La comédie de la notation

Gerard Ampeau · Chapitre 4 sur 64

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La comédie de la notation

Une courte définition

Une agence de notation (ou de rating) est une entreprise spécialisée

dans la mesure du « risque de solvabilité », c’est-à-dire de non rembour-

sement (ou de défaut) d’un emprunteur public ou privé. Elle émet un avis

(une opinion) sur la capacité ou la volonté de cet emprunteur de faire

face à tous ses engagements. Et ceci « en temps et en heure », que ce

soit pour le paiement des intérêts ou pour le remboursement du capital.

Elles ont été créées pour corriger ce que l’on qualifie « d’asymétrie d’information » sur le marché obligataire entre ceux qui connaissent la vérité sur l’état de leurs comptes (les émetteurs d’obligations) et ceux qui en

ignorent tout, les investisseurs.

L’asymétrie d’information qu’est-ce que c’est ?

Les marchés financiers sont un lieu où l’information des différents parti-

cipants n’est pas identique et bien mal partagée. C’est ainsi que l’émet-

teur d’un emprunt obligataire sera, par définition, parfaitement informé

sur sa santé financière et sur ses capacités (ou sa volonté) d’honorer

le paiement des intérêts et le remboursement des capitaux empruntés.

Il n’en va pas de même des souscripteurs, tout particulièrement s’ils sont étrangers ou encore non professionnels.

C’est cette différence et cette inégalité dans l’information que l’on qualifie « d’asymétrie d’information ».

Alors, pour corriger cette inégalité entre les acteurs des marchés finan-ciers qui est génératrice de tant de risques pour les investisseurs, les

agences de notation publient des notes sur la viabilité des emprunteurs

contribuant ainsi à réduire le danger.

Mais il n’en a pas toujours été ainsi sur les marchés financiers, en par-

ticulier lors de la première période de mondialisation économique : les

années 1870 à 1914.

Au temps ou les agences de notation n’existaient pas

La première mondialisation (1870-1914)

L’Angleterre est alors le premier pays industriel et le numéro un des

échanges mondiaux. La France est en seconde position. Avec la crois-

sance économique et l’essor de ses marchés financiers, l’Angleterre peut

Des armes de destruction massive | 15

compter sur un système bancaire très complet avec au centre la Banque d’Angleterre (créée en 1694) qui assume les fonctions de banque centrale. Elle possède une monnaie stable, car elle a adopté « l’étalon-or ».

L’adhésion quasi générale de nombreux pays à « l’étalon-or », c’est-à-dire l’engagement à assurer la convertibilité de leur monnaie en or, non seulement assure une grande stabilité des taux de change, mais facilite aussi

la circulation des capitaux et des marchandises.

À chaque période de croissance économique correspond une révolu-

tion technologique. Et la première mondialisation n’a pas échappé à la

règle. Dans le domaine des transports alors qu’en 1800 il fallait 40 jours pour relier la France à l’Amérique, les bateaux les plus rapides font tomber cette durée à moins d’une semaine en 1912. La transmission des

informations entre Londres et New York prenait 3 semaines en 1860.

Après l’installation du télégraphe en 1914 elle devient instantanée.

Le monde est à portée de main.

On assiste très vite à partir des années 1870 à l’exportation des capi-

taux anglais, français ou belges en direction de pays neufs à fort poten-

tiel économique : Amérique du Nord et du Sud, Australie, Inde, Chine,

Russie. Certains lecteurs reconnaîtront le concept actuel de BRIC (acro-

nyme de Brésil Russie Inde Chine), ces pays émergents présentant un

important potentiel économique. Cette thématique d’investissement à

fort contenu marketing n’a pourtant été inventée par le chef économiste

de la banque Goldman Sachs, Jim O’Neill que dans les années 2000.

En France entre 1870 et 1914 c’était déjà la folie des BRIC

Entre 1870 et 1914 l’investissement dans les pays étrangers est consi-

déré comme présentant un fort potentiel de rentabilité, alors que dans

le même temps, l’investissement en France est présenté comme peu

rémunérateur et risqué. Ce sont les propos que tiennent les banques,

qui se rémunèrent sur les importantes commissions de placement des

titres étrangers. C’est le discours tenu par l’État qui souhaite solidifier la nouvelle alliance entre la France et la Russie à partir de 1891. C’est ce

que l’on peut lire dans de nombreux journaux et gazettes financières de l’époque. La législation favorise la création de sociétés et de banques

par action à responsabilité limitée, ainsi que le développement d’un mar-

ché boursier ouvert au grand public. Les investissements en obligations

et en actions « exotiques » font l’objet d’une véritable mode. En 1914,

près de 40 % de la richesse nationale est investie en valeurs mobilières,

dont environ un tiers est placée à l’étranger, dans les fameux « emprunts

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russes », mais aussi chinois ou brésiliens. Ces placements sont réalisés dans des actifs tangibles qui séduisent les épargnants, comme les titres

des sociétés de chemin de fer, les mines et les infrastructures.

Tel est bien le profil du projet du percement du Canal de Panama.

Le projet du canal de Panama a fait rêver les Français avant de

les ruiner

Ce projet est la rencontre d’un rêve qui date de Charles Quint, d’un

entrepreneur, Ferdinand de Lesseps – auréolé de son succès dans

la construction du Canal de Suez – de financiers peu scrupuleux,

d’hommes politiques vénaux et d’une presse financière corrompue.

Le projet techniquement mal conçu au départ se heurte à d’innombrables

difficultés, dont, la moindre est un tremblement de terre qui arrête les

travaux. Les retards s’accumulent entraînant l’effondrement du cours des

actions de la Compagnie universelle de Panama et compromettant le financement des travaux. Ferdinand de Lesseps fait alors appel à des

hommes d’affaires douteux qui n’hésitent pas à soudoyer hommes poli-

tiques et journaux pour obtenir le droit d’émettre des obligations à lots.

Cette émission est un échec qui ne rapporte que la moitié de ce qui

était espéré. En 1889, les banques cessent de soutenir le projet entraî-

nant la faillite de la Compagnie du canal de Panama. La découverte des

manœuvres des principaux associés de la Compagnie entraînera le plus

grand scandale financier du XIXe siècle en France.

La Première Guerre mondiale, les diverses nationalisations ou les

faillites d’entreprises étrangères ainsi que la Révolution russe de 1917

ruineront la plus grande partie des investisseurs ou rentiers de France,

d’Angleterre, de Belgique et d’Allemagne. Cette crise laissera des

traces dans les mémoires et sera à l’origine d’une grande méfiance

des épargnants français vis-à-vis des placements en actions et en titres

étrangers plus généralement.

Des « experts indépendants »

Cette expérience historique partagée par l’Europe entière fait apparaître

la nécessité de disposer d’experts indépendants, capables d’analyser le

niveau de risque présenté par des investissements et d’en informer un

large public d’investisseurs professionnels ou non.