La carte postale

Anne Berest · Chapitre 18 sur 99

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La carte postale

Chapitre 17

 

En septembre 1938, les enfants Rabinovitch font leur rentrée des classes. Myriam est en philosophie à la Sorbonne, Noémie passe la première partie de son bachot à Fénelon et s’inscrit à la Croix-Rouge, Jacques est en quatrième au collège Henri IV.

Ephraïm essaye de faire avancer son dossier de naturalisation – mais il a l’impression désormais qu’à chaque rendez-vous avec l’administration, il fait un pas en arrière. Il y a toujours un nouveau problème, un papier qui manque, un détail à éclaircir. Ephraïm rentre sombre de ses audiences et pose son chapeau dans l’entrée de l’appartement en agitant la tête de gauche à droite. Il repense à cette expression de son père :

— Une foule de gens. Et pas une seule vraie personne parmi eux.

Au début du mois de novembre, il s’inquiète sérieusement devant l’arrivée de réfugiés venus d’Allemagne. Des événements terribles ont précipité les Juifs hors du pays, du jour au lendemain. Certains sont partis en prenant ce qu’ils pouvaient dans une valise, laissant tout derrière eux. Ephraïm soupire et ne veut même pas en entendre parler.

— Parce que je sais déjà l’essentiel : tous ces Juifs qui débarquent en France, ça ne va pas arranger mes affaires…

Quelques jours plus tard, Emma rentre à la maison avec une drôle de nouvelle.

— J’ai rencontré ta cousine Anna Gavronsky, elle est à Paris avec son fils. Ils ont fui Berlin, son mari a été arrêté par la police allemande.

Ephraïm est si surpris qu’il reste silencieux, fixant le broc d’eau posé sur la table, les yeux dans le vague.

— Où l’as-tu vue ? finit-il par demander.

— Elle te cherchait mais elle avait perdu ton adresse, alors elle s’est rendue dans plusieurs synagogues et elle est tombée… sur moi.

Ephraïm ne relève pas le fait que sa femme fréquente encore les lieux de culte malgré ses recommandations.

— Vous vous êtes parlé ? demande fébrilement Ephraïm.

— Oui. Je lui ai proposé de venir dîner à la maison avec son fils. Mais elle a refusé.

Ephraïm ressent une contraction dans la poitrine, comme si quelqu’un appuyait très fort.

— Pourquoi ? demande Ephraïm.

— Elle a dit qu’elle ne pouvait pas accepter l’invitation, puisqu’elle ne pourrait pas la rendre.

Ephraïm reconnaît Aniouta à cette réponse, il rit d’un rire nerveux.

— Même au milieu du chaos, il faut qu’elle pense à la bienséance. C’est bien une Gavronsky…

— Je lui ai répondu que nous étions de la famille et que nous ne pensions pas comme ça.

— Tu as bien fait, répond Ephraïm en se levant de sa chaise – qu’il fait tomber par terre dans sa brusquerie.

Emma a encore quelque chose d’important à lui dire. Elle froisse nerveusement un morceau de papier dans sa poche, qu’Aniouta lui a donné, avec l’adresse de l’hôtel où elle s’est installée avec son fils. Emma hésite à donner ce message à son mari. La cousine est encore belle, son corps n’a pas été abîmé par sa grossesse. Son visage s’est certes un peu creusé et sa poitrine est moins généreuse qu’autrefois, mais elle est encore très désirable.

— Elle aimerait que tu ailles la voir, finit par dire Emma, en tendant le morceau de papier.

Ephraïm reconnaît tout de suite l’écriture délicate, ronde et appliquée de sa cousine. Cette vision le bouleverse.

— Que crois-tu que je doive faire ? demande Ephraïm à Emma, en mettant ses mains au fond de ses poches, pour ne pas lui montrer qu’elles tremblent.

Emma regarde son mari dans les yeux :

— Je pense que tu devrais aller la voir.

— Maintenant ? demande Ephraïm.

— Oui. Elle dit qu’elle veut quitter Paris le plus vite possible.

Aussitôt, Ephraïm attrape son manteau et met son chapeau sur la tête. Il sent son corps se tendre, son sang le fouetter, comme dans sa jeunesse. Il traverse Paris, la Seine, comme s’il flottait au-dessus du sol, ses pensées entremêlées s’échappent de sa tête, ses jambes retrouvent leur musculature d’autrefois, il marche à toute allure vers le nord de la ville. Il comprend qu’il attendait ce moment, qu’il l’espérait et le redoutait en même temps, depuis si longtemps. La dernière fois qu’il a vu Aniouta, c’était pour lui annoncer officiellement son mariage avec Emma, l’année 1918. Il y a vingt ans quasiment jour pour jour. Aniouta avait feint la surprise, mais elle était déjà au courant des projets de son cousin. Au début, elle avait un peu pleuré devant lui. Aniouta avait la larme facile mais Ephraïm en avait été bouleversé.

— Un mot de toi et j’annule le mariage.

— Oh toi ! avait-elle répondu, passant des larmes au rire. Que tu es dramatique ! C’est idiot mais tu me fais rire… allez, allez, nous resterons toujours cousins.

C’était un mauvais souvenir pour Ephraïm. Un très mauvais souvenir.

 

L’hôtel d’Aniouta, caché derrière la gare de l’Est, tombe quasiment en ruine.

Drôle d’endroit pour une Gavronsky, se dit Ephraïm en observant l’état du tapis, aussi fatigué que la bonne femme derrière le comptoir de l’accueil.

Planquée derrière sa vitrine, la femme cherche dans le registre, mais ne trouve pas la cousine parmi les clients de l’hôtel.

— Vous êtes sûr que c’est ça le nom ?

— Excusez-moi, c’est son nom de jeune fille que je vous ai donné…

Ephraïm se rend compte qu’il est incapable de se souvenir du nom de son mari. Il l’avait su pourtant, mais il l’a oublié.

— Essayez Goldberg, non, Glasberg ! À moins que ce soit Grinberg…

Sa nervosité l’empêche de réfléchir, c’est alors qu’il entend le grelot de la porte d’entrée de l’hôtel. Il se retourne et voit Aniouta faire son apparition dans un manteau de fourrure tacheté et une toque en panthère des neiges. L’air froid a rougi ses joues et tendu la peau de son visage, lui donnant cet air fier de princesse russe qui rend les hommes fous. Elle tient quelques paquets joliment emballés dans sa main.

— Ah tu es déjà là, dit-elle, comme s’ils s’étaient vus la veille. Attends-moi au salon, je vais poser mes affaires dans ma chambre.

Ephraïm reste pantelant, silencieux, face à cette vision presque surnaturelle, tant il lui semble qu’Aniouta n’a pas changé depuis vingt ans.

— Commande-moi un chocolat chaud, tu seras un ange. Excuse-moi mais je ne m’attendais pas à te voir arriver si vite, lui dit-elle dans un français adorable.

Ephraïm se demande si cette phrase est un reproche. Il doit bien reconnaître qu’il a accouru comme un chien au retour de son maître.

 

— Un matin, nous nous sommes réveillés avec mon mari, explique Aniouta en buvant son chocolat par petites lapées, et toutes les vitrines des commerçants Jude dans la rue à côté de chez nous étaient cassées. Il y avait du verre partout sur le trottoir, tout le quartier brillait comme du cristal. Tu ne peux pas imaginer, je n’avais jamais vu ça de ma vie. Ensuite nous avons reçu un coup de téléphone qui nous a appris qu’un ami de mon mari avait été assassiné, devant sa femme et ses enfants, chez lui, au milieu de la nuit. Quand nous avons raccroché, des policiers ont sonné à la maison pour emmener mon mari. Juste avant de partir, il m’a fait promettre de quitter Berlin avec notre fils, sur-le-champ.

— Il a bien fait, répond Ephraïm, dont les jambes tapent nerveusement le bord de sa chaise.

— Tu te rends compte ? Je n’ai même pas rangé mes affaires. Je suis partie, le lit défait. Avec une seule valise. Dans la précipitation la plus terrifiante.

Son sang bat si fort dans ses tempes, qu’Ephraïm a du mal à se concentrer sur les propos de sa cousine. Aniouta a exactement le même âge qu’Emma, 46 ans, mais elle a l’air d’une jeune fille. Ephraïm se demande comment une telle chose est possible.

— Je descends à Marseille dès que possible, d’où nous embarquerons pour New York.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? demande Ephraïm. Tu as besoin d’argent ?

— Non, tu es un ange. J’ai pris tout l’argent que mon mari avait préparé, pour que mon fils David et moi puissions tout de suite nous installer aux États-Unis. On ne sait pas pour combien de temps d’ailleurs…

— Alors dis-moi, en quoi puis-je t’être utile ?

Aniouta met sa main sur l’avant-bras d’Ephraïm. Ce geste le trouble tant qu’il a du mal à se concentrer sur les paroles de sa cousine.

— Mon Fédia chéri, il faut que tu partes toi aussi.

Ephraïm reste silencieux quelques secondes, ne pouvant détacher ses yeux de la petite main d’Aniouta, posée sur la manche de sa veste. Ses ongles de nacre rose l’émoustillent. Il s’imagine sur un paquebot de luxe avec Aniouta, accompagné de David, qu’il considérera comme un nouveau fils. Il sent l’air marin et la sirène du bateau revigorer ses sens. Cette vision frappe son esprit si fort, qu’elle fait gonfler la veine de son cou.

— Tu veux que je parte avec toi ? demande Ephraïm.

Aniouta regarde son cousin en fronçant les sourcils. Puis elle éclate de rire. Ses petites dents brillent.

— Mais non ! dit Aniouta. Oh, tu me fais rire ! Je ne sais pas comment tu réussis une chose pareille ! Avec ce que nous vivons. Non mais soyons sérieux… Écoute-moi. Vous devez partir le plus vite possible avec ta femme. Tes enfants. Régler vos affaires, vendre vos biens. Tout ce que vous avez, changez-le en or. Et prenez des billets de bateau pour l’Amérique.

Le rire d’Aniouta, sifflant comme celui d’un petit oiseau, sonne aux oreilles d’Ephraïm d’une façon insupportable.

— Écoute-moi, ajoute Aniouta en secouant le bras de son cousin. C’est important ce que j’ai à te dire. Je t’ai contacté pour t’avertir, pour que tu saches. Ils ne veulent pas seulement qu’on quitte l’Allemagne. Il ne s’agit pas de nous mettre à la porte : mais de nous détruire ! Si Adolf Hitler réussit à conquérir l’Europe, nous ne serons plus en sécurité nulle part. Nulle part Ephraïm ! Tu m’entends ?

Mais Ephraïm n’entend plus que ce rire pointu, méchamment attendri, le même aujourd’hui qu’il y a vingt ans, quand il lui avait proposé d’annuler son mariage pour elle. Maintenant il n’a qu’une seule envie, quitter cette femme, prétentieuse comme tous les Gavronsky du reste.

— Tu as une tache de chocolat sur le coin de la bouche, lui dit Ephraïm en se levant de table. Mais j’ai compris le message, je te remercie, maintenant il faut que je parte.

— Déjà ? Je veux te présenter mon fils, David !

— C’est impossible, ma femme m’attend. Je suis désolé, je n’ai pas le temps.

Ephraïm voit combien Aniouta est vexée qu’il prenne congé d’elle aussi vite. Il le vit comme une victoire.

 

— Que pensait-elle ? Que j’allais passer la soirée dans son hôtel ? Dans sa chambre peut-être ?

Sur le chemin du retour, Ephraïm prend un taxi, soulagé de voir l’hôtel d’Aniouta s’éloigner dans le rétroviseur. Il se met à rire dans la voiture, d’un rire étrange. Le chauffeur pense que son client est ivre. Il l’est d’une certaine manière, ivre d’une liberté retrouvée.

— Je n’aime plus Aniouta, se dit-il à lui-même, parlant tout haut comme un fou à l’arrière de la voiture. Qu’elle était ridicule, à répéter les phrases de son mari, comme un perroquet, sans doute un gros notable bien riche, un de ces patrons insupportables qui provoquent la haine contre les Juifs. Et puis elle n’est plus si belle, à la vérité. L’ovale de son visage s’affaisse, comme ses paupières. Il y avait quelques taches brunes sur sa main…

Ephraïm se met à suer dans la voiture, son corps exsude tout l’amour de sa cousine, qui s’échappe de chaque pore de sa peau.

— Tu es déjà là ? s’étonne Emma, qui ne s’attendait pas à voir son mari rentrer si tôt.

Emma épluche silencieusement ses légumes pour occuper ses mains nerveuses.

— Oui, déjà, répond Ephraïm embrassant Emma sur le front, heureux de retrouver la chaleur de son appartement, de sentir les odeurs de cuisine et le bruit des enfants dans le couloir.

Jamais son foyer ne lui a semblé si accueillant.

— Aniouta voulait m’annoncer qu’elle part pour l’Amérique. On n’allait pas non plus y passer la soirée. Elle pense que nous devrions prendre nos dispositions et fuir l’Europe le plus vite possible. Qu’en penses-tu ?

— Et toi ? répond Emma.

— Je ne sais pas, je voulais avoir ton avis.

Emma prend un long temps pour réfléchir. Elle se lève de table, lance tous les légumes dans la casserole d’eau, la vapeur chaude brûle son visage. Puis elle se retourne vers son mari.

— Je t’ai toujours suivi. S’il faut partir et tout recommencer, je te suivrai.

Ephraïm regarde sa femme avec amour. Comment a-t-il mérité une épouse aussi dévouée et fidèle ? Comment peut-il aimer une autre femme qu’elle ? Il se lève pour la prendre dans ses bras.

— Voilà ce que je pense, répond Ephraïm. Si ma cousine Aniouta avait des connaissances en politique, nous le saurions depuis longtemps. Je crois qu’elle est trop émotive. Bien sûr, ce qui se passe en Allemagne est terrible… mais l’Allemagne n’est pas la France. Elle confond tout. Tu sais quoi ? Ses yeux étaient ceux d’une folle. Les pupilles dilatées. Et puis, que faire en Amérique ? À notre âge ? Tu repasserais des pantalons à New York ? Pour une misère en plus ! Et moi ? Non, non, non, il y a déjà bien trop de Juifs là-bas. Toutes le bonnes places seront déjà prises. Emma je ne veux plus t’imposer cela.

— Tu es sûr de toi ?

Ephraïm prend quelques secondes pour réfléchir sérieusement à la question posée par sa femme, et conclut :

— Ce serait complètement idiot. Partir juste au moment où nous allons obtenir nos papiers français. N’en parlons plus et appelle les enfants. Dis-leur qu’on passe à table.

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