La carte postale
Chapitre 30
Il est 19 heures. Le convoi n 14, qu’on appellera le convoi des o mères, marche en direction de la gare. Adélaïde Hautval tente d’apercevoir Noémie à travers la foule qui défile devant les barbelés, mais en vain.
À la gare de Pithiviers, le frère et la sœur découvrent le train qui les attend, un train de marchandises dont les wagons sont conçus à l’origine pour recevoir huit chevaux. Les soldats comptent les hommes et les femmes qu’ils poussent à l’intérieur, jusqu’à quatre-vingts personnes par wagon. Une femme se débat et refuse de monter. Elle est frappée et se retrouve avec la mâchoire cassée.
Puis on explique aux prisonniers :
— Si l’un d’entre vous tente de s’évader pendant le voyage, tout son wagon sera exécuté.
Le train reste à quai. Les mille passent une nuit entière à attendre, immobiles, serrés dans leurs wagons. Ne sachant rien de ce qui va leur arriver. Les plus chanceux sont ceux qui se trouvent près de la lucarne grillagée – et peuvent un peu respirer. Jacques a envie de vomir à cause de l’odeur, et sa dysenterie l’a affaibli. Au petit matin, il entend le signal du départ. Tandis que le train se met lentement en marche, une voix d’homme s’élève au-dessus des wagons.
— Yit-gadal ve-yit-kadash shemay rabba, Be-al-ma dee vra chi-roo-tay ve-yam-lich mal-choo-tay…
Ce sont les premiers mots du kaddish derabbanan, la prière des morts. En colère, une mère hurle en mettant sa main sur les oreilles de sa fille :
— Shtil im ! Mais faites-le taire !
Pour se donner du courage, les jeunes imaginent les travaux qu’ils vont faire en Allemagne.
— Toi tu es docteur, tu pourras travailler dans un hôpital, dit une petite fille à Noémie.
— Mais je ne suis pas docteur, répond l’adolescente.
— Taisez-vous ! disent les adultes. Économisez votre salive.
Ils ont raison. La chaleur de ce mois d’août devient étouffante. Les prisonniers, entassés les uns sur les autres, n’ont pas d’eau. Lorsque les mains sortent des wagons, réclamant de quoi boire, les gendarmes les frappent du bout de leurs crosses et les doigts se brisent sur les parois.
Jacques s’allonge par terre pour coller son visage contre le sol et respirer un peu d’air entre les lattes du plancher. Noémie se met au-dessus de lui pour empêcher les autres de le piétiner. Aux heures où le soleil tape le plus fort, certains se déshabillent, hommes et femmes restent en sous-vêtements, à demi nus.
— On dirait des animaux, dit Jacques.
— Tu ne dois pas dire ça, répond Noémie.
Le voyage dure trois jours et il faut faire ses besoins devant tout le monde dans une tinette. Lorsque la tinette est pleine, il ne reste que le coin, avec un tas de paille. Ceux qui rêvent de se jeter dehors ne le font pas, pour ne pas prendre le risque de faire tuer tous les autres. Pour tenir, Noémie pense à son roman qu’elle a laissé dans sa chambre, son début de roman, elle le réécrit dans sa tête et imagine la suite.
Au bout de trois jours, le train, qui n’avait jamais sifflé dans aucune des cinquante-trois gares traversées, se met à émettre un son strident. Il freine brusquement. Les portes des wagons sont ouvertes avec fracas. Jacques et Noémie sont aveuglés par des lumières de projecteurs, beaucoup plus puissants qu’à Pithiviers. Ils ne voient pas, ne comprennent pas où ils se trouvent, ils entendent les aboiements des chiens qui se jettent en avant pour les mordre. Aux chiens s’ajoutent les hurlements des gardes qui crient leur colère, alle runter, raus et schnell, pour faire sortir les mille personnes du train. Les gardes matraquent les malades couchés sur le sol des wagons, il faut réveiller ceux qui sont évanouis et faire évacuer les morts. Noémie reçoit un coup sur le visage qui fait enfler sa lèvre. La violence du coup lui ôte tous ses repères, elle ne comprend plus dans quel sens elle doit avancer et lâche la main de Jacques. Puis elle le retrouve, qui court devant elle, sur la rampe. Pendant qu’elle court elle aussi pour le rattraper, sous les ordres allemands, elle sent une épouvantable odeur qui l’envahit soudain, une odeur qu’elle n’a jamais sentie de sa vie, un fond nauséabond, une odeur de corne et de graisse brûlées.
— Dites que vous avez 18 ans, entend Jacques dans la précipitation sans savoir d’où vient cette phrase.
C’est un de ces cadavres vivants, en pyjama rayé, qui lui a chuchoté ce conseil. Longilignes, la peau sur les os, ces êtres semblent entièrement vidés de leur sang. Sur la tête, ils portent l’étrange casquette ronde des malfaiteurs. Leurs regards sont figés, comme s’ils contemplaient avec effroi une chose invisible qu’eux seuls peuvent voir. Schnell, schnell, schnell, vite, vite, vite, les gardes leur ordonnent de retirer la paille souillée des wagons.
Quand tout le monde est sur la rampe, les malades, les femmes enceintes et les enfants sont mis d’un côté. Ceux qui sont fatigués peuvent se joindre à eux. Des camions arrivent pour les emmener directement à l’infirmerie.
Mais soudain tout s’arrête. Hurlements, aboiements de chiens, coups de matraque.
— Il manque un enfant !
Les mitraillettes se braquent. Les mains se lèvent. Affolement.
— Si un enfant s’est échappé, on fusille tous les autres.
Les armes brillent dans la lumière des projecteurs. Il faut retrouver le petit qui manque. Les mères tremblent. Les secondes passent.
— C’est bon ! crie un homme en uniforme qui passe devant eux.
L’homme tient dans la main le petit cadavre d’un enfant, pas plus grand qu’un chat écrasé, retrouvé sous la paille d’un wagon. Les mitraillettes s’abaissent. Le mouvement reprend. Le tri des hommes et des femmes commence.
— Je suis fatigué, dit Jacques à Noémie. Je veux aller dans les camions pour l’infirmerie.
— Non, on reste ensemble.
Jacques hésite mais il finit par suivre les autres.
— On se retrouvera là-bas, dit-il en s’éloignant.
Noémie le regarde, impuissante, disparaître à l’arrière du camion. De nouveau elle se prend un coup sur la tête. Pas le temps de s’arrêter. Il faut se mettre en colonne pour marcher en direction du bâtiment principal. C’est un rectangle en brique, long peut-être d’un kilomètre. Au milieu, une tour avec un toit en triangle, c’est la porte pour rentrer à l’intérieur du camp. On dirait la bouche grande ouverte de l’enfer, surmontée de miradors, comme deux yeux haineux. Un groupe de SS interroge succinctement les nouveaux détenus. Deux groupes sont formés, d’un côté les aptes au travail, de l’autre, les jugés inaptes. Noémie fait partie des sélectionnés pour le travail. (À l’été 1942, les tatouages sur l’avant-bras gauche ne sont pas encore pratiqués. Seuls les prisonniers soviétiques se font marquer avec une plaque composée d’aiguilles formant des chiffres, appliquée sur la poitrine. Les schreiber – détenus chargés de tatouer chiffre à chiffre les nouveaux arrivants – commenceront en 1943, pour permettre aux nazis de rationaliser la gestion des morts en simplifiant leur identification.)
Un officier supérieur s’adresse à tous les arrivants. Son costume est rutilant, tout y brille, du cuir de ses chaussures aux boutons de sa veste. Il fait le salut nazi, puis annonce :
— Vous êtes ici dans le camp modèle du Troisième Reich. Nous y faisons travailler les parasites qui ont toujours vécu à la charge des autres. Vous allez enfin apprendre à vous rendre utiles. Soyez satisfaits de contribuer à l’effort de guerre du Reich.
Noémie est ensuite envoyée vers la gauche, au camp des femmes, où elle passe par le centre de désinfection, dit « le sauna ». Toutes les femmes y sont déshabillées puis assises sur des gradins, les unes à côté des autres. Elles doivent attendre toutes nues, chacune leur tour, d’être entièrement rasées – crâne, poils pubiens – puis douchées. Seules quelques jeunes filles échappent à la tonte, celles qui seront envoyées au bordel du camp.
Au passage de la tondeuse, les longs cheveux de Noémie, ses cheveux qui faisaient sa fierté, qu’elle remontait en couronne sur le haut de sa tête, tombent sur le sol. Ils se mêlent aux cheveux des autres femmes, formant un immense tapis chatoyant. Ces cheveux servirent, selon la circulaire Glücks de ce 6 août 1942, à fabriquer des pantoufles pour les équipages des sous-marins. Et des bas en feutre pour les membres de la compagnie des trains.
Les vêtements des arrivants sont rassemblés dans des baraques appelées « Canada », où ils sont triés, ainsi que les objets qui peuvent avoir de la valeur. Les mouchoirs, peignes, blaireaux et valises sont envoyés à l’Office chargé de la diffusion du germanisme. Les montres vont à l’Office central d’administration économique des SS à Oranienburg. Les lunettes au service sanitaire. Dans les camps, tout ce qui peut être rentabilisé est récupéré et recyclé. Les corps sont eux-mêmes exploités. Les cendres humaines, riches en phosphates, sont déversées comme engrais sur les sols des marais asséchés. Les dents en or fournissent chaque jour, après la fonte, plusieurs kilos d’or pur. Une fonderie est installée près du camp, d’où les lingots sortent pour rejoindre les coffres-forts secrets de la SS à Berlin.
Noémie reçoit une écuelle et une cuillère avant d’être conduite dans sa baraque. Elle découvre le camp, vingt fois plus grand que celui de Pithiviers. Il faut beaucoup marcher, sans cesse sous la surveillance des gardes armés, sous les cris des hommes et les aboiements des chiens. Il lui semble entendre les violons d’un orchestre, elle se dit que c’est impossible, et pourtant elle aperçoit des musiciens juifs sur une estrade, ils accompagnent en musique les activités du camp. Pour s’amuser, les gardes ont déguisé ces hommes avec des robes. Le chef d’orchestre porte une tenue blanche de mariée.
Dans les baraques, toutes les femmes ont le crâne tondu, certaines saignent à cause du rasoir. Noémie retrouve des châlits, comme à Pithiviers, sauf qu’il faut partager sa couche avec cinq ou six filles. Il n’y a pas de paille et elles dorment à même les planches.
Noémie demande à une prisonnière où elle se trouve. Auschwitz. Noémie n’a jamais entendu ce nom. Elle ne sait pas où cela se situe sur une carte. Elle explique aux autres filles que son frère est parti dans le camion des malades, elle voudrait savoir comment le retrouver. Une prisonnière attrape Noémie par l’épaule, l’entraîne à l’entrée de la baraque et pointe son doigt vers les cheminées, d’où s’échappe une épaisse fumée bourrée de cendre grise, une fumée huileuse et noire. Noémie pense que c’est la direction de l’infirmerie, et espère y retrouver son frère le lendemain.
Le camion de Jacques traverse le camp, vers une petite forêt de bouleaux. Dans ce bois, il y a des baraquements, où, lui dit-on, il va pouvoir se laver. À l’arrivée, quelqu’un l’interroge sur ses études. Les adultes doivent indiquer leur métier. Il s’agit encore de faire croire aux prisonniers qu’ils vont travailler.
Jacques ne ment pas sur sa date de naissance, il ne fait pas croire qu’il a 18 ans, comme on le lui a conseillé. Il n’a pas osé, par peur des représailles. On le dirige ensuite vers un escalier souterrain qui mène à une salle de déshabillage. À partir de là, une très longue queue se forme, comme un long serpent noir, car les premiers camions sont rejoints par ceux qui ont été jugés « inaptes » au travail.
Jacques apprend qu’il doit prendre une douche avec un produit spécial, pour être désinfecté, avant l’installation dans le camp. On lui tend une serviette et un morceau de savon. Les SS expliquent qu’après cette douche, ils auront le droit à un repas. Ils pourront même se reposer et dormir, avant leur journée de travail qui commencera le lendemain. Ces paroles donnent à Jacques un peu d’espoir. Il se dépêche, plus vite il passera la corvée de désinfection, plus vite il pourra enfin remplir son ventre vide. La faiblesse physique explique aussi la passivité des prisonniers.
Dans la salle de déshabillage, tout le long des murs, se trouvent des numéros. Jacques s’assoit sur une petite planche pour enlever ses habits. Il n’aime pas se mettre nu devant les hommes. Il n’aime pas qu’on regarde son sexe, il est gêné par le corps des autres. Un SS de garde, accompagné d’un prisonnier français chargé de la traduction, lui explique de retenir le numéro sous lequel il laisse ses affaires, afin de les retrouver facilement quand il sortira de la douche. Il lui demande aussi de lacer ses chaussures entre elles.
Tout doit être bien plié et bien rangé, pour faciliter le travail du tri quand les affaires arriveront au Canada.
Schnell, schnell, schnell. Jacques et les autres prisonniers sont bousculés pour maintenir les rythmes de cadence, mais aussi pour qu’ils n’aient pas le temps de réfléchir, pas le temps de réagir.
Les gardes SS les poussent avec leurs mitraillettes pour bourrer la salle de douche avec le plus de monde possible. Jacques reçoit un coup de crosse qui lui déboîte l’épaule. Une fois la pièce bondée, les gardes ferment les portes à clé. À l’extérieur, deux prisonniers du Sonderkommando soulèvent une trappe afin d’introduire du gaz dans la pièce, du Zyklon B, un gaz à base d’acide cyanhydrique qui agit en quelques minutes. Les prisonniers regardent alors en direction des pommeaux qui se trouvent au plafond. Très vite ils comprennent.
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