La carte postale
Chapitre 7
Dans la maison du pendu, il n’y a rien. Pas de linge, pas d’ustensiles. Seulement un lit sans matelas, un vieux banc en lames de parquet, le tabouret de traite qui a servi à la pendaison. Et la corde, que personne n’a osé enlever.
— Allez, c’est toujours utile, dit Myriam qui la décroche et l’enroule autour de sa main.
— En attendant de vous trouver un matelas, vous pouvez faire une litière en genêts d’Espagne. Voyez ? Les fleurs jaunes. C’est comme ça qu’on fait ici.
Et voilà les Parisiens partis faucher derrière leur maison ces arbustes verts et jaunes vifs, la fleur des maquis dont les perles dorées ressemblent à de petits iris. Les bras chargés à ras bord, ils posent les branches sur leur lit, les disposent comme un matelas de paille, puis se couchent délicatement dessus.
— On dirait un cercueil entouré de fleurs, se dit Myriam, en regardant la lune, ronde comme un sou, qui apparaît dans le cadre de la fenêtre.
La situation lui semble soudain irréelle. Cette chambre au milieu de nulle part, ce mari qu’elle connaît à peine. Elle se rassure, elle se dit que quelque part, loin d’ici, Noémie la regarde elle aussi. Cette pensée lui donne du courage.
Le lendemain, Vicente décide de se rendre au marché d’Apt pour trouver de quoi aménager la maison. La ville n’est qu’à sept kilomètres, il part à pied, dès l’aube, suivant sur la route la foule des paysans, des artisans et des fermiers, avec leurs moutons et leurs marchandises qu’ils vendront sur le marché.
Mais une fois sur place, Vicente déchante. Il n’y a ni matelas ni draps de lit à vendre. Et la moindre casserole vaut le prix d’une cuisinière. Il revient les mains vides. Avec dans les poches une bouteille de laudanum pour calmer ses nerfs et du nougat pour sa femme.
Vicente et Myriam font connaissance avec leur propriétaire, la veuve Chabaud. Vaillante, d’un caractère trempé de bonté et d’acier, elle travaille comme trois hommes, élève seule son fils unique. Tout le monde la respecte. Elle est riche, certes, mais elle distribue toujours à ceux qui en ont besoin. Elle ne dit jamais non, sauf aux Allemands.
Une fois par semaine, ils réquisitionnent sa voiture – la seule de la région. Elle n’a pas le choix, mais jamais, jamais elle ne leur offre un coup à boire.
À Madame Chabaud, Vicente et Myriam se sont présentés comme un couple de jeunes mariés venus vivre la vie au grand air. La vie rêvée des romans de Giono. Vicente se dit peintre et Myriam musicienne. Elle ne fait pas savoir qu’elle est juive évidemment. Madame Chabaud en a vu d’autres – tout ce qu’elle leur demande, c’est de respecter la vie du village et de se tenir correctement. Et surtout, pas d’histoires avec les gendarmes.
Depuis le démantèlement du réseau de sa sœur, Vicente n’a plus de mission. Et, pour la première fois, lui et Myriam vivent sous le même toit, comme un jeune ménage, devant jour après jour subvenir aux besoins du foyer. Se nourrir, se laver, se vêtir, se chauffer et dormir. Depuis leur rencontre, ils n’avaient connu que des moments de précipitation, de peur. Le danger avait été l’unique paysage de leur histoire d’amour. Vicente aimait cela. Il en avait besoin. Myriam au contraire apprécie leur nouvelle vie simple et tranquille, perdus dans la campagne, éloignés de tout.
Au bout de quelques jours Myriam remarque que son mari est très silencieux. Il se ferme à l’intérieur de lui-même. Alors elle le regarde vivre, elle l’observe comme un tableau vivant.
Il semble n’avoir pas d’attachement aux choses, ni aux personnes. Cela le rend irrésistible, car rien ne l’intéresse vraiment hors du moment présent. Il peut mettre toute son énergie dans une partie d’échecs, dans la préparation d’un repas ou d’un bon feu. Mais le passé et l’avenir n’existent pas pour lui. Il n’a pas de mémoire. Et pas de parole. Il peut sympathiser avec un fermier sur le marché d’Apt, passer la matinée à parler avec lui, lui poser mille questions sur son travail, boire une bouteille de vin en sa compagnie et lui en offrir une autre. Mais le lendemain, le reconnaître à peine. Avec Myriam c’est la même chose. Après une joyeuse soirée passée à rire, il peut se lever le matin en la regardant comme si une inconnue s’était glissée dans son lit. Chaque jour passé ensemble ne construit rien. Et tout est à recommencer.
Peu à peu, Myriam remarque que son mari cherche à s’éloigner d’elle, physiquement. Dès qu’elle entre dans une pièce, il trouve toujours une raison pour en sortir.
— J’irai au marché pendant que tu iras rendre visite à Madame Chabaud.
Tout est prétexte à se séparer.
Un soir, en allant payer le loyer à Madame Chabaud, Myriam reste longtemps à boire le sirop, c’est toujours ça que les Allemands n’auront pas, dit la veuve en resservant les verres. Myriam pose des questions sur l’ancien locataire de la maison, le fameux pendu.
— Camille, on l’a retrouvé tout raide, le pauvre. Et son âne à côté, qui lui léchait les pieds.
— Mais vous savez pourquoi il a fait ça ?
— On dit que c’est la solitude qui l’avait rendu à moitié fou… et les sangliers aussi, qui venaient ravager son jardin. Ce qui était bizarre, c’est qu’il parlait souvent de la mort. Il disait tout le temps qu’il avait peur de mourir dans d’atroces souffrances, cela l’obsédait…
La discussion dure longtemps. Sur le chemin du retour, Myriam se dépêche, car il est tard et elle a peur que Vicente s’inquiète. Il est presque minuit quand elle arrive chez elle, mais elle trouve Vicente endormi. Lui qui ne trouve jamais le repos avant le petit matin, il s’est si peu inquiété pour elle qu’il dort profondément.
Les jours suivants, Myriam se rend compte que son mari souffre d’une mollesse dans le regard, une douleur sourde. Des plaques d’urticaire sont apparues. Sa peau le démange et son front devient parfois brillant, recouvert d’une mince couche de sueur. Au bout d’une semaine, il lui annonce :
— Je rentre à Paris. C’est pour mon urticaire. Faut voir un médecin. Et je prendrai des nouvelles de tout le monde. J’irai aux Forges voir tes parents. Et puis j’irai à Étival, dans la maison de famille de ma mère, le grenier est plein de vieilles couvertures et de draps que personne n’utilise. Je les rapporterai. Au mieux je serai de retour dans quinze jours, au plus tard avant Noël.
Myriam n’est pas surprise. Elle avait senti monter en lui cette fébrilité qui précède toujours les annonces de départ.
Vicente s’en va le 15 novembre, le jour de leur anniversaire de mariage. Un an déjà. Drôle de symbole, songe Myriam. Elle le raccompagne jusqu’au bout du chemin, elle sait qu’elle ne devrait pas trottiner ainsi comme un chien derrière son maître. Vicente s’agace, il voudrait être seul et déjà loin.
Alors Myriam s’arrête et le regarde disparaître à travers les amandiers, sans bouger, le corps figé dans la lumière froide de novembre, elle ne veut pas pleurer. Et pourtant il y a eu si peu de tendresse entre eux depuis qu’ils sont arrivés. Une seule nuit, son mari s’était frotté contre elle, se recroquevillant comme un enfant au creux de ses bras. Quelques baisers heurtés et saccadés qui cherchaient l’humidité dans le noir – mais tout s’était arrêté brusquement et Vicente avait disparu dans un sommeil épais et chaud, les paupières gonflées.
Cette nuit-là, Myriam s’était sentie encombrée de son corps inutile.
Malgré tout, cet homme énigmatique, cet homme sans désir pour elle, pour rien au monde elle ne l’échangerait contre un autre. Parce qu’il est à elle, ce bel homme triste. Un mari parfois naïf comme un enfant, mais avec des éclairs dans les yeux. Et cette fragile intimité qui les lie l’un à l’autre, ténue, pas plus large qu’un anneau, cela lui suffit. Certes, il passe des jours entiers sans lui adresser la parole. Et alors ? Il lui a fait une promesse, à la vie à la mort. Il n’y a pas grand-chose de plus important à dire. Il y a entre eux une dignité et une solitude qu’elle trouve belles. Elle ne partage ni ses pensées, ni les minutes de son existence, mais il suffit qu’il dise « je vous présente ma femme » pour effacer tous les vides. Son cœur se gonfle d’orgueil parce que sa beauté d’homme lui appartient. Vicente est silencieux mais il est merveilleux à regarder. Elle peut faire une vie avec ça, simplement contempler sa beauté.
Les semaines suivantes, Myriam descend au village, acheter des œufs et du fromage. Buoux ne compte pas plus de soixante habitants, un café-auberge et une épicerie-tabac.
— Mais alors madame Picabia, il est où votre mari ? On le voit plus, lui demande-t-on au village.
— En visite à Paris, sa mère est malade.
— Ah, c’est bien, disent les villageois, c’est un bon fils, votre mari.
— Oui, un bon fils, répond Myriam en souriant.
Elle se rassure, depuis qu’ils se sont rencontrés, Vicente est souvent parti, mais il est toujours revenu.
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