La carte postale

Anne Berest · Chapitre 37 sur 99

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La carte postale

Tous les mercredis…

Tous les mercredis ma mère vient à Paris dans sa petite automobile rouge chercher ma fille à l’école en fin de matinée. C’est leur jour, le petit jour. Elles déjeunent, puis ma mère dépose Clara au judo avant de repartir dans sa banlieue.

Comme toujours, je suis arrivée très en avance, avant la fin du cours. C’est le moment de la semaine que je préfère. Le temps s’arrête, dans le gymnase éclairé par des néons fatigués. Jigoro Kano, l’inventeur du judo, surveille, bienveillant, les petits lionceaux se battre sur des tatamis décolorés par le temps. Parmi eux, il y a ma fille de 6 ans, son petit corps flotte dans un kimono blanc trop grand. Je la regarde, fascinée.

Mon téléphone a sonné. Je n’aurais décroché pour personne, mais c’était ma mère qui appelait. Sa voix était fébrile, je lui ai demandé plusieurs fois de se calmer pour m’expliquer ce qui se passait.

— C’est une conversation que j’ai eue avec ta fille.

Lélia a essayé d’allumer une cigarette pour se détendre, mais son briquet ne marchait pas.

— Va prendre des allumettes dans la cuisine, maman.

Elle a posé le combiné du téléphone pour aller chercher du feu, pendant ce temps ma fille, d’un geste sûr et énergique, plaquait au sol un garçon plus grand qu’elle. J’ai souri, fierté de mère – la mienne est revenue, sa respiration s’est apaisée au fur et à mesure que la fumée entrait et sortait de ses poumons – alors elle m’a dit la phrase prononcée par Clara :

« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »

Mes oreilles se sont mises à bourdonner, j’avais envie de raccrocher, maman je te laisse, le cours de Clara se termine, je te rappellerai plus tard. J’ai eu une montée de salive chaude au fond de la gorge, le gymnase s’est mis à tanguer, alors pour ne pas me noyer, je me suis accrochée au kimono de ma fille comme à un radeau blanc, j’ai réussi à faire les gestes d’une mère, dire à ma fille de se dépêcher, l’aider à se rhabiller dans le vestiaire, plier le kimono, le ranger dans son sac de sport, retrouver ses chaussettes cachées dans les ourlets du pantalon, retrouver les claquettes glissées entre les bancs du vestiaire, tous ces objets miniatures – chaussures, boîtes de goûter, gants reliés par un fil de laine – conçus pour disparaître dans les recoins. J’ai pris ma fille dans mes bras et je l’ai serrée de toutes mes forces contre ma poitrine, pour calmer mon cœur.

« Parce qu’on n’aime pas trop les Juifs à l’école. »

Sur le chemin du retour, j’ai regardé la phrase flotter dans la rue, au-dessus de nos corps, je ne voulais surtout pas en parler, je voulais oublier la conversation, qu’elle n’ait pas eu lieu, je me suis glissée avec les chaussons dans la routine du soir, je me suis fait une armure avec le bain, avec les coquillettes au beurre, avec les histoires de Petit Ours brun, avec le brossage des dents – toutes ces tâches répétitives qui ne laissent pas de place à la réflexion. Me détacher. Redevenir cette mère solide sur qui on peut compter.

 

En allant dans la chambre de Clara pour l’embrasser, je savais que je devais lui poser la question :

— Que s’est-il passé à l’école ?

À la place, j’ai trébuché sur quelque chose à l’intérieur de moi-même.

— Bonne nuit ma chérie, ai-je dit en éteignant la lumière.

J’ai eu du mal à m’endormir. J’ai tourné dans mes draps, j’avais chaud, mes cuisses brûlaient, j’ai ouvert la fenêtre. Puis je me suis levée, les muscles noués. J’ai allumé la lumière de ma lampe de chevet mais un malaise continuait de m’envelopper. J’ai senti au pied de mon lit l’eau trouble d’un bain saumâtre – un jus qui suintait, le jus sale de la guerre, stagnant dans des zones souterraines, remontant des égouts, jusqu’entre les lattes de mon parquet.

Me vint alors une image. Très nette.

Une photographie de l’opéra Garnier, prise à la tombée du jour. Ce fut comme un flash.

 

À partir de ce moment, je me suis lancée dans l’enquête. J’ai voulu coûte que coûte retrouver l’auteur de la carte postale anonyme que ma mère avait reçue seize ans auparavant. L’idée de retrouver le coupable ne m’a plus lâchée, il fallait que je comprenne son geste. Pourquoi la carte est-elle revenue me hanter précisément à ce moment-là de ma vie ? Il y a cet événement qui a tout déclenché, ce qui s’était passé à l’école avec ma fille Clara. Mais il me semble avec le recul qu’un autre événement, plus silencieux, est entré dans cette histoire. J’allais avoir 40 ans.

Cette question du chemin parcouru à moitié explique aussi mon obstination à résoudre cette enquête, qui m’a occupée toute entière, jour et nuit, pendant des mois. J’avais atteint cet âge où une force vous pousse à regarder en arrière, parce que l’horizon de votre passé est désormais plus vaste et mystérieux que celui qui vous attend devant.

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