La carte postale
Chapitre 36
Jeudi 16 heures
Ma Lélia, cher Pierre,
La question de Lélia sur ses origines, posée à une heure bien
indue, nous a bouleversés, Yves et moi, alors qu’à un autre
moment, tout aurait pu se passer calmement. Yves est un être trop
sensible (il a payé fort cher sa sensibilité) pour qu’on l’aborde
d’une façon trop abrupte. Ceci dit, je réponds volontiers à
l’essentiel de ta question.
Au mois de juin 43, Jean Sidoine, l’ami du père aubergiste
François Morenas, nous a demandé si nous voulions héberger
dans le cabanon qui se trouvait derrière notre maison un de ses
cousins. Yves est donc venu habiter avec nous.
C’est donc en 43 que nous étions sur le plateau. Stalingrad
avait éveillé des étincelles d’espoir, mais les nazis devenaient de
plus en plus agressifs. Sur ce plateau idyllique, nous étions
malgré tout à la merci d’une délation. Aussi Vicente et moi avons
pris la décision de quitter le plateau en décembre 1943 pour
regagner la rue de Vaugirard (louée sous un faux nom). Grâce
aux faux papiers de Jean Sidoine. Lélia tu as donc été conçue à
Paris, au mois de mars 1944, et non lors de notre vie sur le
plateau en 1943.
À Paris, pendant cette période, à compter du 1 avril 1944, er
Vicente et moi nous sommes engagés dans un réseau où j’étais
aux chiffres, c’est-à-dire au codage et décodage des messages.
Agent P2 matricule 5943, permanente du réseau, avec le statut de
militaire combattant. Je m’appelais Monique et j’étais « fille du
calvaire ». Vicente était sous-lieutenant, matricule 6427,
également P2, sa fonction était celle de Chiffre CDC (Chef du
centre de chiffrage). Il s’appelait Richelieu et était « pianiste ».
Nous avons été tous les deux démobilisés le 30 septembre 44,
deux mois avant ta naissance.
Je tiens à te dire que si les événements du 1 trimestre 44 er
n’avaient pas été à l’avantage des alliés, et malgré le danger
quotidien des fusillades dans les rues, des rafles dans le métro, de
l’éventualité pour nous qui étions dans un réseau d’une
arrestation par la Gestapo, aussi bien pour Vicente que pour moi,
nous n’aurions pas conçu et laissé vivre un enfant auquel le
débarquement de juin 44 et la libération de Paris ont sauvé la vie.
C’est donc avec de vrais papiers d’identité que Vicente est allé le
jeudi 21 décembre 44 déclarer sa fille à la mairie du 6 . e
— Et qu’est-ce qui s’est passé, après ta naissance ?
— Mon père a disparu pendant trois jours en sortant de la mairie. Au lieu de rentrer rue de Vaugirard, il s’est évaporé dans la nature.
— Personne ne savait où il était allé ?
— Non. Personne. Il devait être dans un drôle d’état parce qu’il a déclaré n’importe quoi à la mairie. Sur mon certificat de naissance, tout est faux, les dates, les lieux. Il avait tout inventé.
— Tu crois qu’il était défoncé ?
— Peut-être… ou alors c’était un réflexe de la Résistance… je ne sais pas. En tout cas je peux te dire que cela m’a posé beaucoup de problèmes par la suite, quand je suis devenue fonctionnaire. Je suis même passée devant un juge de première instance à la mairie du 6 . Je e peux te dire que, sous Pasqua à l’Intérieur, les fonctionnaires devaient être « français-français » – et ce n’était pas le cas pour moi. Quand j’ai dû refaire mes papiers d’identité, sous Sarkozy cette fois-ci, parce qu’on m’avait tout volé, carte, passeport, permis de conduire… cela a été toute une affaire aussi. Un employé de l’administration m’a expliqué que je devais prouver que j’étais française. « Mais comment voulez-vous que je le prouve, puisqu’on m’a volé tous mes papiers ? — Prouvez que vos parents le sont. » Ma mère étant née à l’étranger, mon père ayant un nom espagnol et mon certificat de naissance étant faux, j’étais très suspecte. Et là je me suis dit, merde, ça recommence.
— Maman, qu’est-ce qu’il advient de toi, après la mort de ton père ?
— C’est à ce moment-là que je suis envoyée à Céreste, dans la famille d’Yves.
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