La carte postale
Chapitre 42
Je regardais défiler les pages de mon carnet, persuadée que quelque chose allait en sortir. Si je me creusais bien la tête, j’allais avoir une bonne idée.
— Mireille ! ai-je dit. J’ai lu son livre ! Je crois qu’elle vit toujours là.
— Mireille ?
— Oui, oui ! La petite Mireille Sidoine ! La fille de Marcelle – qui fut élevée par René Char. Elle doit avoir 90 ans aujourd’hui. Je le sais car elle a écrit un livre de mémoires que j’ai lu il y a peu de temps. Et… et elle disait qu’elle habitait encore Céreste ! Elle a connu Myriam, elle a connu ma mère, c’est sûr. Je te rappelle que c’était une cousine d’Yves.
Pendant que je parlais, Georges regardait sur son téléphone le site des Pages blanches, avant d’affirmer :
— Oui, j’ai son adresse, on peut y aller si tu veux.
Je reconnaissais les ruelles de ce village que j’avais arpenté enfant, les maisons collées les unes aux autres, les tournants étroits comme des coudes, rien ne semblait avoir changé depuis trente ans. En face de chez Henriette, il y avait la maison de Mireille, la fille de Marcelle, la renarde des Feuillets d’Hypnos.
Nous avons donc sonné chez elle, sans avoir prévenu de notre visite. Au début je n’osais pas. Mais Georges a insisté.
— Qu’est-ce que tu as à perdre ? m’a-t-il demandé.
Un vieux monsieur a ouvert la fenêtre qui donne sur la rue, c’était le mari de Mireille. Je lui ai expliqué que j’étais la petite-fille de Myriam et que je cherchais des souvenirs. Il nous a dit d’attendre. Puis il a ouvert la porte, et très gentiment il a proposé qu’on vienne boire le sirop.
Mireille était là, dans le jardin derrière la maison, assise devant une table, habillée de noir, bien coiffée et apprêtée. 90 ans, peut-être davantage. Elle attendait, comme si nous avions eu rendez-vous.
— Approchez-vous, m’a-t-elle dit. Mes yeux sont presque aveugles. Il faut que vous veniez près de moi, que je puisse voir votre visage.
— Vous avez connu ma grand-mère Myriam ?
— Mais bien sûr. Je me souviens très bien d’elle. Et je me souviens aussi de ta mère qui était une petite fille. Comment s’appelle-t-elle déjà ? demanda Mireille.
— Lélia.
— C’est cela, quel joli prénom. Original. Lélia. Je n’en connais pas d’autre. Que veux-tu savoir au juste ?
— Comment était-elle ? Ma grand-mère ? Quel genre de femme c’était ?
— Oh. Elle était discrète. Elle ne parlait pas beaucoup. Elle ne faisait jamais d’histoires au village. Elle n’était pas du tout coquette, cela je m’en souviens.
Nous sommes restées longtemps, à parler d’Yves et de Vicente, du trio amoureux qu’ils avaient formé et de ses conséquences. À parler de René Char aussi, et de la façon dont il avait vécu la guerre à Céreste. Mireille parlait avec franchise. Sans détour. Dans ma tête, je pensais à la façon dont je raconterais tout cela à ma mère, Mireille, son jardin perdu, ses souvenirs de Myriam. J’aurais voulu qu’elle soit là avec moi.
Au bout d’un moment, j’ai senti qu’il était temps pour nous de repartir, que Mireille commençait à se fatiguer. Je lui ai simplement demandé s’il me serait possible de rencontrer d’autres personnes dans le village qui pourraient me parler de ma grand-mère.
— Quelqu’un qui l’aurait intimement connue.
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