La carte postale
Chapitre 27
Sous le soleil de Paris, un autobus à plateforme traverse la Seine argentée qui ouvre ses cuisses sur la place Dauphine, l’autobus prend le pont des Arts où la beauté des femmes vous saute à la gorge avec leur rouge à lèvres écarlate et leurs ongles hautains, et les automobiles vont et viennent dans tous les sens, et leurs chauffeurs fument, l’avant-bras posé sur le rebord de la vitre tandis que les soldats américains se promènent, ils regardent les Françaises, leurs talons haut les cœurs et des anneaux fins à chaque doigt, les robes à fleurs cintrées font pointer leurs tétons, l’air de la capitale est plus doux de jour en jour, les tilleuls font de l’ombre sur les trottoirs, les enfants rentrent de l’école, cartable sur le dos. L’autobus suit son trajet, de la rive droite à la rive gauche, de la gare de l’Est à l’hôtel Lutetia, et tous, les automobilistes pressés de rentrer, les commerçants sur le pas de leur boutique, les passants avec leurs préoccupations de passants, tous s’arrêtent en voyant apparaître pour la première fois, à l’intérieur des bus, ces êtres aux arcades sourcilières saillantes, aux regards étranges. Et des bosses sur leurs crânes rasés.
— Ils ont fait sortir les fous de l’hôpital d’aliénés ?
— Non, ce sont les vieillards qui rentrent d’Allemagne.
Ce ne sont pas des vieillards, ils ont pour la plupart entre 16 et 30 ans.
— Ils ne font rentrer que les hommes ?
Il y a des femmes aussi, mais sans leurs cheveux, leurs corps décharnés, elles ne sont plus reconnaissables. Certaines ne pourront plus jamais avoir d’enfants.
Les trains venus de l’Est arrivent heure après heure, dans les différentes gares de Paris – parfois il y a aussi des avions au Bourget ou à Villacoublay. Le premier jour, sur le quai, une fanfare a accueilli les déportés, en grande pompe, avec Marseillaise, uniformes, et tous les cuivres. On a d’abord fait descendre ceux qui rentraient des camps d’extermination, puis les prisonniers de guerre et, en dernier, les travailleurs du STO. Le premier jour.
À la sortie du train, on les fait monter dans des autobus, les mêmes qui, quelques mois auparavant, avaient transporté les raflés vers les camps de transit, juste avant les trains à bestiaux.
— Mais il n’y a pas vraiment d’autres solutions, leur dit-on.
Les déportés se tiennent debout à l’intérieur, collés les uns contre les autres, ils regardent par la fenêtre défiler les rues de la capitale. Certains découvrent Paris pour la première fois.
Sur leur passage, ils voient les yeux des Parisiens se figer, les passants et les automobilistes quitter leurs préoccupations pendant quelques secondes, pour se demander d’où viennent ces êtres aux crânes rasés en pyjamas rayés qui font irruption dans la ville. Comme des entités venant d’un autre monde.
— Vous avez vu les autobus des déportés ?
— Ils auraient pu les laver.
— Pourquoi ils ont des costumes de bagnards ?
— Il paraît qu’on leur donne de l’argent à leur arrivée.
— Alors ça va.
Et la vie reprend.
Au feu rouge, un vieux monsieur abasourdi par cette vision d’horreur tend le paquet de cerises rouges et juteuses qu’il tient dans la main. Le vieux monsieur le lève vers la fenêtre de l’autobus et des dizaines de bras maigres comme des bâtons, aux doigts filandreux, se jettent sur les cerises qui s’envolent dans les airs.
— Il ne faut pas nourrir les déportés ! crie la dame de la Croix-Rouge. Leur estomac ne tiendra pas !
Les déportés savent bien que c’est comme un poison pour leurs entrailles – mais la tentation est trop forte.
Et l’autobus redémarre, vers la rive gauche et la place Saint-Michel, le boulevard Saint-Germain. Et les cerises ne tiennent pas aux ventres et dégoulinent de l’autre côté.
— Ils pourraient se comporter plus poliment, se dit un passant.
— Ils pourraient manger plus proprement, pense un autre.
— Ils sentent vraiment très mauvais, ils pourraient se laver.
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