur pour le compte de l’occupant.
L’exposition débute le 5 septembre 1941, elle a pour fonction d’expliquer aux Parisiens pourquoi les Juifs forment une race dangereuse pour la France. Il s’agit de prouver « scientifiquement » qu’ils sont avides, menteurs, corrompus, et obsédés sexuels. Cette manipulation de l’opinion publique permet de démontrer que l’ennemi de la France, c’est le Juif. Pas l’Allemand.
L’exposition est pédagogique et ludique. Dès l’entrée, les visiteurs peuvent se faire photographier devant la reproduction géante d’un nez juif. Des maquettes mettent en scène différents faciès : des nez crochus, des lèvres épaisses, des cheveux sales. À la sortie, un mur présente les photographies de nombreuses personnalités juives, Léon Blum, Pierre Lazareff, Henri Bernstein ou encore Bernard Natan, qui tous incarnent « le péril juif dans tous les domaines de l’activité nationale ». La France est symbolisée par l’image d’une belle femme « victime de sa générosité ».
Les visiteurs peuvent ensuite acheter un ticket pour voir, au cinéma Le Berlitz, un documentaire allemand, supervisé par Goebbels, intitulé Le Juif éternel. L’écrivain Lucien Rebatet l’a qualifié de chef-d’œuvre.
Cette manipulation de l’opinion publique a des conséquences. Au mois d’octobre, six synagogues parisiennes sont plastiquées par des militants collaborationnistes armés par l’occupant. Rue Copernic, la bombe détruit une partie de l’édifice, où des fenêtres sont arrachées. Le lendemain, un rapport des renseignements généraux mentionne : « L’annonce des attentats commis hier contre les synagogues n’a causé dans le public ni surprise ni émoi. “Cela devait arriver”, entend-on dire avec une certaine pointe d’indifférence. »
Cette propagande permet aussi de justifier les mesures antisémites, qui s’intensifient. Les familles qui ont un poste de radio doivent le rendre à la préfecture de police en même temps qu’ils émargent les listes. Tous les comptes bancaires sont soumis au Service du contrôle des administrateurs provisoires. Les arrestations, principalement de Polonais en âge de travailler, commencent.
Les préfectures organisent le recensement des biens de chacune des familles présentes sur leur territoire, afin que l’État puisse confisquer ce qui l’intéresse. Il sera décrété que les Juifs doivent payer une amende d’un milliard de francs.
— Comme tu pourras le constater sur la fiche que j’ai retrouvée, les Rabinovitch ne possédaient plus grand-chose.
Ordonnance concernant une amende imposée aux Juifs. Nom : Rabinovitch
Prénoms : Ephraïm Emma et leurs enfants
Résidence : Les Forges
Indication des objets de valeur saisissables sans dommage
pour l’économie générale ni pour les créanciers français
(argenterie, bijoux, œuvres d’art, valeurs mobilières, etc.) :
Une voiture automobile et mobilier de première nécessité.
Tous les dimanches, Ephraïm joue aux échecs avec Joseph Debord, le mari de l’institutrice.
— Je crois que les Juifs devraient essayer de quitter la France, dit-il à Ephraïm en déplaçant un pion sur l’échiquier.
— Nous n’avons pas de papiers et nous sommes assignés à résidence, répond Ephraïm.
— Peut-être que… vous pourriez vous renseigner quand même ?
— Mais comment ?
— Par exemple, quelqu’un pourrait le faire pour vous.
Ephraïm comprend bien le message que veut lui faire passer Debord. Mais il a l’habitude de gérer ses affaires lui-même, surtout en ce qui concerne sa famille.
— Écoutez, chuchote Debord, si un jour, il vous arrivait un problème… venez me voir chez moi – mais jamais à la Préfecture.
Ces paroles font malgré tout leur chemin dans l’esprit d’Ephraïm, qui réfléchit aux possibilités de partir à l’étranger. Pourquoi ne pas retourner chez Nachman pour quelque temps, en trouvant un moyen de voyager clandestinement ? Mais la Grande-Bretagne n’autorise plus les Juifs à émigrer en Palestine sous mandat britannique. Ephraïm se renseigne alors pour les États-Unis, mais les politiques d’accueil des immigrés se sont durcies. Roosevelt a mis en place une politique restrictive d’immigration. Un paquebot fuyant le Troisième Reich a dû faire demi-tour et les mille passagers du Saint-Louis ont été renvoyés en Europe.
Des frontières s’érigent de toute part. Ce qui était encore possible il y a quelques mois, ne l’est plus désormais.
Pour partir, il faudrait trouver de l’argent, mais tout ce qui leur appartient est hypothéqué par l’État français. Et puis il faudrait voyager clandestinement, tout recommencer depuis le bas de l’échelle. Ephraïm se sent trop vieux pour ça, il n’a plus le courage d’embarquer sa famille dans une charrette pour traverser des forêts enneigées.
Son corps fatigué est aussi une limite, sa frontière.
Vicente et Myriam se marient le 15 novembre 1941 à la mairie des Forges, sans dragées ni photographe. Les Picabia, pour qui ce n’est pas un événement, ne font pas le déplacement. Myriam porte une robe polonaise de sa mère, en lin lourd, brodée d’un liseré rouge. Pour se rendre à la mairie, il faut traverser le village. Les habitants regardent passer le cortège des Rabinovitch, avec leur drôle d’allure, Noémie a mis sur la tête un petit chapeau à voilette prêté par Mme Debord, l’institutrice. Et Myriam un napperon plié comme un foulard. Le maire trouve que ces gens ont l’air de ces saltimbanques qu’on voit errer aux abords des villes, moitié artistes, moitié voleurs.
— Ces Juifs, ils sont quand même bizarres… dit-il à sa secrétaire de mairie.
Personne n’a vu cela aux Forges, une noce sans messe, sans chanson de régiment, ni danse au son d’un accordéon. La cérémonie est un peu pâlotte, certes, mais elle délivre Myriam : elle est rayée de la liste des Juifs de l’Eure pour être transférée sur la liste de Paris.
Myriam s’installe donc officiellement à Paris, rue de Vaugirard, dans un appartement au cinquième et dernier étage. Trois chambres de bonnes reliées entre elles par un long couloir.
Désormais jeune mariée, Myriam essaye de tenir son foyer. Mais Vicente ne veut rien changer à leurs habitudes.
— Arrête, on n’est pas devenus des petits bourgeois. Et puis on s’en fout de faire le ménage.
Il faut quand même se nourrir. Quand elle n’est pas en cours à la Sorbonne, Myriam fait la queue devant les magasins d’alimentation. En tant que Juive, elle n’a pas le droit de faire ses courses en même temps que les Françaises : seulement entre quinze heures et seize heures. Le ticket de rationnement DN donne droit à du tapioca, le DR à des petits pois, et le ticket 36 à des mange-tout. Parfois quand arrive son tour, il ne reste plus rien. Elle s’excuse auprès de Vicente.
— Pas la peine de t’excuser ! On va boire, c’est bien mieux que manger !
Vicente aime s’étourdir le ventre vide, il entraîne Myriam avec lui dans les caves interdites, au Dupont-Latin à l’angle de la rue des Écoles, et au café Capoulade rue Soufflot. Myriam écrira : « Un soir rue Gay-Lussac avec Vicente. Le bruit que nous faisons incommode les voisins. Ils appellent la police. Alors j’ai sauté par une fenêtre. Il faisait nuit noire. Arrivant au niveau de la rue des Feuillantines, j’entends venir une patrouille de deux policiers français. Dans un coin sombre, je me suis accroupie. »
Sauter, se cacher, échapper à la police : c’est comme un grand jeu dont il faut se sortir vivante. Myriam ne doute de rien et surtout pas du fait qu’elle est invincible.
— Après la guerre, on va découvrir un syndrome de dépression qui va toucher certains résistants. Parce que jamais ils ne s’étaient sentis aussi vivants que frôlant la mort à chaque instant. Tu crois que Myriam a pu le ressentir ?
— … Mon père oui, c’est sûr. Vicente a souffert du retour à la « vie normale ». Il avait besoin de la brûlure du risque.
Petit à petit, à mesure que l’administration fait son travail minutieux d’épouilleuse, cherchant à recenser un à un chaque Juif vivant sur le sol français, l’occupant continue d’émettre de nouvelles ordonnances qui restreignent toujours plus leur liberté. C’est un travail lent, efficace. Entre la fin de l’année 1941 et le courant 1942, les Juifs ne doivent plus s’éloigner de chez eux dans un rayon de plus de cinq kilomètres. Le couvre-feu leur est imposé à partir de vingt heures – ils n’ont pas le droit de déménager. En mai 1942, le port d’une étoile jaune bien visible sur leur manteau est obligatoire afin de faciliter le travail de la police qui doit vérifier qu’ils respectent le couvre-feu et les restrictions de déplacement.
En signe de protestation, les étudiants de la Sorbonne cousent sur leurs vestes des étoiles jaunes avec l’inscription « Philo ». Ils se font arrêter au Quartier latin par des policiers. Les parents deviennent fous.
— Mais vous vous rendez compte des risques que vous prenez ?
La famille Rabinovitch est enfermée dans sa campagne, elle n’a plus le droit de voyager, plus le droit de sortir le soir, plus le droit de prendre le train.
Myriam et Vicente, eux, peuvent faire des allers-retours entre Paris et la Normandie. À l’aller, ils emportent dans leurs bagages des objets de première nécessité et, au retour, de la nourriture. Ces mouvements de va-et-vient donnent un peu d’air à la famille Rabinovitch.
C’est pour Noémie que la situation est la plus douloureuse, surtout lorsqu’elle voit sa grande sœur prendre le train pour Paris avec son jeune et beau mari.
Un soir, assise à la terrasse de La Rhumerie martiniquaise, 166 boulevard Saint-Germain, Myriam boit un verre avec Vicente et sa bande de copains. Il commence à se faire tard, le couvre-feu interdit aux Juifs de se trouver dans la rue après huit heures du soir, mais Myriam n’a pas envie de quitter cette bande joyeuse qui rigole à gorge déployée dans les vapeurs d’alcool. Elle est majeure, elle est mariée, elle est femme, elle veut sentir sur sa peau la morsure de la liberté. Elle ferme les yeux et penche la tête en arrière pour mieux apprécier la brûlure du rhum, de ses lèvres jusqu’au fond de sa gorge.
Quand elle rouvre les yeux, la police est là. Contrôle des papiers. C’est rapide comme une inondation. Quelques secondes plus tôt, elle pouvait se lever, partir – s’en sortir. En une respiration, elle est prise, la main au collet, c’est terminé. Elle ressent d’étroites caresses glacées sur ses joues et sa nuque – sous les bras. Sensation de noyade. Et pourtant, elle pourrait presque en rire d’ivresse. L’alcool lui donne la sensation ouatée que tout cela n’est peut-être pas une scène de la vie réelle.
Dans La Rhumerie martiniquaise, la tension monte parmi les buveurs assis en terrasse, la présence des uniformes n’est pas agréable, les clients montrent une forme d’hostilité. Les hommes fouillent dans leurs poches, un peu trop longtemps, afin d’agacer les policiers. Les dames soupirent en cherchant leurs papiers dans leurs sacs à main.
Myriam sait qu’elle est foutue. Des éclairs inutiles traversent sa pensée. S’enfermer dans les toilettes ? Le policier viendra l’y chercher. Payer son verre et partir comme si de rien n’était ? Non. On l’a déjà repérée. Partir en courant ? Mais on la rattraperait bien vite. Myriam est prise au piège. Tout devient absurde. Son verre de rhum. Le cendrier. Les cigarettes écrasées. Mourir pour se sentir libre en buvant de l’alcool à la terrasse d’un café parisien. Quelle absurdité quand la vie s’arrête. Myriam tend sa carte d’identité au policier, sur laquelle le mot « JUIF » est tamponné.
— Vous êtes en fraude.
Oui, elle le sait. C’est passible d’internement. Elle peut dès ce soir être envoyée dans ces étranges « camps » dont personne ne sait ce qu’il s’y passe. En silence elle se lève. Elle prend ses affaires, son manteau, son sac, fait un signe de la main à Vicente puis elle suit les policiers. Les clients la regardent s’éloigner, menottes aux poignets. Pendant quelques minutes, on s’indigne du sort réservé aux Juifs.
— Cette jeune femme, elle n’a rien fait.
— Ces ordonnances sont humiliantes.
Puis les rires reprennent. Et les cocktails au rhum finissent d’être sirotés.
Désespéré, Vicente quitte la table pour se rendre chez sa mère et lui raconter ce qui vient de se passer.
— Mais qu’est-ce que vous faisiez dans la rue ? hurle Gabriële. Deux idiots vous êtes ! Vous pensez que c’est un jeu ? Je t’avais dit que Myriam ne devait pas continuer à traîner dehors, la nuit.
— Mais maman, c’est ma femme, dit Vicente, elle ne peut pas rester enfermée chez nous toute la soirée.
— Écoute-moi bien Vicente, parce que je ne rigole pas. On va se parler de choses sérieuses, toi et moi.
Pendant que mère et fils ont la première conversation de leur vie, Myriam est emmenée au commissariat de la rue de l’Abbaye où elle passe la nuit. Au matin, elle est transférée à pied à la préfecture de police, au dépôt, qui se trouve sur l’île Saint-Louis, mais on ne lui passe pas les menottes. Elle dort une seconde nuit en prison.
Le dimanche matin, un policier vient la chercher.
Le visage de cet homme est dur, fermé. Il ne regarde jamais Myriam dans les yeux, mais toujours par terre. Une fois dans la rue, il la fait monter dans sa voiture en disant :
— Montez, sans discuter.
Pendant que le policier fait le tour de sa voiture pour aller s’asseoir au volant, Myriam respire l’odeur de son chemisier à l’endroit des aisselles, pour se rendre compte, gênée, qu’elle sent très mauvais après ces deux jours passés au dépôt.
Myriam demande si elle va être transférée dans une autre prison parisienne. Mais le policier ne répond pas. Ils roulent dans un Paris vide et silencieux. Depuis que les Français n’ont plus le droit de prendre leur voiture, la capitale est affreusement calme. Myriam et le policier suivent les panneaux blancs, bordés de noir, qui ont été posés partout dans la ville pour que les Allemands s’y repèrent.
Myriam finit par comprendre, inquiète, qu’il l’emmène à la gare, car le policier prend systématiquement la direction Der Bahnhof Saint-Lazare. Elle se demande si elle est envoyée dans un de ces camps éloignés de Paris. Effrayant.
Myriam regarde par la fenêtre le défilé des employés de bureau, les passants avec leurs lunettes dorées, leurs serviettes de cuir, leurs costumes noirs et leurs souliers vernis, qui courent pour attraper un des rares autobus qui roulent au ralenti à cause du mauvais gazogène. Elle se demande si elle va, un jour, faire à nouveau partie de ce qui lui semble désormais un décor derrière une vitre.
Soudain la voiture s’arrête dans une des ruelles adjacentes. Le policier sort de la poche de son uniforme trois pièces de 10 francs, qu’il donne à Myriam. Elle remarque que ses mains sont fines et qu’elles tremblent.
— Pour votre billet de train. Rentrez chez vos parents, dit le policier en lui donnant l’argent.
Cette phrase est très claire. Mais Myriam reste interdite, regardant dans sa main les épis de blé sous la devise de la France, liberté, égalité, fraternité.
— Dépêchez-vous, ajoute le policier avec nervosité.
— Ce sont mes parents qui vous ont… ?
— Pas de questions, coupe le policier. Entrez dans la gare, je vous surveille.
— Laissez-moi juste écrire une lettre, je veux prévenir mon mari.
— Attends maman, cette histoire de policier me semble très étrange. C’est toi qui imagines que les choses se sont passées ainsi ?
— Non ma fille, je n’invente rien. Je restitue et je reconstitue. Voilà tout. Regarde. Enfin, lis plutôt.
Lélia me tend une page, arrachée d’un cahier d’écolier, une feuille quadrillée, recto verso. Je reconnais l’écriture de Myriam.
« Il est vrai que pour moi la chance s’est souvent manifestée. L’étoile ? Je ne l’ai jamais portée. La Rhumerie martiniquaise à Saint-Germain-des-Prés. Avais-je déjà le beau tampon rouge, juive, ou était-ce simplement mon nom ? Une vérification d’identité, heure trop tardive, vers 8 heures du soir ? Les Juifs devaient observer le couvre-feu, donc arrestation et conduite au commissariat rue de l’Abbaye. J’ai dormi sur l’épaule d’un gars charmant, souteneur de son métier, Riton je crois, et le matin, à pied, sans menottes ni cinéma, un policier en civil m’a amenée à la préfecture de police dans l’île Saint-Louis. On servait du café à ceux qui pouvaient payer. J’étais là avec une Espagnole, énorme, qui pestait contre les Français. J’avais un peu d’argent. Quand le garçon de café est revenu chercher les tasses vides, il emporte avec la vaisselle un billet que j’avais fourré sous les quelques pièces pour le pourboire. “Je vous donne tout ce que j’ai et vous demande de signaler ma présence ici, au numéro… pour dire que je me trouve à la préfecture.” J’ai passé la nuit, et le dimanche matin un policier est venu me chercher. “On m’a chargé de vous amener à la gare. J’ai l’argent pour votre billet.” Je n’ai pas pu repasser chez moi. Le policier m’a autorisée à écrire une lettre à mon mari. Il m’a rendu mes papiers et de là je suis partie aux Forges. »
— Tu te souviens ? Quand je te disais de retenir la date du 13 juillet 1933, comme celle d’un jour de bonheur parfait ?
— Le jour de la remise des prix au lycée Fénelon…
— Nous voici rendus très exactement neuf ans plus tard. Le 13 juillet 1942. Aux Forges.
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