La comédie de la notation
La RSE : faire du profit !
bauche des minorités, leur représentation au conseil d’administration et
le droit des consommateurs. La Securities and Exchange Commission
(SEC), c’est-à-dire le « gendarme de la Bourse », donne son accord
pour inscrire deux de ces résolutions sur neuf pour le scrutin. C’est la
première fois, dans l’histoire américaine, que des résolutions sociales
apparaissent dans un scrutin d’assemblée générale d’actionnaires. Une
nouvelle forme d’activisme est née. En réponse, une nouvelle forme de
gestion lui correspond bientôt.
Une nouvelle industrie financière est née
Les premières sociétés de gestion spécialisées dans l’ISR apparaissent
au milieu des années 1970. Leur action a donné naissance également
12 Sonia Devin, « Fonds éthiques et critères de notation », jeudi 15 mai 2003, Association internationale de management.
13 Challenges, 28 août 2016, « L’industrie automobile intronise son fossoyeur : Ralph Nader ».
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au Social Investment Forum (SIF), association regroupant les principaux acteurs de cette nouvelle industrie financière. Le SIF est un centre de
ressources et de prestations de services, comme la publication d’infor-
mations sur les fonds ISR et leurs performances.
En 2001, le SIF français et le Forum pour l’Investissement Responsable
français (FIR) sont créés. Ils regroupent sociétés de gestion, agences
de notation extra-financières, militants, et investisseurs qui veulent promouvoir l’ISR. Le FIR est partie prenante du réseau européen des fo-
rums pour l’investissement responsable, Eurosif, créé la même année.
Priorité à l’activisme actionnarial
Aux USA ou en Europe et dans le reste du monde, les investisseurs
responsables utilisent leurs placements financiers pour peser sur les
politiques des entreprises. Pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à pratiquer l’exclusion, avec les actions de boycott des « actions du péché », ainsi que l’activisme actionnarial, c’est-à-dire l’usage des droits de vote lors des assemblées générales, pour influencer la stratégie de
l’entreprise ou même de proposer leurs propres résolutions aux AG.
Ces deux stratégies deviendront les axes majeurs de l’investissement
socialement responsable, avec, peu après, la définition d’une RSE élar-
gie aux droits des minorités, des consommateurs, à la protection des
écosystèmes. Chacun conviendra, que, dans un monde connecté sur les
réseaux sociaux, il est aisé de détruire la réputation des sociétés. C’est ainsi que Shell, Total et BP ont perdu des milliards d’euros dans des
procès, pour cause de marées noires, en compagnie de Union Carbide,
dont l’explosion de l’usine indienne, au milieu des années 1980, a causé
8 000 morts.
La RSE : faire du profit !
« La responsabilité sociétale des entreprises émerge, comme concept
académique, après la Seconde Guerre mondiale, à un moment où la
participation de l’industrie américaine à l’effort de guerre a créé les
conditions d’un débat apaisé entre la société civile et les entrepreneurs.
Une importante institution protestante, le Conseil fédéral des églises
du Christ, avec l’appui de la fondation Rockefeller, lance une étude sur
“l’éthique chrétienne et la vie économique”. Howard R. Bowen écrit un
ouvrage intitulé Social Responsibilities of the Businessman, publié en
1953, qui indique que “La responsabilité sociale renvoie aux obligations
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de l’homme d’affaires de poursuivre telles politiques, de prendre telles décisions ou de suivre telles lignes d’action qui sont désirables en fonction des objectifs et des valeurs de notre société”. Est ainsi affirmé le
double objectif assigné aux entreprises, créer des richesses et servir le
bien commun. »14
Un double objectif que la société française, Thales, reprend à son
compte. Parfois il faut remonter jusqu’à la Grèce antique et recourir aux
philosophes grecs, comme Thalès15, pour faire oublier certains aspects
de son activité. C’est que, ici, la tâche est ardue...
L’exemple de Thales Créer des richesses, c’est bien l’objectif réaffirmé par l’entreprise Thales lors de la présentation de ses résultats 2017. La société promet à ses
actionnaires une rentabilité d’au moins 11 % en 202016. Thales est un
groupe industriel trop méconnu en France. Les origines du groupe re-
montent à 1998, lorsque les branches spécialisées dans les activités
militaires d’Alcatel, de Dassault Électronique et de Thomson CSF sont
réunies pour former une nouvelle société.
Fin 2000, l’entreprise prend le prestigieux nom de Thales.
Aujourd’hui, le groupe s’est recentré sur l’aéronautique (la gestion du
trafic aérien, des systèmes d’entraînement et de simulation), les télé-
communications, les systèmes des services de gestion des transports
collectifs. Ce spécialiste de sécurité et de cybersécurité cache soigneu-
sement, loin de ses bases européennes, des activités moins médiati-
sées, mais tellement rentables : celles de production d’armements.
Dans la lointaine Australie
Thales possède depuis longtemps une filiale australienne dénommée
ADI Limited. ADI est le principal fournisseur de l’armée australienne.
Cela commence par la fourniture de matériel standard, comme des
fusils et des cartouches, jusqu’à des productions plus sophistiquées,
comme la conception de navires ou la production de frégates pour la
marine australienne. Mais ADI est surtout connue pour la production de véhicules blindés.
14
Cahiers de l’évaluation, Volume 3, « La notation extra financière », Direction générale du Trésor, juillet 2012.
15 Thalès de Milet est un philosophe et savant grec né à Milet – 625 et mort vers – 547 avant J.-C., il est l’un des Sept sages de la Grèce antique.
16 « Thales promet une rentabilité d’au moins 11 % en 2021 », Les Echos, 7 juin 2018.
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En particulier, toute une gamme de véhicules 4X4 couvrant tous types de mission. Ces véhicules sont fabriqués en Australie et font l’objet de
nombreuses commandes.
ADI est finalement renommée Thales Australia et figure en bonne place
dans l’organigramme du groupe Thales. Une place d’honneur justifiée
par le pourcentage que représentent les activités défense et sécurité
dans le chiffre d’affaires et les résultats du groupe Thales (50 %17), mais aussi par la rentabilité supérieure de ces activités « Défense & Sécurité »
à celle des autres secteurs de Thales.
En matière de RSE, Thales ne lésine pas
La « Responsabilité d’Entreprise » est l’une des cinq parties du site de
Thales. À égalité avec la description du « Groupe », de ses « Activités », de ses « Innovations » et de ses magazines de communication. L’une
des cinq valeurs cardinales de sa communication sur la toile. Ça n’est pas rien.
D’autant que, en matière de communication RSE, Thales embouche
« Les trompettes de la renommée ». On peut découvrir les phrases sui-
vantes : « En matière de responsabilité, le temps des simples décla-
rations de bonnes intentions est depuis longtemps révolu ». Dans le
paragraphe intitulé « Plus qu’une exigence morale ou réglementaire, un
avantage compétitif », on peut lire :
« Notre avantage compétitif ne réside pas seulement dans la haute tech-
nicité de nos systèmes satellitaires ou bien encore dans notre expertise
en cybersécurité.
Il se mesure également à l’importance que nous accordons aux com-
portements responsables de chacun de nos collaborateurs, à tous les
niveaux de l’organisation.
Pour nous, la responsabilité d’entreprise est à la fois la conséquence
de notre statut et la garantie de notre avenir. À cet égard, notre statut
confère au Groupe une responsabilité particulière. En tant qu’acteur
global, nous devons être exemplaires vis-à-vis d’un vaste écosystème
de partenaires : de nos actionnaires à nos clients, en passant par nos
fournisseurs et nos concitoyens ». Et le service de communication
ajoute : « Cette exigence n’est pas seulement partagée au plus haut niveau de notre entreprise. Elle irrigue l’ensemble des activités de notre Groupe, dans les 56 pays où il opère ».
17 Communiqué de presse, 6 mars 2018, résultats annuels 2017, www.thalesgroupe.com.
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Pour conclure par ces affirmations solennelles : « Il y a une raison à cela : l’échec n’est pas une option ! Notre réputation est notre bien le
plus précieux ».
Une fondation sinon rien
Comment mettre en pratique de si nobles intentions ? Tout simple-
ment en faisant d’une pierre deux coups, premièrement en bénéficiant
des avantages fiscaux des fondations et ensuite en utilisant les pro-
jets des collaborateurs comme autant d’opérations d’animation et de
renforcement du sentiment d’appartenance à la communauté des sa-
lariés Thales. C’est ainsi qu’à travers sa fondation, Thales apporte sa
contribution en matière d’urgence humanitaire à travers : « une appli-
cation d’information sismologique, qui s’intéresse aux séismes res-
sentis par les populations, et délivre une information préliminaire
en moins de 2 minutes après les premières secousses ressenties.
Ce projet vise à améliorer la prévention face aux risques sismiques, en
offrant au citoyen un rôle actif... »18.
L’urgence humanitaire « ...est un événement, ou une série d’événements,
qui constitue une menace sérieuse à la santé, la sécurité ou le bien-
être d’une communauté ou d’un groupe de personnes, sur une zone
étendue »19.
« Attention terrain glissant ! », si l’on en croit les écrits de certains humanitaires. Car pour eux, il ne s’agit ni plus ni moins, que de civiliser la guerre.
Civiliser la guerre
« Secourir les soldats tombés sur le champ de bataille, les soustraire
aux hostilités, dès lors qu’ils sont hors de combat, protéger ceux qui
leur prodiguent leur aide »20, voilà qui résume le contenu du premier
traité diplomatique humanitaire, signé à Genève le 22 août 1864 par
douze États. Jusqu’alors, au XIXe siècle, l’épithète humanitaire désignait une disposition d’esprit bienveillante, une confiance dans la capacité
de l’humanité à s’améliorer. Apparu pour la première fois en France, en
1835, sous la plume du poète et député Lamartine, le mot désignait
ce « qui vise au bien de l’humanité ». Son emploi ironique, voire railleur, est cependant attesté par le Dictionnaire de l’Académie de 1884, qui le
18 Site Thales Fondation, projet « Lastquake » 2016-2017, http://foundation.thalesgroup.com.
19 Urgence humanitaire est une coalition de 7 ONG canadiennes.
20 Rony Brauman, www.msf-crash.org.