La carte postale

Anne Berest · Chapitre 58 sur 99

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La carte postale

Chapitre 6

 

 

Maman,

Ce matin il m’est revenu un souvenir. Je devais avoir 10 ans,

Myriam m’avait proposé une promenade dans la colline. Nous

marchions dans la chaleur de l’été, toutes les deux, elle avait

ramassé sur le rebord du chemin, je m’en souviens, une

chrysalide d’abeille. Elle me l’avait donnée en me disant d’y faire

très attention parce que c’était fragile. Ensuite elle s’est mise à

me parler de la guerre. J’ai ressenti une gêne très forte.

Quand nous sommes rentrées, j’ai voulu te raconter. Mais tout

était flou dans ma tête et je fus incapable de te restituer quoi que

ce soit. Je me souviens de ta réaction, comme une brûlure. Tu me

posais des questions et je répondais systématiquement : « Je ne

sais pas. » Ce moment est peut-être l’un des plus constitutifs de

mon caractère.

Depuis ce jour, lorsque je ne sais pas répondre à une question,

lorsque j’ai oublié quelque chose que je devrais avoir retenu, je

tombe dans un trou noir, à cause de ce sentiment de culpabilité,

très anciens, vis-à-vis de Myriam, vis-à-vis de toi. Alors je

voudrais que tu ne m’en veuilles pas d’oser aller réveiller les

morts. Et de les refaire vivre. Je crois que je cherche ce que

Myriam a bien pu me dire ce jour-là.

À ce sujet, j’ai fait une découverte.

Dans ses brouillons, Myriam parle d’une Madame Chabaud,

chez qui elle a passé une année, à Buoux, pendant la guerre. J’ai

cherché dans les pages blanches et ce nom est apparu. Toujours

dans ce village.

J’ai tout de suite composé le numéro de téléphone et je suis

tombée sur une femme très gentille, mariée au petit-fils de cette

Madame Chabaud. Elle m’a dit : « Oui, oui, la maison du pendu

existe toujours. Et je sais que la grand-mère de mon mari y a

caché des Résistants. Rappelez demain, mon mari vous racontera

mieux que moi. » Son mari s’appelle Claude, il est né pendant la

guerre, je vais lui téléphoner et je te raconterai.

Maman, je sais que tout cela t’intéresse et te remue à la fois. Je

te demande pardon. Et aussi pardon d’avoir oublié ce que

Myriam m’a dit ce jour-là.

A.

 

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