La carte postale

Anne Berest · Chapitre 27 sur 99

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La carte postale

Chapitre 26

 

 

— Je te présente ma grande sœur, précise Vicente, comme si la petitesse de la jeune femme pouvait en faire douter.

Jeanine a trois ans de plus que Vicente mais elle lui arrive bien en dessous des épaules. Comme Gabriële. Myriam trouve d’ailleurs que la fille ressemble à la mère d’une façon troublante, avec son front large de femme intelligente, avec ses lèvres fines et décidées.

 

— Sur certaines photographies d’archives, dit Lélia, il m’est arrivé de les confondre, tu sais.

— Comment est-ce possible que Myriam n’ait jamais rencontré la sœur de son mari ?

— Je te rappelle que chez les Picabia, on ne s’est jamais vraiment intéressé au concept de « famille », si ce n’est pour détruire cette notion bourgeoise. Aucun membre Picabia n’avait daigné se rendre au mariage de Vicente et Myriam – et puis c’est vrai que Jeanine était une jeune femme très occupée. Deux ans plus tôt, en mars 1940, elle avait obtenu son diplôme d’infirmière de la Croix-Rouge, avant de rejoindre la section sanitaire du 19 régiment du Train à Metz. Après l’armistice e

et jusqu’à sa démobilisation en décembre 1940, elle fut affectée à la section de Châteauroux pour gérer le ravitaillement des camps de prisonniers de Bretagne et de Bordeaux. Ce n’est pas une oisive, tu comprends ? C’est une femme qui conduit des ambulances. Même si, de dos, on pourrait la confondre avec une enfant de 12 ans.

— Tu n’es pas enceinte ? questionne Jeanine de but en blanc.

— Non, répond Myriam.

— Bon ça va, on va pouvoir la mettre dans la Citroën de maman.

— Dans la Citroën ? demande Myriam.

Mais Jeanine ne répond pas, elle s’adresse uniquement à Vicente.

— Elle prendra la place des valises de Jean – tu les descendras en train – qu’est-ce que tu veux que je te dise ? de toute façon, maintenant, on n’a plus le choix. On part demain matin à la levée du couvre-feu.

Myriam ne comprend rien mais Jeanine lui fait signe de ne pas poser de questions.

— Tu te souviens du « miracle » qui s’est produit, lorsqu’un policier est venu te sortir de prison ? Ce « miracle », ma grande, avait un visage, un nom, une famille et des enfants. Ce miracle avait aussi un grade, celui d’adjudant-chef. Ce miracle s’est fait arrêter par la Gestapo la semaine dernière, compris ? Donc voilà la situation. Tu ne peux pas rester en zone occupée. C’est trop dangereux maintenant qu’on sait que la police est susceptible de te rechercher au même titre que ton frère et ta sœur. C’est dangereux pour toi. Donc pour ton mari. Donc pour moi. On va te passer en zone libre. On ne peut pas partir aujourd’hui parce que c’est férié. Les voitures n’ont pas le droit de circuler. On partira demain matin, à la première heure, de chez ma mère. Prépare-toi, on va chez elle, maintenant.

— Je dois prévenir mes parents.

Jeanine soupire.

— Non, tu ne peux pas les prévenir… toi et Vicente, vous êtes vraiment des enfants.

Vicente comprend que sa sœur n’en supporterait pas davantage et pour la première fois de sa vie, il s’adresse à Myriam comme un mari :

— Pas la peine de parlementer. Tu pars avec Jeanine. Tout de suite. C’est comme ça.

— Mets plusieurs sous-vêtements les uns sur les autres, lui conseille Jeanine, parce que tu ne pourras pas prendre de valise avec toi.

En sortant de l’immeuble, Jeanine attrape Myriam par le bras.

— Tu ne poses pas de questions, tu me suis. Et si on croise la police c’est moi qui parle.

 

Parfois, l’esprit se colle sur des surfaces inutiles. Certains détails absurdes retiennent l’attention quand la réalité se vide de toute sa substance habituelle, quand la vie devient si folle qu’on ne peut faire appel à aucune expérience. Et tandis que les deux jeunes femmes descendent la rue qui longe le théâtre de l’Odéon, le cerveau de Myriam fixe une image qui s’imprime dans sa mémoire : l’affiche d’une comédie de Courteline. Longtemps après la guerre, peut-être à cause de l’association phonétique des mots « culotte » et « Courteline », coq-à-l’âne absurde, toute évocation du dramaturge lui fera automatiquement penser aux cinq culottes qu’elle avait enfilées les unes sur les autres ce jour-là, ces cinq culottes qui faisaient bouffer sa jupe quand elle marchait le long des murs du théâtre sous les arcades en pierres ocre. Ces cinq culottes qui lui tiendraient toute une année, jusqu’à l’usure, jusqu’à être trouées à l’entrejambe.

Quand elles arrivent chez Gabriële, Jeanine dit à Myriam :

— Tu ne manges rien de salé et demain matin tu ne bois pas une goutte d’eau, c’est compris ?

 

Jacques et Noémie se réveillent en prison comme des criminels. Ils ont été incarcérés à Évreux la veille au soir, à 23 h 20 selon le livre d’écrou. Motif d’incarcération : Juifs. Jacques s’appelle désormais Isaac. Il est enfermé avec Nathan Lieberman, un Allemand né à Berlin âgé de 19 ans. Israël Gutman, un Polonais de 32 ans, et son frère Abraham Gutman, 39 ans.

Jacques repense aux récits de ses parents, eux aussi ont connu la prison, quand ils ont fui la Russie juste avant d’entrer en Lettonie. Pour eux, tout s’était bien terminé.

— Ils ont été libérés au bout de quelques jours, raconte-t-il à Nathan, Israël et Abraham pour les rassurer.

En ce 14 juillet, l’ensemble des brigades de gendarmerie est mobilisé. Les Allemands craignent des débordements patriotiques et interdisent tout défilé ou rassemblement. Les transferts sont reportés. Jacques et Noémie passent une nuit supplémentaire à Évreux.

Ce matin-là, à quelques kilomètres de la prison où se trouvent ses enfants, Ephraïm a les yeux grands ouverts dans son lit. Une phrase le hante, une phrase prononcée par son père, le dernier soir de Pessah où toute la famille a été réunie. Nachman leur avait dit : « Un jour, ils voudront tous nous voir disparaître. »

— Non… ce n’est pas possible… songe Ephraïm.

Et pourtant. Il se demande pourquoi il n’a plus de nouvelles de ses beaux-parents à Lodz. Plus de nouvelles de Boris à Prague. Plus de nouvelles des anciens de Riga. Partout, un silence de mort.

Ephraïm repense au rire d’Aniouta, son rire cruel qui l’avait empêché de prendre au sérieux ses projets de fuite. Elle était aux États-Unis depuis quatre ans, quatre ans déjà. Cela lui paraissait une éternité. Et lui, qu’avait-il fait en quatre ans ? Il s’était laissé embourber dans une situation inextricable, pris au piège de la montée des eaux qu’il était en train d’observer. Doucement mais sûrement.

Au même moment, à Paris, Myriam est réveillée par Jeanine dans l’appartement de Gabriële. Elle a dormi toute habillée, elle se sent comme après une nuit en train.

Les deux jeunes femmes sortent de l’appartement et se dirigent vers une ruelle à l’écart où une voiture les attend. Gabriële est là, mains gantées, drapée, chapeautée, allure décidée. On dirait qu’elle se rend à un rallye automobile, avec sa Citroën traction faux cabriolet dotée d’un moteur 4 cylindres à soupapes en tête. La banquette arrière est entièrement recouverte d’un monceau de sacs et de valises, le tout surmonté d’un tas de paquets emballés. Myriam voit émerger des formes sombres roulées dans du papier journal, puis les têtes de quatre corbeaux. Vision étrange. Myriam se demande comment elle va s’asseoir au milieu de tout ce fatras, alors Jeanine jette un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, la ruelle est vide, aucun passant, aucune voiture à l’horizon, d’un geste rapide elle écarte les sacs pour montrer à Myriam une trappe dans la banquette.

— Faufile-toi là-dedans, dépêche-toi.

Myriam comprend alors qu’un faux fond est fabriqué dans le dossier arrière, relié au coffre de la voiture.

Avec un ami garagiste, Jeanine avait aménagé la voiture de sa mère, afin d’y créer un espace secret, dans lequel Myriam se glisse. Telle Alice au pays des merveilles, elle rapetisse pour entrer à l’intérieur du coffre et s’enroule dans la cachette, mais, au moment d’allonger ses jambes, elle sent quelque chose bouger dans le fond du terrier, quelque chose de vivant, elle pense d’abord à un animal mais c’est un homme qui attendait là sans bouger.

Myriam ne peut pas le voir en entier, elle en devine des morceaux, son regard clair de poète, sa frange ronde, comme une tonsure de prêtre – et sur le menton une fossette de pitre.

 

— C’est Jean Hans Arp, qui est alors âgé de 56 ans.

— Le peintre ?

— Oui, c’était un ami intime de Gabriële. J’ai découvert cet épisode en retrouvant des écrits de Myriam, après sa mort, où elle mentionnait « passage de la ligne de démarcation dans un coffre avec Jean Arp ». J’ai appris ensuite qu’à ce moment-là, il rejoint Nérac, dans le sud-ouest de la France, où il a rendez-vous avec sa femme, Sophie Taeuber. Ils fuient Paris, parce que Jean est d’origine allemande, mais aussi parce que ce sont des artistes dits « dégénérés » – et à ce titre, ils peuvent être arrêtés.

 

Allongés l’un à côté de l’autre, la jeune femme et le peintre n’échangent aucune parole car le temps des silences a commencé ce jour-là, des mots que l’on ne prononce pas pour se protéger, des questions que l’on ne pose pas, pas même à soi-même, pour ne pas se mettre en danger. Jean Arp ne sait pas que la jeune fille est juive. Myriam ne sait pas que Jean Arp fuit le nazisme pour des raisons idéologiques.

La voiture avance doucement en direction de la porte d’Orléans. Là, Jeanine et Gabriële doivent se justifier en montrant leur Ausweis, une attestation qui leur donne l’autorisation de se déplacer. C’est un faux, bien évidemment, qu’elles montrent aux soldats avec assurance. Les deux femmes ont mis au point une histoire de mariage. Jeanine est censée retrouver son futur mari pour la noce. Devant les soldats, Jeanine joue la jeune femme troublée, et Gabriële la mère dépassée par les événements. Jamais mère et fille n’ont été aussi charmantes, ni aussi souriantes.

— Si vous saviez le nombre de valises que ma fille m’a fait mettre dans le coffre ! Un déménagement. Elle a voulu emmener son trousseau que nous devrons ensuite rapporter à Paris. N’est-ce pas absurde ? Vous êtes mariés ? Je vous le déconseille.

Gabriële fait rire les soldats, elle leur parle en allemand, qu’elle a appris dans sa jeunesse lorsqu’elle étudiait la musique à Berlin. Ils apprécient cette Française pétillante qui s’adresse à eux dans une langue impeccable, ils la félicitent, elle les remercie, on s’attarde et on bavarde. Gabriële propose de donner aux soldats un des oiseaux morts qu’elle descend pour le repas de noces. Les corbeaux sont des mets recherchés sous l’Occupation, ils se vendent jusqu’à 20 francs pièce – et font de bons bouillons.

— Willen Sie eins ? propose Gabriële.

— Nein, danke, danke.

La vérification des papiers se passe bien, les soldats laissent partir les deux femmes. Et Gabriële démarre tranquillement la voiture, surtout, sans précipitation.

 

Ephraïm et Emma Rabinovitch n’ont pas dormi de la nuit, ils ont attendu que le matin arrive, et avec lui, l’ouverture des bureaux de la mairie. Calmement ils s’habillent. Emma veut dire quelque chose à Ephraïm mais son mari lui fait comprendre d’un signe de la main que, pour le moment, il ne peut supporter que le silence. Après s’être habillée, Emma descend dans la cuisine et pose sur la table les bols des enfants, leurs cuillères et leurs serviettes. Ephraïm la regarde faire sans rien dire, sans savoir quoi penser de ce geste. Puis ils se rendent ensemble, droits et dignes, à la mairie des Forges. M. Brians, le maire, leur ouvre ce matin-là. C’est un homme petit, une frange noire plaquée sur son front blanc, luisant comme un ventre de poisson. Depuis que les Rabinovitch se sont installés sur sa commune, il n’a qu’une seule envie, les en voir disparaître.

— Nous voulons savoir où ont été emmenés nos enfants.

— La préfecture ne nous dit rien, répond le maire de sa petite voix fluette.

— Ils sont tous les deux mineurs ! Vous êtes donc dans l’obligation de nous informer de l’endroit où ils se trouvent.

— Je ne suis dans l’obligation de rien du tout. Parlez-moi sur un autre ton. Et ce n’est pas la peine d’insister.

— Nous voudrions leur donner de l’argent, surtout s’ils doivent voyager.

— Eh bien je serais vous, je garderais votre argent pour vous.

— Que voulez-vous dire ?

— Non, non, rien, répond le maire avec lâcheté.

Ephraïm a envie de lui casser la figure mais il remet son chapeau sur sa tête et sort en espérant que sa bonne conduite lui permettra de revoir vite ses enfants.

— Et si on allait chez les Debord ? demande Emma en sortant de la mairie.

— On aurait dû y penser plus tôt.

Emma et Ephraïm sonnent à leur porte, mais personne ne répond. Ils attendent un peu, dans l’espoir de voir l’institutrice et son mari revenir du marché. Mais un voisin qui passe par là leur explique que les Debord sont partis pour les vacances d’été, depuis deux jours déjà.

— C’est monsieur qui portait les valises, je peux vous dire qu’il était chargé !

— Vous savez quand ils vont rentrer ?

— Pas avant la fin de l’été, je pense.

— Vous avez une adresse où je pourrais leur écrire ?

— Ah non monsieur, il va falloir attendre le mois de septembre j’ai bien peur.

 

L’essence est réquisitionnée par les Allemands. Jeanine et Gabriële, comme tous les Français, doivent donc utiliser d’autres liquides capables de faire fonctionner des moteurs à explosion. Une voiture peut se déplacer au cognac Godet, à l’eau de Cologne, au détachant pour vêtements, à la dissolution, voire au vin rouge. Jeanine et Gabriële roulent ce jour-là avec un mélange composé d’essence, de benzol et d’alcool de betterave.

Les effluves qui proviennent de la traction avant mettent Myriam et Jean dans un état d’ivresse, proche d’une demi-conscience. Ils sont précipités l’un contre l’autre dans les tournants, les sauts de la voiture les propulsent sur la tôle du coffre. Le sculpteur fait son possible pour s’excuser lorsque son bras ou sa cuisse écrase le corps de la jeune fille. Pardon de vous toucher, semble-t-il dire avec les yeux, pardon d’être contre vous… De temps en temps, la voiture s’arrête au bord d’un sous-bois. Jeanine fait sortir Myriam et Jean. Tenir debout, faire circuler le sang. Et puis retourner dans le coffre plusieurs heures durant. Chaque kilomètre les rapproche de la zone libre. Mais il leur faudra passer les contrôles, qui se trouvent sur la ligne de démarcation.

Cette ligne coupe la France en deux sur presque mille deux cents kilomètres, elle divise le territoire non sans quelques absurdités – au château de Chenonceau, bâti sur le lit de la rivière, on entre dans le domaine en zone occupée mais on se promène dans le parc en toute liberté.

Gabriële et Jeanine ont décidé de passer par Tournus, en Saône-et-Loire, ce qui n’est pas le chemin le plus court pour se rendre à Nérac, mais c’est une route que Gabriële connaît comme sa poche, elle l’a parcourue tant de fois en son temps avec Francis, mais aussi Marcel et Guillaume.

Le poste de frontière pour passer la « déma » se trouve à Chalon-sur-Saône. Gabriële et Jeanine ont prévu d’arriver à l’heure du déjeuner, quand les travailleurs traversent la ville pour rentrer manger chez eux.

— Les soldats n’auront pas envie de faire du zèle, pense Jeanine.

Quand elles traversent la ville, Gabriële et Jeanine passent par la place de l’Hôtel de ville, où le drapeau nazi flotte dans l’air comme une menace. Elles s’arrêtent pour demander leur chemin puis, tout doucement, elles longent les bâtiments de la caserne Carnot qui a été réquisitionnée pour loger les troupes allemandes et rebaptisée « caserne Adolf Hitler ». Elles avancent sur la place du Port-Villiers, où s’ennuie un immense piédestal vide dont le bronze a été récupéré par l’occupant pour être fondu. Le fantôme de la statue, le portrait en pied de Joseph Nicéphore Niépce, l’inventeur de la photographie, semble flotter dans l’air à la recherche de son socle.

Les deux femmes aperçoivent le pont des Chavannes où se trouve le poste de contrôle, une guérite en bois installée à l’entrée, à l’endroit même où, au Moyen Âge, s’organisaient les péages. Du côté allemand, ce sont les hommes du Service de surveillance des frontières qui en assurent le contrôle. Et du côté français, les gardes mobiles de réserve. Ils sont nombreux et semblent bien moins sympathiques que les soldats de l’octroi de Paris. Les grandes rafles de Juifs qui viennent d’avoir lieu dans toute la France occupée obligent les services de police à redoubler d’attention, à cause des tentatives de fuite.

Les cœurs de la mère et de la fille cognent fort dans leurs poitrines. Heureusement, comme elles l’avaient prévu, elles ne sont pas les seules à vouloir passer la frontière à cette heure-ci. De nombreux vélos traversent dans les deux sens, des riverains qui franchissent la ligne quotidiennement pour leur travail et doivent montrer leur Ausweis dit « de proximité », valable dans un rayon de cinq kilomètres.

En attendant leur tour, Jeanine et Gabriële lisent l’affiche, posée la veille, qui précise quelles représailles sont prévues pour les familles qui voudraient aider des personnes recherchées par la police :

– 1. – Tous les proches parents masculins en ligne ascendante ainsi

que les beaux-frères et les cousins à partir de 18 ans seront fusillés.

– 2. – Toutes les femmes au même degré de parenté seront

condamnées aux travaux forcés.

– 3. – Tous les enfants, jusqu’à 17 ans révolus, des hommes et des

femmes frappés par ces mesures, seront remis à une maison

d’éducation surveillée.

Mère et fille sont prévenues de ce qui les attend. Ce n’est pas le moment de flancher. Les gardes s’approchent de leur Citroën pour le contrôle. Les deux femmes tendent leurs faux Ausweis et repartent dans leur grand numéro de charme, l’excitation du mariage, la robe de la mariée, le trousseau, la dot, les invités. Les gardes sont moins commodes que ceux de Paris mais ils finissent par les laisser passer – une mère qui marie sa fille, ça se respecte. Puis c’est au tour des Allemands, postés quelques mètres plus loin.

Il faut les convaincre de ne pas défaire les valises ni ouvrir le coffre. Le fait que Gabriële parle parfaitement l’allemand est un avantage, les soldats sont sensibles aux efforts que fait la dame, qui demande des nouvelles de Berlin, la ville a dû changer depuis ses études de musique, c’était en 1906, que le temps passe vite, elle a adoré les Berlinois… Soudain, les chiens se mettent à renifler près du coffre, ils tirent sur leurs laisses, insistent, aboyant de plus en plus fort, ils veulent faire comprendre à leurs maîtres qu’ils ont senti à l’intérieur quelque chose de vivant.

Myriam et Jean Arp entendent des coups frappés sur la tôle par leurs gueules enragées. Myriam ferme les yeux et s’arrête de respirer.

Au dehors, les Allemands essayent de comprendre pourquoi leurs chiens sont en train de devenir fous.

— Tut mir leid meine Damen, das ist etwas im Kofferaum. Pardon mesdames, il y a quelque chose qui excite les chiens dans votre coffre…

— Ah, c’est à cause de nos corbeaux ! dit Gabriële en allemand. Die Krähen ! Die Krähen !

Elle attrape les oiseaux qui gisent sur la banquette arrière. C’est pour le banquet du mariage ! Et Gabriële met les corbeaux sous le museau des chiens. Et les chiens se ruent sur les appâts, oubliant le coffre de la voiture. Des plumes noires volètent dans tous les sens, les soldats voient le banquet de la noce englouti dans l’estomac de leurs bêtes.

Embarrassés, ils laissent filer la Citroën.

 

Dans le rétroviseur, Gabriële et Jeanine regardent la guérite des soldats devenir de plus en plus petite – jusqu’à disparaître. À la sortie de Tournus, Jeanine demande à sa mère de s’arrêter, elle veut rassurer ses passagers. Myriam tremble de tout son corps.

— C’est bon, on a réussi, dit-elle pour la calmer.

Puis Jeanine fait quelques pas sur la route et gonfle ses poumons de l’air de la zone libre. Ses jambes deviennent molles, elle pose un genou à terre, puis l’autre. Et reste quelques secondes ainsi, prostrée, la tête penchée en avant.

— Allez ma grande, il nous reste encore six cents kilomètres à faire avant la nuit, dit Gabriële en posant sa main sur l’épaule de sa fille.

C’est la première fois qu’elle montre une véritable tendresse à l’un de ses enfants.

Gabriële et Jeanine roulent sans s’arrêter. Un peu avant minuit, à l’heure du couvre-feu, la voiture entre dans une grande propriété. Myriam sent la voiture qui ralentit et des voix qui chuchotent. On lui demande de sortir du coffre, ce n’est pas facile avec les membres engourdis. Elle est emmenée comme une prisonnière dans une chambre inconnue, où elle s’endort sans demander son reste.

Lorsque Myriam se réveille le lendemain, des bleus sont apparus sur sa peau. Elle a du mal à poser un pied par terre mais s’approche de la fenêtre. Elle découvre un château dont l’allée majestueuse est bordée de grands chênes. Il ressemble à une grande villa italienne, avec sa façade ocre et ses balustrades d’opérette. Elle qui n’avait jamais franchi la Loire, découvre la beauté de la lumière humide scintillant dans les arbres. Une femme entre alors dans la chambre, avec une carafe et un verre d’eau.

— Où sommes-nous ? lui demande-t-elle.

— Au château de Lamothe, à Villeneuve-sur-Lot, répond l’inconnue.

— Mais où sont les autres ?

— Partis tôt ce matin.

Myriam s’aperçoit en effet que la Citroën n’est plus dans la cour.

— Ils m’ont abandonnée là, songe Myriam avant de s’allonger par terre, car ses jambes n’arrivent plus à la porter.

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