La carte postale
Chapitre 25
Maman,
Je suis assise à l’arrière de ta petite Renault 5 blanche, j’ai 6
ou 7 ans peut-être, on traverse le boulevard Raspail et tu me
montres un immense hôtel, un palace, en me disant que tu y as
passé les premiers mois de ta vie. J’approche mon visage de la
vitre, je regarde ce bâtiment qui me semble aussi grand que tout
le sixième arrondissement. Et je me demande comment c’est
possible que ma mère ait vécu dans cet endroit-là. C’est une
énigme de plus, un rébus qui vient s’ajouter à tous ceux qui
jalonnent ma vie d’enfant.
Je t’ai imaginée courir dans les couloirs aux épaisses
moquettes couleur crème, et chaparder des gâteaux frais sur des
charriots pour les manger en cachette. Exactement comme dans
un album que tu me lisais quand j’étais petite.
Mais maman, avec toi, les histoires étranges du passé n’étaient
jamais des contes pour enfants, elles étaient bien réelles, elles
avaient existé. Et bien que je connaisse aujourd’hui les
circonstances qui t’ont amenée à passer les premiers mois de ta
vie au Lutetia, bien que je sache que ton enfance fut ensuite
marquée par l’absence de confort matériel, il me reste gravée en
moi une image. Fausse et réelle à la fois. L’image fantasmée
d’avoir une mère qui apprend à marcher dans les couloirs d’un
palace. A.
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