La carte postale

Anne Berest · Chapitre 9 sur 99

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La carte postale

Chapitre 8

 

 

Emma et Ephraïm se retrouvent sur le port de Haïfa, à l’endroit même où ils avaient débarqué cinq ans auparavant. Ils ont un enfant de plus et quelques cheveux blancs. Emma a pris des hanches et de la poitrine, Ephraïm est devenu maigre comme une ficelle. Ils ont vieilli et leurs habits sont usés. Qu’importe, ce départ leur donne l’impression d’avoir de nouveau 20 ans.

Ephraïm embarque pour Marseille, d’où il rejoindra Paris. Et Emma pour Constanza, direction la Pologne.

La famille d’Emma s’émerveille devant Itzhaak, le petit garçon qu’ils ne connaissaient pas. Maurice, son grand-père, lui apprend à marcher sur le magnifique perron en pierre de taille où grimpent les lierres. Emma décide que, désormais, on appellera Itzhaak « Jacques » – ça sonne chic et français.

 

— Il faut que tu saches que tous les personnages de cette histoire ont plusieurs prénoms et plusieurs orthographes. Il m’a fallu du temps pour comprendre, à travers les lettres que je lisais, qu’Ephraïm, Fédia, Fedenka, Fiodor et Théodore étaient… une seule et même personne ! Écoute-moi bien, c’est seulement au bout de dix ans que j’ai réalisé que Borya n’était pas une cousine Rabinovitch. Mais que Borya était Boris ! Bon, ne t’inquiète pas, je vais te faire une liste avec les équivalents, que tu puisses t’y retrouver. Vois-tu, à travers les siècles, les Juifs de Russie ont attrapé quelques caractéristiques de l’âme slave. Ce goût pour les changements de prénoms… et bien sûr, le refus de renoncer à l’amour. L’âme slave.

Cet été-là, l’été 1929, les Wolf reçoivent la visite d’un frère d’Ephraïm, l’oncle Boris. Il arrive de Tchécoslovaquie pour passer quelques jours en Pologne avec ses nièces et sa belle-sœur. Lui aussi avait dû fuir les bolcheviques.

Dans sa jeunesse, l’oncle Boris avait été un vrai Boïvik – un militant. À 14 ans il avait créé dans son lycée un Kruski, un cercle politique. Devenu chef de l’Organisation militaire du PSR, de la 12 armée, vice-président du Comité exécutif des Soviets du Front e

nord, il fut député au soviet des paysans, élu membre de l’Assemblée constituante, désigné par le PSR.

 

— Mais soudain, après avoir donné vingt-cinq années de sa vie à la Révolution, après avoir connu l’ivresse des grandes assemblées politiques… il a tout arrêté. Du jour au lendemain. Pour devenir paysan.

 

Pour Myriam et Noémie, l’oncle Boris est l’éternel oncle Boris. Avec ses drôles de chapeaux de paille et son crâne désormais lisse comme un œuf. Il est devenu fermier, naturaliste, agronome et collectionneur de papillons. Ses voyages lui permettent d’approfondir ses connaissances sur les plantes. Cet oncle tchekhovien est aimé de tout le monde. Les filles font de longues promenades avec lui dans la forêt, elles découvrent le nom latin des fleurs et les propriétés des champignons. Elles apprennent comment imiter le son d’une trompette avec un brin d’herbe coincé entre leurs doigts. Il faut le choisir à la fois large et solide, pour que le son résonne.

 

— Regarde ces photos, me dit Lélia, elles ont été prises cet été-là. Myriam, Noémie et leurs cousines portent des robes en coton cousues sur le même patron, manches courtes, tissus fleuris et tablier blanc.

— Elles me font penser à celles que Myriam nous fabriquait lorsque nous étions petites.

— Oui, elle vous faisait poser dans ces robes folkloriques, pour prendre des photos exactement comme celle-ci, en rang, de la plus grande à la plus petite.

— Peut-être que Myriam pensait à la Pologne en nous voyant. Je me souviens que parfois, son regard se perdait.

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