L'âme des Horloges
20 Août 2018
En quittant le hall climatisé du Shanghai Mandarin Hotel, nous nous heurtons à une vague de chaleur et à la dévotion d’une foule qui se forme en un clin d’œil – jamais je n’ai vu un écrivain susciter autant d’hystérie. C’est d’autant plus dommage que je n’en suis pas la cible – dès l’instant où ils reconnaissent l’objet de leur dévotion, un cri s’élève : « Nééééck ! » Nick Greek, en tête du convoi de deux écrivains que nous constituons, vit depuis le mois de mars à Shanghai, où il apprend le cantonais et effectue des travaux de recherche sur les guerres de l’Opium. Hal-la-hyène a travaillé étroitement avec son agent local, et c’est désormais un quart de million de Chinois qui suivent Nick Greek sur Weibo. Pendant le déjeuner, ce dernier a dit avoir refusé deux contrats de mannequinat, foutredieu. « C’est tellement gênant, a-t-il déclaré, modeste. Enfin, vous imaginez si on avait proposé ça à Steinbeck ? Qu’est-ce qu’il aurait fait ? » J’ai réussi à lui sourire, tout en songeant que la Modestie était plus maligne que sa demi-sœur, la Vanité. Des gardes du corps aussi grands que larges de ce salon du livre s’efforcent de nous dégager un chemin à travers la masse des groupies chinoises nubiles aux cheveux de jais qui trimbalent leurs bouquins : « Nééééck, s’il vous plaît, un autographe ! Un autographe, s’il vous plaît ! » Certaines agitent même une photo couleur, format A4, du jeune Américain en espérant qu’il la vandalise, nom d’une turlute. J’ai envie de leur crier : C’est un salaud d’impérialiste américain ! Et le dalaï-lama sur la pelouse de la Maison-Blanche, vous avez oublié ? Mlle Li – petit lutin du British Council – et moi suivons derrière, dans le sillage de la garde rapprochée de Nick Greek, et – ô joie ! – sans être importunés. Si jamais on me voit à un moment donné dans une vidéo tournée à cet instant, on croira que je suis son père. Mais tu sais quoi, cher lecteur ? Cela n’a pas d’importance. Qu’il profite des acclamations tant qu’elles durent. Dans six semaines, Carmen et moi emménagerons dans un appartement de rêve qui donne sur la Plaza de la Villa à Madrid. Quand mon vieux copain Ewan Rice le verra, il sera si foutrement jaloux qu’il explosera dans un nuage de spores vert, même si lui peut se targuer d’avoir emporté deux fois le Brittan. Lorsque je serai installé, je pourrai partager mon temps plus équitablement entre Londres et Madrid. À moi la cuisine espagnole, le vin pas cher, le soleil garanti et l’amour. L’amour : pendant toutes ces années de jeunesse gâchées avec Zoë, j’avais oublié comme il est bon d’aimer et d’être aimé. Qu’est-ce, après tout, que la bulle spéculative de la réputation, comparée à l’amour d’une femme pleine de bonté ?
Eh bien ? Je t’ai posé une question, il me semble.
Mlle Li me guide jusqu’au cœur du complexe qui héberge le Salon du livre de Shanghai, où un grand auditorium attend les mastodontes du monde de l’édition internationale, chargés de prononcer le discours inaugural. J’imagine en ce lieu même, dans les années cinquante, le président Mao proclamer de nouveaux diktats économiques rudement-bien-pensés-dites-donc. C’est un fait historique, je crois bien. Cet après-midi, la scène est dominée par une jungle d’orchidées et un agrandissement de dix mètres de haut d’un portrait en plan poitrine du blondinet américain Nick Greek. Mlle Li m’invite à traverser l’autre côté du grand auditorium puis me conduit jusqu’à l’endroit qui m’a été réservé, bien qu’il lui faille demander son chemin à plusieurs personnes. Elle parvient finalement à trouver la salle, située au sous-sol. La pièce se révèle être une ancienne succession de réduits dont on a fait tomber les cloisons. Trente chaises ont été installées, mais sept seulement sont occupées, si je ne me compte pas dans le lot. À savoir : le journaliste qui m’interviewe, une interprète qui ne se déride pas, Mlle Li – un peu nerveuse –, mon sympathique éditeur Fang qui arbore son t-shirt Black Sabbath, deux jeunes qui ont toujours leur passe Salon du livre de Shanghai autour du cou, ainsi qu’une fille qu’on aurait autrefois qualifiée d’Eurasienne. Elle n’est pas grande, fait un peu garçon manqué, a des lunettes à grosse monture et le crâne rasé – le chic électrothérapeutique. Au-dessus de nos têtes, un ventilateur bourdonne et brasse l’air chaud. Un des néons clignote un peu et les murs sont couverts de taches et de stries, comme l’intérieur d’un four qui n’a jamais été nettoyé. Je suis tenté de m’en aller – sans mentir – mais assumer ensuite les répercussions de ce geste serait encore plus difficile que m’efforcer de faire bonne figure cet après-midi. Je suis certain que le British Council tient une liste noire des auteurs qui se comportent mal.
En chinois, le journaliste remercie tout le monde d’être venu puis effectue, je le suppose, une brève introduction. Je me lance alors dans la lecture d’un extrait de Réduire Écho au silence, tandis qu’une traduction en mandarin est projetée sur l’écran derrière moi. Il s’agit du même passage que j’avais lu au festival littéraire de Hay-on-Wye, trois années auparavant. Fichtre, mon dernier bouquin remonte à trois ans, déjà ? Les désopilantes aventures de Trevor Delavant sur le toit de l’Eurostar ne semblent pas amuser cet auditoire très sélect. De la satire, est-on passé à une tragédie plus classique ? À moins que les saillies hersheyiennes aient été retenues à la frontière du langage… Quand ma lecture s’achève, j’encaisse sans broncher le son de quatorze mains qui applaudissent, vais m’asseoir à ma place et me sers un verre d’eau pétillante. J’ai une de ces soifs, bon sang. Cette eau est plate et possède un goût de levure. J’espère qu’elle ne provient pas d’un robinet de Shanghai. Le journaliste sourit, me remercie en anglais, et me pose les mêmes questions que j’ai entendues depuis mon arrivée à Pékin il y a quelques jours : « En quoi l’œuvre de votre célèbre père influence-t-elle vos écrits ? » « Pourquoi la structure d’Embryons desséchés est-elle symétrique ? » « Quelles vérités le lecteur chinois trouvera-t-il dans vos romans ? » Je donne les mêmes réponses que j’ai fournies depuis mon arrivée à Pékin il y a quelques jours, et l’interprète-araignée peu souriante qui, plusieurs fois hier, a traduit mes réponses, n’éprouve aucune difficulté à les restituer en chinois. Je constate que Miss Électrothérapie prend des notes. Et puis le journaliste me demande : « Et est-ce que vous lisez les critiques de vos livres ? » Ce qui réaiguille vers Richard Cheeseman le train de mes pensées, lequel heurte de plein fouet le souvenir de mon épouvantable séjour à Bogotá la semaine dernière, et déraille tout bonnement…
Nom d’une fissure anale, tu n’imagines pas à quel point cette visite était déprimante, cher lecteur. Dominic Fitzsimmons avait œuvré des mois durant pour nous obtenir, à Maggie et moi, la sœur de Richard, un entretien avec son homologue colombien au ministère de la Justice afin que nous discutions des conditions d’un rapatriement, mais, à la dernière minute, ce haut dignitaire s’était révélé « indisponible ». Un jeune subalterne l’avait remplacé : le pauvre garçon se prenait encore littéralement les pieds dans son cordon ombilical. Pendant les vingt-sept minutes de notre entretien, il n’avait pas cessé de répondre au téléphone et, par deux fois, m’a appelé « méssié Cheeseman » et parlé du « prisonnier Irshey ». Une foutue perte de temps. Le jour suivant, nous avions rendu visite à ce pauvre Richard au Penitenciaría Central. Il était amaigri, souffrait d’un zona, d’hémorroïdes, de dépression, et perdait ses cheveux par-dessus le marché, mais il n’y avait qu’un seul médecin pour deux mille prisonniers, et pour les détenus européens issus de la classe moyenne, le praticien réclamait cinq cents dollars par consultation. Richard nous avait demandé d’apporter des livres, du papier et des crayons, mais avait refusé que je lui fournisse un ordinateur portable ou bien un iPad, car les gardiens les lui auraient fauchés. « C’est un signe extérieur de richesse, nous avait-il expliqué, la voix brisée, et quand ils savent que tu es riche, ils te font prendre une police d’assurance. » La prison est gérée par des gangs qui ont la mainmise sur le trafic de drogue qui s’y opère. « Ne t’inquiète pas, Maggie, l’avait rassurée Richard. Je n’y ai pas touché. Les gars partagent leurs seringues et la came est coupée ; et puis, dès que tu leur es redevable, tu leur appartiens corps et âme. Ce serait torpiller mes chances d’une procédure en appel anticipée. » Maggie avait fait bonne figure devant son frère, mais une fois le portail de la prison franchi, elle s’était mise à pleurer, pleurer, pleurer. C’était comme si un taser m’avait harponné la conscience. Je sens encore les décharges.
Mais je ne peux pas prendre sa place. Ça me tuerait.
« Monsieur Hershey ? » Mlle Li a l’air inquiet. « Ça va ? »
Je cligne des yeux. Shanghai. Le Salon du livre. « Oui, j’étais juste… Excusez-moi, euh, oui… Si je lis les critiques ? Non. J’ai arrêté. Cela me renvoie en de sombres lieux que je ne veux plus revisiter. » Pendant que mon interprète s’attèle à traduire mes propos, je relève que mon auditoire s’est réduit à six personnes. Miss Électrothérapie s’est éclipsée.
Le Bund de Shanghai renvoie à plusieurs choses : un front de mer où alternent des compositions architecturales des années trente avec d’autres éléments qu’on croirait sortis d’une boîte de jouets ; un symbole de l’arrogance des colons occidentaux ; un symbole de l’ascension de la Chine moderne ; une deux fois quatre-voies où la circulation est soit ralentie, soit au point mort ; ainsi qu’une promenade longeant le fleuve Huangpu où coule un flot whitmanien de touristes, de familles, de couples, de vendeurs, de pickpockets, de romanciers solitaires, de dealers qui marmonnent et de souteneurs : « Hé, monsieur, vous voulez la drogue, vous voulez le sexe ? Pas loin, il y a très jolies filles. » Crispin Hershey leur répond : « Non. » Notre héros est non seulement en couple et fidèle, mais il redoute surtout que, s’il se laisse entraîner dans un bordel de Shanghai, les conséquences ne soient véritablement homériques, et pas dans le bon sens du terme.
Le soleil se désintègre dans la nuit et les gratte-ciel qui dominent le fleuve se mettent à diffuser des lueurs fluorescentes : là, un décapsuleur géant, un immense missile interstellaire des années vingt et un obélisque ultra-ozymandiassien que viennent soutenir des immeubles de quelque quarante, cinquante, soixante étages s’empilant dans le ciel comme une partie de Tetris compromise. À l’époque de Mao, Pudong n’était qu’un marécage saumâtre, me racontait Nick Greek, mais, aujourd’hui, on s’attend à y voir surgir des voitures volantes. Quand j’étais petit, les États-Unis étaient synonymes de modernité : aujourd’hui, la modernité siège en cet endroit. Ainsi continué-je à marcher, me figurant le passé : les jonques et leurs lanternes qui tanguaient dans le flux et le reflux, les entrelacs lugubres des mâtures et gréements, le râle des coques construites à Glasgow, Hambourg ou Marseille, les rugueux et noueux dockers qui déchargeaient l’opium et chargeaient le thé, les lignes pointillées des Mitsubishi Zéro dont les bombardements ont transformé la ville en un champ de ruines ; les balles, par millions, venues de Chicago, Fukuoka, Stalingrad, ratatatatatata. Si chaque ville a son aura – Zoë est persuadée que les humains en ont tous une, quand leurs « chakras sont ouverts » –, alors celle de Shanghai a la couleur de l’argent et du pouvoir. Ses e-mails sont capables de fermer des usines à Detroit, de priver l’Australie de son minerai de fer, de dépouiller le Zimbabwe de ses cornes de rhinocéros, d’injecter dans le Dow Jones des stéroïdes ou les eaux usées de la finance…
Mon téléphone sonne. Extra : ma préférée.
« Avé, ô visage pour lequel un millier de navires appareillèrent.
– Bonjour, imbécile. Alors, l’Orient et ses mystères ?
– Shanghai est une ville impressionnante, mais il y manque une Carmen Salvat.
– Et le Salon international du livre de Shanghai ?
– Ah, rien de nouveau sous le soleil. Il y a eu foule pour mon intervention.
– Génial ! Nick n’aura pas fait le voyage pour rien, alors ? »
Nick Greek, je te prie, grogne le monstre aux yeux verts qui est en moi. « Ce n’est pas un concours de popularité, je te signale.
– Heureuse de te l’entendre dire. Holly est-elle déjà là ?
– Non, son vol arrive plus tard, et puis je me suis sauvé de l’hôtel pour rejoindre le Bund. J’y suis en ce moment, en train de regarder les gratte-ciel.
– C’est incroyable, pas vrai ? Ils sont déjà tous illuminés ?
– Oui, madame. J’ai l’impression d’avoir pris du LSD. Voilà comment s’est passée ma journée. Et toi ?
– Le bilan des ventes avec une équipe de commerciaux inquiète, un rendez-vous sur une maquette avec un imprimeur dans tous ses états, et dans un instant, un déjeuner avec des libraires mélancoliques, puis des réunions de crise jusqu’à cinq heures.
– Beau programme. Des nouvelles de l’agence immobilière ?
– Euh, oui. L’appartement est à nous, si on le…
– Oh, mais c’est fantastique, ça, ma chérie ! Je vais appeler tout de…
– Attends, Crisp. En fait, je ne suis plus très sûre de mon choix. »
Je m’écarte du chemin afin de laisser passer une troupe de joyeux punks chinois en tenue d’apparat. « Quoi, l’appartement de la Plaza de la Villa ? C’était de très loin le meilleur qu’on ait visité. Beaucoup de lumière, de la place pour mon bureau, plutôt abordable, et puis tu imagines ? Quand on ouvrira les volets chaque matin, on aura l’impression de vivre au-dessus d’un roman de Pérez-Reverte. Je ne comprends pas : où est le hic ? »
Ma petite amie éditrice choisit scrupuleusement ses mots : « Jusqu’à présent, je ne m’étais pas rendu compte à quel point je tenais à mon chez-moi. Cet appartement est mon petit château. J’aime le quartier, mes voisins…
– Mais, Carmen, le problème avec ton petit château, c’est qu’il est… petit. Si je dois vivre la moitié du temps à Londres et l’autre à Madrid, il faut qu’on trouve un endroit plus grand.
– Je sais bien… mais j’ai le sentiment qu’on va un peu vite. »
Comme une impression que le bateau coule. « Perth, c’était il y a dix-huit mois.
– Ne te sens pas rejeté, Crispin, je te promets. C’est juste que… »
L’atmosphère du soir est soudain plus fraîche, à Shanghai.
« … je voudrais qu’on reste comme ça encore un moment, c’est tout. »
Chaque personne que je vois me semble être la moitié d’un couple qui s’aime. Je me souviens de ces Ne te sens pas rejeté de ma période pré-zoëenne qui marquaient le début d’une rupture. Par le trou de la boîte aux lettres, le mépris me suggère sur un ton rageur des répliques, du genre : Putain, Carmen, décide-toi à la fin ! ou bien : Tu sais tout ce qu’on claque en billets d’avion ? et même : Tu as rencontré quelqu’un ? Un Espagnol ? Quelqu’un plus dans ta tranche d’âge, c’est ça ?
Mais je lui réponds : « Ce n’est pas grave. »
Elle écoute le long silence. « Ah bon ?
– Je suis juste déçu de ne pas avoir assez d’argent pour acheter un appartement près du tien et instaurer une espèce de Ligue hanséatique des petits châteaux. Peut-être que ce sera le cas, si jamais un projet d’adaptation cinématographique de Réduire Écho au silence me tombe tout cuit dans le bec. Mais ce coup de fil doit te coûter les yeux de la tête. Va donc remonter le moral à tes libraires.
– Je suis toujours bienvenue chez toi à Hampstead la semaine prochaine ?
– Tu seras toujours la bienvenue. N’importe quand. »
Dans son bureau de Madrid, elle sourit, et je suis bien content de ne pas avoir écouté les feulements de la boîte aux lettres. « Merci, Crispin. Tu embrasses Holly, si tu la croises. Elle espère te voir. Et si on te propose du durian frit, passe ton chemin. Allez, au revoir… je t’aime.
– Moi aussi, je t’aime. » Fin de l’appel. Est-ce qu’on dit « Je t’aime » parce qu’on le pense ou bien pour se persuader qu’on est toujours dans notre période idyllique ?
De retour à sa chambre au dix-huitième étage de l’hôtel, Crispin Hershey prend une douche et se débarrasse de la moiteur de la journée. Puis, ayant enfilé un caleçon et un t-shirt qui lui a été offert à Santa Fe et sur lequel on lit une fameuse citation de Beckett – « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux » –, il se laisse tomber sur le blanc manteau neigeux de son lit. Le dîner avait consisté à réunir des écrivains, des éditeurs, des libraires étrangers et des types du British Council dans un restaurant dont les tables tournaient sur elles-mêmes. Question éloquence, Nick Greek était en forme ; moi, je m’amusais à lui imaginer une mort spectaculaire, le visage planté dans un grand plat de canard laqué, de racines de lotus et de pousses de bambou. Hercule Poirot surgirait de l’ombre et nous révélerait qui a empoisonné l’étoile montante de la littérature, et pourquoi. Le suspect le plus évident serait l’écrivain plus âgé, dont le mobile serait la jalousie éprouvée à l’égard de son congénère : impossible que ce soit lui, donc. Je fixe du regard l’horloge de la télévision : 22:17. Je songe à Carmen : sa réticence à ce que nous emménagions ensemble ne devrait pas me surprendre. Les signes de fin de lune de miel étaient déjà là. Elle n’a pas voulu venir à Londres quand Juno et Anaïs étaient là, le mois dernier. Le séjour des filles n’avait pas vraiment été une réussite. Au retour de l’aéroport, Juno m’avait annoncé qu’elle ne s’intéressait plus aux chevaux, et, bien entendu, Anaïs avait alors décidé qu’elle était trop grande pour un stage de poney elle aussi, et comme l’avance n’était pas remboursable, j’avais sans doute exprimé mon mécontentement de façon un peu vive, à l’image de mon propre père. Cinq minutes plus tard, Anaïs pleurait comme une Madeleine et Juno examinait ses ongles en me disant : « Ça ne sert à rien, tu ne peux pas utiliser tes méthodes du vingtième siècle sur des enfants du vingt et unième siècle, Papa. » Il m’en avait coûté cinq cents livres et trois heures de shopping à Carnaby Street pour éviter qu’elles ne téléphonent à leur mère et lui demandent d’avancer au lendemain la date de leurs billets retour. Zoë laisse Juno parer d’un cinglant « T’te façon, j’m’en fiche » la moindre remontrance qu’on peut lui faire ; quant à Anaïs, elle est en train de se transformer en anémone de mer : son esprit voguant au gré des courants. Le séjour des filles se serait certainement mieux déroulé si Carmen avait mis la main à la pâte, mais, pour elle, c’était hors de question : « Elles n’ont pas besoin qu’une belle-mère vienne faire la loi pendant leurs vacances à Londres chez leur père. » Je lui avais rétorqué que j’avais eu une profonde affection à l’égard de ma belle-mère, moi. Carmen avait alors répondu que, après avoir lu les mémoires que j’ai écrits sur mon père, elle comprenait pourquoi. Habile, comme façon de détourner la conversation.
C’est Carmen Salvat tout craché, ça.
22:47. Je joue aux échecs sur mon iPhone et caresse la douce pensée que mon adversaire n’est pas un esprit fait de code informatique, mais mon père : ce sont ses attaques à lui que je repousse, sa ligne de défense que je dégomme, son roi qui, tentant de surseoir à l’inévitable, cavale sur l’échiquier. Mais le stress finit par l’emporter : d’habitude, à ce niveau de difficulté, je gagne, mais, ce soir, j’accumule les bourdes. Pire, ce vieux con se met à se payer ma tête : « Génial, ta stratégie, Crisp. Tu as raison, déplace ta tour là – je mettrai donc mon cavalier ici. Et colle-la contre cette empotée de dame : voilà, tu ne peux plus rien pour elle ! » Je veux utiliser la fonction annuler pour récupérer ma tour, mais Papa fanfaronne : « Mais bien sûr, demande à une foutue machine de te sortir du pétrin. Tu ne veux pas télécharger une appli pour écrire ton prochain roman, tant que tu y es ? – Va te faire foutre », lui réponds-je avant d’éteindre mon téléphone. J’allume la télé et zappe jusqu’à ce que je reconnaisse une scène d’Another year, de Mike Leigh. C’est terrifiant comme ce film est bon. En comparaison, mes dialogues sont merdiques. Ce ne serait pas une mauvaise idée de dormir, mais je suis sous l’emprise du décalage horaire et m’aperçois que je suis tendu. Et puis, mon ventre ne sait pas trop quoi penser des morceaux de durian frit – Nick Greek ayant avoué au consul britannique qu’il ne s’était pas encore fait au goût de ce fruit, j’en ai avalé trois. J’aimerais tellement fumer, mais Carmen m’a forcé à arrêter, ce sera donc un petit Nicorette, miam-miam. Richard Cheeseman a repris le tabac. Comment aurait-il pu en être autrement pour ce pauvre bougre, lui qui est coincé dans son trou ? Il a les dents marron comme le fond d’une théière. Je continue à zapper et tombe sur César, l’homme qui parlait aux chiens, une émission sous-titrée qui vient des États-Unis et dans laquelle un dresseur rééduque des canidés aussi psychotiques que leurs propriétaires californiens. 23:10. Je me demande si je ne vais pas me branler une deuxième fois, mais dans un but purement médicinal ; je parcours ma collection imaginaire de Blu-ray, et arrête mon choix sur cette fille de Rivendell, une commune perdue dans l’Ouest londonien… mais finalement, non : je ne vais pas m’embêter. Alors je prends mon carnet Moleskine tout neuf, l’ouvre à la première page et inscris « Le roman de Rottnest » en haut…
… et m’aperçois que j’ai de nouveau oublié le nom de mon personnage principal. Bigre. Pendant un moment, je l’avais baptisé Duncan Frye, mais, pour Carmen, cela faisait trop propriétaire de friterie écossais. Alors j’ai opté pour Duncan McTeague, mais avec un nom en « Mc », on me voit venir à dix kilomètres. Bon, je vais rester sur Duncan Drummond pour l’instant. DD. Duncan Drummond, donc, un tailleur de pierre qui, en 1840, se retrouve dans une colonie établie sur le fleuve Swan et œuvre à la construction d’un phare sur l’île de Rottnest. Hal-la-hyène n’a pas l’air emballé par cette idée de bouquin – « C’est un nouveau départ, Crisp, effectivement » –, mais, au-delà de tout ceci, en me réveillant un matin, je me suis rendu compte qu’il est question dans tous mes romans d’habitants de Londres dont la vie bien rangée vole en éclats suite à une catastrophe ou un scandale. Mes revenus commençaient déjà à décliner avant la critique de Richard Cheeseman, hélas. Et déjà, quelques petits problèmes relatifs à mon projet de roman sur Rottnest viennent me montrer leur étoile de mer marron : primo, je n’ai que trois mille mots ; secundo, ce ne sont pas les meilleurs que j’ai pondus de ma carrière ; tercio, je dois remettre mon manuscrit avant le 31 décembre, dernier délai ; quarto, Oliver l’Éditeur s’est fait virer pour ne pas avoir « atteint ses objectifs », et son successeur, Curt, sous-entend de manière déplaisante que je pourrais avoir à rembourser les avances qui m’ont été versées.
Et si je pimentais mon récit à l’aide d’un ou deux quokkas ? J’hésite.
Et puis merde. Il doit bien y avoir un bar ouvert quelque part.
Alléluia ! Je pénètre dans le Sky High, bar du quarante-cinquième étage. J’enfonce ma carcasse fatiguée dans un fauteuil près de la baie vitrée et commande un verre de cognac à vingt-cinq dollars. La vue est à tomber par terre. De nuit, Shanghai est un esprit qui scintille d’un million de lumières : chapelets de points orange qui longent les voies rapides, pixels blancs des feux de croisement et traînées rouges des feux arrière, lumières vertes des grues, clignotements bleutés des avions. Immeubles de bureaux de l’autre côté de la rue et petites taches granuleuses à des kilomètres de distance, chaque grain microscopique comptant pour une vie, une famille, une âme solitaire, un roman à l’eau de rose. Projecteurs en haut des gratte-ciel de Pudong. Un peu plus près, écrans géants diffusant des gigawatts de publicités pour Omega, Burberry, Iron Man 5 sauvagement placardées sur fond de nuit pas noire. Il y a là toutes les sources possibles et imaginables de lumière, à l’exception de la lune et des étoiles. « Il n’y a pas de distances en prison, a écrit Richard Cheeseman dans une lettre adressée à notre association. Ni de fenêtre donnant sur l’extérieur. Le haut de la muraille de la cour de promenade est l’endroit le plus éloigné où mon regard puisse se porter. Je donnerais n’importe quoi pour quelques kilomètres de vue. Peu importe que ce soit beau – un décor urbain crasseux me suffirait amplement – pourvu qu’il y ait de la distance. »
Et dire que c’est Crispin Hershey qui l’a fourré là-dedans.
Que c’est Crispin Hershey qui le laisse enfermé là-bas.
« Bonjour, monsieur Hershey, dit une femme. Comme on se retrouve. »
Je sursaute un peu vivement. « Holly ! Bonjour ! J’étais en train de… » Étant donné que je ne sais pas trop comment finir ma phrase, nous nous embrassons comme de bons amis. Elle a l’air fatigué, ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui passe son temps à changer de fuseau horaire, mais cela dit, son tailleur en velours lui va bien – Carmen l’a emmenée faire du shopping plusieurs fois. Je désigne un camarade imaginaire dans le troisième fauteuil : « Est-ce que le capitaine Décalage-horaire et toi vous connaissez ? »
Elle lance un coup d’œil au siège. « Depuis quelques années, oui.
– D’où est-ce que tu arrives ? De Singapour ?
– Euh… Attends que je réfléchisse. Non, de Djakarta. On est lundi, c’est ça ?
– Bienvenue dans le monde des lettres. Comment va Aoife ?
– C’est officiel, elle est amoureuse. » Il y a plusieurs niveaux de lecture au sourire de Holly. « D’un jeune homme nommé Örvar.
– Örvar ? Tiens donc. Et de quelle galaxie vient-il ?
– D’Islande. Aoife y était la semaine dernière, pour rencontrer ses parents.
– Quelle chance pour elle. Et quelle chance pour lui. Approuves-tu le choix de ta fille ?
– Eh bien, oui, figure-toi. Aoife est venue plusieurs fois avec lui à Rye. Il étudie la génétique à Oxford, malgré sa dyslexie, mais je serais bien incapable de t’en dire plus. Il répare tout. Les étagères, les portes de douche, les volets coincés. » Holly demande un verre de vin blanc maison à la serveuse qui m’a apporté le cognac. « Et Juno ?
– Juno ? Non, elle n’a jamais rien réparé de sa vie.
– Mais non, andouille ! Est-ce que Juno commence à avoir des copains ?
– Ah. Ça ? Non, par pitié, elle n’a que quatorze ans. Hmmm… Tu parlais des garçons à ton père, toi, à cet âge-là ? »
Le téléphone de Holly sonne. Elle jette un œil. « Un message pour toi, de la part de Carmen : “Dis à Crispin que je lui avais bien dit de ne pas manger de durian.” Tu comprends ce que ça veut dire ?
– Hélas, oui.
– Vous allez emménager dans ce nouvel appartement à Madrid ?
– Non. C’est un peu compliqué.
« Rottnest ? » Holly fait tinter son verre à vin du bout de l’ongle, comme pour tester la note produite. « Eh bien, comme Carmen te l’a peut-être déjà raconté, plusieurs fois dans ma vie, j’ai entendu des voix que les autres n’entendaient pas. Ou bien, j’ai su des choses que je ne pouvais pas savoir. Ou même, parfois, j’ai été comme le porte-parole de… présences qui n’étaient pas moi. Le dernier exemple faisait un peu séance de spiritisme, désolée, mais je n’arrive pas à le formuler autrement. Et, à la différence d’une séance de spiritisme, je n’invoque ou n’appelle personne. C’est comme si ces voix… me mettaient le grappin dessus. J’aimerais qu’elles me laissent tranquille. Vraiment. Mais non, qu’est-ce que tu veux. »
Je sais déjà tout cela. « Tu as un diplôme de psycho, je crois, non ? »
Holly voit où je veux en venir, retire ses lunettes et pince la marque qu’elles ont creusée sur son nez. « D’accord, Hershey, tu as gagné. Été 1985. J’avais seize ans. Jacko avait disparu depuis douze mois. Sharon et moi étions à Bantry, dans la région de Cork, en Irlande, chez des proches. Un jour de pluie, pendant qu’on jouait à serpents et échelles avec les plus petits, à un moment » – trente ans après, Holly en frémit encore –, « j’ai su, ou j’ai entendu, ou bien j’ai “eu la certitude” – comme tu préfères – du numéro qui allait sortir au dé. Mon cousin a agité le gobelet, et je me suis dit : Le cinq. Et devine quoi, le cinq est sorti. Le un. Le cinq. Le trois. Et ainsi de suite. Un coup de chance ? Oui, ça arrive. Mais là, ça ne s’arrêtait plus. Plus de cinquante tours d’affilée, nom de Dieu. Je voulais que ça cesse. Chaque fois, je me répétais : Tu vas voir, là, tu va te tromper, ça m’aurait permis de tout mettre sur le compte du hasard. Mais non, le phénomène se poursuivait, jusqu’à ce que Sharon ait besoin de tirer un six pour gagner, et je savais qu’elle allait l’obtenir. Et elle l’a obtenu. J’avais mal au crâne, ma tête allait exploser, alors je suis allée piquer un somme. Quand je me suis réveillée, Sharon et mes cousins jouaient au Cluedo, et tout était redevenu normal. J’ai tout de suite commencé à me persuader que j’avais simplement imaginé savoir quels numéros allaient sortir. Quand on est rentrées dans notre trou paumé de Gravesend, j’étais déjà à moitié convaincue que cette histoire n’était… qu’une bizarrerie isolée dont j’avais sans doute déformé le souvenir. »
Je crois que je suis plus soûl que je ne le pensais. « Mais ce n’était pas le cas. »
Holly tripote son alliance. « L’automne de la même année, ma mère m’avait inscrite en secrétariat au lycée technique de Gravesend, en se disant que je pourrais ensuite bosser un peu en intérim. Je m’en sortais bien, mais, un jour, à la cantine, j’étais dans mon coin, comme d’habitude, et puis… Tout à coup, cette fille, Rebecca Jones, assise à la table d’en face en train de discuter avec des amies, j’ai su que quelques secondes plus tard, elle renverserait son café par terre. Je le savais, Crispin, comme je sais… ton nom, par exemple, ou que, tout à l’heure, je vais aller me coucher. Je n’ai jamais cru en Dieu, mais je l’ai imploré : Pitié, non, pitié, pitié. Et puis Rebecca Jones a fait un grand geste de la main pour illustrer son propos et a tapé dans sa tasse de café qui s’est brisée au sol. Des petits ruisseaux et des flaques de café, un peu partout.
– Comment tu as réagi ?
– Bah, je me suis carapatée, mais… les certitudes me poursuivaient. Je savais qu’au détour de la prochaine rue, j’allais voir un dalmatien lever la patte devant un réverbère. Et au coin de la rue d’après, bingo : un dalmatien, un réverbère, une patte levée. À cent mètres du pont ferroviaire, je savais qu’au moment où je le traverserais, le train qui allait à Londres passerait en dessous. Une fois de plus, j’ai eu raison. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’arrive au pub. Là, quand je suis passée devant le bar, Franck Sharkey – un client régulier – faisait une partie de fléchettes, et alors… » – elle s’interrompt pour observer la chair de poule sur ses avant-bras – « … j’ai su que je ne le reverrais plus. J’en étais certaine, Crispin. Bien entendu » – elle grimace – « j’ai fait comme si de rien n’était, c’était tellement horrible et morbide. Ce bon vieux M. Sharkey était presque devenu un ami de la famille. Il nous avait tous vus grandir. J’ai raconté à Papa que j’étais revenue du lycée à cause d’une migraine ; d’ailleurs, je commençais à avoir mal au crâne. Je suis allée m’allonger et, à mon réveil, je me sentais mieux. C’était terminé. Évidemment, il était moins facile de mettre sur le compte d’un délire ce qui s’était produit cette fois-ci. Mais j’étais contente que ce soit fini, et j’essayais de ne pas penser à M. Sharkey. Mais, le lendemain, il n’est pas venu, et j’ai compris tout de suite. J’ai harcelé Papa pour qu’il appelle un voisin qui avait la clé de chez lui. On a retrouvé M. Sharkey mort dans son abri de jardin. Une crise cardiaque foudroyante. Le docteur a dit qu’il avait dû mourir avant même de toucher le sol. »
Elle est persuasive, et je vois bien qu’elle-même est convaincue de ce qu’elle raconte. Mais, le paranormal, c’est précisément une histoire de persuasion : sinon pourquoi les religions traverseraient-elles les siècles ?
D’un œil triste, Holly scrute le fond de son verre. « Beaucoup de gens ont besoin de croire que les pouvoirs surnaturels existent. Et comme, parmi ceux-là, il y en a un paquet qui se sont raccrochés à mon bouquin, certains m’accusent de profiter de la crédulité des gens. Des personnes que je respecte, en plus. Imagine que ce soit vrai, Crispin, que toi aussi, tu aies des certitudes absolues et qui ne changent pas a posteriori. Au sujet de Juno ou Anaïs, par exemple. Est-ce que tu te dirais : “Chouette, je suis médium” ?
– Eh bien, tout dépend de… » Je réfléchis. « Non. Au risque d’avoir l’air de jouer les médecins, depuis combien de temps ça dure, cette histoire ? »
Elle se mord les lèvres et hoche la tête. « Eh bien… ça ne s’est jamais arrêté. Quand j’avais seize, dix-sept ans, plusieurs certitudes à propos de choses qui n’étaient pas encore arrivées me tombaient dessus chaque semaine ; je me précipitais chez moi, me fourrais au lit et me mettais la tête dans un sac en toile. Je n’en parlais à personne, sauf à ma grand-tante Eilísh. Qu’est-ce que j’aurais dit aux gens ? Ils auraient imaginé que je voulais attirer l’attention sur moi. À dix-huit ans, je suis allée faire les vendanges à Bordeaux, puis j’ai travaillé dans les Alpes. Au moins, quand j’étais à l’étranger, les certitudes qui me frappaient ne pouvaient pas être que Brendan allait tomber dans l’escalier ou qu’un bus renverserait Sharon.
– Tes prémonitions ne fonctionnent pas quand les distances sont trop grandes, alors ?
– D’habitude, non.
– Et est-ce que tu as des infos de première main sur ton avenir ?
– La vache, heureusement que non. »
J’hésite à répéter ma question initiale, mais ne renonce pas. « Et Rottnest ? »
Holly se frotte l’œil. « Là, c’était violent. Il m’arrive d’entendre des certitudes qui concernent le passé. Ça me prend tout entière, c’est comme si… Oh, zut, je n’arrive pas à trouver d’autres mots. Tant pis si ça fait jargon à la con : c’est comme si je canalisais une conscience imprégnée dans les lieux. »
Le barman agite un shaker. Mon amie l’observe d’un œil scrutateur. « Ce type connaît son boulot. »
J’hésite à nouveau : « Tu as déjà entendu parler des troubles de la personnalité multiple ?
– Oui. J’ai écrit un mémoire de fin d’études sur le sujet. Depuis les années quatre-vingt-dix, on parle plutôt de troubles dissociatifs de l’identité ; cela étant, si on se fonde sur les standards de la psychiatrie clinique, la description qui en est faite reste floue. » Holly joue avec une de ses boucles d’oreilles. « Ça pourrait expliquer ce qui s’est passé à Rottnest, d’accord, mais qu’est-ce que tu fais des prémonitions ? De ce bon vieux M. Sharkey ? Et du jour où Aoife, encore petite, pendant le mariage de Sharon à Brighton, s’est éclipsée et qu’une certitude a parlé à ma place et donné le numéro de la chambre dans laquelle Aoife s’était retrouvée enfermée ? Comment j’aurais pu le savoir, Crispin ? Dis-moi. Comment est-ce que j’aurais pu inventer tout ça ? »
Un groupe d’hommes d’affaires asiatiques explose de rire.
« Et si ton cerveau intervertissait la cause et l’effet ? »
Holly est livide ; elle boit son vin, mais cela ne change rien.
« Prends l’épisode de Rebecca Truc, là, et de son café. Normalement, ton cerveau voit d’abord la tasse se renverser et ensuite stocke le souvenir de l’événement. Imagine qu’à cause d’un bug neuronal, ton cerveau inverse l’ordre des deux actions, de sorte que le souvenir de la tasse qui se fracasse au sol est enregistré en premier, avant celui de la tasse au bord de la table. Voilà comment tu en arrives à croire en toute sincérité que l’action B se produit avant l’action A. »
Holly me regarde comme si je ne comprenais rien à rien. « Passe-moi une pièce de monnaie. »
Je puise une pièce de deux livres de la collection de sous du monde entier que je trimbale toujours dans mon portefeuille. Elle la place dans la paume de sa main gauche et pose le majeur droit sur son front. « C’est utile, de faire ça ?
– Je ne sais pas. En tout cas, ça m’aide. Chez les bouddhistes, on dit qu’il y a un troisième œil quelque part sur le front, mais… Chut, attends. » Elle ferme les yeux et incline la tête. Comme un chien qui écoute le silence. Le bruit ambiant du bar – les conversations à voix basse, les glaçons dans les verres, « My Wild Irish Rose » de Keith Jarrett – qui va et qui vient. Holly me rend la pièce. « Tire à pile ou face. C’est face qui devrait sortir. »
Je lance la pièce. « Face. » Elle avait une chance sur deux.
« Face, de nouveau », annonce Holly, concentrée.
Je relance la pièce. « Gagné. » Une chance sur quatre.
« Pile, cette fois. » Elle a le doigt toujours posé sur son front.
Je relance la pièce : pile. « Tu as réussi les trois fois. Pas mal.
– Face, maintenant. »
Je relance la pièce : face.
« Pile », annonce Holly.
Je relance la pièce : pile. « Comment est-ce que tu fais ?
– On va tenter une suite, dit Holly. Face, face, face, pile et… pile encore, mais… tu t’agenouilles ? Pourquoi tu es agenouillé Crispin ?
– Ben tu vois bien que non, je suis assis, pas à genoux.
– Laisse tomber. Trois fois face puis deux fois pile, dans cet ordre-là. »
Je relance donc la pièce. Face. Et face, encore. Comment fait-elle ? Je frotte la pièce sur ma chemise, comme si c’était un CD rayé, puis je la relance. Face, comme annoncé. « Ingénieux », déclaré-je, quoique mal à l’aise.
Ce terme l’irrite. « Deux fois pile, maintenant. »
Je relance la pièce : pile. Neuf bonnes prédictions sur neuf. Au dixième lancer, la pièce m’échappe et roule au sol. Je me lance à sa poursuite, et, tandis que je la ramasse sous une chaise et constate que le résultat est pile, je m’aperçois que je suis agenouillé. Holly arbore l’expression de quelqu’un à qui l’on vient de donner la réponse à une petite devinette. « Évidemment. La pièce roule par terre. »
Je me réinstalle dans mon fauteuil, n’osant trop rien dire.
« Il y a une chance sur mille vingt-quatre de trouver la bonne série de dix tirages, au cas où tu te le demanderais. Si on fait deux tirages de plus, on passe à une chance sur quatre mille quatre-vingt-seize.
– Pas la peine. » J’ai la gorge serrée. Je regarde Holly. Qui est-elle, bon sang ? « Je me suis agenouillé… Comment tu as…
– Peut-être que ton cerveau confond souvenirs et prédictions, lui aussi. » Holly Sykes n’a pas du tout l’air d’un magicien qui vient de réussir à la perfection un tour ambitieux, mais plutôt d’une femme fatiguée à qui quelques kilos supplémentaires ne feraient pas de mal. « Mince, ce n’était pas une bonne idée. Je n’aime pas la façon dont tu me regardes.
– Et comment est-ce que je te regarde ?
– Écoute, Crispin, est-ce qu’on peut juste oublier ce qui vient de se passer ? Je suis claquée. »
Nous marchons jusqu’à l’ascenseur sans trop rien nous dire. À en juger l’expression de leurs visages, les deux guerriers en terre cuite n’ont pas une très haute opinion de moi.
« Il y a des millions de fidèles qui seraient prêts à échanger un an de leur vie pour assister à ce que tu viens de me montrer, lui dis-je. Je suis un salopard de cynique, tu le sais. Pourquoi m’avoir fait l’honneur d’une démonstration privée ? »
Holly a l’air affligé. « J’espérais que tu me croirais.
– À propos de quoi ? Des gens-de-la-radio ? De Rottnest ? De…
– Ce soir-là à Hay-on-Wye, dans la tente où on signait les dédicaces. On était assis à quelques mètres l’un de l’autre. J’ai eu une forte et étrange certitude. Qui te concernait. »
Les portes de l’ascenseur se referment. Un enseignement de la période feng shui de Zoë remonte à la surface : les ascenseurs sont des mâchoires qui dévorent la chance. « Comment ça, “qui me concernait” ?
– Oui. Celle-ci est vraiment bizarre. Et elle n’a jamais changé.
– Et elle dit quoi, nom d’un chien ? »
Elle avale sa salive. « Une araignée, une spirale, un borgne. »
J’attends une explication. Mais rien. « C’est-à-dire ? »
Holly est dos à la paroi. « Je n’en ai absolument aucune idée.
– Mais d’habitude, tu découvres après coup ce que tes certitudes signifiaient, pas vrai ?
– D’habitude, oui. Et après coup. Mais là… c’est une certitude qui mûrit lentement.
– “Une araignée, une spirale, un borgne”. Non mais, qu’est-ce que c’est, merde ? Une liste de commissions ? Le titre d’un tube ? Le vers d’un haïku ?
– Crispin, si je le savais, je te le dirais, je te le jure.
– C’est peut-être juste du charabia. »
Holly acquiesce trop facilement. « Oui, sans doute. Oui. Oublie tout ça. »
Un vieux Chinois en polo Lacoste rose, pantalon à pinces caramel et chaussures de golf sort de l’ascenseur. Il a à son bras un mannequin blond qui porte un déshabillé – un assemblage de toiles d’araignée et de pièces d’or –, un maquillage extraterrestre et presque rien d’autre. Ils disparaissent au détour du couloir.
« C’est peut-être sa fille, pense tout haut Holly.
– Qu’est-ce que tu voulais dire par : “Et elle n’a jamais changé” ? »
Je présume que Holly regrette d’avoir commencé à me raconter cela. « À Carthagène, dans la villa du président, j’ai entendu de nouveau la même certitude. Les mêmes mots. Pareil à Rottnest, avant que je canalise les voix. Et idem en ce moment, si j’écoute. Je t’ai montré le truc de la pièce pour que tu prennes l’histoire de l’araignée, de la spirale et du borgne au sérieux ; on ne sait jamais, des fois que… » – elle hausse les épaules – « … ça aurait du sens. »
Les ascenseurs ultra-rapides fredonnent dans leurs cages. « Tu peux m’expliquer l’utilité de certitudes aussi foutrement incertaines ? lui demandé-je.
– Je ne sais pas Crispin ! Je ne suis pas un oracle, enfin ! Si je pouvais mettre un terme à tout ça, je n’hésiterais pas une seule seconde ! »
C’est alors que mon comité de censure intérieur a laissé s’échapper ces paroles débiles : « Tu en as bien profité, en tout cas. »
En cinq secondes à peine, Holly passe du choc à la tristesse, puis à l’exaspération. « C’est vrai, j’ai écrit Les Gens-de-la-radio parce que, idiote que je suis, je croyais que si Jacko était encore vivant quelque part sur cette planète » – d’un furieux revers de main, elle désigne la ville qui, derrière la vitre, s’étire à l’infini –, « il tomberait peut-être sur le bouquin, ou que quelqu’un de son entourage ferait le rapprochement et me contacterait. Hautement improbable, hein, parce qu’il est sans doute mort, mais bon, il fallait bien que j’essaie. Mais dis-toi que ces certitudes qui m’assaillent, je dois les supporter. Je dois vivre avec. N’insinue pas que j’en profite, putain ! Tu n’as pas le droit, Crispin, tu m’entends ?
– Ouais, bon. » Je ferme les yeux. « Écoute, ce n’est pas ce que je voulais… »
Mea culpa, mea maxima culpa. Merde, par où je commence ?
Et puis j’entends les portes de l’ascenseur se refermer. Bravo. Elle est partie.
En traînant les pieds jusqu’à ma chambre, j’envoie un SMS à Holly pour m’excuser. Je l’appellerai demain matin, quand chacun aura eu une bonne nuit de sommeil, et on se retrouvera au petit-déjeuner. J’arrive à la chambre 2929 où je découvre qu’un sac noir est accroché à la poignée de ma porte. Il est brodé de runes de fils d’or : un travail d’orfèvre, fait avec amour. Il contient un livre intitulé Votre dernière chance, de Soleil Moore. Jamais entendu parler d’elle, ou de lui. De la daube, je le sais d’avance. Un véritable poète ne serait pas assez con pour croire que des broderies sur un sac vont me faire lire des sonnets que je n’ai pas demandé à voir. Comment cette personne connaît-elle mon numéro de chambre ? On est en Chine. Le pays du bakchich, évidemment. Mais au Shanghai Mandarin Hotel ? Bah, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Bon sang de zigounette, je suis rincé, lessivé. Je me contente d’entrer dans ma chambre, jette le bouquin et le joli petit sac dans la grande poubelle avec les déchets du jour, vide ma vessie – elle m’en sait gré –, me fourre au lit, et voilà que le sommeil s’ouvre comme la bonde d’un lavabo…
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