La carte postale

Anne Berest · Chapitre 40 sur 99

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La carte postale

Chapitre 3

 

 

Tenue vestimentaire appropriée Pessah

J’ai tapé ces quatre mots dans le moteur de recherche Google. Michelle Obama est apparue sur l’écran de mon ordinateur. Elle était assise à une table, entourée d’hommes portant leurs kippas. Elle arborait ce sourire franc qu’on lui connaît et une robe bleu marine, simple, assez semblable à une robe qui devait être quelque part dans mon placard. Cela m’a rassurée, j’ai eu la sensation que le dîner chez Georges ne serait pas forcément une catastrophe.

La baby-sitter est arrivée. Pendant qu’elle lisait une histoire à ma fille, j’ai continué ma recherche. Les photographies qui s’affichaient à l’écran montraient des livres en hébreu posés sur des tables, des assiettes garnies de choses étranges. Os, feuilles de salade, œufs durs… Un labyrinthe de signes. Un monde inconnu, dans lequel j’avais peur de me perdre. Georges pensait, à la suite de nos conversations, que je connaissais la liturgie des fêtes juives et que je savais lire l’hébreu.

Je n’avais pas démenti.

C’était la première fois que je sortais avec un homme de confession juive. Avant lui, ne s’était jamais posée la question de savoir si je connaissais le déroulement du Seder ni si j’avais fait ma bat-mitsva. Mon nom de famille n’étant pas juif, chaque fois que j’avais rencontré un homme, au bout de quelque temps, il s’était étonné :

— Ah bon ? Tu es juive ?

Oui, contre toute apparence…

À la fac, j’étais devenue amie avec une fille, Sarah Cohen, les cheveux noirs, la peau brune. Elle m’avait expliqué que les hommes qu’elle rencontrait pensaient naturellement qu’elle était juive. Mais sa mère ne l’étant pas, elle non plus, selon la loi. Sarah en avait développé un complexe.

Moi j’étais juive, mais rien ne le laissait paraître. Sarah avait tout l’air d’une Juive, mais ne l’était pas selon les textes. Nous en avions ri. Tout cela était absurde. Dérisoire. Et pourtant cela marquait nos vies.

Avec les années, cette question demeurait complexe, insaisissable, incomparable à quoi que ce soit. Je pouvais avoir un grand-père au sang espagnol ou un autre de sang breton, un arrière-grand-père peintre ou un autre commandant de brise-glace, mais rien, absolument rien, n’était comparable au fait d’être issue d’une lignée de femmes juives. Rien ne me marquait aussi fortement dans le regard des hommes que j’avais aimés. Rémi avait eu un grand-père collaborateur. Théo se posait des questions sur ses possibles origines juives cachées. Olivier ressemblait à un Juif et on le prenait souvent pour tel. Encore aujourd’hui avec Georges. Ce n’était jamais anodin.

 

J’ai fini par mettre la main sur ma robe bleu marine. Elle était devenue un peu trop serrée à la taille, mon bassin s’étant élargi avec la grossesse. Mais je n’avais plus le temps d’en trouver une autre. J’étais en retard. Chez Georges, tous les invités étaient déjà là.

— Enfin ! dit-il en attrapant mon manteau, j’ai cru que tu n’arriverais jamais. Anne, je te présente mon cousin William et sa femme Nicole. Leurs deux garçons sont dans la cuisine. Je te présente aussi François, mon meilleur ami – et sa femme, Lola. Mes fils malheureusement sont restés à Londres parce qu’ils sont en période d’examens. C’est triste, c’est le premier Seder que je vais passer sans eux. Je te présente aussi Nathalie, qui a écrit un livre que je vais t’offrir. Ah, fit-il en apercevant une femme qui apparut dans le salon, et voici Déborah !

Je ne l’avais jamais rencontrée mais je savais très bien qui était Déborah. Georges m’avait déjà à plusieurs reprises parlé d’elle.

Son regard me fit comprendre plusieurs choses. Que Déborah était une femme autoritaire et sûre d’elle. Et qu’elle n’était pas du tout contente de ma présence à ce dîner.

Déborah et Georges se connaissaient depuis l’internat. À l’époque Georges était très amoureux de Déborah mais ce n’était pas réciproque. Elle avait repoussé ses avances. Comment avait-il pu s’imaginer un instant qu’une fille comme elle pouvait s’intéresser à un garçon comme lui ?

— Je préfère qu’on reste amis, lui avait-elle dit.

Plus de trente ans s’étaient écoulés. Georges et Déborah avaient vécu leurs vies sans jamais se perdre de vue. Ils avaient travaillé dans les mêmes hôpitaux. Georges avait eu deux fils et un long divorce. Déborah avait eu une fille et une séparation rapide. Ils avaient continué à se fréquenter de loin, aux anniversaires des copains médecins, comme ça, sans vraiment se parler.

— On se connaît mal depuis longtemps, disait Déborah à propos de Georges.

— On s’est bien connus autrefois, disait Georges à propos de Déborah.

Jusqu’à ce que, trente ans plus tard, Déborah considère Georges à nouveau et qu’il devienne enfin intéressant à ses yeux.

Déborah avait pensé que Georges serait très heureux de retrouver son amour d’internat. Mais les choses ne se passèrent pas ainsi et Georges lui proposa :

— Déborah, j’aimerais vraiment qu’on soit amis.

Déborah en conclut que reconquérir l’amour de Georges serait moins facile qu’elle ne l’avait imaginé.

— Tant mieux, avait-elle songé.

Georges entretenait avec Déborah ce qu’il appelait une amitié, mais qui au fond était une sorte de revanche, car il était flatté. Cette fille qui l’avait fait tant souffrir, désormais lui faisait la cour.

Quand Déborah m’a vue arriver chez Georges, elle a d’abord été surprise. Georges lui avait parlé de moi, mais elle avait considéré que je n’étais pas une rivale sérieuse, étant donné que je n’étais pas médecin. Ma présence au dîner de Pessah lui fit revoir son jugement. Que Georges n’ait pas pris la peine de la prévenir, la blessa. Elle considéra qu’il l’avait humiliée.

— Commençons le dîner, dit Georges.

— Tu vas voir ce que tu vas voir, pensa Déborah.

Pendant que les hommes mettaient leurs kippas, Déborah fit une blague sur la différence entre un Pessah séfarade et un Pessah ashkénaze, que tout le monde trouva très drôle. Sauf moi, évidemment. Déborah souligna mon ignorance en s’excusant :

— Désolée, ce sont des blagues juives…

— Mais Anne est juive aussi, a dit Georges.

— Ah bon ? Je pensais que ton nom de famille était breton… a-t-elle répondu, circonspecte.

— Ma mère est juive, ai-je dit en rougissant.

 

Georges a commencé à dire la prière en hébreu, mon cœur s’est mis à battre, tout le monde suivait ses paroles en les ponctuant par un Amen qu’ils prononçaient O-meyn. Et cela m’a troublée, car je croyais que seuls les chrétiens disaient Amen. Je sentais Déborah observer chacun de mes gestes, tout cela ressemblait à un cauchemar.

Georges a demandé à l’un de ses neveux, qui préparait sa bar-mitsva, d’expliquer le plateau du Seder.

— Les symboles sont le maror, les herbes amères qui rappellent l’âpreté de l’esclavage en Égypte, la vie amère de nos ancêtres, en souvenir des souffrances endurées par les Hébreux captifs. La matza, symbole de la hâte avec laquelle les Hébreux ont recouvré leur liberté…

Pendant que le neveu récitait sa leçon, tout le monde s’est assis. En me baissant vers ma chaise, la couture de ma robe s’est déchirée sur le côté. Déborah n’a pas pu s’empêcher de sourire.

— Prenez vos Haggadahs, a dit Georges, j’ai retrouvé celles de mes parents. Il y en a une par personne, pour une fois.

J’ai pris le livre posé sur mon assiette, en essayant de cacher mon trouble, mais tout était écrit en hébreu.

Déborah s’est penchée vers moi, en parlant fort pour que tout le monde entende :

— Une Haggadah s’ouvre par la droite.

Je me suis mise à balbutier des excuses, maladroitement. De sa voix grave, Georges a commencé le récit de la sortie d’Égypte.

— « Cette année nous sommes esclaves… »

Le récit de la Haggadah rappelait à tous, autour de la table, les terribles épreuves subies par Moïse.

Je me laissais bercer par les réponses et par la beauté âpre du récit de la libération du peuple hébreu. Le vin de Pessah me donnait une ivresse forte, joyeuse, et la sensation que j’avais déjà vécu cette scène, que je connaissais déjà tous ces gestes que nous étions en train de faire. Tout m’était familier, passer de main en main les matsots, tremper les herbes amères dans l’eau salée, déposer du bout de mon doigt une goutte de vin dans mon assiette et mettre mon coude sur la table. Les plats en cuivre où étaient posés les mets symboliques de Pessah me semblaient eux aussi connus, comme si je les avais toujours eus sous les yeux. Les chants hébreux sonnaient avec familiarité à mon oreille. Le temps était comme aboli, j’ai ressenti un émerveillement, la chaleur d’une joie profonde qui venait de loin. La cérémonie me transportait dans un temps ancien, j’eus la sensation de sentir des mains se glisser dans les miennes. Les doigts de Nachman, râpés comme les racines d’un vieux chêne. Son visage s’est penché vers moi au-dessus des bougies pour me dire :

— Nous sommes tous les perles d’un même collier.

Ce fut la fin du Seder. Le dîner a commencé.

 

Volubile, à l’aise avec tous, Déborah s’octroyait la place de maîtresse de maison. Elle faisait des compliments à chacun, posait des questions à tout le monde. Sauf à moi, évidemment. J’étais cette parente éloignée qu’on invite, pour ne pas la laisser seule un soir de fête – mais à qui on n’a rien à dire.

Bavarde, belle et drôle, Déborah se mit à parler avec humour du dîner qu’elle avait préparé pour Georges, des poivrons qu’elle avait laissés brûler, de la recette du caviar d’aubergine qu’elle tenait de sa mère, de celle des poivrons marinés qu’elle tenait de son père – elle parlait, parlait, parlait et tout le monde l’écoutait.

— Et alors ? Ta mère, elle le prépare comment le Gefilte fish ? m’a demandé Déborah.

Je n’ai rien répondu. J’ai fait comme si je n’avais pas entendu. Déborah s’est ensuite tournée vers Georges :

— Ce qui me frappe chaque année dans la Haggadah, c’est cette injonction si ancienne, que nous devons aller en Israël pour échapper aux persécutions. « Reconstruis Jérusalem la ville sainte rapidement de nos jours. » C’est écrit noir sur blanc. Depuis plus de cinq mille ans.

— Il paraît que tu songes à t’installer en Israël ? a demandé Georges à son cousin.

— Oui, figure-toi. Quand je lis les journaux, quand je vois ce qui se passe pour nous, ici, en France, je me dis que les gens ne veulent plus de nous.

— Tu exagères toujours, papa, a dit le fils de William. On n’est pas persécutés.

William a reculé sa chaise, stupéfait par la remarque de son fils.

— Tu veux qu’on fasse le décompte de tous les actes antisémites qui ont eu lieu depuis le début de l’année ? a-t-il demandé à son fils.

— Papa, il y a beaucoup plus d’agressions contre les Noirs ou contre les Arabes chaque année en France.

— Tu as vu qu’il est question de rééditer Mein Kampf ? Avec des « commentaires avisés ». Cynisme. C’est simplement un succès de librairie annoncé.

La femme de William a lancé un regard à son fils, signifiant que ce n’était pas la peine de répondre. Et François, le meilleur ami de Georges, a changé de sujet.

— Est-ce que tu pars si le Front national est élu ? a-t-il demandé à Georges.

— Non, moi je ne pars pas.

— Pourquoi ? Tu es fou ! a dit William.

— Parce que je vais résister. Et que la résistance s’organisera sur place.

— Je ne comprends pas ce raisonnement. Si tu as envie de te battre, pourquoi tu ne le fais pas maintenant, avant qu’il ne soit trop tard ? L’idée c’est quand même d’éviter que cela nous tombe dessus, a dit Lola, la femme du meilleur ami de Georges.

— Elle a raison. Nous sommes là, à attendre la catastrophe assis sur nos chaises…

— Pour toi, au fond, ce qui se joue, c’est la possibilité de revivre ce que ton père a vécu dans ses années de guerre et de résistance. Mais l’histoire ne se répète pas. Tu ne vas pas prendre le maquis !

— C’est vrai, a dit Georges, c’est un fantasme familial très fort.

— Voilà le problème, a dit le fils de William qui avait envie d’en découdre avec les vieux. C’est vos fantasmes. Vous vous dites qu’avec l’arrivée du Front national, vous allez pouvoir enfin vous battre, comme vos parents avec Mai 68 et comme vos grands-parents pendant la guerre. En fait vous avez hâte que l’extrême droite arrive pour que vous puissiez vous sentir vivants. Vous, les puissants de gauche. Vous attendez la catastrophe, pour qu’enfin il se passe quelque chose dans vos vies.

— Mon fils est devenu fou, pardonnez-le, a dit William.

— Non ! Non au contraire, c’est intéressant ce qu’il exprime, répondit François.

— La catastrophe… attends, modéra Lola. Même si le Front national est élu – ce que je ne crois pas d’ailleurs –, même si nous sommes précipités dans cet extrême-là, je ne vois pas en quoi, nous, les Juifs, allons souffrir de la situation ? Soyons réalistes. Je suis d’accord avec ton fils, William. Bien que je sois juive, je crois que ce sont les sans-papiers, les populations africaines, les immigrés, qui vont être mis en danger. Pardon de vous décevoir messieurs, mais ce n’est pas vous qu’on va arrêter dans la rue.

— Et pourquoi pas ? a demandé William.

— Mais tu sais bien que Lola a raison ! Toi, moi, il ne nous arrivera rien, ajouta Nicole, la femme de William. On ne va pas porter l’étoile jaune.

— Mais il y aura une autre forme de violence contre les Juifs…

— Vous êtes complètement à côté de la plaque. Ce sont les citoyens d’origines africaine et nord-africaine qui risquent, en cas de victoire du Front national. Bien plus que nous.

— Le problème c’est : êtes-vous prêts à vous battre pour d’autres que vous-mêmes ? Et si vous deveniez des Justes à votre tour ? Regardez les familles dans la rue et les enfants qui crèvent de faim sur des matelas. Cela ne vous rappelle rien ? Et si c’était à votre tour d’être généreux ? De prendre quelqu’un chez vous à dormir sur votre canapé ? Prendre des risques. Et si pour une fois vous n’étiez pas les victimes mais ceux qui peuvent aider ?

— Les Juifs avaient des ennemis en France. Alors que les migrants n’ont pas d’ennemis sur notre territoire.

— Et votre indifférence ? Ce n’est pas une forme de collaboration ?

— Oh oh oh. Calme-toi, et ne parle pas comme ça à ton père.

— Ce discours bien-pensant est simpliste, a répondu William. Et culpabilisant pour les Juifs. Nous vivons dans un pays où il y a encore beaucoup d’antisémitisme – la preuve ces jours-ci. Imagine-toi si soudain, avec l’arrivée du Front national, tu dois être confronté à la justice alors que le sommet de la pyramide d’État n’est pas de ton côté. Eh bien, pour moi, cela change la perception d’être juif dans ce pays – c’est sûr.

— Avec ces discours catastrophistes, tu te donnes bonne conscience de ne rien faire pour les autres.

— Vous ne pouvez pas comprendre ! s’est écrié William. Georges et moi, dans notre génération, avons subi beaucoup d’antisémitisme et ça marque, n’est-ce pas, Georges ?

Georges s’est mis à rire parce que William était devenu soudain très théâtral.

— Écoute, William, lui a-t-il répondu, je suis d’accord avec toi sur tout. Mais si je suis honnête, je n’ai jamais subi d’acte antisémite. Ni à l’école, ni dans mon travail.

William a posé ses bras sur son ventre. Il n’en revenait pas d’une telle idiotie prononcée par son cousin. En souriant, sûr de son effet, il a demandé à Georges :

— Ah bon, tu es vraiment sûr ?

— Oui, a confirmé Georges. J’en suis sûr.

— Tu veux dire que tu ne t’es jamais interrogé sur ce qui t’est arrivé, l’année de ta bar-mitsva ?

Soudain Georges a compris l’allusion de son cousin.

— Ok ok… a concédé Georges dans un geste de contrition qui montrait qu’il s’avouait vaincu. Je me trouvais à l’intérieur de la synagogue, le soir de l’attentat de la rue Copernic.

— Si c’est pas un acte antisémite ! a crié William en se levant.

Sa chaise est tombée en arrière, on aurait dit une pièce de théâtre que se jouaient les deux cousins.

— Oui, c’était le 3 octobre 1980, quelques mois après ma bar-mitsva, j’étais encore dans l’élan de ferveur du judaïsme. Une des rares périodes de ma vie où j’allais très régulièrement à la synagogue…

— Pardon de t’interrompre, a dit William, mais je voudrais préciser une chose à mon fils : la date avait été choisie pour célébrer la nuit du 3 octobre 1941, où six synagogues avaient été attaquées dans Paris ! Dont Copernic.

— C’était l’office du vendredi soir, la synagogue était pleine, j’étais en train de prier avec ma sœur. Une dizaine de minutes avant la fin de l’office, pendant le Adon 'olam asher… la bombe a explosé. On a entendu une déflagration. Les vitraux sont tombés sur quelques membres de la communauté. Le rabbin nous a rapidement fait sortir par-derrière. Avec ma sœur, nous avons vu des voitures en feu. Nous avons pris sur la gauche jusqu’à l’avenue Kléber où nous avons attrapé notre bus. En arrivant à la maison, on a retrouvé Irène, notre nounou, qui regardait les actualités régionales sur FR3. Ils venaient d’annoncer l’attentat. Elle a tout de suite réalisé que nous avions échappé à un immense danger.

— Et toi ?

— Moi sur le moment non. Mais, le soir dans mon lit, mes jambes se sont mises à trembler, sans que je puisse les maîtriser.

— Ensuite, ajouta William, tu te souviens, les déclarations antisémites de Raymond Barre.

— … oui, il était Premier ministre à l’époque… il a dit que cet attentat était d’autant plus choquant qu’il avait frappé « des Français innocents » qui se trouvaient dans la rue, par hasard, devant la synagogue.

— Il a dit « des Français innocents » ?

— Oui, oui ! Comme si dans son esprit, nous, les Juifs, n’étions ni tout à fait français ni vraiment innocents…

— Mais tu ne penses pas que cet attentat a laissé une trace en toi ?

— Non. Je ne pense pas.

— C’est du déni tout ça.

— Tu crois ?

— Oui, c’est du déni. De l’enfouissement. Et aussi le sentiment d’être protégé par l’assimilation.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Regarde-nous, autour de cette table, a dit François. Nous sommes tous des enfants ou des petits-enfants d’immigrés. Tous autant que nous sommes. Et est-ce que nous nous pensons comme tels ? Absolument pas. Nous nous pensons comme des bourgeois français, issus des classes moyennes qui ont réussi. Nous avons tous le sentiment d’être parfaitement assimilés. Nos noms ont tous des consonances étrangères, et pourtant nous connaissons les bons vins du terroir, nous avons lu la littérature classique, nous cuisinons la blanquette de veau… Mais réfléchissez bien et demandez-vous si ce sentiment d’être profondément ancrés ici ne ressemble pas à ce que ressentaient les Juifs français de 1942 ? Beaucoup avaient servi l’État pendant la Première Guerre. Et pourtant on les a envoyés dans les trains.

— Voilà. Tout cela c’est le même déni. De penser qu’il ne t’arrivera rien.

— Mais personne ne vous demande vos papiers quand vous prenez le métro. Arrêtez votre délire, a dit le fils de William.

— Ce n’est pas un « délire ». La France traverse une période de grande violence, économique et sociale. Si tu regardes l’histoire de la Russie de la fin du e XIX, de l’Allemagne des années 30, ces facteurs ont toujours provoqué des manifestations antijuives : depuis que le monde est monde. Dis-moi pourquoi ce serait différent aujourd’hui ?

— Écoute, la fille d’Anne a eu un problème à l’école. N’est-ce pas ? Raconte ce qui s’est passé.

Tous les regards se sont tournés vers moi. Je n’avais quasiment pas participé au débat depuis le début du repas. Et les amis de Georges étaient curieux de m’entendre – il leur avait beaucoup parlé de moi.

— Attendez, on ne sait pas encore ce qui s’est passé à l’école… ai-je commencé. Mais quelque chose l’a perturbée et… elle a demandé à ma mère si elle était juive…

— Tu veux dire que ta fille ne sait pas qu’elle est juive ? a demandé Déborah en me coupant la parole.

— Si mais pas vraiment… Je ne suis pas pratiquante. Alors c’est vrai que je ne me suis pas réveillée un matin en disant : « Tiens au fait, tu sais qu’on est juifs… »

— Vous ne faites pas les fêtes ?

— … Justement. Toutes ! Noël… et la galette des Rois… et Halloween… et les œufs de Pâques… tout cela j’imagine doit se mélanger dans sa tête.

— Bon, a dit Georges, explique-leur ce qui s’est passé.

— Ma fille a dit : « J’ai l’impression qu’à l’école, on n’aime pas trop les Juifs. »

— Quoi ?

— Mais quelle horreur !

— Que s’est-il passé pour qu’elle pense une chose pareille ?

— Je ne sais pas trop, en fait…

— Comment ça ?

— … Je ne lui ai pas demandé… pas encore.

Mon cœur s’est serré. Je passais pour une mère indigne et une femme inconséquente, devant tous les amis de Georges que je rencontrais pour la première fois.

— Je n’ai pas eu vraiment le temps d’en reparler avec elle, ai-je ajouté… cela s’est passé il y a seulement quelques jours.

Celui qui ne disait rien, c’était Georges, mais je voyais bien qu’il ne trouvait pas comment me venir en aide.

La tension devint palpable, ses amis, ses cousins semblaient avoir changé de visage. Tout le monde m’a regardée avec méfiance.

— Je n’ai pas envie d’en faire un drame, ai-je ajouté pour me défendre. Je ne veux pas entretenir le communautarisme. Et puis si on commence à prendre au sérieux les insultes des cours d’école…

J’ai senti que mes arguments avaient agi. Les amis de Georges ne cherchaient qu’à être d’accord de toute façon, ils allaient embrayer sur autre chose, d’ailleurs c’était l’heure de passer au salon. Georges a proposé que tout le monde se lève. Déborah me lança alors à la volée :

— Si tu étais vraiment juive, tu ne prendrais pas cela à la légère.

Sa phrase avait rasé les visages de chacun avant de m’atteindre. Tout le monde fut surpris de la violence de sa remarque.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? a demandé Georges. Elle t’a dit que sa mère est juive. Sa grand-mère est juive. Sa famille est morte à Auschwitz. Tu veux quoi en plus ? Il te faut un certificat médical ?

Mais Déborah ne s’est pas démontée.

— Ah oui. Tu parles du judaïsme dans tes livres ?

Je n’ai pas su quoi répondre, j’étais déstabilisée. Je me suis mise à bafouiller. Alors Déborah m’a fixée droit dans les yeux pour me dire :

— En fait, si je comprends bien, toi tu es juive quand ça t’arrange.

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