La comédie de la notation
Les engagements de reporting auprès des investisseurs
en effet 9,7 milliards d’euros d’encours. »
Il poursuit : « ... les obligations vertes ont été émises à des conditions financières équivalentes à celles des autres obligations émises par l’État
français. Cette opération a été structurée de manière à assurer aux
investisseurs qu’ils obtiendraient une liquidité équivalente à celles des
29 Novethic, septembre 2016, « Les green bonds vues par leurs acheteurs ».
30 Site du Sénat, comptes rendus de la Commission des Finances du mercredi 21 février 2018,
« La politique d’émission de dette par l’État et le développement des obligations vertes ».
31 Catherine Lubochinsky, Site du Sénat, comptes rendus de la Commission des Finances du mercredi 21 février 2018, « La politique d’émission de dette par l’État et le développement des obligations vertes ».
32 Idem supra.
206 | La comédie de la notation
autres OAT. Ainsi, dans la mesure où le risque de crédit est le même, puisque l’émetteur reste l’État français, il n’y avait aucune raison pour
que le prix de l’obligation verte soit différent du prix des obligations classiques... De plus, ce nouveau type d’obligations nous a permis d’élargir
notre base d’investisseurs. S’agissant de l’émission inaugurale... nous
estimons que nous avons atteint à peu près un tiers de fonds spéci-
fiques “verts”, que nous n’aurions pas touchés si nous n’étions pas venus sur le marché avec ce produit. En outre, alors que sur les opé-
rations de syndication classiques, nous avons à peu près 100 inves-
tisseurs dans le carnet d’ordres (qui soumissionnent pour obtenir des
OAT à l’émission), nous en avions environ 200 à cette occasion ».
Cette émission d’OAT verte, comme toute émission de green bonds,
fait obligation à l’émetteur de communiquer ou de faire certifier la destination des fonds. Il convient de financer un projet générant un bénéfice
environnemental. Recherche tiers de confiance désespérément.
Les engagements de reporting auprès des
investisseurs
Ainsi que le précise Anthony Requin lors de son audition par les séna-
teurs : « ... nous travaillons à la mise en œuvre des engagements de
reporting pris auprès des investisseurs. ... nous fournirons un reporting
sur les décaissements effectifs, afin d’attester que nous avons bien
dépensé un montant équivalent à nos levées de fonds sur le marché en
2017, soit 9,7 milliards d’euros... ce reporting sera réalisé par un cabinet d’audit international. Nous effectuons également un reporting sur les
indicateurs de performance, en utilisant l’information qui vous est four-
nie... Il s’agit de rassembler toute l’information sur les dépenses vertes éligibles que nous avons identifiées. Enfin, nous avons mis sur pied ...
un conseil d’évaluation de l’obligation verte, composé de 9 personnes, chargé d’informer les investisseurs sur les impacts environnementaux
positifs générés par ces dépenses vertes, conformément à l’objectif de
limiter le réchauffement climatique à 2°C ».
Arbitres des élégances
Comment vérifier la destination des capitaux. S’agit-il, à chaque inves-
tissement, d’un projet vert ? Ce type d’émissions vertes doit faire l’objet d’une certification par un tiers de confiance. Plusieurs initiatives33 ont vu 33 Novethic 2013, « Les obligations environnementales et sociales : un instrument prometteur ».
« Et Dieu dans tout ça ? » | 207
le jour, comme celle d’un centre de recherche sur le climat et l’environnement CICERO à Oslo. Mais aussi le « Climate Bonds Standard », lan-
cé par l’organisation Climate Bonds Initiative. Devant ce foisonnement
d’initiatives, il devient urgent de définir un cadre commun avant que ces
obligations, supposées vertes, ne soient soupçonnées ou ne se trans-
forment en opérations de green washing. Avec un marché rentable et
prometteur, nous savons pouvoir compter sur des agences de notation
telles S&P ou Moody’s. Nous ne serons pas déçus, car elles ne sont
jamais loin lorsqu’un nouveau marché obligataire est en train de naître.
En septembre 2015, Moody’s annonce qu’elle a développé un mo-
dèle dédié aux green bonds34. Myriam Durand, directrice générale de Moody’s France, présente cette méthode35 : « Dans ce contexte de mar-
ché en maturation, Moody’s a lancé un produit d’évaluation : le Green
Bond Assessments (GBA). Il n’y a pas de différence sur l’objectif de
l’évaluation entre une obligation verte et une obligation classique : on
apprécie l’aptitude à rembourser la dette. Pour les Green bonds, on
regarde 5 critères, qui concernent notamment l’affectation des produits
d’émission. Nous évaluons également la gouvernance : quel type de
communication, quel type de reporting l’émetteur a-t-il mis en place ?
Je précise que cette évaluation n’est pas une note ». Le sénateur Claude
Nougein (membre du groupe Les Républicains) pose alors deux ques-
tions à Myriam Durand : « ... Vous avez indiqué, concernant les obli-
gations vertes, qu’il s’agissait d’une évaluation et non d’une notation.
Pouvez-vous préciser quelle est la différence entre les deux ? Le degré
d’engagement de la responsabilité de l’agence varie-t-il entre évaluation
et notation ? ». À ces deux questions, il ne sera pas répondu.
Un premier modèle qui évalue la cohérence des projets verts avec la
stratégie et le bilan des émetteurs de ces obligations vertes. Quelques
mois après, réplique de S&P Global Ratings, qui rend publique sa
« Méthode d’approche analytique d’évaluation verte »36.
Au cours de cette même audition, devant la commission des finances du Sénat Catherine Lubochinsky37, fait entendre une petite musique dis-
cordante : « La finance verte est faite pour voir la vie en rose dans un
environnement morose ».
34 Novethic, septembre 2016, « Notation extra-financière et empreinte carbone des acteurs et offres ».
35 Site du Sénat, Comptes rendus de la Commission des Finances du mercredi 21 février 2018,
« La politique d’émission de dette par l’État et le développement des obligations vertes ».
36 S&P Global Ratings, 26 avril 2016, « Green Evaluation Analytical Approach ».
37 Catherine Lubochinsky est professeur de sciences économiques à Paris II Panthéon-Assas.
208 | La comédie de la notation
Vertitude or not vertitude ?
Sa thèse principale peut se résumer ainsi : la finance verte est le com-
partiment du développement durable censé contribuer à financer des
projets qui cherchent à lutter contre les conséquences du change-
ment climatique. La finance verte y contribue-t-elle vraiment ? Dans le
contexte post crise de 2008, la finance a été couverte d’opprobre et
les acteurs financiers ont eu besoin de restaurer leur image auprès de
l’opinion publique. Le moment est propice pour faire émerger la « verti-tude ». L’investissement qui était socialement irresponsable, s’achète une conduite et devient « socialement responsable ». L’ISR a été progressivement remplacé par des fonds thématiques tels que le financement des
infrastructures, de la pollution de l’eau, des fonds zéro carbone et même
des fonds « happy at work » !
Elle fait le constat d’un engouement des investisseurs et des émetteurs
pour la finance verte, qui s’explique par la prise de conscience par les
États des risques liés aux changements climatiques. Selon elle, les obli-
gations vertes répondent à trois objectifs : « envoyer un signal », et « attirer des investisseurs surtout des institutionnels ». Car la transition voulue par les pouvoirs publics vers une économie bas carbone n’est possible
qu’en rendant possible son financement. À cet égard, l’article 173 de la
Loi de Transition Énergétique (TEE), instaure des obligations d’informa-
tion pour les entreprises en matière d’émissions de CO , d’évaluation du
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risque carbone dans les portefeuilles des investisseurs institutionnels et incite les banques à mettre ce sujet à leur agenda. Un troisième objectif
en découle, il s’agit, grâce à la finance verte, de faciliter le financement public et privé des mesures d’atténuation des risques climatiques. « Ces
besoins de financement sont considérables. » L’universitaire poursuit
son analyse en rappelant que les révolutions industrielles ou techno-
logiques n’ont pas été financées par des crédits spécifiques. Elle dé-nonce l’absence d’homogénéité des critères de certification entre les
pays. Enfin, elle précise que s’il y a moins d’émissions de green bonds
aux États-Unis qu’en Europe, c’est en raison de l’existence de « class ac-
tions », qui pourraient aboutir à la condamnation des émetteurs ou des
gestionnaires financiers en cas d’utilisation des fonds non conformes
aux attentes des investisseurs.
La BEI finance le Trans Adriatic Pipeline
Pour étayer ses affirmations, Catherine Lubochinsky cite une étude de
la Banque des Règlements Internationaux (BRI) de septembre 2017,
« Et Dieu dans tout ça ? » | 209
qui démontre « que les entreprises ou les institutions qui présentent le risque environnemental le plus élevé émettent ces obligations « vertes »
dans des proportions importantes. Quand on regarde ces émetteurs,
on peut s’inquiéter du phénomène de green washing. Les Amis de la
Terre distribuent chaque année le prix Pinocchio, attribué il y a deux
ans à une grande banque, qui avait émis une obligation verte, mais
qui finançait en même temps la mine de charbon la plus polluante au
monde. Elle cite en exemple la société américaine Fannie Mae qui refi-
nance des prêts immobiliers via des mortage back securities (MBS), et
qui a été le plus gros émetteur d’obligations vertes aux États-Unis l’an
dernier ! Ces prêts sont verts, car ils ont été accordés avec une com-posante “amélioration d’économie d’énergie” ». Ceci démontre que l’on
peut toujours trouver quelque chose pour verdir un projet !
Face à ces critiques, la parole est à la défense. Avec difficulté, Anthony Requin répond et argumente : « Sur les critiques de green washing,
nous avons plusieurs éléments pour s’assurer que les dépenses sont
bien vertes. Le travail des administrations permet de sélectionner les
dépenses au travers de critères assez stricts. Il n’y a pas d’incitation
au sein des administrations à vouloir absolument inclure des dépenses
qui ne seraient pas vertes. Nous sommes tout à fait conscients du
risque que prendrait l’État français en termes d’image à faire financer
par les investisseurs des dépenses qui ne seraient pas vraiment des
dépenses vertes ». On a connu argumentaire plus convaincant et un
Anthony Requin mieux inspiré. D’autant plus, qu’à son tour, Catherine
Lubochinsky pointe certaines pratiques des institutions européennes
et des pouvoirs publics français. « La BEI, qui est une institution très
respectable, vient, quant à elle, d’accorder l’un des plus gros prêts de
son histoire pour financer le Trans Adriatic Pipeline, projet d’exploita-
tion de gaz fossile au sud de l’Europe. La France a donné son accord,
malgré l’impact climatique et social potentiel. » Et cruelle elle ajoute :
« On constate donc quelques contradictions. De même, des sociétés
pétrolières se sont rassemblées pour lancer un fonds vert ». Avant de conclure : « On a l’impression que si l’on fait une bonne action une fois