La carte postale
Chapitre 30
Myriam réussit à entrer dans le Lutetia par les portes tambour, bousculée par d’autres qui piétinent comme elle. Elle cherche le panneau « Renseignement aux familles » et découvre sous les grands escaliers les panneaux recouverts de centaines de fiches, avec des centaines de lettres de recherche, et des centaines de photographies de mariages, de vacances heureuses, de repas de famille, de portraits de soldats en pied. Elles tapissent le hall de l’hôtel, du sol au plafond. On dirait que les murs pèlent des feuilles de papier.
Myriam s’approche, en même temps que les déportés qui viennent d’arriver, attirés par ces photographies du monde d’avant, enfoui sous les cendres. Leurs yeux regardent, mais ne semblent plus comprendre ce que signifient ces images. Ils ne sont même pas sûrs de pouvoir se reconnaître eux-mêmes sur les portraits affichés.
— Comment savoir que j’ai été cet homme-là ?
Myriam s’éloigne du panneau pour laisser la place à d’autres, elle cherche le bureau des renseignements quand un homme affolé lui attrape le bras, il l’a prise pour une des femmes bénévoles qui aident les familles.
— Excusez-moi, j’ai retrouvé ma femme, elle s’est endormie dans mes bras et je n’arrive plus à la réveiller.
Myriam explique qu’elle ne travaille pas ici, qu’elle est venue chercher des gens elle aussi. Mais l’homme insiste, venez, venez, dit-il sans lui lâcher le bras.
En voyant la femme, assise sur le fauteuil, Myriam comprend qu’elle ne dort pas. Ce n’est pas la seule à mourir ici, ils sont des dizaines par jour, dont le corps épuisé ne résiste pas à l’émotion des retrouvailles et du retour.
Myriam s’éloigne pour faire la queue devant le bureau des renseignements. À côté d’elle, un couple de Français tient dans leurs bras une enfant polonaise qu’ils ont cachée pendant toute la guerre. Elle avait 2 ans quand ils l’ont recueillie. Maintenant elle en a 5, et parle parfaitement le français, avec l’accent parisien. Ils sont venus au Lutetia parce qu’ils ont entendu le nom de sa mère dans les listes diffusées à la radio française.
Mais devant cette femme filiforme, tondue, la petite fille ne reconnaît pas sa maman. Elle est soudain prise d’une terrible panique, elle se met à pleurer, elle ne veut pas de cette femme-là qui ressemble à un cauchemar. La petite fille hurle dans le hall de l’hôtel, en s’accrochant aux jambes de celle qui n’est pas sa mère.
Au bureau des renseignements, Myriam n’apprend rien du tout, on lui donne une fiche à remplir et on lui dit d’attendre ensuite les listes diffusées à la radio. On lui déconseille de venir tous les jours.
— Ça ne sert à rien.
Myriam s’approche d’un groupe qui, dans un coin du hall, a l’air d’être des habitués. Eux, ils viennent tous les jours, s’échangent des informations et les rumeurs qui circulent.
— Les Russes ont confisqué des déportés français.
— Ils ont pris les médecins et les ingénieurs.
— Des fourreurs et des jardiniers aussi.
Myriam pense à son père ingénieur, à ses parents qui parlent russe. S’ils ont été mobilisés là-bas, cela pourrait expliquer leur absence des listes de retour.
— Mon mari est médecin. Je suis sûre aussi qu’ils l’ont gardé.
— On dit qu’au moins cinq mille personnes sont parties en Russie.
— Mais comment se renseigner ?
— Vous avez demandé au bureau ?
— Non. Ils ne veulent plus me recevoir.
— Essayez, vous ! Avec les nouvelles têtes, ils sont plus aimables.
— Ils sont bien quelque part, tous ces gens.
— Il faut être patient, on va les rapatrier.
— Vous savez ce qui est arrivé à Madame Jacob ?
— Son mari était sur la liste des morts du camp de Mauthausen.
— Quand elle a lu son nom, elle s’est effondrée.
— Et puis trois jours plus tard, on frappe à la porte, elle ouvre.
— Son mari est devant elle. Il y avait eu une erreur.
— Ce n’est pas la seule. Rien n’est jamais perdu, vous savez.
— On dit qu’en Autriche, il y a un camp où l’on met ceux qui ont tout oublié.
— En Autriche, vous dites ?
— Mais non, c’est en Allemagne.
— Ils ont fait des photographies des personnes concernées ?
— Non, je ne crois pas.
— Comment savoir, alors ?
Myriam dépose sa fiche dans le hall d’entrée. Comme elle n’a pas de photographies de sa famille, puisque tous les albums sont aux Forges, elle écrit en grand leurs prénoms, pour qu’ils puissent tout de suite les repérer au milieu des dizaines, des centaines, des milliers de fiches qui volètent dans l’entrée. EPHRAÏM EMMA NOÉMIE JACQUES. Puis elle signe et inscrit son adresse, rue de Vaugirard, chez Vicente, pour que ses parents sachent où la trouver.
Debout sur la pointe des pieds, pour punaiser sa fiche en hauteur, Myriam a les bras tendus, presque en déséquilibre. À côté d’elle, un homme debout la regarde, avec sur les lèvres un drôle de sourire.
— J’ai appris sur une liste que j’étais mort, finit-il par dire.
Myriam ne sait pas quoi lui répondre. Maintenant que sa fiche est accrochée, elle prend la direction de la sortie, quand une femme l’attrape par l’épaule.
— Regardez, c’est ma fille.
Myriam se retourne, elle n’a pas le temps de répondre que la dame lui tend une photo, si près de ses yeux qu’elle ne peut rien voir.
— Elle était un peu plus vieille que sur la photo quand ils l’ont arrêtée.
— Excusez-moi, dit Myriam. Je ne sais pas…
— Je vous en supplie, aidez-moi à la retrouver, dit la dame dont les joues se couvrent de plaques rouges.
La femme prend Myriam par le bras, avec force, pour lui chuchoter :
— J’ai beaucoup d’argent à vous proposer.
— Lâchez-moi ! crie Myriam.
En sortant de l’hôtel, elle voit le groupe des habitués s’agiter, ils ont pris leurs affaires et se précipitent dans le métro. Myriam les suit pour comprendre ce qui se passe. Ils lui apprennent que par une erreur d’aiguillage, une quarantaine de femmes qui devaient être emmenées au Lutetia a été envoyée à la gare d’Orsay. Quarante femmes, c’est beaucoup. Et Myriam sent que Noémie sera parmi elles – elle prend le métro avec eux et arrive à la gare le cœur battant. C’est un pressentiment qui l’envahit d’une sorte de lumière, de joie.
Mais arrivée à la gare d’Orsay, aucune parmi elles n’est Noémie.
— Jacques, Noémie, ça vous dit quelque chose ?
— Vous savez dans quel camp ils ont été déportés ?
— J’ai cru comprendre que toutes les femmes étaient parties à Ravensbrück.
— Nous n’en savons rien, madame. Ce ne sont que des suppositions.
— On ne peut pas se renseigner après des gens qui étaient là-bas ?
— Désolé. On n’a reçu aucun convoi de Ravensbrück. Et nous pensons qu’il n’y en aura pas.
— Mais pourquoi vous n’envoyez personne les chercher ? Je peux me porter volontaire si vous voulez !
— Madame, nous avons envoyé des gens pour les rapatriements de Ravensbrück. Mais il n’y avait plus personne à rapatrier.
Les mots sont clairs. Mais Myriam ne les comprend pas. Son cerveau refuse de comprendre ce que signifie : « Il n’y avait plus personne à rapatrier. »
Myriam quitte la gare d’Orsay pour rentrer chez elle. Jeanine lui ouvre la porte, en tenant Lélia dans ses bras. Les deux femmes se comprennent, pas besoin de parler.
— J’y retournerai demain, dit simplement Myriam.
Et tous les jours, elle retourne au Lutetia pour attendre les siens. Elle aussi, a perdu toute pudeur. Sans aucune retenue, elle interpelle les déportés qui sortent de l’hôtel, pour retenir quelques secondes leur attention.
— Jacques, Noémie, ça vous dit quelque chose ?
Elle envie ceux qui ont entendu un nom à la radio ou qui ont reçu un télégramme. On les reconnaît tout de suite, à la façon dont ils s’engagent, d’un pas sûr, dans le hall de l’hôtel.
Jour après jour, Myriam essaye de se rendre utile auprès des services de l’organisation, elle cherche à comprendre ce qui se passe en Pologne, en Allemagne et en Autriche. Elle reste à traîner dans les différents étages, jusqu’à ce qu’elle entende dire :
— On n’attend plus de convoi pour aujourd’hui, rentrez, madame.
— Revenez demain, cela ne sert à rien de rester là.
— S’il vous plaît, vous devez quitter les lieux maintenant.
— On vous dit qu’il n’y aura plus d’arrivées aujourd’hui.
— Demain les premiers arrivent à huit heures. Allez, gardez espoir.
Lélia, qui est maintenant un bébé de neuf mois, a de terribles douleurs au ventre. Elle refuse désormais de se nourrir et Jeanine demande à Myriam de rester plus longtemps auprès de sa fille.
— Elle a besoin de toi, tu dois l’aider à manger.
Pendant une semaine, Myriam ne se rend pas au Lutetia pour surveiller et nourrir son bébé. Quand elle retourne à l’hôtel, elle retrouve les mêmes femmes, brandissant des photographies. Mais quelque chose a changé. Il y a beaucoup moins de monde qu’avant.
— Ils disent qu’il n’y aura plus de convois à partir de demain.
Le 13 septembre 1945, le journal Ce soir publie un article de M. Lecourtois :
Le Lutetia cesse d’être l’hôtel des morts vivants.
Dans quelques jours, réquisition levée, l’hôtel Lutetia, boulevard
Raspail, sera rendu à ses propriétaires. Trois mois seront
nécessaires pour le remettre en état. (…) L’hôtel est vide. Le Lutetia
ferme ses portes sur la plus grande misère humaine pour les rouvrir,
demain, sur des gens heureux de vivre.
Myriam est en colère. Partout dans la presse, elle lit cette phrase : on peut désormais considérer le rapatriement des déportés comme terminé.
— Mais ce n’est pas terminé, puisque les miens ne sont sur aucune liste et qu’ils ne sont pas rentrés.
Entre la fin de l’espoir et l’absence de preuve, Myriam ne trouve jamais la paix. Elle se souvient des rumeurs qu’elle a entendues dans le hall de l’hôtel :
— Ils sont encore dix mille à attendre, là-bas, ne vous inquiétez pas, ils vont revenir.
— On dit qu’en Allemagne, il y a un camp où l’on met ceux qui ont tout oublié.
Myriam a vu les images des camps d’extermination, diffusées dans les journaux et aux actualités cinématographiques. Mais il lui est impossible de faire coïncider ces images avec la disparition de ses parents, de Jacques et Noémie.
— Ils sont forcément quelque part, se dit Myriam. Il faut les retrouver.
Fin septembre 1945, Myriam rejoint les troupes d’occupation en Allemagne à Lindau.
Elle s’engage en tant que traductrice pour l’armée de l’air. Elle parle le russe, l’allemand, l’espagnol, l’hébreu, un peu d’anglais et bien sûr le français.
Là-bas, elle continue de chercher.
Peut-être que Jacques ou Noémie ont réussi à s’échapper.
Peut-être qu’ils sont quelque part dans un camp pour ceux qui ont oublié.
Peut-être qu’ils n’ont pas d’argent pour rentrer en France.
Tout est possible. Il faut continuer à croire.
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