La comédie de la notation
La France en état de faillite
Une phrase prononcée par un important homme politique qui a fait le
buzz tout un été. L’été 2007 précisément.
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La France en état de faillite
« Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite »
Une phrase devenue célèbre, prononcée par François Fillon, Premier mi-
nistre, au cours de son premier déplacement officiel en Corse le 21 sep-
tembre 2007.
François Fillon a déclaré : « Je suis à la tête d’un État qui est en situation de faillite sur le plan financier, je suis à la tête d’un État qui est depuis 15 ans en déficit chronique, je suis à la tête d’un État qui n’a jamais voté un budget en équilibre depuis 25 ans, ça ne peut pas durer »34.
Imaginons la scène, telle que quelques images fugitives des archives
de l’INA nous la dévoilent. François Fillon déjeune en compagnie des
responsables agricoles et viticoles, dans la cour d’une exploitation viti-
cole. À l’arrière-plan un bâtiment laisse entrevoir derrière sa haute porte ouverte des cuves. Une longue table est dressée et les convives, seulement des hommes en manches de chemise, sont attablés. Deux d’entre
eux sont en train de servir à boire. Il fait beau temps. Le Premier ministre qui a gardé sa veste de costume, a visiblement très chaud. Cela ne l’empêche pas de prononcer ces fortes paroles qui feront scandale. Pour
tenter d’expliquer cette déclaration, François Fillon expliquera plus tard qu’il faisait fort chaud, ce jour-là en Corse, et que le rosé avait coulé à flots. Si quelqu’un a été ravi de ces déclarations c’est bien MLL, « Marc Ladreit de Lacharrière est le fondateur et le président de FIMALAC », écrivent
les éditions Grasset sur leur site pour présenter l’auteur. Dans son livre
publié en 2012, Le droit de noter (éditions Grasset), l’homme d’affaires se fait, lui aussi, l’avocat des agences de notation et rend un hommage
appuyé à François Fillon. « En septembre 2007, écrit-il, François Fillon
choisit de s’adresser aux médias pour tirer la sonnette d’alarme. Il af-
firma qu’il se trouvait à la tête d’un État en faillite et qu’une politique de rigueur devrait être probablement mise en œuvre. Nicolas Sarkozy,
rouge de colère, lui passa un savon légendaire et lui assena qu’il ne
comprenait rien à la situation. C’était pourtant François Fillon qui avait raison. Il avait eu le courage de faire fi de la langue de bois et de dire la vérité. »
34 Source INA du 21 septembre 2007.
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Si l’on en croit le journal Libération35, il a fallu que Sarkozy, dont il exècre le côté péremptoire, cloue au pilori les agences de notation, les désignant comme responsables de la crise, pour que ce libéral bon teint
entonne avec des trémolos son plaidoyer pro domo.
Nous sommes en août 2007, au moment où la crise des subprimes dé-
marre aux États-Unis. MLL nous fait revivre cette crise financière de l’intérieur. Il posséde l’agence Fitch et un puissant réseau de relations. Il a ses entrées dans les ministères, mais pas à l’Élysée.
Alors MLL se lâche en critiquant Nicolas Sarkozy « qui avait une carte
magnifique à jouer ». Les conseillers du Président font preuve « d’une grande ignorance des réalités économiques » qui font dire au Président
quelques contre-vérités : nous assistons « à un léger dérèglement
conjoncturel » et il s’agit d’une crise « américaine » dont « Je ne vois
pas pourquoi elle affecterait l’économie européenne ». Et de regretter
que l’on n’ait pas entendu les véritables experts de l’économie interna-
tionale : « VGE qui explique : “La crise a été causé par le grand dé-
règlement des grands déséquilibres économiques”, ou encore Michel
Camdessus : “Les gouvernements sont les premiers responsables de la
crise actuelle”. Le Président aurait pu fustiger les régulateurs américains ou bien critiquer les dangereuses innovations financières. C’est-à-dire
s’inspirer des analyses de : Warren Buffett que le Président Obama
écoute tel un oracle. » Les conseillers de Nicolas Sarkozy connaissaient
pourtant parfaitement la situation des banques européennes qui avaient
massivement investi aux USA. « Le plus influent d’entre eux n’était-il pas un ancien banquier d’affaires ? » MLL ne le nomme pas, mais il s’agit de
François Pérol...
MLL sait que quelles que soient les circonstances, quels que soient les
hommes au pouvoir, il lui faut se faire entendre. Comment ? En possé-
dant un média prestigieux.
Pour peser sur la vie politique achetez un journal ou mieux
une revue La Revue des Deux Mondes36 a permis à Marc Ladreit de Lacharrière
d’accroître son influence. « Cette Revue l’a fait sortir de son univers financier, témoigne son ancien directeur, Jean Bothorel. Cela lui a donné
35 Libération, 28 octobre 2012, « Portrait MLL. Il nous fait ... marcher ».
36 Fondée en juillet 1829 à Paris par Prosper Mauroy, l'une des plus ancienne revue européenne,
« les deux mondes » renvoient d'une part à l'Europe et d'autre part à l'Amérique. Source : https://www.revuedesdeuxmondes.fr/qui-sommes-nous/
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une image d’hommes intéressé par la culture, la politique étrangère ou la littérature. La Revue publie beaucoup d’écrivains, elle est proche de
l’Académie française. C’est important pour lui. »
Autre outil d’influence : les dîners mensuels de la Revue des Deux
Mondes. Ils se déroulent dans un grand hôtel parisien, le Georges V,
avec des invités triés sur le volet qui payent leur couvert pour écouter un grand patron ou un responsable politique. François Fillon est un habitué
de ces dîners.37
« Cet homme richissime, dont l’influence occulte est considérable, est
présent dans le monde des agences de notation depuis 1992, en ac-
quérant l’agence de notation anglaise de banques IBCA, en achetant
en 1997 l’agence de notation américaine Fitch, devenue la 3e agence
mondiale de notation, puis en lançant une OPA, sur la 4e agence de notation Duff & Phelps, devenant par la suite Fitch Ratings. Pour Fitch, sa filiale de notation, MLL s’est surpassé. Son advisory committee réunit un concentré de maîtres du monde de tous bords politiques : Valéry
Giscard d’Estaing, Hans Tietmeyer, Lamberto Dini, Laurent Fabius,
Paul Volker… »38.
Les dîners de la Revue des Deux Mondes sont réputés
« Président de La Revue des Deux Mondes, cette publication lui permet
d’étoffer un des plus beaux réseaux de pouvoir et d’influence de la
place de Paris. Vous avez dit réseau ? Prenons son agenda. Ce soir du
17 décembre 2002, le Cercle de la Revue des Deux Mondes a dû refu-
ser du monde et prendre ses quartiers dans le très chic pavillon Gabriel,
histoire d’être plus au large. Car ce cercle, animé par notre héros, reçoit Jean-Pierre Raffarin, et tous sont venus là pour l’écouter, à l’invitation de MLL. De l’ambassadrice de l’Inde à Édouard de Rothschild, en passant par Hugues Gall, directeur de l’Opéra de Paris, Antoine Bernheim,
cacique prestigieux de la banque Lazard, ou Serge Dassault : “La réus-
site, c’est sans doute aussi pour lui de pouvoir présenter le Premier mi-
nistre”, glisse un proche. Trois semaines plus tôt, c’était Valéry Giscard d’Estaing qui était l’invité et, le 23 janvier 2003, Francis Mer, le ministre de l’Économie : “Enfin, un patron à la tête des Finances, et la vente du
Lyonnais, quelle idée de génie !” complimente alors l’hôte tout souriant
devant ses convives, qui attaquent leur persillé d’agneau au foie gras.
37 Article de France TV info du 8 avril 2017 : « Réseaux, influence, fortune... : comment Marc Ladreit de Lacharrière, l’homme révélé par l’affaire Fillon, a construit son empire ? »
38
L’Express L’Expansion, « Les réseaux de Marc Ladreit de Lacharrière », 1er mars 2003.
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Parmi eux, le gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, le Prix Nobel Georges Charpak, etc. »39
Et revoici François Fillon, qui se surpasse, lors d’un dîner du Cercle de
la Revue des Deux Mondes, en prononçant un discours intitulé « Le
chemin de crête », le 24 janvier 2011 :
« Notre signature financière reste l’une des meilleures en Europe, mais
nous ne pouvons pas ignorer les avertissements que nous envoient les
marchés et les agences de notation. »
« Je m’étonne toujours lorsque j’entends déplorer que les États se
laissent aujourd’hui dicter leur politique par les agences de notation. »
Le lecteur curieux pourra lire l’intégralité du discours de François Fillon, alors Premier ministre, sur le site Internet de la Revue des Deux Mondes,
à l'adresse http://www.revuedesdeuxmondes.fr/article-revue/le-chemin-
de-crete/.
Un discours qui va droit au cœur de Marc Ladreit de Lacharrière, à
l’époque principal actionnaire de l’agence de notation Fitch. Un discours qui vaut toutes les Légions d’honneur.
Connivence
Nous l’avons vu, il existe une grande connivence et une grande proxi-
mité avec François Fillon. En voulez-vous une dernière preuve ? MLL
est élevé à la dignité de grand’croix de la Légion d’honneur par un dé-
cret du président de la République Nicolas Sarkozy en date du 31 dé-
cembre 2010. Un décret pris sur le rapport du Premier ministre François
Fillon. Le grade de grand’croix est le plus élevé dans la hiérarchie de
la Légion d’honneur si l’on fait exception du grade de grand maître qui
revient de droit au président de la République en fonction et de celui de
grand chancelier. Une grande connivence et une grande proximité déjà
avec Dominique Galouzeau de Villepin (Promotion Voltaire de l’ENA)
qui, alors Premier ministre de Jacques Chirac, obtiendra l’élévation au
grade de grand officier de la Légion d’honneur de MLL (Promotion
Robespierre de l’ENA).
39 « L’adresse de Lacharrière », lexpress.fr, 13/03/2003.
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La vie dans les beaux quartiers
Marc Ladreit de Lacharrière est évidement membre du célèbre Jockey
Club comme d’autres cercles parisiens, le Siècle, le Polo, l’Interallié.