La carte postale
Chapitre 16
Maman,
J’avance beaucoup dans mes recherches.
J’ai lu les Mémoires de Jean Sidoine, on y apprend beaucoup
de choses.
Il parle d’Yves, de Myriam et de Vicente.
Il a même reproduit une photographie où l’on voit tes parents
en train de traire une brebis. Myriam tient dans ses bras un petit
agneau, tandis que Vicente est accroupi aux pis de la mère. Ils ont
l’air heureux.
J’ai aussi commandé le livre des Mémoires de la fille de
Marcelle Sidoine, qui raconte son enfance à Céreste pendant la
guerre avec René Char. Je crois qu’elle est encore vivante.
Est-ce que tu te souviens d’elle ? Elle s’appelle Mireille. Elle
avait environ 10 ans pendant la guerre.
Il faut aussi que je te parle d’une autre découverte que j’ai
faite. Dans une de ses notes, Myriam fait allusion à un certain
François Morenas, un père aubergiste.
Ce monsieur a écrit plusieurs livres, où il raconte ses
souvenirs. À plusieurs reprises lui aussi parle de Myriam.
Un jour, quand tu auras envie, je te ferai des photocopies de
ces passages si tu veux. L’un m’a particulièrement émue,
page 126 de Clermont des lapins : chronique d’une auberge de
jeunesse en pays d’Apt, 1940-1945, il écrit : « Sur le plateau aux
Bories est arrivée Myriam. Dans cette bastide solitaire où un
homme vient de se pendre, cette femme habite seule. Elle vient
souvent me rendre visite et chercher de la compagnie. Elle vient
organiser un réseau de résistance et loue Fourcadure à cause de
l’électricité pour venir le soir, en cachette, écouter la radio de
Londres. »
En rencontrant la silhouette de Myriam dans ce livre, j’ai été
très bouleversée, maman.
Et j’ai pensé à toi. Quand tu as découvert Noémie, au hasard
de tes recherches, dans le livre du docteur Adélaïde Hautval.
Maman, je sais que c’est difficile pour toi de me savoir plongée
dans toute cette histoire, celle de tes parents. Tu n’es jamais allée
chercher ce qui s’était passé sur le plateau des Claparèdes,
l’année qui a précédé ta naissance.
Et je devine pourquoi. Bien sûr.
Ma maman, je suis ta fille. C’est toi qui m’as appris à faire des
recherches, à recouper les informations, à faire parler le moindre
bout de papier. D’une certaine manière, je vais au bout d’un
travail que tu m’as enseigné, et je ne fais que le perpétuer.
C’est de toi que je tiens cette force qui me pousse à reconstituer
le passé.
Anne,
Ma mère ne parlait jamais de cette période.
Sauf une fois. Elle m’avait dit :
« Ces moments furent peut-être les plus heureux de ma vie.
Sache-le. »
J’ai reçu ce matin, figure-toi, une lettre de la mairie des
Forges.
Tu te souviens de la secrétaire ? Je crois qu’elle a retrouvé des
documents pour nous. Je n’ai pas encore ouvert l’enveloppe.
Mais fais-y moi penser la prochaine fois que tu viens à la maison
avec Clara.
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