La comédie de la notation
L’histoire de l’ISR en France
par semaine, on peut faire ce qu’on veut le reste de la semaine ! ».
Les agences de notation se font « arbitres des élégances » en matière
d’impact environnemental. Décidément, elles sont expertes dans toutes
les matières et sur tous les marchés prometteurs, en particulier les mar-
chés de niche. Comme l’investissement socialement responsable en
France.
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L’histoire de l’ISR en France
« De part et d’autre de l’Atlantique »
C’est un jésuite, Antoine Kerhuel, de retour des États-Unis où il a étudié à l’Université de New York et à celle de Cornell, qui publie dans la revue Projet un article fondateur : « De part et d’autre de l’Atlantique »38.
Ce texte présente les composantes de « l’éthique dans le monde des
affaires » aux États-Unis et en Europe. Ses réflexions portent sur les
conditions économiques, culturelles et philosophiques dans lesquelles
l’éthique des affaires peut se développer et s’épanouir. Antoine Kerhuel
est un tenant de la « Corporate Social Responsability », qui consi-
dère : « qu’un contrat implicite semble conclu entre les dirigeants et
les groupes de pression. Les premiers auraient la charge de définir
une certaine “éthique”, les second la responsabilité d’exercer une vigi-lance »39.
Ces réflexions seront à la base de la RSE en France. Elles conduiront
les milieux catholiques à réfléchir à leur responsabilité en tant qu’investisseur et à leur capacité d’influencer les entreprises. Parmi ces inves-
tisseurs soucieux d’éthique, on trouve des congrégations religieuses
féminines.
En France, sœur Nicole Reille invente l’ISR
Cette religieuse, économe de sa Congrégation, Notre-Dame
Chanoinesses de Saint-Augustin, est la fondatrice de l’investissement
ISR. Elle est décédée le 7 mai 2012. Voici le portait que dresse de cette
visionnaire la revue RSE Magasine40 :
« Dans un contexte de vieillissement des membres de cette communau-
té, Nicole Reille doit alors notamment trouver des solutions de finan-
cement pour les retraites de ses coreligionnaires. En tant que gestion-
naire de l’argent de sa communauté, Nicole Reille résout l’équation du
financement des retraites de la congrégation Notre-Dame, en plaçant
en bourse l’argent tiré de la vente de biens immobiliers.
Soucieuse de respecter des principes éthiques dans ses placements,
l’économe de la congrégation crée donc en 1983 l’association Éthique et
Investissement. Elle est mise en relation avec Luc Meeschaert, directeur 38 Projet n° 224, hiver 1990-1991.
39 Antoine Kerhuel, 1990, « De part et d’autre de l’Atlantique », Projet, n° 224, p. 18.
40
RSE Magasine, 14 mai 2012, « Hommage à sœur Nicole Reille ».
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d’une société de gestion, qui est retenu par l’association pour sa volonté de faire respecter des critères spéciaux dans la composition du portefeuille...
Il est dès lors nécessaire de définir les critères de sélection des pla-
cements... Sous l’impulsion de Nicole Reille, l’association se dote
d’une charte d’investissement établissant une vingtaine de cri-
tères de placement responsable. Baptisé Nouvelle Stratégie 50,
le partenariat d’investissement entre Éthique et Investissement et
Meeschaert Asset Management exclut, par exemple, de ses place-
ments : l’industrie du tabac, de l’armement ou encore des jeux d’argent.
En 1997, cette première aventure de l’ISR français prend un nouveau
tournant avec la création de l’agence de notation Arese, qui incorpore
des critères sociaux et environnementaux, ... et qui contribue... à valoriser les entreprises répondant aux exigences de l’ISR. »
RSE Magazine conclut par ces phrases : « Nicole Reille est ainsi deve-
nue une figure de l’ISR en France et à l’international. Son approche res-ponsable de la finance et de la bourse lui a valu (...) la reconnaissance
des financiers et des banques, mais aussi de ses pairs. Sœur Nicole
Reille (...) mit ses talents d’économe à disposition du Vatican (...) Elle est à ce titre célébrée comme l’un des piliers historiques du pont qui se
dresse entre les sphères du gain et de la morale ».
Une politique d’exclusion
L’association Éthique et Investissement (E&I) poursuit depuis sa fon-
dation, deux objectifs complémentaires : d’une part, aider les investis-
seurs à orienter leur placement vers des entreprises soucieuses de la
place de l’homme dans l’économie, d’autre part inciter les entreprises
à faire progresser leur comportement vers plus d’éthique. La promo-
tion de l’éthique dans les placements financiers, passe par la prise en
compte de critères sociaux, environnementaux et de gouvernance. En
mai 2017, la Lettre de l’association E&I rapporte qu’elle a exclu la société LafargeHolcim de ses portefeuilles en 201541. Cette décision a été
prise en raison des nombreuses affaires, qui, de la condamnation pour
entente sur les prix en Allemagne et au Royaume-Uni (2010), en passant
par une condamnation en Grèce pour violation du droit du travail (2013)
et des soupçons de manipulation du prix du ciment au Kenya, avaient
alerté l’association. Jusqu’à la découverte, en 2017, du financement du
terrorisme en Syrie, et la prise de position au sujet du projet de mur entre les USA et le Mexique, confirmée par les propos du président du
41 La Lettre 44 de l’association Éthique et Investissement, mai 2017.
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groupe Éric Olsen : « l’entreprise sert ses clients et ne fait pas de politique ». L’association Éthique et Investissement si ! Une politique d’exclusion fondée sur le respect de ses valeurs morales. « L’actualité récente
avec la catastrophe du Rana Plaza au Bangladesh a montré que les
entreprises occidentales ne pouvaient pas non plus se désintéresser
des conditions de travail dans les usines de leurs sous-traitants directs
ou indirects. Il est fondamental d’obliger les entreprises à intégrer dans les contrats commerciaux, les impacts sociaux et environnementaux
de l’action de leurs sous-traitants » écrit Marie-Laure Payen, nouvelle
présidente de E&I en juin 2013 dans un éditorial42. Les entreprises qui ne respectent pas ces règles éthiques seront exclues des portefeuilles.
Les congrégations adhérentes de E&I restent d’autant plus vigilantes
sur ce sujet, que leurs communautés d’Afrique et d’Asie leur expliquent
combien les multinationales européennes pillent les ressources de cer-
tains pays ou déstabilisent les fragiles économies locales, quand elles
ne bouleversent pas les modes d’alimentation. Tel est le cas de Nestlé.
L’histoire commence dans les années 1860, un chimiste de Francfort
mettait au point un produit auquel il prédisait un certain avenir : un mé-
lange de farine et de lait de vache déshydraté, destiné à l’alimentation des nourrissons. Cet ingénieur s’appelait Henri Nestlé...
Quelques mois après le décès de sœur Nicole Reille, survenait la
« Disparition d’un pionnier de la RSE et de l’ISR »43, Antoine Duchemin,
dont l’arrière-grand-père, Jules Monnerat, syndic de Vevey, avait racheté
la société Nestlé à son fondateur Henri Nestlé lorsque celui-ci s’était
retiré des affaires. Par tradition familiale, les neveux de Jules et leurs enfants ont ainsi fourni des cadres supérieurs à Nestlé jusque dans les
années 192044. En 1984, Antoine Duchemin découvre l’actionnariat res-
ponsable lors d’un voyage d’étude aux États-Unis. Avec quelques amis
chrétiens, il fonde l’association Canes, pour Convention d’actionnaires
Nestlé. Car la société dont ils sont actionnaires, « Nestlé tue des bé-
bés ».
Déclaration de Berne
Voici un extrait du compte rendu de l’assemblée générale de Nestlé en
199845.
42 La Lettre 36 de l’association Éthique et Investissement, juin 2013.
43 Centre français d’information sur les entreprises (CFIE), communiqué 29 juillet 2013.
44 Revue syndicale suisse organe de l’Union syndicale suisse, 23 juin 2018.
45
Le Temps, « Nestlé répond aux critiques sur sa politique sociale », 29 mai 1998.
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« Les interventions qui suscitent de plus larges débats sont celles qui concernent la politique sociale de la multinationale. Le groupe d’actionnaires Canes est, alors, traditionnellement au rendez-vous. Jeudi,
Antoine Duchemin, président de Canes, a critiqué le fait que Nestlé
n’observe pas le code de conduite de l’OMS (Organisation mondiale
de la santé), incitant les mères à allaiter plutôt qu’à utiliser le lait en poudre. Un litige couve sur ce thème entre Nestlé et l’Unicef. Antoine
Duchemin a aussi dit que “... l’économie ne doit pas avoir pour but
de créer de plus en plus de richesses pour de moins en moins de
gens”. Un tiers de la salle a applaudi, mais beaucoup d’actionnaires
ont accueilli son intervention avec des murmures de réprobation. » Une
controverse qui dure depuis les années 1977 et qui a commencé aux
États-Unis, avec un boycott des produits Nestlé. Cette opération est
organisée par l’INFACT (Infant Formula Action Coalition) et se répand
rapidement dans le reste du monde. En Suisse, c’est une association
« Déclaration de Berne » qui relaie cette opération. L’association est née en 1968, à l’initiative d’un groupe de théologiens réformés, qui rédige
un manifeste demandant des relations plus équitables entre la Suisse
et les pays pauvres. Cette ONG créée en 1968 et rebaptisée « Public Eye46 », se donne aujourd’hui pour but de « dénoncer publiquement les
injustices envers les populations défavorisées et agir en Suisse pour
le respect des droits humains dans le monde ». Une association qui
continue depuis à poser des questions qui dérangent. Quitte à affronter
Nestlé et l’opinion publique suisse.
« Nestlé tue des bébés »
« Depuis de nombreuses années, des médecins spécialistes des ma-
ladies infantiles, dans les pays africains notamment, attiraient l’atten-
tion des organismes internationaux sur les dangers et conséquences
des méthodes des firmes alimentaires sur la santé des nourrissons.
Nestlé, la plus importante de ces multinationales, est aussi celle qui
a les méthodes de vente les plus agressives : des infirmières enga-
gées pour vanter les mérites des produits Nestlé au lieu de conseiller
l’allaitement maternel, presque toujours possible et souhaitable ; des
messages publicitaires assénés sur les ondes africaines à longueur de
journée pour faire la promotion de ces mêmes produits ; des affiches
et des dons (biberons, produits, cartes de santé avec photos couleur
de “bébé Nestlé”) pour les hôpitaux. Cet exemple illustre bien la né-
cessité pour les grandes firmes multinationales d’étendre toujours plus
leur sphère d’activité marchande au mépris des nécessités réelles des 46
La Tribune de Genève, « La Déclaration de Berne se rebaptise “Public Eye”, 23 mai 2016.
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pays concernés, qui ne sont même pas consultés. Biberons, tétines et lait en boîte exigent pour leur utilisation des précautions hygiéniques
— conservation, température, asepsie, usage de divers appareils ména-
gers — adaptées au mode de vie occidental ; transplantés, ces produits
deviennent pour les nourrissons des instruments pathogènes, voire
meurtriers. Ces témoignages, cette accusation contre Nestlé, d’abord
publiés en anglais, ont été répercutés en Suisse et en Allemagne par le
Groupe tiers monde de Berne, sous le titre “Nestlé tue les bébés”, ce
qui lui valut un procès de la part de la firme. »47
Un homme face à une multinationale
« Antoine Duchemin est décédé le 4 juillet dans sa 89e année. En
France, peu de monde connaissait cet homme simple et discret, mais
dont l’apport a été décisif dans le développement de l’ISR et de l’en-
gagement actionnarial en Europe continentale, et particulièrement en
Suisse. Au début des années 1980, Antoine Duchemin a créé l’asso-
ciation Canes (Convention d’actionnaires de Nestlé), une organisation
qui réunissait des actionnaires de Nestlé et qui a été la première à s’or-ganiser pour intervenir dans les assemblées générales de l’entreprise
veveysane, afin d’interpeller la direction sur sa responsabilité et son
mode de gouvernance. Dans le prolongement de cette démarche, il a
été déterminant dans la naissance de la première agence de notation
extra-financière suisse (et l’une des premières en Europe continentale)
en 1990, Centre-Info, devenu aujourd’hui Inrate. Toujours avec l’aide
d’Antoine Duchemin, Centre-Info a ensuite été l’un des premiers par-
tenaires de la fondation suisse Ethos, créée en 1997. Ethos réunit au-
jourd’hui plus de 140 investisseurs institutionnels, dont les fonds de
placement qui ont une approche ISR gèrent près de deux milliards de
francs suisses, et intervient régulièrement pour faire évoluer la gouver-
nance des entreprises suisses. Comme Nicole Reille, décédée il y a un
peu plus d’un an, Antoine Duchemin a joué un rôle de tout premier plan
dans l’émergence de la RSE, de l’ISR et de l’engagement actionnarial
européen. »48
L’engagement
Ce militant est également à l’origine de la création du CFIE (Centre
français d’information sur les entreprises) qui pratique « l’engagement ».
Car, pour faire avancer la prise en compte des questions sociales et
47 François Maspero, Presses universitaires de Grenoble, Cahiers libres 348, « Nestlé contre les bébés », 1978.
48 Centre français d’information sur les entreprises (CFIE), communiqué 29 juillet 2013.
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environnementales dans l’économie et la finance, le CFIE organise des rencontres entre les parties prenantes : ONG, organisations syndicales,
gestionnaires de fonds, entreprises.
« Le CFIE est une association créée en 1996 dont la mission générale
est de promouvoir la responsabilité sociale et environnementale des
entreprises (RSE) et l’investissement socialement responsable (ISR),
afin de participer à une transformation en profondeur des pratiques éco-
nomiques et financières » peut-on lire sur son site49.
Afin d’analyser les pratiques de sociétés multinationales cotées en ma-
tière de responsabilité sociale et environnementale (RSE), des agences
de notation extra-financière se sont créées. Les investisseurs, comme
les congrégations religieuses ou les épargnants soucieux de placement
éthiques, ne disposent pas d’analystes. Il leur faut trouver ces spécia-
listes et des études documentées sur ces sujets nouveaux. Il en est de
même de la grande majorité des sociétés de gestion, avec celles qui
ne disposent pas, en interne, d’une équipe d’analystes ISR. Les autres,
parfois, peuvent avoir les mains liées.
Ainsi qu’en témoigne Martine Elsakhawi, membre du conseil d’adminis-tration de E&I en 201750 : « Pour ce premier témoignage, je me suis
inspirée de ma dernière expérience professionnelle concernant la pra-
tique du vote des résolutions présentées en assemblées générales des
entreprises, par une grande société de gestion gérante de fonds. J’étais
chargée de proposer la politique de vote aux gérants, de la mettre en
application pour l’ensemble des fonds, de dialoguer avec les entre-
prises avant l’envoi des votes, dialogue essentiel en cas d’opposition
à des résolutions, qui permet parfois de faire évoluer les entreprises
vers de meilleures pratiques. La création de fonds ISR (Investissement
Socialement Responsable) à partir de 1983, avec leurs exigences spé-
cifiques, a accéléré la prise de conscience de la Responsabilité Sociale
des Entreprises et a permis de mettre en place une politique de vote
de plus en plus exigeante. Mais il faut rester modeste, des freins im-
portants existent. Les sociétés de gestion appartenant à des groupes
bancaires, se trouvent souvent en conflit d’intérêts. Cela ne permet pas
toujours aux gestionnaires de voter “librement”. La vigilance des sous-
cripteurs de fonds doit être renforcée. Ce n’est que par la “pression”, le choix des fonds, la connaissance de la politique de vote publiée par les
gérants que les choses pourront évoluer… ».
49 http://cfie.net/a-propos/
50 La Lettre 44 de l’association Éthique et Investissement, mai 2017. 216 | La comédie de la notation