La carte postale

Anne Berest · Chapitre 41 sur 99

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La carte postale

Chapitre 4

 

Georges,

Les remarques de Déborah m’ont blessée, mais si je suis honnête, je dois bien avouer qu’elles cachaient une vérité.

Je n’étais pas à l’aise de venir fêter Pessah chez toi.

À cause d’un quiproquo qui s’est installé entre nous, depuis notre premier dîner.

Je t’ai parlé de ma famille, de leur destin. Tu as pensé naturellement que j’avais grandi dans une culture qui est aussi la tienne, et tu as exprimé le fait que cela nous rapprochait. Et je n’ai pas démenti, parce que j’avais envie que « cela nous rapproche ».

Mais ce n’est pas la vérité.

Je suis juive mais je ne connais rien de cette culture.

Il faut que tu comprennes qu’après la guerre, ma grand-mère Myriam s’est rapprochée du Parti communiste, poursuivant ainsi l’idéal révolutionnaire de ses parents du temps où ils vivaient en Russie. Elle pensait que ses enfants, ses petits-enfants, naîtraient dans un monde nouveau, sans lien avec le monde ancien. Ma grand-mère, seule survivante après la guerre, n’est plus jamais entrée dans une synagogue. Dieu était mort dans les camps de la mort.

À leur tour, mes parents ne nous ont pas élevées, mes sœurs et moi, dans le judaïsme. Les mythes fondamentaux de mon enfance, ma culture, mes modèles familiaux, appartiennent essentiellement au socialisme laïc et républicain, tel qu’il fut rêvé par une génération de jeunes adultes à la fin du e XX siècle. En cela, mes parents ressemblent à mes arrière-grands-parents dont je t’ai parlé, Ephraïm et Emma Rabinovitch.

 

Je suis née de parents qui ont eu 20 ans en 1968 et pour qui cela a compté. Ce fut là ma religion, si je peux dire.

C’est la raison pour laquelle je ne suis jamais entrée dans une synagogue. Pour mes parents, la religion était l’opium du peuple. Je ne faisais pas shabbat le vendredi soir. Ni Pessah. Ni Kippour. Les grands moments de rassemblements familiaux, c’était la fête de l’Huma pour les concerts, c’était Barbara Hendricks chantant Le Temps des cerises sur la place de la Bastille, c’était « la fête des parents », une fête que nous avions inventée nous-mêmes, une version non pétainiste et anticapitaliste de la fête des Mères. Je ne connais aucun texte biblique, je ne connais aucun rite, je n’ai pas fait le Talmud Torah. En revanche, mon père me lisait parfois des extraits du Manifeste du Parti communiste le soir avant de m’endormir. Je ne sais pas lire l’hébreu mais j’ai lu tout Barthes, dont j’empruntais les essais dans la bibliothèque de mes parents.

Je ne connais pas les chants de Kippour mais toutes les paroles du Chant des partisans. Nous n’allions pas à la synagogue entendre le Hazzan pour les fêtes, mais mes parents nous faisaient écouter les Doors dont je connaissais toutes les chansons par cœur avant l’âge de 10 ans. On ne m’a pas appris qu’un peuple a été élu pour sortir d’Égypte, en revanche, mes parents m’expliquaient qu’il faudrait que je travaille beaucoup, parce que j’étais une femme et que je n’aurais pas d’héritage.

Je ne connaissais pas la vie du prophète Élie. Mais les aventures du Che et du sous-commandant Marcos. Je n’avais jamais entendu parler de Maïmonide mais mon père m’a conseillé de lire François Furet quand j’ai étudié la Révolution. Ma mère n’a pas fait sa bat-mitsva. Mais elle a fait Mai 68.

 

Cette éducation ne donnait pas les armes pour se battre dans la vie. Mais cette culture un peu romantique, ce lait dont j’ai été nourrie, je ne l’échangerais contre aucun autre. Mes parents m’avaient inculqué les valeurs d’égalité entre les êtres, ils avaient vraiment cru en l’avènement d’une utopie, ils nous avaient façonnées mes sœurs et moi pour devenir des femmes intellectuellement libres, dans une société où les lumières de la Culture effaceraient, par leur intelligible clarté, toute forme d’obscurantisme religieux. Ils n’ont pas tout réussi, loin de là. Mais ils ont essayé. Ils ont vraiment essayé. Et je les admire pour cela.

Néanmoins.

Néanmoins un élément perturbateur venait régulièrement contredire cette éducation.

Cet élément perturbateur, c’était un mot, le mot « juif », ce mot bizarre qui jaillissait de temps en temps, le plus souvent dans la bouche de ma mère, sans que je comprenne de quoi il s’agissait. Ce mot, ou cette notion, ou plutôt cette histoire secrète, inexpliquée, ma mère l’évoquait toujours d’une façon désordonnée, et qui me paraissait brutale.

J’étais confrontée à une contradiction latente. Avec d’un côté, cette utopie que mes parents décrivaient comme un modèle de société à bâtir, gravant en nous jour après jour l’idée que la religion était un fléau qu’il fallait absolument combattre. Et de l’autre, planquée dans une région obscure de notre vie familiale, il y avait l’existence d’une identité cachée, d’une ascendance mystérieuse, d’une étrange lignée qui puisait sa raison d’être au cœur de la religion. Nous étions tous une grande famille, qu’importe notre couleur de peau, notre pays d’origine, nous étions tous reliés les uns aux autres par notre humanité. Mais au milieu de ce discours des Lumières qu’on m’enseignait, il y avait ce mot qui revenait comme un astre noir, comme une constellation bizarre, qui revêtait un halo de mystère. Juif.

Et des idées s’affrontaient dans ma tête. Pile, la lutte contre toute forme d’héritage patrimonial. Face, la révélation d’un héritage judaïque transmis par la mère. Pile, l’égalité des citoyens devant la loi. Face, le sentiment d’appartenance à un peuple élu. Pile, le refus de toute forme d’« inné ». Face, une affiliation désignée au moment de la naissance. Pile, nous étions des êtres universels, citoyens du monde. Face, nous tirions nos origines d’un monde aussi particulier que fermé sur lui-même. Comment s’y retrouver ? De loin, les choses enseignées par mes parents me semblaient claires. Mais de près elles ne l’étaient plus.

 

J’ai oublié des mois, des années entières de mon existence, j’ai oublié des villes que j’ai visitées, des événements qui me sont arrivés, j’ai oublié des histoires qu’en général les gens n’oublient pas, mes notes au baccalauréat, le nom de mes maîtresses d’école, et bien d’autres choses. Et malgré cette mémoire défaillante, je peux décrire avec précision chaque fois où j’ai entendu le mot « juif » dans mon enfance. Depuis la première fois qu’il m’est apparu. J’avais 6 ans.

 

Septembre 1985.

Pendant la nuit notre maison a été taguée d’une croix gammée. Évidemment je n’en connais pas la signification.

— Ce n’est rien, dit ma mère.

Je la sens tout de même affectée.

Lélia essaye d’enlever la croix avec une éponge et de l’eau de Javel, mais la peinture noire ne s’efface pas, sa teinte demeure dense et profonde.

La semaine suivante, notre maison est de nouveau taguée. Cette fois-ci, d’un cercle barré qui ressemble à une cible. Mes parents prononcent des mots que je n’avais jamais entendus auparavant, ce mot « juif » qui me surprend comme une gifle, ce mot qui vient pour la première fois s’immiscer dans ma vie. J’entends aussi le mot « gud » dont la sonorité, onomatopée comique, frappe mon esprit d’enfant.

— Oui, allez, c’est sans intérêt il ne faut plus y penser. Ces dessins n’ont rien à voir avec nous, me dit ma mère.

Je comprends malgré ces paroles rassurantes que Lélia se sent menacée par « quelque chose » et que ce « quelque chose », l’antisémitisme, existe dans un monde à côté du mien, un cercle d’espace et de temps qui tourne autour de ma planète d’enfant.

 

Janvier 1986.

Lorsque ma mère parle, des mots volent au-dessus de ma tête, insectes de nuit qui vrombissent autour de mes oreilles. Parmi eux, il y en a un qui revient dans leurs conversations, un qui n’est jamais prononcé comme les autres, avec une sonorité particulière – un mot qui me fait peur et m’excite en même temps. Ma répulsion naturelle à l’entendre est contredite par les frissons de mon corps dès qu’il apparaît – car j’ai bien compris que ce mot a un rapport avec moi, oui, je me sens « désignée » par lui.

Dans la cour de récréation, avec les autres enfants, je n’aime plus jouer à cache-cache parce que je ressens la peur douloureuse d’être découverte – la peur de la proie. À l’une des surveillantes qui s’interroge sur mes pleurs, je réponds : « Dans ma famille on est juifs. » Je me souviens de son regard étonné à ce moment-là.

 

Automne 1986.

Je suis en classe de CM1. La plupart de mes camarades vont au catéchisme et se retrouvent le mercredi après-midi pour faire des activités.

— Maman, je voudrais m’inscrire à l’aumônerie.

— Ce n’est pas possible, répond Lélia, agacée.

— Mais pourquoi ?

— Parce que nous sommes juifs.

Je ne sais pas ce que cela veut dire mais je sens qu’il vaut mieux ne pas insister. Soudain j’ai honte de mes désirs, honte d’avoir voulu participer à l’aumônerie – tout ça parce que les petites filles portent de belles robes blanches le dimanche devant l’église.

 

Mars 1987.

Dans les emballages de Malabar à l’odeur sucrée, on trouve des décalcomanies. Il faut retirer le papier protecteur, le passer sous l’eau puis attendre que l’image se colle contre la peau. J’en applique un à l’intérieur de mon poignet.

— Enlève ce tatouage immédiatement, me dit Lélia.

— Moi, j’ai envie de le garder, maman.

— Mamie sera très fâchée si elle voit ce que tu t’es fait.

— Mais pourquoi ?

— Parce que les Juifs ne se font pas de tatouages.

De nouveau le mystère. Sans autre explication.

 

Début de l’été 1987.

Shoah de Claude Lanzmann est diffusé pour la première fois à la télévision française durant quatre soirées. Je sens bien, malgré mes 8 ans, qu’il s’agit d’un événement très important. Mes parents décident d’enregistrer les émissions télévisées grâce au magnétoscope acheté l’été précédent pour la Coupe du monde de football.

Les cassettes de Shoah sont rangées à part, on ne les mélange pas avec les autres VHS. Ma grande sœur a dessiné une étoile de David sur chaque tranche, avec un point d’exclamation rouge et cet ordre en grosses lettres : NE PAS EFFACER. Ces cassettes me font peur, je suis contente qu’elles soient rangées à l’écart.

Ma mère les regarde pendant de longues heures. Il ne faut pas la déranger.

 

Décembre 1987.

Je finis par demander à ma mère :

— Qu’est-ce que cela veut dire, maman, être juif ?

Lélia ne sait pas vraiment quoi répondre. Elle réfléchit. Puis va chercher un livre dans son bureau. Elle le pose par terre sur le tapis, dont l’épaisse laine blanche peluche sur les bords.

Face à ces photographies en noir et blanc, ces images de corps décharnés en pyjamas, de fils barbelés sous la neige, de cadavres empilés les uns sur les autres et de montagnes d’habits, de lunettes et de chaussures, mes huit années de vie ne sont pas suffisantes pour réussir à organiser une résistance mentale. Je me sens physiquement attaquée, blessée par elles.

— Si nous étions nées à cette époque-là, nous aurions été transformées en boutons, dit soudain Lélia.

Les mots contenus dans cette phrase « nous aurions été transformées en boutons » dessinent une idée trop bizarre, qui m’abîme.

Ce jour-là les mots brûlent la peau de mon cerveau. C’est un endroit où plus rien ne poussera, un angle mort de la pensée.

Ma mère s’est-elle trompée ce jour-là en utilisant le mot « bouton » ? Ou est-ce moi qui ai confondu avec le mot savon ? Les expériences effectuées sur les restes humains des Juifs avaient pour but de fabriquer, à partir de la graisse, des « savons » et non des « boutons ».

Néanmoins c’est ce mot qui me reste en tête pour toujours. Je déteste recoudre des boutons – à cause de cette idée très désagréable que je pourrais être en train de recoudre un ancêtre.

 

Juin 1989.

C’est l’année du bicentenaire de la Révolution française. Mon école organise un spectacle sur l’année 1789. Les rôles sont distribués. Je suis choisie pour jouer Marie-Antoinette et le garçon qui est choisi pour jouer Louis XVI s’appelle Samuel Lévy.

Le jour du spectacle, ma mère et le père de Samuel discutent ensemble. Lélia fait un commentaire ironique sur le choix des acteurs pour interpréter les têtes couronnées, destinées à la décapitation. De nouveau, ce mot « juif » qui tombe dans mon oreille avec la froideur effrayante d’une guillotine. Je ressens une émotion trouble, la fierté d’être différente, mêlée d’une menace de mort.

 

Cette même année, 1989.

Mes parents achètent Maus I : Mon père saigne l’histoire et puis ensuite Maus II : Et c’est là que mes ennuis ont commencé. Je regarde les couvertures de ces bandes dessinées comme des miroirs terrifiants qui ne demandent qu’à être traversés. J’hésite. J’ai 10 ans et je sens bien que, si je plonge dans ces bandes dessinées, je prends le risque d’un voyage qui pourrait me transformer à jamais. Je finis par les ouvrir. Les pages de Maus se collent à mes doigts, le papier s’incruste dans la chair de mes mains, je ne peux plus m’en défaire. Les personnages en noir et blanc viennent se déposer en moi, tapisser les parois de mes poumons, mes oreilles deviennent très chaudes. La nuit, j’ai du mal à m’endormir, je regarde sur les murs de mon crâne la danse macabre des chats et des cochons courant après les souris, lanternes magiques terrifiantes. Des présences pâles s’assoient autour de moi jusque dans mon lit, des formes qui portent des pyjamas rayés. C’est le début des cauchemars.

 

Octobre 1989.

J’ai 10 ans. Je vois avec ma mère Sexe, mensonges et vidéo, le film de Soderbergh qui vient d’avoir la Palme d’or à Cannes, dans notre petit cinéma de quartier. Le caissier du cinéma, qui est aussi l’ouvreur et le projectionniste, me laisse entrer malgré mon très jeune âge.

Dans le film, il est question d’un mot que je ne comprends pas. De retour à la maison, une fois seule dans ma chambre, j’ouvre le dictionnaire. Masturbation. Je décide de mettre en pratique la définition, allongée sur la moquette, le dictionnaire ouvert à côté de moi. Un monde s’ouvre. Un monde inconnu et puissant.

Les jours qui suivent, je comprends aux réactions des adultes que je n’aurais jamais dû voir ce film qui pourtant m’a enchantée. La surveillante de la cantine, avec qui je m’entends bien, ne veut pas me croire. Elle me traite de menteuse et souhaite que je cesse de raconter que ma mère m’a emmenée au cinéma voir ce film. Alors je comprends que deux sujets préoccupent les adultes, deux sujets qu’ils cachent aux enfants : la sexualité et les camps de concentration.

Les images de Sexe, mensonges et vidéo se superposent à celles des images de Maus. Peu à peu je m’interdis le plaisir, à cause de la souffrance qu’ont subies les souris, à cause du peuple juif auquel je me sens appartenir, mais sans bien comprendre pourquoi.

 

Novembre 1990.

Je suis en sixième, la meilleure en dictée, en grammaire et surtout en rédaction. Je suis la première de la classe, la préférée. Notre professeure de français est une longue femme maigre et grise, toujours habillée de jupes en laine. Pendant la Toussaint, elle nous demande de faire notre arbre généalogique. Ces travaux réalisés à la maison ne seront pas notés, mais ils seront exposés dans la classe à la rentrée.

Les noms de ma famille du côté de ma mère sont compliqués à écrire, il y a beaucoup trop de consonnes pour le ratio voyelles, et la professeure de français n’est pas très à l’aise avec cette ville d’Auschwitz qui revient souvent dans mon arbre.

Depuis ce jour, je sens bien que quelque chose a changé. Je ne suis plus du tout la préférée. Pourtant je redouble d’efforts, pourtant mes notes sont encore meilleures, mais rien n’y fait. La tendresse et l’affection ont fait place à une forme de méfiance.

Et cette impression de nager en eaux troubles, d’être associée à des temps obscurs.

 

Avril 1993.

Ce printemps-là, je remporte le quatrième prix du concours national de la Résistance et de la Déportation, ouvert à tous les collégiens de France. Depuis quelques mois, je lis tout ce qui existe dans les livres d’Histoire au sujet de la Seconde Guerre mondiale. Mon père m’accompagne à la remise des prix qui a lieu à l’hôtel de Lassay, dans les ors de la République. Je suis heureuse d’être avec lui. Lors des discours, il est souvent question des « Juifs » – et je ressens de nouveau ce sentiment de fierté mêlé de crainte d’appartenir ainsi à un groupe dont on étudie l’histoire dans les livres. J’aimerais dire à l’assemblée que je suis juive, comme pour apporter de la valeur à ce prix que je viens de recevoir. Mais quelque chose m’en empêche. Je suis mal à l’aise.

 

Printemps 1994.

Chaque samedi je prends le RER pour aller avec mes copines au marché aux puces de la porte de Clignancourt. On achète des T-shirts Bob Marley et des pochettes en cuir qui sentent la vache. Un après-midi, je reviens avec une étoile de David autour du cou. Ma mère ne dit rien. Mon père non plus. Mais je comprends à leurs regards qu’ils n’apprécient pas que je porte ce bijou. Nous n’échangeons aucune parole. Je le range dans une boîte.

Automne 1995.

Toutes les classes de seconde sont réunies dans le gymnase du lycée pour un tournoi de handball. Quatre ou cinq filles expliquent au professeur de sport qu’elles n’y participeront pas parce que « c’est Kippour ». Je les envie et me sens exclue d’un monde qui devrait être le mien. Je suis vexée de jouer avec les « non-Juifs » sur le terrain de handball.

Ce jour-là, en rentrant à la maison, je suis triste. J’ai le sentiment que la seule chose à laquelle j’appartienne vraiment, c’est la douleur de ma mère. C’est cela, ma communauté. Une communauté constituée de deux personnes vivantes et de plusieurs millions de morts.

 

Été 1998.

À la fin de mon année d’hypokhâgne, je rejoins mes parents qui sont partis vivre un semestre aux États-Unis. Mon père a été nommé « professeur invité » sur le campus de l’université de Minneapolis. Lorsque j’arrive, l’ambiance n’est pas au beau fixe : depuis leur arrivée sur le sol américain, Lélia est traversée par des tourments, des « crises » étranges.

— C’est parce que je pense aux membres de ma famille qui n’ont pas pu venir se réfugier aux États-Unis. Alors je me sens coupable de leur survivre. C’est pour cela que je suis si mal.

Je suis frappée par le fait que ma mère nous parle de « sa famille » comme si nous, ses propres filles, étions soudain devenues des étrangères.

Je suis aussi frappée par cette résurgence au présent d’un vécu passé, qui a quelque chose de très déroutant – ma mère semble soudain confondre les liens généalogiques, les identités de chacun… Heureusement, de retour en France, les crises disparaissent et tout redevient normal.

 

À la fin de cet été-là, je suis partie de chez mes parents et j’ai commencé à vivre « ma » vie.

J’ai préparé l’École normale dans le lycée où ma grand-mère Myriam et sa sœur Noémie avaient été élèves soixante-dix ans avant moi – sans le savoir. J’ai échoué au concours, puis j’ai traversé une dizaine d’années douloureuses qui se sont adoucies quand j’ai écrit, quand j’ai aimé et que j’ai eu un enfant.

Tout cela m’a demandé une grande énergie, m’a prise tout entière.

Et au bout de ce chemin je te rencontre toi. Georges.

 

Tu ne peux pas imaginer comme j’ai trouvé belle cette fête de Pessah. Comment une chose que je n’avais jamais connue avait-elle pu me manquer à ce point ? J’ai senti mes ancêtres me frôler du bout de leurs doigts, tu sais… Georges, le jour se lève. Je t’ai écrit ce mail que tu liras en te réveillant. Je ne regrette pas cette nuit blanche, parce que j’ai l’impression de l’avoir passée à tes côtés.

Dans quelques minutes je vais entrer dans la chambre de Clara pour la réveiller. Et je vais lui dire :

— Ton petit déjeuner est prêt. Dépêche-toi ma chérie, j’ai une question importante à te poser.

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