La carte postale

Anne Berest · Chapitre 73 sur 99

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La carte postale

Chapitre 21

 

Yves propose à Vicente de visiter le fort de Buoux, une cité médiévale sur les hauteurs.

— C’est beau, c’est comme une île, lui dit-il, tu vas aimer.

Myriam enfile un pantalon de son mari en vitesse pour rejoindre les garçons – elle en a marre d’être seule à la maison.

Tous les trois prennent le chemin du vallon de Serre qui mène au fort. Ils restent silencieux devant les roches monumentales, qui tombent à pic de la montagne. En haut des escaliers rupestres, aux marches plates pour que les mulets puissent les monter, il y a la tour ronde. Ils y croisent des corbeaux que personne ne vient déranger dans le désordre des ruines.

Myriam déchiffre en latin la dédicace gravée dans la pierre, sur le fronton de l’ancienne église voûté en berceau : « In nonis Januarii dedicatio istius ecclesiae. Vos qui transitis… Qui flere velitis… per me transite. Sum janua vitae. » Elle traduit pour les garçons :

— « Le 9 janvier je dédie cette église. Vous qui passez… vous voulez pleurer… Passez par moi. Je suis la porte de la vie. »

Yves apprend à Myriam et Vicente comment distinguer les éperviers de l’aigle des Alpes. En le pointant du doigt, il leur montre au loin le mont Ventoux. Yves connaît par cœur le nom des plantes, des animaux et des pierres. Il a le goût des définitions et aime nommer les choses de la nature. Myriam pense à l’oncle Boris, qui lui aussi aimait classer et définir. Ce lien fictif, inattendu, entre ces deux hommes, a des conséquences. Myriam regarde Yves différemment.

Tandis qu’ils crapahutent le long des remparts, vers les maisons rupestres, Myriam observe les garçons se mouvoir devant elle. Yves et Vicente ont exactement la même taille, ils peuvent échanger leurs chaussures et leurs habits. Mais ils sont si différents. Vicente est un être de surface. Une magnifique surface. Mais impossible à sonder. Tout ce qui se passe mystérieusement sous sa peau, dans ses veines, dans les fluides de son corps et de sa pensée, demeure mystérieux pour elle et le reste du monde. Yves au contraire est fait d’un seul bloc et d’une seule matière. Ce qu’on voit de lui à l’extérieur a la même propriété que ce qui se passe à l’intérieur de son être. Deux hommes, comme les deux faces d’une même pièce de monnaie.

Après le fort de Buoux, Yves leur fait visiter des bories. Ce sont des cahutes rondes en pierres sèches. On dirait d’étranges cabanes, faites uniquement de pierres plates, posées miraculeusement les unes sur les autres.

Lorsque Myriam et Vicente pénètrent dans l’une d’elles, le contraste entre la lumière de l’extérieur et l’obscurité à l’intérieur les rend d’abord aveugles. Peu à peu, leurs yeux s’habituent et leurs corps prennent conscience de l’espace qui les entoure. La fraîcheur du lieu les saisit. Le plafond, fabriqué de pierres entrelacées, ressemble à un nid d’oiseau retourné.

— On est comme à l’intérieur d’un sein, dit Vicente en caressant celui de Myriam dans l’obscurité.

Puis il l’embrasse sous les yeux d’Yves. Myriam se laisse faire. Elle sent que quelque chose est en train de se passer. Mais quoi ? Elle ne sait pas le nommer. Myriam et Yves sont à la fois surpris et gênés.

— L’origine des bories, explique Yves, embarrassé, c’est le sol. Le sol ici est plein de pierres. Il faut les trier. Alors à force d’avoir mis les pierres de côté, les hommes ont formé des tas. Et puis avec ces tas, ils ont fait des cabanes. Les bergers s’en servent pour se protéger lorsque la chaleur est insupportable.

Sur le chemin du retour, ils entendent des rires qui proviennent de l’auberge guinguette de chez Seguain. La vie de loin a l’air normale, dans la douceur de cette après-midi qui s’étire.

La moiteur de l’air affaiblit les sens. Yves pense que les femmes sont des mystères impénétrables. Vicente cherche à fabriquer des secrets là où il n’y en a pas, pour chasser l’ennui. Il avait joui si jeune de situations étranges. Il s’était habitué à l’obscénité des adultes, comme il s’était accoutumé à l’opium. Avec le temps, il ne trouvait plus aucun mystère dans la chambre à coucher d’un homme ou d’une femme. Il fallait à son cerveau des doses toujours plus fortes. Il fallait des plaisirs plus épicés, aux couleurs cuites dans la chaleur et le sang.

Et pourtant, parfois, cet air vicié laissait la place à une grande pureté, où ses pensées devenaient candides et claires, où il ne cherchait plus qu’un amour simple, une joie enfantine.

 

Myriam n’a jamais vu son mari aussi heureux et en bonne santé que dans cette vie joyeuse, où chaque jour est une aventure. Manger des escargots. Le lendemain, des feuilles de betterave ou du blé germé. Ramasser du bois mort, faire du feu pour cuire les côtelettes. Fabriquer de la ficelle avec des tiges d’ortie, les fendre en deux dans le sens de la longueur et les éventrer. Nettoyer des draps et les faire sécher au soleil. Et puis le soir, la lecture de Loti, chacun leur tour.

— « Yves, mon frère, reprend Vicente avec emphase, nous sommes de grands enfants… Souvent très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes, et divaguant tout à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est arrivé. »

Vicente est heureux, mais les raisons de ce bonheur sont mystérieuses, souterraines et peu compréhensibles pour Myriam. Vicente revit l’époque qui a précédé sa naissance. Quand on invitait les Picabia à dîner, il fallait alors prévoir trois couverts. Il y avait Francis, Gabriële et Marcel.

Francis avait donné à son fils le goût des substances, et celui du chiffre trois. Ce chiffre qui permet, dans son principe de déséquilibre, de trouver un mouvement infini, fait de combinaisons inattendues et de frottements accidentels.

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