La carte postale
Chapitre 5
À Riga, la petite famille s’installe dans une jolie maison en bois située Alexandra isl, N° 60/66 dz 2156. Emma est appréciée par les habitants du quartier, elle s’intègre bien. Elle admire son mari, qui s’est lancé dans le commerce du caviar avec succès.
— Mon mari a une âme d’entrepreneur et le sens des relations, écrit-elle avec fierté à ses parents à Lodz. Il m’a acheté un piano pour que je puisse réveiller mes doigts endormis. Il me donne tout l’argent dont j’ai besoin, et il m’encourage aussi à donner des cours de musique aux petites filles du quartier.
Grâce aux ventes de caviar, le couple s’achète une datcha à Bilderlingshof, comme les familles de la bonne société lettone. Ephraïm offre à sa femme le luxe d’une nurse allemande qui vient seconder Emma dans ses travaux domestiques.
— Ainsi tu pourras travailler davantage. Les femmes doivent être indépendantes.
Emma en profite pour se rendre à la grande synagogue de Riga, connue pour ses chantres et surtout pour ses chœurs. Elle affirme à son mari qu’il s’agit seulement d’y recruter de nouvelles élèves. Pas d’y prier. Quand elle arrive à la fin de l’office, c’est un bouleversement pour elle d’entendre parler polonais. Elle retrouve d’anciennes familles de Lodz et l’atmosphère provinciale de sa ville natale. C’est comme des petites miettes d’enfance qu’elle peut grappiller.
Emma apprend par les commères de la synagogue que la cousine Aniouta s’est mariée avec un Juif allemand et vit désormais à Berlin.
— N’en parle pas à ton mari, surtout ne ravive pas le souvenir de ton ancienne rivale, lui conseille la Rebbetzin – la femme du rabbin, qui a pour charge de prodiguer les conseils aux épouses de la communauté.
De son côté, Ephraïm reçoit des nouvelles très encourageantes de ses parents. Leur orangeraie prospère. Bella a été engagée comme costumière dans un théâtre à Haïfa. Les frères, éparpillés aux quatre coins de l’Europe, ont trouvé de bonnes situations. Sauf le petit dernier, Emmanuel. À Paris, il a le projet de devenir acteur de cinéma – « Pour le moment, écrit son frère Boris, il n’a pas encore trouvé de rôle. Il a déjà 30 ans, et je m’inquiète pour lui. Mais il est jeune, j’espère qu’il va percer. Je l’ai déjà observé sur des prises de vues. Il est capable, il progressera. »
Ephraïm fait l’acquisition d’un appareil photographique pour fixer à jamais le visage de Myriam. Il habille sa fille comme une poupée, lui met les plus beaux habits et dans les cheveux les plus riches rubans. Avec ses robes blanches, la petite fille est la princesse du royaume de Riga. C’est une enfant fière et conquérante, consciente de son importance aux yeux de ses parents – donc aux yeux du monde entier.
Quand on passe devant la maison des Rabinovitch, rue Alexandra, les notes de piano résonnent dans l’air – les voisins ne se plaignent jamais, au contraire, ils apprécient la musique. Les semaines passent, heureuses, comme si tout était devenu facile. Un soir de Pessah, Emma demande à Ephraïm de dresser un plateau pour le dîner.
— S’il te plaît. Ne lis pas les prières, mais au moins la sortie d’Égypte.
Ephraïm finit par accepter et montre à Myriam comment on dispose l’œuf, les herbes amères, les morceaux de pomme au miel, l’eau salée, et un os d’agneau au centre du plateau. Il se prend au jeu pour un soir et raconte l’histoire de Moïse, exactement comme son père le faisait autrefois.
— En quoi cette nuit diffère-t-elle des autres nuits ? Pourquoi mange-t-on des herbes amères ? Ma petite, Pessah nous apprend que le peuple juif est un peuple libre. Mais que cette liberté a un prix. La sueur et les larmes.
Pour ce dîner de Pessah, Emma a préparé des matsots selon la recette de Katerina, la vieille cuisinière de ses beaux-parents. Elle veut que son mari retrouve la fadeur délicieuse des repas de son enfance. Ce soir-là Ephraïm est d’excellente humeur, il fait rire la petite en imitant son grand-père :
— Le foie haché est le meilleur remède contre les misérables problèmes de la vie, dit-il en prenant l’accent russe de Nachman, avant d’enfourner dans son gosier des petits pâtés de volaille.
Mais au milieu des rires, Ephraïm ressent soudain une peine dans le cœur – Aniouta. Une image traverse son esprit, celle de sa cousine, qu’il imagine au même moment, fêtant Pessah dans sa propre famille, avec un mari, un bébé peut-être, penchée sur le livre de prières, autour d’une table éclairée à la bougie. Combien la maturité doit l’avoir rendue belle, songe-t-il. Encore plus belle ! Une ombre assombrit son visage, qu’Emma remarque immédiatement.
— Tout va bien ? demande-t-elle.
— Et si nous faisions un autre enfant ? répond Ephraïm.
Dix mois plus tard, Noémie – la Noémie de la carte postale – naît à Riga le 15 février 1923. Cette petite sœur détrône Myriam de son royaume, elle a le visage rond de sa mère, rond comme la lune.
Grâce à l’argent qu’il dégage des ventes de ses œufs d’esturgeon, Ephraïm achète un local pour y installer un laboratoire expérimental. Il veut créer de nouvelles machines. Ephraïm passe des soirées entières, l’œil brillant, à expliquer à sa femme les principes de ses inventions.
— Les machines seront une révolution. Elles libéreront les femmes de leur harassant travail domestique. Écoute ça : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat », tu n’es pas d’accord ? demande Ephraïm qui continue de lire Karl Marx, même s’il est désormais un patron à la tête d’un florissant commerce.
— Mon mari est pareil à l’électricité, écrit Emma à ses parents, il voyage partout pour apporter la lumière du progrès.
Mais Ephraïm l’ingénieur, le progressiste, le cosmopolite, a oublié que celui qui vient d’ailleurs restera pour toujours celui qui vient d’ailleurs. La terrible erreur que commet Ephraïm, c’est de croire qu’il peut installer son bonheur quelque part. L’année suivante, en 1924, un baril de caviar avarié plonge sa petite entreprise dans la banqueroute. Malchance ou manœuvre de jaloux ? Ces migrants arrivés en charrette sont devenus trop vite des notables. Les Rabinovitch deviennent persona non grata dans le Riga des goys. Les voisins de la cour Binderling demandent à Emma de cesser d’importuner le quartier avec le va-et-vient de ses élèves. Elle apprend par ses relations de la synagogue que des Lettons ont pris son mari pour cible et qu’ils l’importuneront jusqu’à ce qu’il n’ait plus d’autre choix que de partir. Elle comprend qu’il faut faire les valises, encore une fois. Mais pour aller où ?
Emma écrit à ses parents, mais les nouvelles de Pologne ne sont pas bonnes. Son père, Maurice Wolf, semble inquiet à cause des grèves qui éclatent partout dans le pays.
— Tu sais ma fille combien mon plus grand bonheur serait de t’avoir près de moi. Mais je ne dois pas être égoïste et mon devoir de père est de te dire que vous devez peut-être réfléchir à vous éloigner davantage, ton mari, toi et les enfants.
Ephraïm envoie un télégramme à son petit frère, Emmanuel. Mais malheureusement, ce dernier occupe à Paris l’appartement d’amis peintres, Robert et Sonia Delaunay, qui ont un petit garçon. Ephraïm écrit alors à Boris, son grand frère réfugié à Prague, comme de nombreux membres du parti SR. Mais là-bas, la situation politique est trop instable et Boris déconseille à Ephraïm de venir s’installer.
Ephraïm n’a plus d’argent et plus de choix. La mort dans l’âme, il envoie en Palestine un télégramme : Nous arrivons.
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