La carte postale

Anne Berest · Chapitre 29 sur 99

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La carte postale

Chapitre 28

 

Le 17 juillet, Jacques et Noémie sont transférés vers un camp d’internement qui se trouve à deux cents kilomètres de la prison de Rouen. Dans le Loiret, près d’Orléans. Le voyage dure toute la matinée.

La première chose qu’ils voient en arrivant au camp de Pithiviers, ce sont des miradors équipés de projecteurs ainsi que des fils barbelés. Derrière ces grillages sinistres, se profilent toutes sortes de bâtiments. Cela ressemble à une prison en plein air, un camp militaire sous haute surveillance.

Les policiers font descendre tout le monde du camion. À l’entrée du camp, le frère et la sœur font la queue avec d’autres, devant eux, derrière eux. Tous attendent d’être enregistrés. L’officier de police qui inscrit les arrivants est assis derrière une petite table en bois, il s’applique, secondé dans sa tâche par un soldat. Jacques remarque leurs casquettes rutilantes. Leurs bottes en cuir brillent sous le soleil de juillet.

Jacques est inscrit dans le livre d’écrou sous le numéro 2582. Noémie sous le numéro 147. Tous remplissent la fiche des comptes spéciaux : Jacques et Noémie n’ont pas un centime sur eux. Leur groupe rejoint ensuite d’autres arrivants dans la cour. Les haut-parleurs leur demandent de se mettre en rang, dans le calme, pour écouter le règlement du camp. L’emploi du temps est tous les jours le même, 7 heures café, de 8 heures à 11 heures corvées de propreté et d’aménagement, à 11 heures 30 repas, de 14 heures à 17 heures 30 de nouveau corvées de propreté et d’aménagement, 18 heures repas et 22 heures 30 extinction des feux. On demande aux prisonniers d’être patients et coopératifs, on leur promet de meilleures conditions de vie lorsqu’ils seront affectés à l’étranger, sur leur lieu de travail. Le camp n’est qu’une étape de transition, à chacun de prendre sur soi et d’être obéissant. Les haut-parleurs leur demandent de se mettre en marche pour rejoindre leur baraquement. Jacques et Noémie découvrent le camp de Pithiviers. Il comporte dix-neuf baraques et peut accueillir jusqu’à deux milles internés. Les bâtiments sont en bois, tous construits selon le modèle « Adrian », du nom de Louis Adrian – un ingénieur militaire qui avait conçu ces baraquements rapidement démontables pendant la guerre de 14-18. Longs de trente mètres et larges de six mètres, un couloir central départage deux rangées de châlits à étages recouverts de paille. C’est le couchage des internés.

Dans ces baraques, on étouffe de chaleur l’été et l’hiver on meurt de froid. Les conditions sanitaires sont déplorables, les maladies circulent aussi vite que les rats qui se faufilent par dizaines dans les parois. On entend le bruit de leurs griffes croches qui courent sur le bois, nuit et jour. Jacques et Noémie découvrent les lavabos et les sanitaires qui se trouvent en extérieur, si l’on peut appeler sanitaires ces latrines où chacun s’accroupit pour faire ses besoins au-dessus de fossés recouverts de ciment. Il faut faire cela devant les autres.

Les cuisines sont en dur, ainsi que les bâtiments de l’administration. En passant devant l’infirmerie, Noémie sent le regard d’une femme en blouse blanche se poser sur elle, une Française d’une quarantaine d’années, les cheveux bouclés, qui semble prendre sa pause dehors sur les marches. Elle regarde Noémie, longtemps, de ses yeux clairs et intenses.

Jacques et Noémie sont de nouveau éloignés l’un de l’autre : Jacques occupe la baraque 5 et Noémie la baraque 9. Chaque séparation est pénible et provoque chez Jacques des crises de panique. La compagnie des hommes ne lui est pas familière.

— Je viendrai te voir dès que possible, lui promet sa sœur.

Noémie entre dans sa baraque, où une femme polonaise lui montre comment suspendre ses vêtements pour ne pas se faire voler ses affaires pendant la nuit. Elle s’adresse à elle dans un dialecte approximatif et Noémie lui répond en polonais. Les prisonniers de juillet 1942 sont pour la plupart des Juifs étrangers, des Polonais, des Russes, des Allemands, des Autrichiens. Beaucoup d’entre eux ne parlent pas bien français et en particulier les femmes qui restent la plupart du temps à la maison. Dans le camp, le yiddish est la langue commune, que tout le monde comprend. Un prisonnier est d’ailleurs préposé à la traduction des ordres que les haut-parleurs déversent à longueur de journée.

Pendant que Noémie installe ses affaires, elle sent soudain une main encercler son bras avec fermeté. Une poigne d’homme. Mais quand elle se retourne, elle se trouve face à la femme aux yeux clairs, qui la regardait fixement devant l’infirmerie.

— Toi, lui dit-elle, tu parles français ?

— Oui, répond Noémie, étonnée.

— Tu parles d’autres langues ?

— L’allemand. Je parle aussi le russe, le polonais et l’hébreu.

— Le yiddish ?

— Un peu.

— Parfait. Dès que tu as terminé de t’installer, tu vas à l’infirmerie. Si des soldats te demandent quoi que ce soit, tu dis que le docteur Hautval t’attend. Dépêche-toi.

Noémie obéit aux ordres, elle installe ses affaires. Et trouve au fond de sa valise sa petite pommade Rosat qu’elle pensait avoir oubliée. Puis elle se rend directement à l’infirmerie.

Arrivée là-bas, la femme au regard intense lui lance une blouse blanche.

— Tu mets ça. Et tu regardes ce que je fais, lui dit-elle.

Noémie regarde la blouse.

— Oui elle est sale, affirme la femme, on n’a pas mieux.

— Mais, qui est le docteur Hautval ? demande la jeune fille.

— C’est moi. Je vais t’apprendre tout ce que doit savoir une aide-soignante, il faut que tu retiennes les termes et que tu respectes les règles d’hygiène, c’est compris ? Si tu t’en sors bien, tu viendras tous les jours travailler avec moi.

Jusqu’au soir, sans s’arrêter, Noémie observe avec attention le travail du médecin. Elle se charge de la désinfection des ustensiles. L’adolescente comprend vite que l’essentiel de sa tâche consiste aussi à rassurer, écouter, apporter son soutien aux femmes qui arrivent à l’infirmerie. La journée passe très vite car les malades affluent sans discontinuer, des femmes de toutes les nationalités, dont il faut s’occuper dans l’urgence.

— C’est bien, lui dit le docteur Hautval à la fin de la journée. Tu mémorises tout. Je veux te revoir ici demain matin. Mais fais attention : tu t’approches trop des malades. Tu ne dois pas toucher leur sang ni respirer les miasmes. Si tu tombes malade, qui va m’aider ?

 

— Attends maman, cette histoire de docteur et d’infirmerie, comment la connais-tu ?

— Je n’invente rien. Le docteur Adélaïde Hautval a vraiment existé, elle a écrit un livre après la guerre, Médecine et crimes contre l’humanité. Tiens, j’ai le livre là, attrape-le s’il te plaît. J’ai surligné certains passages. Regarde, elle décrit cette journée du 17 juillet où les nouveaux internés arrivent par vagues : « Vingt-cinq femmes. Toutes des étrangères qui vivent en France. Dès leur entrée je suis frappée par une jeune fille, No Rabinovitch. Visage lituanien type, corps charpenté, sain, solide. Elle a dix-neuf ans. Tout de suite, je jette mon dévolu sur elle. Elle deviendra ma meilleure collaboratrice. »

— C’est émouvant que cette femme se souvienne de Noémie et qu’elle ait écrit sur elle.

— Tu vas voir, elle en parle beaucoup dans son livre. Cette Adélaïde Hautval a été une Juste parmi les Nations. À l’époque du récit, elle avait 36 ans, neuropsychiatre, fille de pasteur, transférée à Pithiviers pour s’occuper de l’infirmerie du camp. Son livre n’est pas le seul témoignage sur Noémie que j’ai retrouvé : elle marquait les gens, partout où elle passait. Je vais te raconter.

 

À la fin de cette première journée, le docteur Hautval donne à sa nouvelle aide-soignante deux petits morceaux de sucre blanc. Noémie traverse le camp en les serrant précieusement dans sa poche, elle a hâte de les donner à son frère. Mais quand elle le retrouve, Jacques est furieux.

— Tu n’es pas venue une seule fois me voir, je t’ai attendue toute la journée.

Puis il fait fondre les deux morceaux de sucre dans sa bouche et se radoucit.

— Qu’est-ce que tu as fait ? lui demande Noémie.

— Les corvées. On m’a envoyé aux chiottes avec les jeunes. Tu verrais les vers blancs, gros comme des doigts, comme ça, ils grouillent au fond des latrines. C’est dégueulasse. Il faut les asperger de Crésyl, un désinfectant en granules, mais l’odeur âcre m’a donné mal à la tête alors je suis retourné à la baraque. C’est horrible ici, dis. Tu ne te rends pas compte. Il y a des rats. On les entend quand on s’allonge sur les lits. Je voudrais rentrer chez nous. Fais quelque chose. Myriam, elle, elle aurait trouvé une solution, dit Jacques.

Noémie ne supporte pas cette remarque et attrape les épaules de son petit frère pour le secouer.

— Elle est où Myriam ? Hein ? Va la voir. Demande-lui une solution. Vas-y !

Jacques s’excuse en baissant les yeux. Le lendemain matin, Noémie apprend que le camp autorise l’envoi d’une lettre par personne et par mois. Elle décide d’écrire tout de suite à ses parents, pour les rassurer. Cela fait cinq jours qu’ils ont été séparés. Cinq jours sans nouvelles les uns des autres. Noémie enjolive : elle dit qu’elle travaille à l’infirmerie et que Jacques se porte bien.

Ensuite, elle rejoint son poste pour une nouvelle journée de travail. Quand Noémie arrive, le docteur est en pleine dispute avec l’administrateur du camp, elle dénonce le manque de moyens de son équipe. L’administrateur répond par des menaces. Noémie comprend alors que le docteur Hautval n’est pas une employée du camp, mais une prisonnière. Une prisonnière comme elle.

— Quand ma mère est morte, en avril dernier, se confie Hautval à la fin de la journée, j’ai voulu me rendre à Paris pour son enterrement. Mais je n’avais pas d’Ausweis. J’ai donc décidé de franchir illégalement la ligne à Vierzon et je me suis fait arrêter par la police. Puis interner à la prison de Bourges. Là, j’ai vu un soldat allemand maltraiter une famille juive et je suis intervenue. « Puisque tu défends les Juifs, tu partageras leur sort », m’a répondu le soldat qui était très vexé qu’une femme, française, lui tienne tête. J’ai dû porter l’étoile jaune et un brassard avec l’inscription « amie des Juifs ». Peu de temps après, le camp de Pithiviers a fait savoir qu’ils avaient besoin d’un médecin. C’est comme ça que j’ai été envoyée ici, afin de gérer l’infirmerie. Mais toujours en tant que prisonnière. Au moins j’aide les autres.

— Justement, pensez-vous que je pourrais avoir du papier et un stylo ?

— Pour quoi faire ? demande le docteur Hautval.

— C’est pour mon roman.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Le soir même, le docteur Hautval apporte à Noémie deux stylos et quelques feuilles de papier.

— J’ai pu t’obtenir ça de l’administration, mais il faut que tu me rendes un service.

— Qu’est-ce que je peux faire ?

— Tiens, tu vois cette femme là-bas ? Elle s’appelle Hode Frucht.

— Je la connais, elle est dans ma baraque.

— Alors ce soir, tu iras lui écrire une lettre pour son mari.

 

— Tout cela, tu l’as appris dans le livre du docteur Hautval ?

— C’est au hasard de mes recherches que j’ai appris que Noémie était devenue l’écrivain public des femmes de Pithiviers. En rencontrant les descendants de Hode Frucht. Ils m’ont montré les lettres manuscrites de Noémie, avec son écriture si jolie. Tu sais, comme toutes les adolescentes, Noémie avait des fantaisies d’écriture. Elle faisait des M majuscules avec des jambages bouclés, qu’on retrouve sur toutes les lettres rédigées pour ses compagnes du camp.

— Qu’est-ce que les femmes racontaient dans ces lettres ?

— Les prisonnières voulaient rassurer leurs proches, ne pas les inquiéter, leur dire que tout allait bien… elles ne disaient pas la vérité. C’est pourquoi ces correspondances ont été utilisées plus tard par les révisionnistes.

 

Jacques vient voir Noémie à l’infirmerie. Rien ne va, un soldat lui a confisqué sa lotion Pétrole Hahn, il a des douleurs au ventre, il se sent seul. Noémie lui conseille de se faire des amis.

Ce soir-là, les hommes de sa baraque organisent un shabbat dans un coin du camp. Jacques les rejoint et se met tout au fond. Cela lui plaît, la sensation de faire partie d’un groupe. Après les prières, les hommes restent à parler entre eux, comme à la synagogue. Jacques entend alors leurs conversations, ils parlent des trains qui partent. Personne ne sait exactement où ils vont. Certains évoquent la Prusse-Orientale, d’autres la région de Koenigsberg.

— Ce serait pour travailler dans les mines de sel en Silésie.

— Moi j’ai entendu parler de fermes.

— Si c’est vrai, c’est bien.

— Tu parles. Tu crois que tu vas aller traire des vaches ?

— C’est nous qu’ils vont mener à l’abattoir. Une balle dans la nuque. Devant des fosses. Un par un.

Ces histoires font peur à Jacques. Il en parle à Noémie, qui à son tour demande au docteur Hautval ce qu’elle pense de toutes ces rumeurs effrayantes. Le docteur attrape Noémie par le bras et, droit dans les yeux, lui dit avec véhémence :

— Écoute-moi bien No, ici, on appelle ça « radio chiotte ». Tiens-toi loin de toutes ces histoires dégueulasses. Et dis à ton frère de faire la même chose. Ici les conditions sont dures, il faut pouvoir les supporter. Ces récits horribles, il faut les fuir. C’est compris ?

 

— À ce moment-là, le docteur Hautval croyait sincèrement que les prisonniers du camp de Pithiviers étaient envoyés en Allemagne pour travailler. Dans ses mémoires, elle écrira : « J’ai encore beaucoup de chemin à faire avant de comprendre. » Une façon pudique de dire ce à quoi elle va bientôt être confrontée. Si tu veux un aperçu, lis le sous-titre de son livre : Médecine et crimes contre l’humanité : le refus d’un médecin, déporté à Auschwitz, de participer aux expériences médicales. Prends-le si tu veux, je te conseille de te munir d’une bassine, parce que je t’assure que ça donne envie de vomir et ce n’est pas une façon de parler.

— Mais pourquoi le docteur Hautval va-t-elle être envoyée à Auschwitz ? Elle n’est ni juive ni prisonnière politique.

— Elle était trop grande gueule, elle défendait trop les faibles. Elle sera déportée début 1943.

 

Les 17 et 18 juillet sont des journées chaudes. Beaucoup de travail à l’infirmerie. Évanouissements, malaises, les femmes enceintes ont des contractions. Une femme hongroise demande une piqûre de coramine, elle est médecin, elle sait qu’elle est en train de faire une crise cardiaque.

Le lendemain, le 19 juillet, les premières familles débarquent du Vélodrome d’Hiver. Les huit mille personnes emprisonnées depuis plusieurs jours ont été réparties entre les différents camps de transit, Pithiviers et Beaune-la-Rolande. Pour la première fois, il y a majoritairement des enfants et leurs mères. Ainsi que des personnes âgées.

 

— Quelques jours avant les grandes rafles, des rumeurs avaient circulé dans Paris. Certains chefs de famille avaient pu s’enfuir. Seuls. Parce que personne n’avait anticipé que cette fois-ci, les femmes et les enfants seraient embarqués. Tu imagines la culpabilité de ces pères ? Comment vivre après ça ?

 

Le camps de Pithiviers n’a pas la capacité d’accueillir autant de monde d’un seul coup. Il n’y a plus de place dans les baraques, plus de lit nulle part, rien n’est prévu ni adapté à ce flot.

Les bus arrivent sans discontinuer. L’arrivée des familles à Pithiviers provoque une panique qui s’empare de tous, des prisonniers qui étaient là avant eux, des administrateurs du camp, des soignants et des policiers eux-mêmes. Le secrétariat général à la Santé avait pourtant envoyé une lettre au secrétaire général de la police, René Bousquet, pour avertir que les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande « ne sont pas aménagés pour recevoir un nombre trop important d’internés (…). Ils ne pourraient les héberger, même pour un temps relativement court, qu’au détriment des règles les plus élémentaires d’hygiène et au risque de voir se développer, surtout dans la saison chaude, des épidémies d’affection contagieuses. » Mais aucune mesure d’hygiène n’est prise. En revanche, le 23 juillet, le préfet du Loiret envoie sur place cinquante gendarmes supplémentaires.

L’administration pénitentiaire n’a rien prévu pour les enfants en bas âge. Il n’y a pas de nourriture appropriée, il n’y a pas de quoi les laver, ni les changer. Pas de médicaments adaptés. Dans la chaleur de ce mois de juillet, la situation des mères est effroyable, elles n’ont pas de langes, pas d’eau propre, les autorités n’ont pas pensé qu’il faudrait fournir du lait – ni des ustensiles pour faire bouillir l’eau. Un rapport d’inspection est envoyé à ce sujet au préfet. Qui n’en fera rien. Mais de nouveaux fils barbelés sont rapidement livrés, afin de doubler ceux existants. Les gendarmes ont eu peur que les petits enfants puissent s’échapper en se faufilant.

Au camp, le rapport d’un policier indique que « le contingent de juifs arrivé aujourd’hui se compose, pour 90 % au moins, de femmes et d’enfants. Tous les internés sont très fatigués et déprimés par leur séjour au Vélodrome d’Hiver, où ils ont été très mal installés et ont manqué de tout ». Quand Adélaïde Hautval prend connaissance de ce rapport, elle se dit que les termes « très fatigués » et « déprimés » sont de drôles d’euphémismes. Les familles arrivent du Vél’ d’Hiv dans un état de détresse absolue. Elles ont passé plusieurs jours entassées dans un stade, dormant par terre, sans sanitaires, dans des gradins ruisselants d’urine à l’odeur insoutenable. La chaleur était étouffante. L’air saturé de poussière, irrespirable. Les hommes sont sales, ils ont été traités comme du bétail, humiliés, battus par les policiers, les femmes aussi sont puantes de chaleur, celles qui ont eu leurs règles ont leurs habits ensanglantés, les enfants sont poussiéreux et dans un état d’épuisement inimaginable. Une femme s’est suicidée en se jetant depuis les gradins sur la foule. Sur les dix toilettes, la moitié a été condamnée, à cause des fenêtres qui donnaient sur la rue et pouvaient permettre aux gens de s’échapper. Il ne restait donc que cinq latrines pour près de huit mille personnes. Dès la première matinée, les cabinets débordèrent et il fallut s’asseoir sur les excréments. Comme on ne leur donnait ni nourriture ni eau, les pompiers ont fini par ouvrir les vannes d’incendie pour désaltérer les hommes, femmes et enfants qui mouraient littéralement de soif. Désobéissance civile.

Le 21 juillet, Adélaïde et Noémie assistent au déplacement des mères et enfants en bas âge, qui sont parqués dans les hangars qui servaient jusque-là d’ateliers, désormais réquisitionnés et transformés en dortoirs. On les fait s’allonger à même le sol, sur de la paille. Il n’y a pas assez de cuillères ni de gamelles pour tout le monde, alors on met la soupe dans de vieilles carcasses de conserve. Aux enfants, on distribue d’anciennes boîtes de biscuits secs de la Croix-Rouge. Elles leur servent à manger, mais aussi à recueillir les urines la nuit. Les enfants se blessent sur le fer qui leur incise la peau.

La situation sanitaire se dégrade et des épidémies se propagent. Jacques attrape la dysenterie. Il reste le plus souvent possible dans sa baraque, où on entre « comme dans des cages à lapins, paille, poussière, vermine, maladies, disputes, criailleries. Pas une minute d’isolement », écrit Adélaïde Hautval dans ses mémoires. Noémie de son côté aide à gérer les débordements à l’infirmerie. Le docteur Hautval ajoute : « À l’infirmerie nous sommes deux, No et moi. On y trouve toutes les maladies possibles : des dysenteries graves, des scarlatines, des diphtéries, coqueluches, rougeoles. » Les gendarmes réclament des bons d’essence pour leurs camions en gare de Pithiviers, ils demandent de nouvelles baraques pour entasser les nouveaux venus. Rien ne les a formés à ça.

 

— Que racontent-ils à leurs femmes, quand ils rentrent chez eux le soir ?

— L’histoire ne le dit pas.

 

Noémie impressionne le docteur non seulement par sa capacité de travail, mais aussi par sa sagesse. Elle dit souvent qu’il lui faudra elle-même passer par des épreuves terribles et faire preuve d’un grand courage. Elle le sent. « D’où lui vient cette connaissance ? » écrira le docteur Hautval dans ses mémoires. Le soir, dans la baraque, Noémie rédige son roman, jusqu’à ce que la nuit l’empêche absolument de voir.

Une Polonaise vient lui parler :

— Celle qui couchait là, à ta place. La femme avant toi. Écrivain aussi.

— Ah bon ? demande Noémie. Il y avait une femme écrivain ici ?

— Comment c’était son nom déjà ? demande la Polonaise à une autre femme.

— Je me souviens que de son prénom, répond-elle. Irène.

— Irène Némirovsky ? demande Noémie en fronçant les sourcils.

— Oui, c’est ça ! répond la jeune femme.

 

Irène Némirovsky n’est restée que deux jours au camp de Pithiviers, baraque n 9. Elle a été déportée avec le convoi n 6 du 17 juillet, soit o o quelques heures avant l’arrivée de Noémie.

 

Le 25 juillet, le docteur Hautval comprend, en passant dans les couloirs de l’administration, qu’un nouveau départ de convoi se prépare. Mille personnes vont être envoyées en Allemagne, afin de désengorger le camp. Elle a peur d’être séparée de Noémie. « No est une aide magnifique, écrit-elle. Elle regarde la vie en pleine face, attendant d’elle quelque chose de fort, de riche. Elle est prête à s’y jeter corps et âme, débordante de possibilités, sachant qu’elle sera appelée à être celle vers laquelle regarderont beaucoup de gens. » Adélaïde Hautval réfléchit à une solution pour garder « No » auprès d’elle. Elle en parle à l’un des administrateurs du camp.

— Ne m’enlevez pas cette aide-soignante. J’ai mis beaucoup de temps à la former. Elle est efficace.

— Très bien. Nous allons chercher une solution. Laissez-moi réfléchir.

La lettre que Noémie avait envoyée à ses parents arrive aux Forges ce même samedi 25 juillet. Ils sont rassurés. Ephraïm prend alors sa plume pour écrire une lettre au préfet de l’Eure. Il veut savoir ce que l’administration française compte faire de ses enfants. Combien de temps vont-ils rester au camp de Pithiviers ? Quelle sera ensuite la situation dans les semaines à venir ? Il joint à son courrier une enveloppe timbrée, pour obtenir une réponse.

 

— Un jour, aux archives de la préfecture de l’Eure, je suis tombée sur cette lettre d’Ephraïm. C’était bouleversant. J’ai tenu dans les mains l’enveloppe qu’il avait fournie, avec son timbre d’1,50 F à l’effigie du maréchal Pétain. Personne n’avait répondu.

— Je croyais que les archives de l’administration avaient été détruites après la guerre ?

— Pas vraiment, disons que l’État français a nettoyé ses administrations, notamment des dossiers compromettants. Mais trois départements n’ont pas obéi – dont, par chance pour nous, l’Eure. Tu n’imagines pas ce qui est encore là, dans les archives, comme un monde souterrain, un monde parallèle, encore vivant. Des braises sur lesquelles il suffit de souffler pour les raviver.

 

Les jours passent. Ils sont ponctués par les démarches d’Ephraïm et d’Emma à la mairie pour notifier leur présence. Que peuvent-ils faire d’autre, sinon attendre des nouvelles de leurs enfants ?

Pendant ce temps, le docteur Hautval et l’administrateur du camp de Pithiviers ont trouvé une solution pour que Noémie ne soit pas sur la liste du prochain départ de convoi. En ce mois de juillet 1942, certaines personnes sont encore épargnées par les départs à Auschwitz : les Juifs français, les Juifs mariés avec des Français, les Roumains, les Belges, les Turcs, les Hongrois, les Luxembourgeois et les Lituaniens.

— Votre aide-soignante appartient-elle à l’une de ces catégories ?

Adélaïde se souvient que Noémie est née à Riga. Elle sait que c’est en Lettonie, et non en Lituanie, mais elle tente sa chance. L’administrateur du camp ne fait pas la différence entre les deux.

— Trouvez-moi sa fiche d’entrée qui prouve sa nationalité lituanienne et je veillerai à ce qu’elle ne parte pas.

Hautval se précipite dans les bureaux de l’administration pour récupérer sa fiche d’entrée. Malheureusement, le lieu de naissance de Noémie n’y est pas mentionné.

— Essayez, propose l’administrateur du camp, de retrouver un acte de naissance. En attendant, j’indique que son cas n’est pas clair et que le départ est suspendu.

L’administrateur du camp rédige, ce mardi 28 juillet, une liste intitulée : « Camp de Pithiviers : personnes paraissant avoir été arrêtées par erreur ». Sur cette liste, il inscrit les noms de Jacques et Noémie Rabinovitch.

 

— Cette liste, tu l’as retrouvée, maman ?

Lélia fit oui de la tête. Je sentais que son émotion était trop profonde pour prononcer des paroles. J’essayai d’imaginer ce qu’elle avait pu ressentir en lisant ces mots : personnes paraissant avoir été arrêtées par erreur. Mais imaginer n’est parfois pas possible. Il faut alors simplement écouter l’écho du silence.

 

Adélaïde Hautval fait une demande spéciale à l’administration pour tenter de retrouver les papiers d’entrée en France de Jacques et Noémie. Elle ne croit pas au miracle, mais elle gagne du temps.

La nouvelle se répand dans le camp qu’un nouveau départ de convoi est imminent. Où vont ces trains ? Que vont devenir les enfants ? Un mouvement de panique gagne les internées. Certaines femmes hurlent qu’on les envoie à la mort. Elles propagent l’idée qu’ils finiront tous assassinés. Ces femmes considérées comme « folles » sont mises à l’écart pour ne pas contaminer le moral des autres. Le docteur Adélaïde Hautval écrit dans ses mémoires : « L’une d’elle clame : On nous mettra dans des trains, puis, après la frontière, ils feront sauter les wagons ! Ces paroles nous rendent songeurs. Se pourrait-il qu’elle voie juste, de cette clairvoyance illuminée que possèdent quelquefois les aliénés ? »

 

Le convoi n 13 se prépare à Pithiviers. Le docteur Hautval consulte o

la liste des noms dans les bureaux de l’administration. Elle n’en a pas le droit et prend des risques. Elle découvre que tout le groupe des prisonniers de Rouen fait partie du convoi. Dont Jacques et Noémie. Elle essaye une dernière fois de convaincre le chef de camp de retarder le départ des Rabinovitch.

— J’attends une vérification quant à leur possible nationalité lituanienne, dit-elle.

— Pas le temps d’attendre, répond le chef de camp.

Le docteur Hautval se met en colère.

— Je fais comment sans elle ? Nous sommes débordés à l’infirmerie ! Vous voulez que les épidémies se propagent davantage ? Cela va être une catastrophe, elles vont aussi toucher les surveillants, les policiers…

Elle sait que c’est la grande crainte de l’administration. Les travailleurs extérieurs ne veulent plus venir à cause des épidémies et il est de plus en plus difficile de trouver de la main-d’œuvre. Le chef de camp soupire.

— Je ne vous garantis rien.

Tous les prisonniers sont appelés dans la cour. La liste des 690 hommes, 359 femmes et 147 enfants, annoncée par les haut-parleurs, se termine.

Jacques et Noémie n’en font pas partie.

Les mères qui doivent s’avancer dans le convoi, laissant leurs enfants au camp, parfois des bébés, refusent de partir. Certaines se jettent la tête contre le sol. Une femme est mise nue par les gendarmes, passée sous une douche froide, et remise dans les rangs sans ses habits. Le commandant du camp demande au docteur Adélaïde Hautval de calmer toutes ces femmes qui rendent la situation ingérable – il sait que le docteur a de l’influence auprès des internées.

Adélaïde accepte de leur parler à condition qu’on lui donne des explications sur la façon dont le gouvernement français envisage de traiter les enfants. Le commandant du camp lui montre une lettre de la préfecture d’Orléans : « Les parents seront envoyés à l’avance pour préparer le camp. La plus grande sollicitude sera mise en œuvre pour que les conditions de vie pour ces enfants soient les meilleures possibles. » Rassurée par cette lettre qui donne des gages de bon traitement, le docteur Adélaïde promet aux mères que, bientôt, leurs enfants les rejoindront en bonne santé.

— Vous serez enfin tous réunis.

Jacques et Noémie voient leurs compagnons de Rouen sortir par la grande porte. À travers les barbelés, ils les regardent se mettre en rang dans un grand champ près du camp. Là, ils sont dépouillés de leurs objets de valeur, puis partent à pied rejoindre la gare de Pithiviers.

 

Au camp, les heures qui suivent les départs de convoi sont mutiques. Personne ne parle. Au milieu de la nuit, un cri déchire le silence. Un homme s’est ouvert les veines avec le verre de sa montre.

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