La carte postale
Chapitre 32
Mon Anne,
Je suis tellement désolée pour tout à l’heure. Mettons tout cela
derrière nous.
Je ne me suis pas réconciliée avec ma mère. C’était sans doute
impossible. Mais nous aurions pu faire un bout de chemin
ensemble si elle avait accepté de me dire pourquoi elle m’avait
abandonnée, plusieurs années. Qu’elle n’avait pas pu faire
autrement.
Je pense qu’elle s’est tue à cause d’une mauvaise conscience,
d’être, elle, vivante. Et de ses longues absences où j’étais
ballottée.
Si elle m’avait expliqué pourquoi, j’aurais compris. Mais il
m’a fallu le comprendre par moi-même, et à ce moment-là c’était
trop tard, elle n’était plus.
Tout cela pose des questions essentielles… et moi-même je m’y
perds, car j’ai l’impression d’une sorte de trahison vis-à-vis de
ma mère.
Maman,
Myriam pensait que la guerre n’appartenait qu’à elle. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait t’en livrer le récit.
Alors évidemment, en m’aidant dans mes recherches, tu te sens la
trahir.
Myriam t’impose son silence, au-delà de sa disparition.
Mais maman, n’oublie pas que ses silences t’ont fait souffrir. Et
pas seulement ses silences : la sensation qu’elle te mettait en
dehors d’une histoire qui ne te concernait pas.
Je comprends que tu puisses être très bouleversée par mes
recherches. Surtout en ce qui concerne ton père, la vie sur le
plateau, l’arrivée d’Yves dans le couple de tes parents.
Mais maman, ce récit est aussi le mien. Et parfois, à la façon
d’une Myriam, tu me regardes comme si j’étais une étrangère
dans le pays de ton histoire. Tu es née dans un monde de silence,
il est normal que tes enfants aient soif de paroles.
Anne,
Appelle-moi quand tu auras lu ce mail et je répondrai à ta
question d’hier. Celle qui m’a fâchée.
Je te dirai, très précisément, non pas quand est-ce que le trio
s’est reformé – cela je ne le sais pas –, mais quand Myriam, Yves
et mon père se sont vus tous les trois, pour la dernière fois.
OceanofPDF.com