La comédie de la notation
Entretien 1. Une grande banque européenne
grande expérience des relations avec les agences de notation. Toutes
les quatre travaillent au sein de la direction financière de leur entreprise.
Trois sont localisées dans le service trésorerie.
Les entretiens sont de type semi-directifs. Le questionnaire d’entretien
compte 10 questions. Il y a eu deux entretiens physiques et deux entre-
tiens téléphoniques. Les premiers ont été d’une durée légèrement supé-
rieure à une heure, les deux derniers ont duré 40 à 45 minutes.
Afin d’être fidèle à la tonalité des échanges, les termes techniques ont
été conservés. Ils figurent dans le lexique.
Questionnaire
Les personnes interrogées ont accepté de répondre à un questionnaire
identique. En voici le détail.
– Depuis combien d’années occupez-vous ce poste ? À plein temps ?
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– Comment s’organisent les relations de votre entreprise avec les agences ?
– Quel est le niveau de vos interlocuteurs ? Sont-ils diplômés du
CFA ?
– Que pensez-vous de la méthodologie des agences ? Différences
entre S&P et Moody’s ?
– Existe-t-il des différences avant / après 2008 ?
– Quel est le prix d’une notation ?
– Avez-vous utilisé / souscrit à d’autres services proposés par les
agences ?
– Quels sont les points forts et les points faibles des agences ?
– Avons-nous oublié quelque chose ? Avez-vous une anecdote ?
– En tant que citoyen, que pensez-vous des agences de notation ?
Entretien 1. Une grande banque européenne
Mon interlocuteur me reçoit dans son confortable bureau. Il est jeune
dans cette fonction, mais son parcours professionnel est déjà riche de
nombreuses expériences en Europe.
Comme toutes les banques, celle-ci est notée par trois agences de nota-
tion : S&P, Moody’s et Fitch. La raison tient à l’importance des émissions réalisées par les établissements bancaires sur le marché de la dette. En
effet, avec trois agences, les banques ont la possibilité de convaincre
un plus grand nombre d’investisseurs qu’avec deux agences seulement.
Pour les responsables de la banque, ce sont trois rendez-vous qui sont
programmés chaque année, avec une journée consacrée à chacune des
agences. Le Comex (comité exécutif) participe à ces rencontres. Le pro-
gramme est dense : une heure avec le directeur financier, une heure
avec les patrons des Business Unit (grands services ou filiales métier), le déjeuner partagé avec le CEO (chief executive officer, le président
de la banque) ou le CFO (chief financial officer, autrement dit le direc-
teur financier). Et l’après-midi avec d’autres responsables du siège. Les
agences veulent toujours rencontrer le responsable des risques...
Plus, au cas par cas, une réunion de type deep dive (réunion théma-
tique), pour approfondir un sujet précis avec une agence de notation.
La comparaison entre les agences fait ressortir beaucoup de similitudes
entre les méthodes des trois agences. Aux dires de mon interlocuteur,
S&P est la plus trapue. Pour l’établissement de la note annuelle, chaque 232 | La comédie de la notation
agence diligente une équipe de trois personnes, deux analystes crédit
« senior », plus un « junior ».
À la suite de cette visite, l’équipe de notation de l’agence envoie un
premier rapport pour relecture à l’émetteur. Toujours très factuel ; mais
sans note ou perspective... La banque peut obtenir quelques modifica-
tions (chiffres, précisions...) et ensuite le rapport est soumis à un comité notation de l’agence.
Les agences ne s’intéressent pas au métier assurance-vie des banques.
Quid du risque de krach et des risques de faillite des filiales d’assu-
rance-vie des banques ? « Elles n’en parlent jamais. »
La méthodologie. Il y a, dans le secteur bancaire, le problème du « com-promis suédois ». La Tribune1 nous l’apprend : « Le comité de Bâle, qui
décide les règles mondiales de solvabilité des banques, a trouvé un
compromis : il harmonise et renforce les exigences de fonds propres,
mais pas de façon aussi drastique que le craignaient les banques eu-
ropéennes, en particulier françaises. (…) Le compromis accepté par la
France tient aussi au délai accordé : une longue période de transition
de cinq ans est prévue à partir de l’entrée en vigueur de ces standards
au 1er janvier 2022, soit jusqu’en 2027 ». C’est ce que l’on désigne sous
le nom de « compromis suédois ». Les agences de notation réalisent
leurs calculs simultanément en tenant compte de l’application de cette
règle, puis, en l’abandonnant. Cette règle sera, certes, renégociée dans
quelques années. « On trouvera, alors un autre accord, une autre règle
du jeu ! » Cela a le don d’irriter notre interlocuteur, qui ne comprend pas cette double démarche.
Concernant le niveau des analystes crédit rencontrés, le jugement
tombe, sans aménité. « Les questions posées par les analystes crédit
sont, parfois, un peu surprenantes. Les différents sujets ne sont pas
toujours maitrisés. Les questions posées au CEO / CFO ne sont pas
toujours de bon niveau. »
À la question concernant la formation des analystes crédit des agences,
et comme mu par une intuition, mon interlocuteur se lève, retourne à son bureau et revient à la table de réunion avec un tas de cartes de visite.
Il les trie rapidement. Il y a environ une douzaine de cartes de visite qui témoignent du passage des analystes des agences.
Les titres américains sont ronflants : senior director, managing director, associate analyst. Mais aucun n’est diplômé du CFA. Par contre, dans la
1 La Tribune, « Règles bancaires : le meilleur accord possible selon la Banque de France », 7 décembre 2017.
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pile de la cinquantaine de cartes professionnelles des analystes et gérants des sociétés de gestion et des brokers, se trouvent cinq analystes
et dix gérants qui ont fait figurer la mention CFA.
Il poursuit : « Le prix de la notation est élevé ».
« Ils cherchent aussi à nous vendre leur CRM (pour Customer
Relationship Management) pour connaître la répartition des action-
naires. Des outils de benchmarck... sur notre positionnement par rap-
port aux autres banques. »
En conclusion, « ils ont le pouvoir de changer la note, d’influencer les
cours des actions et les taux des émissions et ils ne sont pas toujours
de bon niveau ». Il y a, chez mon interlocuteur, un sentiment de décep-
tion. « Il n’y a pas de challenge avec eux car ils connaissent mal leurs
dossiers. Ils sont moins compétents et challengers que les analystes
« buy side » (analystes financiers des sociétés de gestion) ou « sell side » (analystes travaillant chez les brokers) et les gérants ! ».
Nous venons de découvrir ce diplôme anglo-saxon : le CFA.
Le CFA2 un prestigieux diplôme professionnel
L’association à but non lucratif CFA Society3 décerne un certificat très
exigeant et intensif (environ 300 heures de travail par an), puisque le
taux de réussite n’est que d’un candidat sur six. Les financiers helvé-
tiques apprécient. La Suisse est le deuxième plus grand pays d’Europe
en termes de membres, avec plus de 3 000 diplômés. Gary Baker, direc-
teur général du CFA Institute explique au journal Le Temps, que l’examen
est en évolution constante. « Nous désirons absolument que nos exa-
mens soient pertinents, pour que les étudiants soient préparés aux mé-
tiers des cinq ou dix prochaines années. » Par ailleurs, le CFA cherche
à accroître la participation féminine. « Il a longtemps été difficile d’attirer les filles à la finance. C’est une erreur. Elles disposent d’une immense
gamme de compétences que nous devrions inclure », observe le londo-
nien, fort de ses trente ans d’expérience tant dans l’analyse financière
que dans la gestion, dont vingt ans passés chez Merrill Lynch.
Les examens de CFA s’adaptent continuellement aux nouveaux thèmes
de la finance, à commencer par la finance comportementale, ainsi que
l’intelligence artificielle et le Big Data.
2 Chartered Financial Analyst (CFA) pour analyste financier agréé.
3 Le Temps, « Il est plus facile d’enseigner la finance que la curiosité », 13 juin 2018.
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L’intelligence artificielle est en train de changer les métiers de la finance.
Elle permet de réduire le temps alloué au traitement des données grâce
à l’automation. Elle force aussi l’analyste à utiliser ces données à des fins non traditionnelles. Pour Gary Baker : « si dans un jeu d’échecs, une
machine est capable de battre un humain parce qu’elle gère correcte-
ment des données structurées, en finance c’est plus improbable, parce
que les marchés financiers sont fonction d’interactions de différentes
origines ».
L’avenir du financier devrait appartenir aux spécialistes des techniques
financières, capables de gérer de vastes montants de données, mais
aussi aux professionnels au bénéfice d’un savoir étendu à d’autres dis-
ciplines, de l’histoire à la géographie en passant par les langues. C’est
un défi, selon Gary Baker : « Il est facile d’enseigner la finance à une
personne, mais nous ne pouvons pas enseigner la curiosité et la soif de
connaissances ».
Le 22 juin 2018, dans un communiqué CFA Institute, l’association mon-
diale des professionnels de l’investissement annonce un nombre record
de 227 031 candidats inscrits. « Ces examens d’évaluation des compé-tences en analyse financière de niveau I, II et III de CFA® auront lieu le 23 juin dans 286 centres et dans 91 pays et territoires. Ils marquent le
55e anniversaire du premier examen CFA en juin 1963. »
« L’objectif de CFA Institute est de faire de l’investissement une profes-
sion digne de confiance, loin des clichés médiatiques. L’augmentation
du nombre de candidats au niveau mondial, et en particulier en France,
démontre un intérêt toujours croissant pour la certification CFA, afin
d’atteindre le plus haut niveau de connaissances professionnelles du
secteur de la finance », se félicite Myriam Ferran, CFA, présidente de
CFA Society France. « 20 ans après la création de CFA Society France,
nous venons de franchir le palier des 1 000 membres en France et es-
pérons en accueillir toujours plus. »
Aujourd’hui dans le monde, plus de 154 000 analystes financiers travail-
lant pour les plus grandes entreprises du secteur, comme JP Morgan
Chase, UBS, RBC, Bank of America ML, HSBC, Wells Fargo, Morgan
Stanley, Citigroup, BlackRock, Crédit Suisse et State Street, sont titu-
laires de la certification CFA. Fondé sur la pratique du métier d’investisseur, le programme de formation CFA est mis à jour chaque année afin
de tenir compte de l’évolution des connaissances, aptitudes et compé-
tences actuellement nécessaires à l’exercice de la profession. Ce pro-
gramme d’auto-formation en trois niveaux couvre des matières telles que l’éthique et les standards professionnels, les méthodes quantitatives,