La comédie de la notation
Première période les « Agences émergées »
Le pouvoir des agences de notation | 117
Oui vous avez bien lu, pour financer les banques commerciales, la BCE
se réfère aux notes des agences. Non seulement les agences ont la
haute main sur l’émission de dettes privées ou publiques sur les mar-
chés obligataires, mais en plus elles peuvent fermer le canal du crédit
bancaire ou étouffer le financement d’un État. Ainsi que l’écrit Dominique Garabiol, membre du conseil scientifique du Think tank Res Publica :
« l’extension de leur rôle est le résultat d’une décision complètement
discrétionnaire des banques centrales et des régulateurs. Les agences
de notation sont des agents privés et un agent privé ne peut assu-
mer de politiques publiques. Fatalement, le poids que leur donnent les
banques centrales ou les régulateurs bancaires vient polluer les déci-
sions de notation et leur donne une teinte politique insupportable pour
les États, les citoyens et les agences elles-mêmes »2.
Licences 1, 2, 3 et 4
Pour nous résumer, les États, les banques centrales, les régulateurs ont
délégué aux agences le droit d’accorder ou non l’accès aux finance-
ments bancaires ou de marché. De ce fait, ils ont renforcé la légitimité
des agences et augmenté l’addiction de tout le système aux notes. Un
distingué universitaire américain, Frank Partnoy3, est allé jusqu’à pré-tendre que les agences de notation ne commercialisent pas de simples
notes. Selon lui, elles bénéficient de la réglementation pour se transfor-
mer en vendeur de « licences ». Ces « licences » donnent accès à tous
les guichets prévus par la réglementation, du financement des banques
par la BCE ou la Fed, aux émetteurs autorisés dans les portefeuilles des
assurances ou des caisses de retraite.
Première période les « Agences émergées »
Pendant cette longue période en Europe des années 1990 à 2008, les
trois grandes agences de notation sont très visibles et présentes dans
les médias. Elles sont « sûres d’elles et dominatrices » et n’hésitent pas à intervenir dans le débat public. Les investisseurs ont besoin d’elles,
car la plupart d’entre eux ne disposent pas de ressources en interne
pour réaliser des analyses financières de milliers d’émetteurs de dette.
Alors que les notes des agences sont disponibles en grand nombre,
2 Fondation Res Publica Dominique Garabiol, « Le rôle extravaguant des agences de notation », Le Monde du 11 mai 2011.
3 Frank Partnoy, Comment et pourquoi les agences de notation ne sont pas comme les autres gardiens, mai 2006, Université de San Diego.
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régulièrement mises à jour et gratuites. Alors pourquoi s’en priver ? Car il est nécessaire de se protéger d’éventuelles faillites d’émetteurs....
Se protéger des risques de faillite Obligations d’État et obligations risquées
Au cours des années 1980 à 2008, deux familles d’obligations coha-
bitent en Europe. Les obligations qualifiées de très sûres et les obliga-
tions jugées « risquées ». Les premières sont les obligations des États
européens (« les souveraines ») et les secondes celles qui sont émises
par le secteur privé (« les corporates »).
C’est pourquoi, lorsque le dépôt réalisé par la banque commerciale est
constitué d’obligations privées, celles-ci doivent être au minimum « no-
tées A ». Par contre, si la garantie apportée par l’établissement bancaire est constituée d’un portefeuille d’obligations d’États européens, celles-ci sont acceptées par la banque centrale sans exigence de notation
particulière.
Ce n’est que récemment, devant la défaillance de signatures d’États
comme la Russie entre le 27 janvier 1999 et le 8 décembre 2000 ou
bien encore l’Argentine entre le 6 novembre 2001 et le 1er juin 2005, et
surtout la Grèce à partir du 3 juillet 20154, qu’est réapparue la notion de
« risque souverain ».
Les notations deviennent officielles
Cette tendance à utiliser les notes s’est progressivement renforcée par
la suite tant dans le domaine bancaire que dans celui du secteur des
assurances.
Les différentes réglementations mises en place ces vingt dernières an-
nées ou qui rentrent progressivement en application, s’appuient sys-
tématiquement sur les notes des banques qui leur ont été décernées
par les agences. Ces réglementations, qui portent des noms aussi
poétiques que Bâle II, Bâle III ou bien encore Solvabilité II, exigent des établissements bancaires en fonction de la note obtenue de relever le
niveau des fonds propres qu’elles doivent présenter.
Les notations deviennent ainsi des références officielles exigées par
toutes les autorités de régulation dans le monde entier.
4 « Le Fonds européen de stabilité financière (FESF) a officialisé le défaut de paiement », Le Monde du 3 juillet 2015.
Le pouvoir des agences de notation | 119
Cela revient à confier aux agences le pouvoir d’attribuer les ressources financières aux différents émetteurs de dette, qu’ils soient publics ou
privés.
Et ce pouvoir leur a été conféré sans jamais que les autorités aient
exercé le moindre contrôle sur les agences de notation. La période de
« l’auto-régulation » des agences a duré depuis la date de leur création
jusqu’à la fin des années 2000.
Jusqu’à cette date les agences ont été laissées libres de s’organiser et
de choisir leurs méthodes de notation. Les autorités ont préféré croire
les déclarations des agences sur la qualité de leurs procédures de nota-tion sans jamais rien vérifier.
On peut comprendre que la demande de l’ESMA en 2010 de procéder
à la vérification des hypothèses contenues dans les méthodologies de
notation des agences apparaît à celles-ci comme une ingérence diffici-
lement acceptable, tout comme elles trouvent excessives les premières
règles qui leur sont imposées en Europe.
La valse des analystes et des agences pour lutter contre les conflits
d’intérêts
Afin de lutter contre les conflits d’intérêts entre sociétés cotées et responsables de la notation des agences, de nouvelles règles vont s’appli-
quer à l’avenir. En septembre 2010, une nouvelle réglementation a été
adoptée en Europe avec une application prévue en 2013-2014. Il est
ainsi prévu un changement d’analyste par société suivie afin de lutter
contre une possible complicité entre société notée et l’analyste. Chaque
analyste ne restera pas plus de 4 ans en place. La rotation des analystes
peut commencer !
Dans le même esprit, en novembre 2011, le projet de loi Barnier contient
deux dispositions phares : une rotation des agences de notation par
émetteur est instituée tous les 3 ans, et dans le cas où un émetteur émet
dix émissions par an (une banque par exemple), il a l’obligation de chan-
ger tous les ans d’agence de notation. Ce sont des dispositions voisines qui ont été prises à la suite du scandale ENRON, ce courtier en énergie
qui s’était assuré de la complicité de son cabinet d’audit pour falsifier
ses comptes. Il est maintenant obligatoire pour une société cotée d’ef-
fectuer un changement de commissaire aux comptes au bout d’une pé-
riode de 6 années. Cette rotation des « C.A.C. » est sensée prémunir
de toute malversation sur la comptabilité. La rotation des agences doit
permettre d’éviter une forme de connivence.
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Mais toutes ces précautions n’empêchent nullement de simples erreurs de calcul.
Les États-Unis dégradés
Combien d’heures pour traquer les « erreurs de calculette » ?
En 2011, la dégradation de la note américaine avait donné lieu à la pu-
blication d’informations par S&P qui contenaient une erreur de calcul de 2 000 milliards de dollars, l’équivalent du PIB de la France !
S&P a alors reconnu son erreur mais n’est pas revenue sur la note.
Il faut bien réaliser que les agences commettent parfois des erreurs de
calcul.
En Europe, les langues se délient et quelques émetteurs confient, lors
de discrets symposiums avoir réussi à faire rectifier les chiffres erronés figurant dans les études des agences et parfois même avoir obtenu de
faire évoluer la méthodologie de l’agence, pas toujours bien adaptée à l’analyse de certains secteurs, quand ce n’était pas la note...
Il a été institué en Europe, à la demande des autorités, la règle des
12 heures. En cas de changement de note l’agence doit respecter un
délai de 12 heures entre le moment où elle informe l’émetteur et celui
de sa publication auprès du public. Ce délai est supposé suffisant pour
laisser aux services financiers de l’émetteur le temps nécessaire pour
vérifier les données contenues dans le rapport de l’agence afin de faire
rectifier d’éventuelles erreurs matérielles.
Cette réforme européenne a été imposée aux agences, à leur grand
scandale, puisqu’elles dénoncent depuis, le risque de multiplication de
fuites qui sont autant de délits d’initiés potentiels.
Il est vrai que dans le reste du monde ce délai n’est que de deux heures
seulement. À vrai dire, aux États-Unis, on le regretterait presque !
Les États-Unis perdent leur triple A
Le 6 juillet 2011, à la suite de l’annonce par S&P de la dégradation de la note américaine, un porte-parole du Trésor affirme que cette décision
est « entachée » d’une erreur de calcul de 2 000 milliards de dollars.
Rappelons les faits. Comme le veut la tradition, S&P a informé en début d’après-midi le Trésor de sa décision de dégradation de la note des
États-Unis, avant de la rendre publique. C’est l’occasion pour le gouver-
nement de signaler des erreurs matérielles. Et des erreurs matérielles, Le pouvoir des agences de notation | 121
les services de l’exécutif en trouvent quelques-unes. Les responsables américains découvrent que les projections de S&P sur dix ans du déficit budgétaire et de la dette publique ne coïncident pas avec les chiffres
issus des travaux du Bureau du budget du Congrès (le CBO).
En effet, le chiffre de la dette publique américaine calculé par S&P ressort à 93 % du PIB contre 85 % attendu. Cela fait un écart de 2 000
milliards de dollars.
Face aux protestations du gouvernement, l’agence de notation com-
mence par se défendre. Elle affirme être partie des travaux du CBO, en
retenant une projection « alternative » des dépenses de l’État, jugée par
elle, plus réaliste.
Après discussions, elle accepte cependant de revenir aux prévisions
initiales.
Le Trésor lui conseille alors de se donner du temps pour revoir les
chiffres à froid.
Mais loin de se déjuger, Standard & Poor’s ne revient pas sur sa dé-
cision. Elle persiste et signe à vouloir dégrader la note américaine de
triple A à double A +, et comme si cela ne suffisait pas, avec en plus
« une perspective négative ». Ce qui signifie dans le langage de l’agence
que, dans les deux ans à venir, il existe une probabilité d’une chance sur deux, d’une nouvelle dégradation de la note américaine.