L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 3 sur 31

Pages du PDF

L'âme des Horloges

2 Juillet

 

Je ne vois pas comment je pourrais être enceinte – j’ai à peine quelques jours de retard –, mais alors c’est quoi ce ventre et ce troisième nichon aux veines bleues qui me pousse entre les deux autres, baptisés Dolly et Parton par Vinny ? Maman ne prend pas la nouvelle super-bien et elle ne me croit pas quand je lui dis ne pas savoir qui est le père. « Ce qui est sûr, c’est que ce bébé, quelqu’un te l’a mis dans le ventre ! Entre nous, on sait bien que tu n’es pas la Vierge Marie ! » Mais je n’en ai aucune idée, moi. Vinny est le suspect numéro un, mais qui me dit qu’il ne s’est rien passé avec Ed Brubeck à l’église ? Ou bien avec Gary à L’Orme noir ? Ou même, avec Alan Wall, le gitan ? Quand vous savez que votre mémoire vous a joué plus d’un tour par le passé, comment vous fier à elle ? La vieille bique du Smoky Joe’s me fusille du regard par-dessus son Financial Times : « Demande au bébé. Il doit bien savoir, lui. »

Tout le monde se met à scander : Le bébé ! Le bébé ! Mais moi j’essaie de leur répondre que ce n’est pas possible, il n’est pas encore né, mais c’est comme si j’avais les lèvres cousues, et puis je regarde mon ventre qui a encore grossi. On dirait qu’on m’a greffé une grosse tente en peau dessus. Dedans, le bébé rougeoie comme quand on se colle une lampe torche devant la main, et il est aussi grand qu’un adulte nu. Il me fait peur.

« Allez, demande-le-lui », persifle Maman.

C’est donc ce que je fais : « Qui est ton papa ? »

Nous attendons. Il tourne la tête vers moi et se met à me parler en décalé d’une voix venue d’un endroit chaud. Quand Sibelius éclatera en mille fragments, à trois heures, le jour de l’Étoile de Riga, tu sauras que je suis proche…

… Puis le rêve s’effondre sur lui-même. Un soulagement, le sac de couchage, le bouillon de l’obscurité, moi qui ne suis pas enceinte, et une voix à l’accent gallois qui chuchote : « Tout va bien, Holly, tu rêvais, cocotte. »

Notre cloison en contreplaqué, dans une grange, sur une exploitation. Comment s’appelle-t-elle ? Gwyn. Je lui réponds tout bas : « Désolée si je t’ai réveillée.

– J’ai le sommeil léger. Ça avait l’air horrible, ton rêve.

– Ah ouais… Non, c’était juste débile. Quelle heure il est ? »

Sa montre diffuse une terne lumière dorée. « Cinq heures moins vingt-cinq. »

La nuit est presque terminée. Est-ce que ça vaut le coup d’essayer de se rendormir ?

Tout un zoo de ronfleurs est à l’œuvre ; chacun y va de sa petite musique.

La nostalgie me plante son couteau dans le ventre : ma chambre me manque. Mais je riposte : Rappelle-toi la gifle.

« Tu sais, Holly » – les chuchotements de Gwyn font bruisser les draps de l’obscurité –, « dehors, les choses sont plus difficiles qu’elles n’en ont l’air. »

En voilà, un truc bizarre à dire, qui plus est à cette heure-ci. « Si tout le monde y arrive » – je parle des étudiants –, « alors il n’y a pas de raison.

– Je ne te parle pas de cueillette. Je te parle de ta fugue. »

Vite, il faut nier. « Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai fugué ? »

Gwyn ne cille pas, un peu comme un gardien de but devant un tir hyper-mal cadré. « À moins que tu sois sûre, sûre et certaine, que ce qui t’attend à ton retour va te… » – elle pousse une sorte de soupir – « … t’anéantir, je te conseille de rentrer chez toi. Quand l’été sera terminé, que tu n’auras plus d’argent, que Richard Gere ne se sera pas pointé avec sa Harley en te disant “Grimpe”, et que tu devras te battre pour avoir une place à côté des poubelles derrière un McDonald’s à l’heure de sa fermeture, tu te diras que L’Orme noir, c’était bien un cinq-étoiles, quoi qu’en pense Gabriel Harty. Regarde, écris une liste que tu intituleras : “Tout ce que jamais, au grand jamais, je ne ferai pour m’en sortir”. Ce que tu auras noté dedans, ça ne bougera pas ; mais le titre de ta liste, lui, il aura changé. Ce sera “Tout ce que j’ai dû faire pour m’en sortir”. »

Je maîtrise ma voix. « Je n’ai pas fugué.

– Alors, c’est quoi, ce faux nom que tu as pris ?

– C’est comme ça que je m’appelle : Holly Rothmans.

– C’est ça, et moi c’est Gwyn Aquafresh. Un peu de dentifrice ?

– “Aquafresh”, ce n’est pas un nom. “Rothmans”, si.

– Peut-être, mais je te parie un paquet de Benson & Hedges que ce n’est pas le tien. C’est malin de ta part d’avoir choisi un faux nom, je ne dis pas. Moi-même, les premiers mois qui ont suivi mon départ, j’en ai changé plusieurs fois. Mais bon, peu importe, si tu compares les problèmes que tu pourrais rencontrer en chemin à ceux que tu avais avant de t’enfuir, alors un conseil : multiplie ton estimation des ennuis à venir par vingt. »

Ça me tue qu’elle m’ait percée à jour aussi facilement. Je grogne : « Ouais, beh, c’est un peu tôt pour la pensée du jour. Bonne nuit. »

Le premier oiseau du matin se met à gazouiller.

Après avoir fait glisser, à l’aide d’un verre d’eau, les trois sandwichs que je me suis concoctés avec mes sablés et mon beurre de cacahuète, je me dirige avec les autres côté sud, vers le grand champ où Mme Harty et son mari montent une sorte de grande tente. On sent la fraîcheur de la rosée, mais je devine que la journée va être chaude. Je ne la déteste pas, Gwyn, ce n’est pas ça, mais c’est comme si elle m’avait vue à poil, et si je croise son regard, je ne saurai pas trop comment réagir ; c’est pour ça que je décide de me mettre avec Marion et Linda. Gwyn semble l’avoir compris : elle a rejoint Stuart, Gina et Alan Wall, dix rangées plus loin, alors, même si on voulait se parler, ce serait impossible. Gary, qui fait comme si j’étais invisible, s’est placé à l’autre bout du groupe des étudiants. Tant mieux.

Oui, ramasser les fraises, c’est barbant, mais comparé à ce qu’on fait dans un pub, ça a quelque chose d’apaisant. C’est agréable d’être en plein air. Il y a des oiseaux, des moutons, le son d’un tracteur, et le bavardage des étudiants, quoique la conversation finisse par se tarir au bout d’un moment. On nous a donné à chacun un plateau en carton qui comporte vingt-cinq barquettes, et notre travail consiste à remplir chaque barquette de fraises mûres, ou presque mûres. On coupe la tige avec l’ongle du pouce, on dépose la fraise dans la barquette, et on recommence. Au départ, j’étais accroupie, mais ça m’a bousillé les chevilles, alors j’ai fini par me mettre à genoux et j’avance dans cette position. J’aurais dû prendre un jean plus large, voire un short. Si une fraise est trop mûre, je lape la bouillie fruitée que j’ai sur les doigts, mais de là à engloutir les plus belles, non : ce serait bouffer sa propre paie. Quand toutes les barquettes sont pleines, on porte le plateau jusque dans la tente, où Mme Harty se charge de la pesée. Si on atteint ou qu’on dépasse le poids limite, elle nous remet un jeton en plastique, sinon, il faut retourner à son rang et rapporter la quantité de fraises manquante. Linda dit qu’à trois heures, on repart tous en file indienne jusqu’au bureau pour échanger nos jetons contre de l’argent donc mieux vaut les mettre en lieu sûr, car pas de jetons, pas d’argent.

Une fois que nous sommes tous lancés, on distingue assez facilement ceux qui ont l’habitude de travailler dans les champs. Stuart et Gina avancent dans leur rangée deux fois plus vite que les autres, et Alan Wall est plus rapide, encore. Parmi les étudiants, il y en a qui sont vraiment nazes : au moins, je ne suis pas la plus nulle. Le soleil grimpe dans le ciel et chauffe de plus en plus fort, je suis bien contente d’avoir la casquette d’Ed Brubeck pour me protéger la nuque. Une heure s’est écoulée et c’est comme si j’étais passée en pilote automatique. Les barquettes se remplissent, fraise après fraise, et ma cagnotte grossit : deux pence, cinq pence, dix pence. Je n’arrête pas de penser à ce que Gwyn m’a dit ce matin. À l’entendre, la vie lui a appris plein de trucs pas chouettes, et à ses dépens. Je pense à Jacko et Sharon, qui prennent leur petit-déjeuner en voyant ma chaise vide, comme si j’étais morte ou qu’il m’était arrivé un truc grave. Je parie que Maman prend ses grands airs, genre : Je refuse de parler de cette demoiselle, ça non. Son côté irlandais ressort quand elle est en colère ou remontée contre un truc. J’ai en tête l’image d’un flipper, et je me dis qu’être un enfant, c’est être catapulté à travers la rampe de lancement : on ne peut aller ni à gauche, ni à droite, on se laisse propulser. Mais une fois en haut du plateau, quand on a seize, dix-sept, dix-huit ans, il y a tout d’un coup un millier de chemins possibles : certains sont géniaux et d’autres pas. Les minuscules variations d’angle et de vitesse suffiront à changer radicalement le cours des événements à venir. Un tout petit peu plus à droite, et bim, en deux ricochets, la bille filera directement entre les flippers : dites adieu à vos dix pence. Mais un poil plus à gauche et, là, tout le plateau s’anime, c’est le ballet des bumpers et des cibles tombantes, des rampes et slingshots : à vous la gloire et le highscore. Moi, mon problème, c’est que je ne sais pas ce que je veux, à part un peu d’argent pour acheter à manger tout à l’heure. Jusqu’à avant-hier, tout ce que je désirais dans la vie, c’était Vinny, mais on ne m’y reprendra plus. Comme une bille chromée lancée sur la rampe, je n’ai pas la moindre idée de là où je vais ni de ce qui va se produire.

À huit heures trente, c’est la pause. Dans la tente, une dame du Kent avec un accent à couper à la tronçonneuse nous sert du thé au lait sucré. Chacun est censé avoir sa tasse à lui, mais moi, je me sers d’un vieux pot de confiture récupéré dans la poubelle de la cuisine, ce qui provoque des haussements de sourcils ; n’empêche, ça donne à mon thé un goût d’orange. Les Silk Cut de Gary-l’étudiant sont planquées dans mon paquet de Rothmans. J’en fume deux : elles ont un goût un peu plus corsé que les Rothmans. Linda partage avec moi ses biscuits fourrés à la vanille. Marion dit : « La cueillette, ça donne faim », de sa voix sourde et monocorde, et moi, je lui réponds : « Oui, c’est vrai, Marion », et elle, ça la rend vraiment heureuse ; j’aimerais que sa vie soit plus facile qu’elle ne va l’être. Puis je pars de l’autre côté voir Gwyn, assise en compagnie de Stuart et Gina, et lui propose une cigarette. Elle me répond : « Si ça ne te dérange pas, je veux bien, merci », et nous voilà réconciliées, c’est aussi simple que ça. Ciel bleu, air frais, j’ai le dos en compote, mais suis plus riche de trois livres que tout à l’heure, quand je cueillais ma première fraise. À huit heures cinquante, la cueillette reprend. Au lycée, à cette heure-ci, Mme Swann, notre prof principale, est en train de faire l’appel ; quand elle prononcera mon nom, elle n’aura pas de réponse. Quelqu’un finira par dire : « Elle n’est pas là, madame », et si Stella Yearwood a un peu de jugeote – ce qui est le cas –, elle devrait commencer à se faire du souci. Si elle s’est vantée de m’avoir piqué mon copain, les autres vont vite comprendre pourquoi je suis absente, et, tôt ou tard, les profs apprendront la nouvelle, alors elle sera convoquée chez M. Nixon. Il y aura peut-être même un flic avec eux dans le bureau. Si elle n’a pas ramené sa fraise à propos de Vinny, elle jouera la décontraction et prétendra ne rien savoir, mais, intérieurement, ce sera la panique. Pareil pour Vinny. J’imagine que, pour lui, se taper une petite minette, c’est sympa tant que tout va bien, mais ce ne sera plus la même histoire si je reste à L’Orme noir deux jours de plus. Je serai soudain la mineure que Vincent Costello a séduite, moyennant cadeaux et alcool pendant quatre semaines, avant que celle-ci ne disparaisse sans laisser de trace. Vincent Costello, vingt-quatre ans, vendeur de voitures du concessionnaire de Peacock Street à Gravesend, deviendra le principal suspect. Moi, je ne suis pas méchante, et je ne tiens pas à ce que Jacko, Papa ou Sharon passent des nuits blanches à cause de moi, surtout Jacko, mais je suis très, très tentée de faire morfler Vinny et Stella, rien qu’un petit peu…

En rapportant un plateau plein dans la tente de Mme Harty, je trouve tout le monde agglutiné autour de la radio, l’air super-sérieux – Mme Harty et la dame qui sert le thé ont une mine horrifiée –, et pendant un moment atroce, je crois que l’alerte liée à ma disparition a déjà été lancée. Du coup, je suis presque soulagée quand Debby-de-Derby me raconte que trois cadavres viennent d’être retrouvés. Bien sûr, un meurtre, c’est affreux, mais des cadavres qu’on découvre, il y en a tous les jours aux nouvelles, et ça ne nous touche pas vraiment. « Où ça ? je demande.

– À Iwade », répond Stuart, de Stuart et Gina.

Je n’ai jamais entendu parler de cet endroit. « C’est où ?

– À une quinzaine de kilomètres d’ici, précise Linda. Tu as dû passer devant hier, c’est sur la route du Kingsferry Bridge.

– Chut ! » fait quelqu’un, tandis que le volume de la radio monte : « Un porte-parole a confirmé que la police du Kent considère que ces morts sont suspectes et incite quiconque disposant d’informations relatives à ces événements à prendre contact avec le commissariat de Faversham, où l’on met en place une cellule dédiée à la coordination de l’enquête. La population est invitée à… »

« Mon Dieu, lâche Debby-de-Derby, on a un meurtrier dans le coin.

– Ne tirons pas de conclusions trop hâtives, intervient Mme Harty tout en baissant le volume. Ce n’est pas parce qu’ils en parlent à la radio que c’est vrai.

– Trois cadavres, c’est trois cadavres, lui rétorque Alan Wall, le gitan. « On ne les a pas inventés. » Jusqu’à présent, je n’avais pas entendu sa voix.

« Cela ne signifie pas pour autant que Jack-l’éventreur-deuxième-du-nom arpente l’île de Sheppey une feuille de boucher à la main. Je vais mener ma petite enquête depuis le bureau. Maggs ici présente » – d’un mouvement de tête, elle désigne la dame du thé – « va prendre le relais. » Puis elle s’éloigne à grands pas.

« Alors, si Sherlock Harty est sur le coup, commente Debby, tout va bien. N’empêche, je vous le dis : s’il n’y a pas un cadenas gros comme mon bras pour verrouiller la grange cette nuit, moi, je me tire, et ce sera à elle de me déposer à la gare. »

Quelqu’un demande si, à la radio, ils ont précisé la façon dont ces gens ont été tués, ce à quoi Stuart répond qu’ils ont parlé d’« agression violente et subite » ; des mots qui font plus penser à un truc tranchant qu’à un flingue, mais bon, pour l’instant, personne ne sait quoi que ce soit. Autant retourner bosser, car on est plus en sécurité à l’extérieur entourés de plein de gens.

« Moi, je dis qu’il y a une histoire de triangle amoureux là-dessous, déclare Gary-l’étudiant. Deux gars, une fille. Un crime passionnel classique, quoi.

– Moi, je pencherais plutôt pour une affaire de came, un deal qui aurait mal tourné, intervient un copain de Gary.

– Et moi, je dis que, vous deux, vous en savez que dalle », conclut Debby.

Ce qu’il y a, c’est qu’une fois qu’on a en tête qu’un malade est peut-être planqué là, dans le bosquet au bout du champ ou bien dans la haie là-bas, des silhouettes se mettent à apparaître aux extrémités de notre champ de vision. Un peu comme les gens-de-la-radio que je voyais presque après les avoir quasiment entendus. Je repense au moment où se sont déroulés ces meurtres : si ça se trouve, ça s’est passé quand j’étais à un ou deux champs d’écart du Kingsferry Bridge. Et si c’était le cycliste que j’ai croisé, devenu fou de rage à cause de la mort de son fils ? Il n’avait pas l’air d’un taré, mais bon, comment on peut voir ça, en vrai ? Et ces jeunes couples dans le combi Volkswagen ? Pendant le déjeuner – Gwyn, qui a compris que j’étais dans la dèche côté bouffe, m’a préparé un sandwich fromage-pickles et donné une banane –, on repère un hélicoptère qui reste en vol stationnaire au niveau du pont. Et puis, à une heure, le journal de Radio Kent annonce qu’une équipe de la police scientifique est arrivée au bungalow, qu’ils ont des limiers et tout ce qu’il faut. La police n’a toujours pas donné le nom des victimes, mais Mme Harty connaît la femme d’un agriculteur qui habite là-bas et, apparemment, quelqu’un venait au bungalow le week-end, une jeune femme nommée Heidi Cross. Elle étudie à Londres en semaine, et, selon toute vraisemblance, la femme retrouvée morte, c’est elle. On raconte qu’elle et son petit ami étaient des « militants radicaux », du coup, maintenant, Gary-l’étudiant prétend que ce doit être une affaire politique, un coup organisé par l’IRA ou la CIA s’ils étaient antiaméricains, ou alors par le MI5, s’ils soutenaient la grève des mineurs.

Moi, je croyais qu’on ne pouvait entrer à l’université que si on était super-intelligent, mais d’un autre côté, j’ai envie de croire Gary : au moins, ça voudrait dire qu’il n’y a pas de fou dangereux caché derrière les meules de foin – je n’arrive pas à me défaire de cette idée.

On travaille encore deux heures après le déjeuner et, après avoir terminé, on repart d’un pas traînant jusqu’au bureau, où Mme Harty échange nos jetons contre de l’argent. J’ai gagné plus de quinze livres aujourd’hui. De retour à la grange, je trouve Gabriel Harty en train de poser un verrou sur la porte, côté intérieur, comme l’a exigé Debby-de-Derby. C’est sûr, le patron ne peut pas laisser ses employés déserter l’exploitation et regarder ses fraises pourrir sur pied. Gwyn m’explique que, d’habitude, un bon groupe de cueilleurs va à pied à Leysdown acheter de la nourriture et quelques trucs à boire, mais, aujourd’hui, seuls ceux qui ont une voiture sont partis. Moi, je vais économiser : pour le repas du soir, je me contenterai d’un bol de muesli grappillé dans le placard des restes, et de mes derniers Ritz ; et puis Gwyn a promis de m’apporter un hot-dog. Elle et moi nous asseyons pour fumer dans l’ombre chaude d’un mur en ruine, sur un talus d’herbe verte près de l’entrée de la ferme. De là, on voit Alan Wall étendre son linge sur un fil. Il est torse nu et tout musclé, la peau cuivrée, blond ; je crois qu’il plaît à Gwyn. Il est flegmatique, n’ouvre sa bouche que quand ça vaut le coup, et lui n’a pas peur qu’un tueur soit caché dans les fourrés. Gwyn est plutôt relax, elle aussi : « Quand on vient de frapper trois personnes à mort, on ne va pas se planquer un kilomètre plus loin sur une île plate comme une crêpe où on repère les étrangers aussi facilement qu’un Adolf Hitler à trois têtes. Franchement… »

Elle n’a pas tort, je l’admets. Une taffe après l’autre, nous partageons la dernière Silk Cut. Je lui demande plus ou moins pardon de lui avoir battu froid ce matin.

« De quoi tu parles ? me taquine-t-elle. De mon petit sermon ? Laisse tomber, tu aurais dû me voir quand je suis partie de chez moi. » Pour se moquer, elle prend alors une voix de conne : « “J’ai pas besoin de ton aide, alors dégage.” » Elle s’étire et s’allonge sur le dos. « Bon Dieu, j’étais paumée. Tu n’as pas idée. »

La camionnette du supermarché repart en emportant la récolte de fraises du jour.

Je crois que Gwyn hésite entre se taire, en dire un peu plus, ou tout déballer…

« Je suis née dans une vallée située au-dessus du village de Rhiwlas, près de Bangor, dans le quart nord-ouest du pays de Galles. Je suis fille unique, et mon père avait un élevage de poulets. Il l’a toujours, normalement. Plus de mille volailles, toutes dans des petites cages pas plus grandes que des boîtes à chaussures, celles dont parlent ceux qui militent pour les droits des animaux. De l’œuf au supermarché en soixante-six jours. On habitait dans une maison planquée derrière le grand hangar. Mon père avait hérité la maison et le terrain d’un oncle, et il a monté son affaire petit à petit. Il a toujours eu trois fois plus de chance que tout le monde. Il sponsorisait l’équipe de rugby de Rhiwlas, et, une fois par semaine, il chantait dans la chorale masculine de Bangor. Comme patron, il était strict,

mais juste. Il faisait des dons au Plaid Cymru 1. Il faut se lever tôt pour trouver un habitant du Gwynedd prêt à dire du mal de mon père. »

Les yeux de Gwyn sont fermés. Elle a une cicatrice presque invisible sur une paupière.

« Il faut savoir que mon père avait deux facettes. D’un côté, le personnage public, pilier de la communauté. Et, de l’autre, celui qui vivait chez nous, un type cruel, tordu, qui voulait tout maîtriser, pour dire les choses gentiment. Les règles. Il adorait les règles. Sur la tenue de la maison. Sur la façon dont la table devait être mise. Sur la façon dont les brosses à dents devaient être posées. Sur les livres qu’on avait le droit d’avoir. Les stations de radio qu’on avait le droit d’écouter – on n’avait pas la télé. Des règles qui changeaient tout le temps parce que, ce qu’il voulait, c’était que ma mère et moi, on les enfreigne, ce qui lui donnait une occasion de nous punir. La punition, c’était un tuyau en plomb, enveloppé dans du coton pour ne pas laisser de marques sur nos corps. Après la punition, on devait le remercier. Ma mère aussi. Si on le remerciait trop mollement, on avait droit à un deuxième tour.

– La vache, Gwyn. Même quand tu étais petite ?

– Il fallait toujours faire les choses à sa façon. Son père avait été pareil.

– Mais ta mère… elle ne disait rien ?

– Si tu n’as pas vécu ça, tu ne peux pas vraiment comprendre. Tant mieux pour toi. En fait, contrôler quelqu’un, ça passe par la peur. Quand on a peur des représailles, on ne refuse jamais rien, on ne se défend pas, on ne s’enfuit pas. On survit en acceptant tout. Ça devient normal. Horrible, mais normal. Et horrible parce que c’est normal. Bon, on pourrait très bien penser que “ne pas s’opposer à lui, c’est lui donner l’autorisation”. Peut-être, mais quand on a eu droit à ce régime-là depuis la naissance, il n’est pas question de s’opposer à quoi que ce soit. Les victimes ne sont pas des lâches. Les gens qui ne connaissent pas ça ne s’imaginent pas le courage qu’il faut ne serait-ce que pour tenir le coup. Ma mère n’avait nulle part où aller, tu comprends. Pas de frères ni de sœurs, et ses parents étaient déjà morts quand elle s’est mariée. Les règles de mon père nous coupaient du monde. Se faire des amis au village, c’était négliger la maison, et ça signifiait donc le tuyau. Dans sa folie, ce type avait de la méthode. »

Alan Wall est rentré. Des gouttes d’eau tombent de sa chemise et de son jean accrochés au fil.

« Mais toi ou ta mère, vous ne pouviez pas porter plainte ?

– Auprès de qui ? Mon père chantait dans la chorale de Bangor avec un juge et un procureur. Mes profs l’adoraient. S’en remettre à une assistante sociale ? C’était notre parole contre la sienne, sans compter que mon père est un héros de guerre qui a reçu une médaille pour acte de bravoure pendant la guerre de Corée, rien que ça. Ma mère était une femme toute frêle qui prenait du Valium, et moi, j’étais une ado mal dans sa peau à peine capable de former une phrase qui tienne la route. Et lui, sa dernière menace en date » – Gwyn prend un ton faussement enjoué –, « la veille de mon départ de la maison, a été de me décrire comment il nous tuerait, moi et Maman, si je tentais de salir son nom. On aurait dit qu’il parlait de bricolage. Il m’a aussi expliqué comment il s’en tirerait, ensuite. Je ne vais pas te faire un dessin, mais pour qu’on en arrive là, tu dois t’imaginer un peu ce qui a dû se passer, et tu ne dois pas être loin de la réalité. J’avais quinze ans. » Gwyn reprend le contrôle de sa voix ; je regrette de l’avoir lancée là-dessus. « C’est ton âge, pas vrai ? » J’acquiesce d’un signe de tête et m’en rends compte après coup. « C’était il y a cinq ans. Maman savait ce qu’il m’avait fait – la maison était petite – mais elle n’a pas osé essayer de l’en empêcher. Le lendemain, je suis partie à l’école après avoir fourré des fringues dans mon sac de gym, et depuis, je n’ai plus remis les pieds au pays de Galles. Il te reste des clopes, au fait ?

– Celles de Gary sont terminées. Il reste les miennes.

– Honnêtement, je préfère de loin les Rothmans. »

Je lui passe mon paquet. « C’est Sykes, en fait, mon nom. »

Elle fait oui de la tête. « Holly Sykes. Moi, c’est Gwyn Bishop.

– Je croyais que c’était Lewis, ton nom de famille.

– Dans les deux, il y a un I et un S.

– Et après que tu as quitté le pays de Galles, il s’est passé quoi ?

– Manchester, Birmingham, à moitié clodo, puis carrément clodo. Je faisais la manche dans le centre commercial de Bullring. Je dormais dans des squats, chez des amis qui, finalement, n’étaient pas aussi sympas que ça. Je survivais. Tout juste. Que je sois ici pour te raconter tout ça, c’est un miracle auquel il faut en ajouter un autre : j’ai réussi à éviter qu’on me renvoie chez moi – tant que tu n’as pas dix-huit ans, tout ce que les services sociaux peuvent faire, c’est te renvoyer à la police de là d’où tu viens. Je fais encore des cauchemars où mon père accueille chez lui sa fille prodigue, sous le regard bienveillant de l’agent de liaison qui se dit que “tout est bien qui finit bien”, et puis après, il y a mon père qui referme la porte. Bon, si je te raconte cette belle histoire, c’est pour que tu saches bien dans quelle mouise il faut te retrouver avant de considérer que fuguer est la meilleure option. Après l’évasion, plus question de montrer le bout de son nez. Il m’aura fallu cinq ans pour oser imaginer que le pire est derrière moi. Alors tu vois, quand je te regarde, je me… » Elle s’interrompt car un garçon à vélo fait un dérapage et s’arrête pile devant nous et me lance : « Sykes. »

Ed Brubeck ? Oui, Ed Brubeck. « Qu’est-ce que tu fais ici ? »

Ses cheveux sont hérissés de sueur. « Je te cherchais.

– Ne me dis pas que tu es venu à vélo ? Et le bahut ?

– Épreuve de maths, ce matin. Mais ça y est, je suis libre. J’ai mis mon vélo dans le train et suis descendu à Sheerness. Écoute…

– Tu y tiens à ta casquette, dis donc.

– Laisse tomber la casquette, Sykes, il faut qu’on…

– Attends deux secondes… Comment tu as su où me trouver ?

– Je ne savais rien du tout, mais comme je me souvenais qu’on avait parlé de l’exploitation de Gabriel Harty, je l’ai appelé tout à l’heure. Il m’a répondu qu’il n’y avait pas de Holly Sykes ici, juste une Holly Rothmans. J’ai pensé que ça pouvait être toi, et faut croire que j’avais raison.

– Moi, je ne dis rien », marmonne Gwyn.

Je fais les présentations : « Brubeck, Gwyn ; Gwyn, Brubeck. » Ils échangent un signe de tête, puis Brubeck se tourne de nouveau vers moi.

« Il s’est passé un truc. »

Gwyn se lève. « À toute, dans la suite princière. » Elle me décoche un regard genre : Fonce, cocotte, puis s’éclipse.

Je regarde Brubeck, un peu agacée. « Je suis au courant. »

Il a l’air perdu. « Qu’est-ce que tu fous ici, alors ?

– Ils en ont parlé sur Radio Kent. Les trois meurtres. À Iwade, là.

– Je ne te parle pas de ça. » Brubeck se mord la lèvre. « Ton frère est ici ?

– Jacko ? Bah non. Pourquoi veux-tu qu’il soit là ? »

Sheba accourt en aboyant vers Brubeck qui a l’air d’hésiter, comme quelqu’un qui aurait une terrible nouvelle à annoncer. « Jacko a disparu. »

Ma tête se met à tourner ; j’accuse le coup. Brubeck lance à Sheba : « Tais-toi ! », et la chienne obéit.

Je demande d’une petite voix : « Quand ça ?

– Entre samedi soir et dimanche matin.

– Jacko ? » J’ai dû mal entendre à cause du bruit. « Disparu ? Mais… Je ne comprends pas, ce n’est pas possible. Le pub est fermé à clé, la nuit.

– La police a débarqué au bahut tout à l’heure, et M. Nixon est entré dans la grande salle des examens en demandant si quelqu’un avait la moindre information à propos de l’endroit où tu étais. J’ai failli l’ouvrir mais au lieu de ça, je suis venu. Hé, Sykes, tu m’entends ? »

J’ai cette vilaine sensation de flottement qu’on a dans un ascenseur, quand on n’arrive pas à se dire que, sous nos pieds, c’est du solide. « Mais je n’ai pas vu Jacko depuis samedi matin…

– Je le sais bien, moi, mais pas les flics. Ils doivent se dire que toi et lui, vous avez mijoté quelque chose.

– Mais c’est des conneries, Brubeck, tu le sais, toi !

– Bien sûr, que je le sais. Mais ils doivent l’entendre de ta bouche, sans quoi ils ne se bougeront jamais pour retrouver Jacko ! »

Mon cerveau part dans tous les sens : les trains à destination de Londres, les hommes-grenouilles qui ratissent le lit de la Tamise, le meurtrier qui se cache dans les haies. « Mais Jacko ne sait même pas où je suis ! » Je tremble, le ciel a basculé et mon crâne est en train de se fendre. « Il n’est pas normal, comme gamin, il… il… il…

– Écoute-moi, écoute-moi. » Brubeck m’attrape et me tient la tête comme s’il allait m’embrasser, mais ce n’est pas ce qu’il fait. « Écoute-moi ! Va chercher tes affaires, on rentre à Gravesend. À vélo, puis en train. Je t’aiderai à traverser tout ça, Holly. Je te le promets. Il faut qu’on y aille. Maintenant. »

 

1. Parti nationaliste gallois.

OceanofPDF.com