La carte postale

Anne Berest · Chapitre 74 sur 99

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La carte postale

Chapitre 22

 

 

Un jour, en rentrant du marché, Vicente annonce qu’ils n’ont plus d’argent. Il a dépensé les derniers billets donnés par sa mère. Désormais, ils doivent travailler.

Vicente, qui est le seul des trois à ne pas être recherché par les Allemands, essaye de se faire embaucher comme ouvrier dans la petite usine de fruits confits qui se trouve sur la route d’Apt. Mais le contremaître le trouve louche, et Vicente revient bredouille.

Le lendemain, Yves part chercher un furet chez un de ses cousins, à Céreste.

— C’est pour le manger ? demande Myriam, inquiète.

— Oh non, surtout pas ! C’est pour les lapins.

Vichy ayant interdit la possession des armes, il est désormais impossible de chasser le lapin ou quelconque gibier dans la forêt. Mais Yves connaît une technique, à l’aide d’un furet et d’un grand sac de toile.

— Il faut repérer un trou. D’un côté, on enfourne le furet. De l’autre on referme le sac sur les bêtes apeurées.

Le soir même, affamés, ils mangent un lapin et en apportent un second à Madame Chabaud, en guise de loyer. Myriam explique leur situation financière. Et la présence d’Yves.

La veuve, dont le fils unique a échappé de peu au travail obligatoire, leur propose des travaux sur ses différentes propriétés.

Myriam constate que Madame Chabaud fait partie de ces êtres qui ne sont jamais décevants, alors que d’autres le sont toujours.

— Pour les premiers, on ne s’étonne jamais. Pour les seconds, on s’étonne chaque fois. Alors que ce devrait être l’inverse, lui dit-elle en la remerciant.

Le trio se lève aux aurores, pour aider à la cueillette des bigarreaux, à la récolte des amandes, aux foins, à l’arrachage des bourraches et des bouillons-blancs. Leurs cheveux sont poudrés de la poussière des blés, leurs peaux rougies par l’effort. Ils supportent bien la fatigue, les coups de soleil, les piqûres de bêtes, les griffures des chardons. Parfois même, une joie s’empare d’eux, surtout à l’heure chaude, quand tout le monde fait la sieste sur des foins à l’ombre, les femmes d’un côté et les hommes de l’autre.

Un matin, Vicente se réveille avec l’œil gauche gonflé comme un œuf de caille. Une morsure d’araignée, constate Yves, qui montre à Myriam deux petits trous rouges, les traces de crochets. Yves et Myriam partent pour la journée, laissant Vicente seul à la maison. Le soir quand ils rentrent, il est de bonne humeur. La peau a dégonflé, il ne sent plus rien, et il a même préparé le dîner. Avant de s’endormir, Vicente dit à Myriam :

— Lorsque je vous ai vus revenir tous les deux, j’ai trouvé que vous ressembliez à des amoureux.

Myriam ne sait pas quoi répondre. Cette phrase est une énigme pour elle. Ce devrait être un reproche. Mais Vicente l’a prononcée avec bonne humeur et légèreté. Myriam se souvient de l’avertissement de Jean Sidoine. Il avait raison, ce n’était plus le même homme.

 

Le mois de juillet s’enfonce dans une fournaise. À Paris, les habitants envahissent les bains parisiens, hommes et femmes en maillot s’entassent sur les terrasses des bords de Seine. Myriam, Vicente et Yves décident d’aller chercher de la fraîcheur aux baumes de l’eau, entre les falaises de Buoux et Sivergues. Là, l’une des sources de la Durance s’écoule depuis les rochers jusque dans un bassin creusé par des hommes. Une végétation verte et luxuriante contraste avec la sécheresse et la blancheur de la pierre. L’endroit est caché dans le creux de la roche comme dans les contes médiévaux. Lorsqu’ils le découvrent, une euphorie les prend. C’est Vicente qui le premier se déshabille.

— Allez ! dit-il aux deux autres en pénétrant dans les bassins remplis d’eau fraîche.

Yves à son tour se met nu et se jette dans l’eau en éclaboussant Vicente comme un garnement. Myriam ne bouge pas, pudique.

— Viens ! lui dit Vicente.

— Oui, viens ! renchérit Yves.

Et Myriam entend leurs voix dont l’écho résonne sous la roche. Elle leur demande de fermer les yeux. Jamais elle n’a nagé toute nue, l’eau du bassin est extraordinairement épaisse et douce, elle glisse sur la peau de Myriam comme une caresse.

Sur le chemin du retour, Myriam attrape chacun des garçons par le bras. Yves est troublé mais ne le montre pas. Vicente serre le bras de sa femme bien fort contre lui, pour la féliciter de son initiative. Jamais il ne l’a tenue si fort, pas même le jour de leur mariage. Myriam semble flotter au-dessus du sol.

Ils marchent ainsi, bras dessus, bras dessous, quand le ciel devient soudain très sombre.

— C’est la raïsse, dit Yves.

En quelques secondes, de grosses gouttes de pluie chaudes, lourdes, tombent du ciel. Vicente et Myriam courent pour se protéger sous un arbre. Yves se moque :

— Vous voulez prendre la foudre ?

L’eau de pluie coule sur leurs visages et dans leurs nuques, plaquant leurs cheveux sur leurs joues et leurs habits contre la peau.

Myriam trébuche sur une pierre mouillée et Vicente fait semblant de tomber à son tour sur elle. La jeune femme sent contre sa cuisse un désir fort. Elle se met à rire et se laisse embrasser le visage. Ainsi allongée, Vicente la serre fort sous elle. Myriam ferme les yeux et se laisse entraîner par son mari, dans une pluie chaude et épaisse qui inonde ses cuisses. En tournant la tête, elle aperçoit Yves qui les regarde au loin. Elle le sent qui chavire. Ce moment est comme un scellé. Désormais, ils seront tous les trois sous l’emprise de cet instant, qui les attache les uns aux autres, qui les fascine.

 

Le lendemain matin, dans la maison du pendu, ils sont réveillés par l’arrivée des gendarmes. Myriam se met à trembler de tout son corps. Elle songe à s’enfuir.

— Tout va bien se passer, dit Vicente en la retenant fermement par la main, surtout, on reste calme. Les gens nous aiment bien ici.

Vicente a raison. Les gendarmes viennent juste voir de près ces Parisiens dont tout le monde parle. Simple visite de courtoisie, pour vérifier ce qu’on dit dans la région :

— Les Parisiens, ils sont charmants pour des Parisiens.

Pendant que Vicente les accueille, Myriam aide Yves à se cacher. Elle range en vitesse le cabanon mais les gendarmes ne demandent même pas à le visiter. Ils repartent comme ils sont venus, de bonne humeur.

Après leur départ, Myriam ressent une angoisse profonde qu’elle ne parvient pas à calmer. Elle voit désormais des dangers partout autour d’eux. Elle pose mille questions à Madame Chabaud sur les événements de la région.

— Il y a encore eu une arrestation à Apt.

— Des représailles à Bonnieux.

— Il y a des mauvaises nouvelles de Marseille, c’est pire qu’avant.

Myriam veut rentrer à Paris. Vicente organise leur départ.

Assise dans le train, avec sa fausse carte d’identité, elle se sent soulagée de quitter Yves et cette relation qui la déborde. Quand elle sort de la gare de Lyon, l’odeur chaude du goudron et de la poussière l’écœure. Il n’y a plus d’autobus qui circulent dans Paris, et seulement un métro toutes les demi-heures.

Cela fait un an qu’elle n’a pas vu Paris.

Elle ressent un vertige et demande à partir sur-le-champ aux Forges, elle veut aller voir son père et sa mère.

Elle et Vicente prennent le train gare Saint-Lazare. Myriam reste silencieuse, elle sent que quelque chose ne va pas, que quelque chose de terrible l’attend là-bas.

En arrivant devant la maison de ses parents, elle voit sur le sol toutes les cartes qu’elle leur a envoyées depuis un an, pour leur donner de ses nouvelles.

Personne n’est venu les ramasser, personne ne les a lues.

Myriam a l’impression de tomber la tête en arrière.

— Tu veux entrer ? demande Vicente.

Myriam ne peut pas parler, ne peut pas bouger. Vicente essaye d’aller voir ce qu’il peut par les fenêtres.

— La maison a l’air inhabitée. Tes parents ont mis des draps sur les meubles. Je vais toquer chez les voisins, leur demander s’ils savent quelque chose.

Myriam reste de longues minutes sans bouger. Une douleur traverse tout son corps.

— Les voisins ont dit que tes parents sont partis, après l’arrestation de Jacques et Noémie.

— Partis où ?

— En Allemagne.

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