La carte postale

Anne Berest · Chapitre 78 sur 99

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La carte postale

Chapitre 26

 

 

Au début du mois d’avril 1945, le ministère des Prisonniers de guerre, Déportés et Réfugiés, est chargé d’organiser le retour de plusieurs centaines de milliers d’hommes et de femmes sur le territoire français. On réquisitionne les grands bâtiments parisiens. Sont mobilisés la gare d’Orsay, la caserne de Reuilly, la piscine Molitor, les grands cinémas, le Rex, le Gaumont Palace. Et le Vélodrome d’Hiver. (Il n’existe plus aujourd’hui. Le Vel d’Hiv fut détruit en 1959. L’année précédente, il avait accueilli un centre de rétention de Français musulmans d’Algérie, sur ordre du préfet Maurice Papon.)

 

Au départ, le Lutetia ne fait pas partie des bâtiments réquisitionnés par le ministère. Mais, très vite, on se rend compte qu’il faut entièrement repenser l’organisation. Le général de Gaulle décide alors que l’hôtel doit mettre à disposition des déportés ses trois cent cinquante chambres. Il s’agit d’organiser leur prise en charge sanitaire avec des médecins, structurer des espaces à l’intérieur de l’hôtel, pour créer des infirmeries avec du matériel en nombre suffisant.

De Gaulle met à disposition des voitures taxis qui devront chercher des infirmières à la fin de leur service afin de les conduire au Lutetia. Les étudiants en médecine viendront donner un coup de main ainsi que les assistantes sociales. La Croix-Rouge est présente, avec d’autres organisations, dont les scouts qui auront pour mission de passer les messages en arpentant toute la journée les gigantesques couloirs du palace. Ils seront encadrés par les auxiliaires féminines de l’armée de terre.

L’établissement va devoir fournir des repas quotidiens à toute heure du jour et de la nuit, non seulement pour les arrivants, mais aussi pour le personnel soignant et encadrant. Six cents personnes vont travailler à l’accueil des déportés. Les cuisines du Lutetia vont devoir fournir jusqu’à cinq mille couverts par jour, ce qui signifie une organisation du ravitaillement et du stockage des denrées. Les séquestres du marché noir viendront approvisionner les caves du Lutetia. Chaque jour, la police distribuera la nourriture saisie en contrebande. Mais aussi des vêtements et des chaussures. Les camionnettes feront des allers-retours quotidiens entre les dépôts de confiscation et l’hôtel.

Il faut aussi organiser l’accueil des familles qui vont bientôt venir se présenter, en masse, devant les portes tournantes du palace, avec l’espoir de retrouver un fils, un mari, une femme, un père ou des grands-parents. L’idée est de mettre en place un système de fiches, qui seront exposées dans le hall de l’hôtel. Toutes les familles concernées déposeront une feuille cartonnée avec des photographies de leurs proches disparus, et des renseignements qui permettront de les identifier – ainsi que leurs coordonnées.

Tout le long du boulevard Raspail, on récupère les panneaux des élections municipales qui doivent avoir lieu à partir du 29 avril 1945. Deux douzaines de panneaux, constitués de planches de bois clouées les unes sur les autres. Ils sont installés dans le hall d’entrée du Lutetia, jusqu’au grand escalier. Petit à petit ils seront recouverts de dizaines de milliers de fiches, rédigées à la main, avec des photographies et des informations nécessaires aux retrouvailles des familles.

Il faut aussi organiser les bureaux d’accueil et de sélection.

Le ministère des Prisonniers de guerre estime que les formalités d’accueil dureront entre une et deux heures. Le temps d’établir des listes administratives, de donner quelques soins à l’infirmerie, des tickets de ravitaillement ainsi que des bons de transport pour que ceux qui reviennent d’Allemagne puissent rentrer chez eux, en train ou en métro pour les Parisiens. Les arrivants recevront des cartes de déportés, ainsi qu’un peu d’argent.

Le 26 avril, tout est prêt. Le jour de l’ouverture de l’hôtel, Jeanine vient donner un coup de main car les organisateurs ont besoin d’aide.

Mais les choses ne se passent pas comme le ministère l’avait prévu. Ceux qui reviennent sont dans un état indescriptible. L’accueil n’est pas adapté. Personne n’avait imaginé une chose pareille.

 

— Comment c’était ? demande Myriam, quand Jeanine rentre rue de Vaugirard, après la première journée.

Jeanine ne sait pas quoi répondre.

— Eh bien, explique Jeanine. On ne s’attendait pas à ça.

— À quoi ? demande Myriam. Je veux venir avec toi.

— Attends un peu, que les choses s’organisent…

Les jours suivants, Myriam insiste.

— Ce n’est pas le moment. On a eu deux morts du typhus le premier jour. Une femme de chambre et le jeune scout qui tenait le vestiaire.

— Je ne m’approcherai pas des gens.

— Dès que tu rentres dans l’hôtel, tu reçois une volée de poudre. Ils passent tout le monde au DDT. Je ne crois pas que ce soit très recommandé pour ton lait.

— Je ne rentrerai pas à l’intérieur, j’attendrai dehors.

— Tu sais, ils lisent les listes de ceux qui rentrent chaque jour, à la radio. C’est mieux pour toi de les écouter ici plutôt que de te mettre dans la foule.

— Je veux déposer une fiche à l’entrée de l’hôtel.

— Alors donne-moi des photos et les renseignements, j’irai la remplir pour toi.

Myriam regarde fixement Jeanine :

— Pour une fois, c’est toi qui vas m’écouter. Demain, j’irai au Lutetia. Et personne ne pourra m’en empêcher.

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