L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 30 sur 31

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L'âme des Horloges

27 Octobre

 

Levée avant l’aube pour plumer nos quatre poules mortes. Il m’en reste douze. Quand j’ai emménagé à Doonen Cottage – c’était il y a un quart de siècle – j’étais totalement incapable d’en déplumer ne serait-ce qu’une seule. Aujourd’hui, je les assomme, leur coupe la tête et les vide aussi facilement que Maman préparait son ragoût de bœuf à la Guinness. Par nécessité, j’ai même appris à dépecer et étriper un lapin sans vomir. Après avoir rempli un ancien sac d’engrais de plumes, je dépose les cadavres de poules dans la brouette et descends jusqu’au bout du jardin en faisant un crochet par le poulailler, où j’ajoute la carcasse du renard sur mon corbillard à une roue. Un mâle, à ce que je vois. D’après Declan, il ne faut pas toucher à la queue des renards. C’est une arme bactériologique truffée de maladies. Et la bête a sans doute des puces : on a déjà eu assez de fil à retordre comme ça avec les puces, les poux et les tiques. Tant qu’on ne regarde pas sa gorge ouverte, on croirait que le renard fait la sieste. Un de ses crocs part un peu en avant, il est planté dans sa babine inférieure. Ed avait une dent qui faisait la même chose. Je me demande si le renard a une renarde et des petits. Je me demande si ces renardeaux comprendront que leur père ne rentrera jamais, si ça leur arrachera le cœur, ou s’ils reprendront leurs maraudes sans jamais y repenser. Si c’est le cas, je les envie.

La mer est agitée, ce matin. Je crois apercevoir deux dauphins à quelques centaines de mètres de la côte, mais quand je regarde de nouveau, ils ont disparu, alors je ne suis plus trop sûre. On a toujours un vent d’ouest, et pas l’inverse. C’est horrible, mais si Hinkley se met à cracher des substances radioactives, notre vie dépendra de la direction du vent.

Je déverse le contenu macabre de ma brouette au bout de la jetée de pierre. Je ne donne jamais de nom à mes poules : c’est plus difficile de tordre le cou d’une bête qu’on a baptisée. Les voilà maintenant qui partent à la dérive avec leur assassin dans la baie.

Je voudrais bien détester ce renard, mais je n’y arrive pas.

Il essayait de survivre, c’est tout.

De retour à la maison, je trouve Lorelei dans la cuisine, en train d’étaler un peu de beurre sur les petits pains de la veille qui constitueront leur déjeuner, à Rafiq et à elle. « Bonjour, Grand-mère.

– Bonjour. Il y a aussi des algues séchées. Et du navet en saumure.

– Merci. Raf m’a raconté, pour le renard. Tu aurais dû me réveiller.

– Ce n’était pas la peine, ma chérie. Tu n’aurais pas pu ramener les poules à la vie, et puis Zim s’est chargé du renard. » Je me demande si elle sait quel jour on est. « Il reste quelques bouts de tôle ondulée de l’ancien abri : j’essaierai d’en enfoncer dans le sol tout autour du poulailler.

– Bonne idée. Le prochain renard à tenter sa chance deviendra chèvre.

– Tu es bien la petite-fille de ton grand-père Ed, toi. »

Elle aime quand je lui dis ce genre de chose. « Je crois que c’est » – elle s’efforce de prendre un ton léger – « l’anniversaire de Maman et Papa, aujourd’hui. On est le 27 octobre.

– C’est vrai, ma chérie. Tu veux allumer l’encens ?

– Oui, s’il te plaît. » Lorelei va vers le petit autel et en ouvre le devant. La photo d’Aoife, Örvar et d’elle-même à dix ans devant une excavation à L’Anse aux Meadows. Elle a été prise au printemps 2038, l’année de leur mort, mais déjà, les verts et jaunes commencent à se délaver, et les rouges et bleus à baver. Je serais prête à débourser une fortune pour en réimprimer une, mais on n’a ni l’électricité, ni la cartouche d’encre nécessaire à l’impression, ni l’original requis pour un nouveau tirage. La génération d’incapables à laquelle j’appartiens a remisé tous ses souvenirs sur la Toile, et le crash de 2039 a été une sorte d’AVC collectif.

« Grand-mère ? » Elle me regarde comme si mon cerveau était parti se balader.

« Désolée, ma chérie, j’étais en train de… » Parfois, ce sont juste des absences.

« Où est la boîte en métal où sont rangés les bâtons d’encens ?

– Oh. Je l’ai mise ailleurs. En lieu sûr. Euh… » Est-ce que ça ne m’arriverait pas plus souvent, ces derniers temps ? « Oui, la boîte. Au-dessus du poêle. »

Lorelei allume un bâtonnet d’encens neuf dans le poêle, puis souffle la minuscule flamme. Elle traverse la cuisine et pose l’encens sur le reposoir du petit autel. Sur sa corniche, il y a une pièce de l’époque romaine qu’Aoife avait donnée à Lorelei, ainsi qu’une montre à remontoir héritée par Örvar de son grand-père. Nous regardons la fumée de bois de santal se dévider de la pointe qui rougeoie. L’odeur de bois de santal : encore un parfum du monde d’avant. La première année, j’avais préparé une prière et un poème, mais je m’étais mise à pleurer sans réussir à me contrôler, et j’avais terrifié Lorelei. Depuis, on s’est tacitement entendues pour simplement rester debout un moment en silence, seules avec nos souvenirs, mais ensemble. Je me souviens de leur avoir dit au revoir de la main à l’aéroport de Cork il y a cinq ans, la dernière année où les gens pouvaient encore acheter du diesel, conduire des voitures, prendre l’avion, même si le prix des vols avait grimpé en flèche, et d’ailleurs Aoife et Örvar n’auraient jamais pu se payer le voyage si le gouvernement australien n’avait pas pris en charge son billet à lui. Aoife en profitait pour aller rendre visite à sa tante Sharon et son oncle Peter, qui s’étaient installés là-bas à la fin des années vingt ; j’espère qu’ils sont encore en vie et que tout va bien à Byron Bay, mais, depuis un an et demi, aucune information n’a été envoyée vers l’Australie, et les rares et précieuses nouvelles qui nous parvenaient n’arrivent plus. Comme c’était facile d’envoyer instantanément des messages à n’importe qui, n’importe où sur Terre. Lorelei me tient la main. Elle serait partie avec ses parents, si elle n’avait pas eu la varicelle, mais Aoife et Örvar l’ont amenée ici en voiture depuis Dublin, où ils vivaient tous les trois cette année-là. Quinze jours chez grand-mère Holly, c’était son lot de consolation.

Cinq ans plus tard, je prends une grande inspiration saccadée pour m’empêcher de pleurer. Et ce n’est pas uniquement parce que je ne pourrai jamais plus tenir Aoife dans mes bras. C’est à cause de tout : des régions entières qu’on a empoisonnées, des calottes glaciaires qu’on a laissées fondre, du Gulf Stream dont on a dévié le cours, des fleuves asséchés, des zones côtières inondées, des lacs asphyxiés par nos saletés, des mers qu’on a tuées, des espèces qu’on a fait disparaître, des pollinisateurs exterminés, du pétrole gaspillé, des médicaments devenus inefficaces, des menteurs qui nous caressaient dans le sens du poil et qu’on a élus. Et tout ça pour ne pas avoir à modifier notre confortable mode de vie. Les gens parlent de l’époque des Ténèbres comme nos ancêtres parlaient de la peste noire, comme si c’était Dieu qui l’avait voulue. Mais c’est nous qui les avons invoquées, ces Ténèbres, à chaque baril de pétrole brûlé sur notre chemin. Les gens de ma génération sont des clients attablés à un restaurant nommé Toutes les ressources de la Terre et qui se sont gavés au-delà de ce qui est imaginable, alors qu’ils savaient très bien, même dans leur déni, qu’ils se carapateraient au moment de payer et que ce serait à leurs petits-enfants de se débrouiller avec cette addition qu’ils ne pourraient jamais régler.

« Je suis tellement désolée, Lol. » Je soupire, en cherchant une boîte de mouchoirs avant de me rappeler que, dans notre monde, les mouchoirs n’existent plus.

« Ce n’est pas grave, Grand-mère. C’est bien de penser à Maman et Papa. »

À l’étage, Rafiq fait de petits bonds sur le palier – il enfile sans doute une chaussette – tout en chantant dans un mélange de mandarin et d’anglais. Pour les enfants du Périmètre, les groupes chinois sont aussi cools que l’étaient pour moi les groupes américains de new wave.

« D’une certaine manière, on a plus de chance, dit Lorelei d’une voix douce. Maman et Papa n’ont pas… Enfin, tu sais, ç’a été fini très vite, et puis ils étaient ensemble et, au moins, on sait ce qui s’est passé. Mais pour Raf… »

Je regarde Aoife et Örvar. « Ils seraient si fiers de toi, Lol. »

Puis Rafiq apparaît en haut des marches. « Il reste du miel pour le porridge, Lol ? Au fait, bonjour, Holly. »

Les cartables sont préparés, les déjeuners rangés, les cheveux de Lorelei nattés, la pompe à insuline de Rafiq vérifiée, et sa cravate bleue – le dernier vestige d’un uniforme raisonnablement exigible par l’école de Kilcrannog – nouée et renouée, nous partons sur la piste. Devant nous, s’élève le mont Caher, dont j’ai vu la face sud en toutes saisons, par tous les temps et toutes les humeurs possibles presque chaque jour de ces vingt-cinq dernières années. L’ombre des nuages glisse sur ses versants en altitude où des pans de bruyère, de rochers et d’ajoncs se succèdent. Sur la partie basse, s’étalent deux hectares de pins de Monterey. Je pousse le grand landau – déjà une antiquité quand, pendant nos vacances d’été à la fin des années 1970, Sharon et moi jouions avec.

Mo, qui est levée, s’active. Quand nous arrivons devant son portail, elle est en train d’étendre son linge sur le fil, habillée d’un geansaí de pêcheur tellement distendu qu’on la croirait en robe. « Bonjour, les voisins. Déjà vendredi. Les semaines filent. » L’ex-physicienne aux cheveux blancs attrape sa canne, traverse sa pelouse vaguement tondue en claudiquant et me tend sa boîte de rationnement vide afin que je l’emporte en ville. « Merci d’avance », me dit-elle, ce à quoi je réponds : « Pas de souci », avant de la déposer avec celles de Lorelei, de Rafiq et la mienne dans le landau.

« Je peux t’aider à étendre le linge, Mo, propose Lorelei.

– Oh, pour ça, je peux me débrouiller, Lol, mais crapahuter jusqu’à la ville » – c’est notre façon de désigner le village de Kilcrannog –, « impossible pour moi. S’il n’y avait pas ta grand-mère pour remplir ma boîte de rationnement, je ne sais pas ce qui se passerait. » Mo fait tournoyer sa canne comme un Chaplin triste. « Enfin, si. Je mourrais de faim à petit feu.

– N’importe quoi, lui réponds-je. Les O’Daly s’occuperaient de toi.

– Un renard a tué quatre de nos poules, hier soir, annonce Rafiq.

– Comme c’est regrettable. » Mo me lance un regard furtif, je hausse les épaules. Zimbra flaire une piste qui le mène jusqu’à Mo, et remue la queue.

« On a de la chance que Zimmy l’ait eu avant qu’il les ait toutes zigouillées, estime Rafiq.

– Eh bien. » Mo gratte Zimbra derrière l’oreille, et trouve le point magique qui rend notre chien tout mou. « Il s’en est passé, des choses.

– Tu as eu du réseau, hier soir ? » lui demandé-je, ce qui équivaut à : Tu as des nouvelles à propos du réacteur de Hinkley Point ?

« Oui, pendant cinq minutes, j’ai eu accès aux canaux officiels. Toujours les mêmes déclarations. » Nous ne poussons pas plus loin la discussion : il y a les enfants. « Mais passe donc me voir tout à l’heure.

– Je me demandais si tu pouvais nous garder Zimbra, Mo, des fois qu’après avoir tué ce renard, il nous rejouerait L’Appel de la forêt.

– Bien entendu. Et Lorelei, tu pourras confirmer à M. Murnane que je serai au village lundi prochain pour assurer le cours de sciences naturelles ? Cahill O’Sullivan ira en ville avec son cheval et sa calèche, ce jour-là, et il a proposé de m’y emmener. On me portera comme la reine de Saba. Allez-y, je ne veux pas vous mettre en retard. Viens, Zimbra, on va essayer de retrouver le répugnant tibia de mouton que tu as enterré l’autre fois… »

C’est le point de bascule de l’automne. Ce qui était mûr et roussi devient froid et pourri, et les premiers frimas ne tarderont plus. Au début des années 2030, les saisons se sont détraquées : il gelait en été et il y avait des épisodes de canicule en hiver. Mais, depuis cinq ans, nous avons eu de longs étés secs et de longs hivers pleins de bourrasques, le tout entrecoupé de brefs printemps et automnes. À l’extérieur du Périmètre, les tracteurs sont en voie d’extinction, et les récoltes sont dérisoires ; sur RTÉ avant-hier soir, il y avait un reportage sur les fermes du comté de Meath qui en reviennent aux charrues à chevaux. Rafiq, qui trottine en tête de cortège, ramasse les quelques dernières mûres qui restent, et j’incite Lorelei à faire de même. La fréquence et la quantité de vitamines distribuées dans les boîtes de rationnement sont en baisse. Au moins, les ronces poussent toujours aussi dru, mais si on ne les coupe pas, la piste qui nous mène à la route principale ressemblera bientôt aux buissons épineux qui entourent le château de la Belle au bois dormant. Il faut que j’en touche un mot à Declan ou à Cahill. Les flaques sont de plus en plus larges et profondes, et les zones où l’on s’embourbe, de plus en plus marécageuses ; par moments, Lorelei doit m’aider à pousser le landau. Dommage que je n’aie pas fait remblayer la piste quand l’argent servait encore à quelque chose. Et dommage que je ne me sois pas constitué de plus grandes réserves non plus, mais quand on s’est douté que les pénuries passagères allaient devenir permanentes, il était déjà trop tard.

Nous arrivons devant la source qui alimente les réservoirs d’eau de ma maisonnette et du bungalow de Mo. Elle glougloute gentiment, maintenant qu’il a plu, mais, l’été dernier, elle est restée à sec pendant toute une semaine. Jamais je ne passe devant sans penser à ma grand-tante Eilísh qui, quand j’étais petite, me racontait l’histoire de Lulu-la-poilue, fée contrariée qui habitait là. Elle était si velue que les autres fées se moquaient d’elle, ce qui l’avait rendue grincheuse, à tel point qu’elle exauçait le contraire des vœux que les gens faisaient : il fallait donc ruser en lui demandant ce qu’on ne voulait pas. Si vous disiez : « Un skate-board, ça ne m’intéresse surtout pas », vous en obteniez un, par exemple. La stratégie fonctionna quelque temps, jusqu’à ce que la fée saisisse le stratagème des gens : alors tantôt, elle leur accordait ce qu’ils demandaient, tantôt l’inverse. « La morale de cette histoire, ma fille, me disait ma grand-tante Eilísh, restée de l’autre côté des six décennies qui nous séparent, c’est que si tu veux quelque chose, il vaut mieux l’obtenir à la régulière : en te servant de ta tête et de tes jambes. Laisse donc les fées où elles sont. »

Mais aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, peut-être que c’est à cause du renard, ou de Hinkley, mais je décide de tenter ma chance. Ô Lulu-la-poilue, fée contrariée, s’il te plaît, fais en sorte que mes petits survivent. « S’il te plaît. »

Lorelei tourne la tête : « Ça va, Grand-mère ? »

La piste de Dooneen rejoint la route principale : nous prenons à droite et dépassons bientôt la bifurcation qui mène à la ferme de Knockroe. Nous croisons son propriétaire, Declan O’Daly, qui tracte un tombereau de foin. Declan, le mari de Branna, a la cinquantaine, est père de deux grands garçons et d’une fille qui est dans la même classe que Lorelei, possède deux douzaines de jersiaises et à peu près deux cents moutons qui paissent sur la partie plus rocailleuse et plus verte de la péninsule. Il a le front d’un Romain, une barbe frisée et un visage marqué par les années, qui lui donnent des airs de Zeus un peu défraîchi ; il nous a tirés du pétrin plus d’une fois, Mo et nous, et je suis bien contente qu’il soit là. « Je vous serrerais bien tous dans mes bras, nous aborde-t-il, traversant la cour en direction de la route, vêtu d’une salopette toute sale, mais une de mes vaches vient de me pousser dans un énorme tas de bouse. Quoi, qu’est-ce que ça a de drôle » – il fait semblant de fulminer – « môssieur Rafiq Bayati ? Je jure devant Dieu que tu me serviras de chiffon… »

Secoué par un ricanement muet, Rafiq vient se cacher derrière moi, tandis que Declan approche d’un pas lourd, tel Frankenstein – les taches de fumier en plus.

« Lol, dit Declan, Izzy s’excuse, mais elle est allée au village tôt ce matin aider sa tante à terminer de préparer les caisses de légumes avant l’arrivée du convoi. Tu viendras dormir chez nous, si j’ai bien compris ?

– Oui, si c’est toujours d’accord, répond ma petite-fille.

– Bah, ce n’est pas comme si j’accueillais tout un régiment.

– C’est quand même une bouche de plus à nourrir, et c’est gentil à toi, interviens-je.

– Les invités qui nous aident à traire seront toujours les bienv… » Declan s’interrompt et lève le nez vers le ciel.

« C’est quoi, ce truc ? ! » Rafiq plisse les yeux, la tête tournée vers le mont Killeen.

Je ne le vois pas tout de suite, mais j’entends un bourdonnement métallique ; Declan commente : « Non, mais regardez-moi ça… »

Lorelei s’interroge, sans y croire : « Un avion ? »

Là, je le vois. Comme un long planeur à réacteurs. D’abord, j’ai l’impression qu’il est grand et qu’il se trouve loin, puis je m’aperçois qu’il est petit et assez proche. Il longe les crêtes de Seefin et Peakeen en se dirigeant vers l’Atlantique.

« Un drone. » La voix de Declan est tendue.

« Magnos ! s’exclame Rafiq, fasciné. Un vrai VASP.

– Hé, j’ai soixante-quinze ans, lui rappelé-je en faisant la grincheuse.

– Un véhicule aérien sans pilote, répond le garçon. Comme un gros avion téléguidé équipé de caméras. Parfois, ils ont des missiles, mais celui-là est trop riquiqui. La Stabilité en a quelques-uns.

– Qu’est-ce qu’il fabrique ici ? demandé-je.

– Si je ne m’abuse, il nous espionne, dit Declan.

– Qui s’embêterait à nous espionner ? » s’interroge Lorelei.

Soucieux, Declan répond : « Ça, on se le demande bien. »

« “Je suis l’enfant de la terre et de l’eau” », récite Lorelei, pendant que nous passons devant l’ancien poste de transformation rouillé. « “Et le nourrisson du ciel. / Je franchis les mailles des océans et rivages / Je me transforme, mais ne meurs point.” »

Je me demande pourquoi M. Murnane a choisi « Le nuage ». Lorelei et Rafiq ne sont pas les seuls dans leur cas : nombreux sont les enfants de Kilcrannog à avoir perdu un parent à l’aube des Ténèbres. « Oh, je n’arrive pas à croire que j’ai encore oublié ce passage, Grand-mère.

– “Car après la pluie”…

– Ah oui, ça y est, ça y est : “Car après la pluie, quand, sans la moindre tache / Le pavillon des cieux est à nu, / Et que les vents et les rayons du soleil,”… euh… “de leurs éclats convexes / forment le dôme bleu de l’air”… »

Sans m’en rendre compte, j’ai tourné la tête vers le ciel. Je suis encore capable d’imaginer un minuscule avion qui étincelle sur fond d’azur. Non pas un jouet surdimensionné comme ce drone, bien qu’il soit remarquable, mais un avion de ligne dont le sillage de fumée blanche, d’abord net, s’effiloche comme du coton. Quand est-ce que j’en ai vu un pour la dernière fois ? Il y a deux ans, je dirais. Je me souviens de Rafiq, qui est entré en courant, l’air affolé ; j’ai cru qu’il se passait quelque chose de grave, mais il m’a traînée dehors en montrant le ciel : « Regarde, là ! Là ! »

Devant nous, un rat traverse la route à toute vitesse, s’arrête au milieu, et nous regarde.

« C’est quoi, “convexe” ? demande Rafiq, qui ramasse une pierre.

– Ça veut dire “bombé”, lui explique Lorelei. “Concave”, c’est creux, comme une caverne.

– Declan a un ventre convexe, alors ?

– Pas aussi convexe qu’avant ; mais laisse-donc Lol retourner au poème de M. Shelley.

– “Monsieur” Shelley ? Rafiq est sceptique. C’est un nom de fille, ça.

– C’est son nom de famille, dit Lorelei. Percy Bysshe Shelley.

– Percy ? Bysshe ? Ils le détestaient, ses parents, ou quoi ? Il n’a pas dû rigoler, lui, à l’école. » Il jette la pierre vers le rat. Raté de peu : le rongeur retourne dans la haie. Avant, j’aurais demandé à Rafiq de ne pas viser les êtres vivants, mais avec l’alerte à la grippe du rat, les règles ont changé. « Continue, Lol, l’encouragé-je. Ton poème.

– Je crois que j’ai la fin : “Je ris en silence de mon propre cénotaphe. / Et jaillissant des cavernes de la pluie, tel un enfant quittant la matrice, tel un fantôme d’outre-tombe, / Je me lève, et une fois de plus, le démolis.”

– Bravo. Ton père avait une très bonne mémoire, lui aussi. »

Rafiq cueille une fleur de fuchsia et boit les gouttelettes de nectar qu’elle contient. Parfois, je me dis que je ne devrais pas parler d’Örvar devant Rafiq, car je n’ai pas connu son père à lui. Mais bon, ça n’a pas l’air de le contrarier : « La matrice, c’est là où se trouve le bébé quand il est dans le ventre de la mère, hein, Holly ?

– C’est ça.

– Et c’est quoi, un céno-truc ?

– Un cénotaphe. Un monument dédié à quelqu’un qui est mort, pendant la guerre, en général.

– Je ne comprenais pas le poème, moi non plus, avant que Mo m’explique, intervient Lorelei. Il parle de naissance et de résurrection, mais aussi du cycle de l’eau. Quand il pleut, le nuage se vide : c’est comme s’il mourait. Et après, les vents et les rayons du soleil forment un dôme de ciel bleu, et c’est ça, le cénotaphe du nuage, pas vrai ? Et ensuite, la pluie qui était l’ancien nuage va dans la mer, où elle s’évapore et redevient un nuage qui se moque du ciel bleu – sa propre tombe – puisqu’il est ressuscité. Alors il “démolit” sa pierre tombale en montant dans le ciel. Tu comprends ? »

Un buisson d’ajoncs parfume l’air d’une note vanillée et scintille de chants d’oiseaux.

« Je suis bien content qu’on fasse “Puff le dragon magique”, nous », dit Rafiq.

Devant le portail de l’école, Rafiq me lance : « À tout à l’heure ! » avant de filer vers un groupe de garçons qui jouent à être des drones. Je m’apprête à lui crier : « Et attention à ta pompe à insuline ! », mais il sait que nous n’en avons plus qu’une en réserve : pas la peine de le mettre mal à l’aise devant ses camarades.

Lorelei me dit : « Bon, à tout à l’heure, Grand-mère, et fais bien attention à toi au marché », comme si c’était elle l’adulte et moi la petite chose fragile ; puis elle va rejoindre un attroupement de camarades mi-filles, mi-femmes.

Tom Murnane, le directeur adjoint, m’aperçoit et avance à grands pas dans ma direction. « Ah, Holly, je voulais vous voir. Vous tenez toujours à ce que Lorelei et Rafiq soient dispensés d’éducation religieuse ? Le père Brady, notre nouveau prêtre, commence ses cours d’étude de la Bible ce matin à l’église.

– Pas pour mes deux petits, Tom, si ça ne vous dérange pas.

– Très bien. Ils sont huit ou neuf dans le même cas. Ils feront un projet sur le thème du système solaire, à la place.

– Rassurez-moi, la Terre tournera bien autour du Soleil ? »

Tom voit où je veux en venir avec ma petite blague. « Sans commentaire. Comment va Mo, aujourd’hui ?

– Mieux, merci. D’ailleurs, heureusement que vous m’en avez parlé, j’ai la tête… » Je m’empêche de répéter que j’ai la tête comme une passoire : ce n’est plus drôle, maintenant. « Cahill O’Sullivan passera la prendre en calèche lundi prochain. Elle pourra assurer le cours de sciences naturelles, si ça vous va toujours.

– Si elle est d’accord, c’est très bien, mais dites-lui de ne pas se mettre la rate au court-bouillon, s’il lui faut plus de repos pour sa cheville. » La cloche de l’école retentit. « Je dois filer. » Il a disparu.

Je me retourne et tombe sur Martin Walsh, le maire de Kilcrannog, qui fait au revoir de la main à sa fille, Roisín. Martin est un type costaud au teint rose et aux cheveux courts et blancs : c’est le père Noël reconverti en videur de boîte de nuit. Il était toujours rasé de près mais, depuis dix-huit mois, les rasoirs jetables ont disparu des boîtes de rationnement, et désormais, la plupart des hommes de la péninsule arborent des barbes de toutes sortes. « Holly, comment ça va, ce matin ?

– Pas trop mal, Martin, mais à cause de Hinkley Point, je me fais du mouron.

– Arrh, ne m’en parle pas. Tu as eu des nouvelles de ton frère, cette semaine ?

– J’essaie d’amorcer un appel, mais soit j’ai un message qui me dit que je n’ai pas de réseau, soit la communication se dégrade au bout de quelques secondes. Et donc, non, je n’ai pas reparlé à Brendan depuis une semaine, quand le niveau d’alerte est monté à orange rouge. Il vit dans une enclave protégée par des grilles en banlieue de Bristol, mais il n’est pas très loin de la dernière zone d’exclusion en date ; et puis, une compagnie de sécurité privée, ça ne le protège pas de la radioactivité. Enfin » – j’ai recours au mantra de notre époque –, « qu’est-ce qu’on y peut. » Presque tous ceux que je connais ont un proche en danger, ou pour le moins injoignable ; ce n’est désormais plus très bien vu de se tracasser à voix haute. « Roisín pète la forme, on dirait. Ce n’était pas les oreillons, alors ?

– Non, non, juste ses ganglions qui étaient très gonflés, Dieu merci. Le Dr Kumar lui a même obtenu des médicaments. Comment va la cheville de notre cyberneurologue ?

– Ça s’améliore. Elle étendait son linge, tout à l’heure.

– Super. Tu lui diras que j’ai pris de ses nouvelles.

– Compte sur moi. Au fait, Martin, je voulais te demander…

– Oui, dis-moi. » Martin se rapproche et me tient le coude comme si c’était lui qui était un peu dur de la feuille, et comme le font les élus locaux avec les vieilles mémés la semaine précédant un scrutin dans une commune comptant à peine trois cents électeurs.

« Tu sais si la Stabilité distribuera du charbon avant le début de l’hiver ? »

Ça, j’aimerais bien le savoir, signifie la moue qu’il tire. « Si on en voit, la réponse sera oui. C’est toujours le même problème, quand nos seigneurs et maîtres de Dublin regardent le Périmètre, ils se disent : “Ils ont beau jeu à vivre sur notre dos, ceux-là. » Ils se lavent les mains de ce qui peut bien nous arriver. Mon cousin de Ringaskiddy m’a raconté qu’un cargo a accosté la semaine dernière avec une pleine cargaison de charbon en provenance de Pologne, mais de là à savoir quand il y aura assez de carburant pour assurer les livraisons…

– Et de ces saloperies de voleurs, entre Ringaskiddy et Sheep’s Head, y en a, intervient Fern O’Brien qui sort de nulle part. Et le charbon s’évapore des camions à une de ces allures… Moi, je préfère faire une croix dessus.

– On a évoqué ce point au dernier conseil municipal, réagit Martin. On est quelques-uns à préparer une petite expédition à Caher Saddle pour aller tailler dans la tourbière. Ozzy, le gars de la forge, a bricolé une espèce de presse pour qu’on fabrique des bûches de tourbe grosses comme ça. » Les mains de Martin s’écartent de trente centimètres. « C’est sûr, ce n’est pas du charbon, mais c’est mieux que rien, et puis, si on ne laisse pas le Bois-aux-deux-hectares tranquille, il faudra rebaptiser la parcelle le Ratiboisé. Quand les bûches auront séché, je demanderai à Fíonn de vous en déposer un petit tas à toi et Mo, la prochaine fois qu’il livrera du diesel à la ferme de Knockroe – peu importe pour qui vous voterez. La froidure se fiche pas mal de la politique, et il faut bien veiller sur son prochain.

– Je voterai pour le maire sortant, le rassuré-je.

– Merci, Holly. Chaque bulletin comptera.

– Il n’y a pas d’adversaire sérieux, si ? »

Fern O’Brien désigne le panneau d’information de l’église dans mon dos. Je m’en approche pour mieux lire la nouvelle grande affiche faite à la main :

LA SENTENCE DE DIEU EST TOMBÉE :

CE SONT LES TÉNÈBRES.

LES FIDELS DE DIEU DISENT : « ÇA SUFFIT ! »

VOTEZ POUR LE PARTI DU SEIGNEUR

VOTEZ MURIEL BOYCE

« Muriel Boyce ? À la mairie ? Mais Muriel Boyce, elle est, non…

– Il ne faut pas la sous-estimer, intervient Aileen Jones, l’ancienne réalisatrice de documentaires reconvertie en pêcheuse de homards. Et elle est cul et chemise avec le prêtre de notre paroisse, même si ces deux-là ne sont pas capables d’écrire correctement “fidèles”. Intégrisme religieux et fautes d’orthographe vont souvent de pair. Ce n’est pas la première fois que je le remarque.

– Si je me souviens bien, le père McGahern ne parlait jamais de politique à l’église ? dis-je.

– Non, jamais, me confirme Martin. Mais le père Brady n’est pas du même tonneau. Dimanche prochain, je parie que quand j’irai m’asseoir sur les bancs de notre église, notre nouveau curé nous annoncera que Dieu ne veillera sur nos familles que si on vote pour le Parti du Seigneur.

– Les gens ne sont pas bêtes, objecté-je. Ils n’avaleront pas ce genre de salade. »

Martin me lorgne d’une drôle de façon, comme si j’étais un peu à côté de la plaque. Ce regard, on me le sert souvent, ces derniers temps. « Les gens attendent qu’on leur lance une bouée et qu’on fasse des miracles. Le Parti du Seigneur, c’est la promesse des deux. Moi, tout ce que j’ai à offrir, ce sont des bûches de tourbe.

– Mais les miracles, ça n’existe pas, tandis que tes bûches à toi sont bien réelles. Ne lâche pas le morceau. Tu as la réputation de prendre les bonnes décisions. Les gens écouteront la voix de la raison.

– La raison ? me reprend Aileen Jones avec un sinistre entrain. Comme le disait Greg, un vieil ami médecin : “Si on pouvait ramener les croyants à la raison, ils ne croiraient plus.” Sans vouloir te vexer, Martin.

– Tu sais, Aileen, avec ce qui arrive, je n’en suis plus là », répond notre maire.

Le haut de la ruelle de l’église débouche sur la place de Kilcrannog. Devant nous, se trouve le bar de Fitzgerald, un bâtiment biscornu et bas aussi ancien que le village. Il a été progressivement agrandi au fil des siècles et repeint en blanc, mais la dernière couche n’est pas récente. Des corbeaux se posent sur les tuiles faîtières et les rives du toit, comme s’ils préparaient un mauvais coup. À notre droite, se trouve le dépôt de carburant. Quand j’ai emménagé ici, c’était une station Maxol ; les Toyota, les Kia, les Volkswagen venaient y faire le plein, comme si demain n’existait pas. Aujourd’hui, elle sert juste au camion-citerne de la coopérative qui assure l’approvisionnement des fermes en diesel. Sur la gauche, il y a l’entrepôt de la coopérative, où, un peu plus tard, l’équipe municipale distribuera les boîtes de rationnement ; sur le côté sud de la place, il y a la grande halle. Elle sert aussi de place de marché les jours de Convoi. On entre, et Martin me tient la porte pour que je puisse passer avec mon landau. La halle est bruyante, mais pas un rire ne résonne, aujourd’hui – l’ombre de Hinkley Point plane au-dessus de nous. Martin me salue et va faire campagne ; Aileen cherche Ozzy car elle veut lui parler de pièces métalliques nécessaires à son bateau ; quant à moi, je navigue entre les tréteaux. Je passe en revue les étals de pommes, poires et légumes cabossés que Pearl Corp ne prendra pas, du bacon maison, du miel, des œufs, de la marijuana, du fromage, de la bière et du poitín artisanaux, des bouteilles en plastique et des boîtes, des tricots, des vieux vêtements, des livres en lambeaux, et un millier de choses qu’on avait l’habitude de donner aux œuvres de charité ou de jeter à la décharge. Il y a vingt-cinq ans, quand je me suis installée sur la péninsule de Sheep’s Head, les marchés de West Cork étaient des endroits où les femmes du coin vendaient des gâteaux et de la confiture “pour le craíc” – pour s’amuser –, où les hippies essayaient de refourguer des sculptures de l’Homme vert aux touristes hollandais, et où les gens de la classe moyenne achetaient du pesto bio, des dattes medjoul et de la mozzarella di bufala. Mais aujourd’hui, le marché ressemble aux supermarchés d’antan : on y achète tout, sauf les produits de première nécessité présents dans les boîtes de rationnement. Avec nos landaus modifiés, nos poussettes et nos vieux caddies, on croirait voir une version affamée, mal rasée et tout juste propre de la foule des Lidl ou Tesco d’il y a cinq ou six ans à peine. On troque, achète ou vend en usant d’un savant mélange de ruse, de yuans et de dollars de Sheep’s Head – des disques métalliques numérotés et gravés par les maires de Durrus, d’Ahakista et de Kilcrannog. Je transforme quarante-huit œufs en shampooing chinois bon marché qui fera aussi office de lessive ; plusieurs sacs de sel d’algues et ballotins de chou kale, en pelotes de laine brute de Killarney qui me permettront de terminer une couverture ; des pots de confiture de groseilles – le contenant vaut plus que le contenu – en crayons à papier et en bloc de feuilles A4 avec lesquelles je pourrai confectionner plusieurs cahiers de brouillon – ceux des enfants ont été si souvent gommés que les pages sont presque translucides ; et puis, avec regret, j’échange ma dernière paire de bottes en caoutchouc soigneusement conservées depuis quinze ans contre une bâche de plastique transparent qui me servira à nous fabriquer des cirés à tous les trois et à réparer la serre après les bourrasques de cet hiver. Les bâches en plastique sont difficiles à dégoter, et la moue que tire Kip Sheehy était prévisible, mais les bottes imperméables sont encore plus rares : il me suffit de lâcher : « Une autre fois, peut-être », et de m’éloigner pour qu’il rajoute vingt mètres de corde en acrylique et un lot de brosses à dents. Les dents de Rafiq me causent du souci. Il y a très peu de sucre dans notre régime alimentaire – et pas que dans le nôtre, d’ailleurs –, mais, à West Cork, il n’y a plus de dentistes.

Je bavarde avec Niamh Murnane, la femme de Tom Murnane, qui est assise à une table où sont posés des sacs de chanvre contenant de l’avoine et des raisins secs. La Stabilité n’a plus un yuan pour payer les enseignants, qui sont rétribués en denrées alimentaires qu’ils peuvent troquer. J’espérais trouver des serviettes hygiéniques pour Lorelei, puisque la Stabilité ne les fait plus figurer sur sa liste de produits de première nécessité ; mais on m’a dit qu’il n’y en avait pas dans le dernier cargo de la Compagnie. Branna O’Daly se sert de morceaux de vieux draps, mais il faudra ensuite les laver, parce que, même ça, on n’en trouve pas facilement. Si seulement j’avais eu la présence d’esprit de mettre de côté un stock de tampons, quelques années plus tôt. Enfin. On aurait tort de se plaindre, quand on pense aux trois millions et quelques de gens qui cherchent à survivre à l’extérieur du Périmètre.

Dans l’annexe, Sinéad, qui travaille au bar de Fitzgerald, sert des boissons chaudes et des soupes préparées sur le fourneau qui permet de chauffer la grande halle en hiver. Me voyant me traîner avec mon landau, Pat Joe, le mécanicien de la coopérative, tend son énorme main couverte de cambouis et tire une chaise pour moi. Je n’y tiens plus, il faut que je m’asseye. Le trajet entre Dooneen et le marché devient un peu plus long chaque vendredi, je le jurerais, et la douleur que j’ai dans le flanc se fait plus acide. J’aurais dû en toucher deux mots au Dr Kumar, mais, d’un autre côté, qu’est-ce qu’elle aura à me proposer si c’est mon cancer qui refait des siennes ? Il n’y a ni scanners ni traitements disponibles. Molly Coogan – qui concevait des sites Internet mais qui, aujourd’hui, fait pousser des pommes sous tunnel, plus loin, au pied de la colline d’Ardahill – ainsi que Seamus, son mari, sont aussi à cette table. En qualité d’Anglaise, on me demande si j’ai des infos à propos de Hinkley Point, mais ma réponse est décevante.

Personne d’autre n’a réussi à accrocher une communication au-delà de l’Irlande depuis deux ou trois jours. Pat Joe, qui a malgré tout pu discuter avec son cousin d’East Cork hier soir, tient salon pendant quelques minutes. Apparemment, deux cents Exilants venus du Portugal ont débarqué sur la plage dans cinq ou six navires, et se sont installés dans les ruines d’une propriété construite dans les années dites du Tigre celtique. « Ils ne manquent pas de culot, juge Pat Joe en se réchauffant les mains avec son bol de soupe. On croirait qu’ils sont chez eux. Alors le maire d’Ardmore, il est parti avec une… une délégation, là, ils sont allés dans les ruines – mon cousin en était – pour leur dire désolé, tout ça, mais ils pourraient pas rester là cet hiver, déjà qu’y a pas assez de nourriture dans la coopérative ni de bois pour les gens du village, alors deux cents bouches de plus à nourrir… Et alors là, un grand type sort, prend un flingue, tranquillou, et tire sur le chapeau de Kenny, comme dans un western !

– Mais quelle honte ! Quelle honte ! » Betty Power est la matriarche qui en fait toujours des tonnes et qui tient le fumoir de Kilcrannog. « Et qu’est-ce que le maire a fait ?

– Il a envoyé quelqu’un à la caserne de la Stabilité de Dungarvan pour demander de l’aide, mais ils se sont contentés de lui répondre que les réservoirs des jeeps étaient à sec.

– Quoi, la Stabilité n’a plus de diesel pour ses propres jeeps ? » s’inquiète Molly Coogan.

Pat Joe pince les lèvres et secoue la tête. « Plus la moindre goutte. Au maire, ils lui ont dit de “calmer le jeu” comme il pouvait. Comment vous voulez qu’il se débrouille ? Son agrafeuse pneumatique, ça doit être l’arme la plus dangereuse qui lui reste.

– Moi, dit Molly Coogan, j’ai cru comprendre que le Sun Yat-sen » – une des frégates géantes chinoises qui accompagnent les cargos en provenance de Chine sur la route boréale – « est entré dans le port de Cork la semaine dernière avec ses cinq cents marins-soldats sur le pont. Une façon de montrer ses griffes.

– Je pense que tu oublies un zéro, Moll, intervient Fern O’Brien, tourné vers nous depuis la table voisine. Il se trouve que, ce jour-là, le jules de ma petite Jude était de corvée de dock à Ringaskiddy : il m’a juré qu’ils étaient au moins cinq mille à faire le salut au drapeau chinois. »

J’imagine Ed, mon compagnon, mort depuis longtemps, rouler désespérément des yeux en réaction à ces nouvelles douteuses ; mais ce n’est pas fini : on parle maintenant d’une belle-sœur du cousin de Pat Joe, qui vit dans le comté d’Offaly, et qui connaîtrait un « type dans le secret », un employé des labos de recherche de la Stabilité dans la zone industrielle de Dublin qui pense que les Suédois ont mis au point un génome de blé inoxydable et autofertile. « Je vous répète juste ce que j’ai entendu, c’est tout, continue Pat Joe, mais la Stabilité envisagerait d’en planter partout en Irlande au printemps prochain. Quand les gens auront assez à becqueter, on n’entendra plus parler de Corneilles ni d’émeutes.

– Du pain blanc, soupire Sinéad Fitzgerald, vous imaginez un peu ?

– Je ne voudrais pas te casser ton joli rêve, Pat Joe, raille Seamus Coogan, mais ce ne serait pas le même “type dans le secret” qui prétendait que les Allemands avaient trouvé un remède à la grippe du cricétome, ou que les États d’Amérique étaient de nouveau unis, et que leur président allait envoyer des avions au-dessus de tous les pays de l’OTAN pour larguer des cargaisons de couvertures, de médicaments et de beurre de cacahuète ? À moins que ce soit cet ami d’ami qui avait rencontré un Exilant près de Youghal qui avait juré sur la vie de sa mère avoir déniché une technotopie dans les Bermudes, en Islande ou dans les Açores, où on avait encore accès à l’électricité vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à l’eau chaude, et où on mangeait des ananas et de la mousse au chocolat noir ? »

Je repense à ce que disait Martin sur les gens qui cherchent une bouée à laquelle se raccrocher.

« Je répète juste ce que j’ai entendu, répond Pat Joe, méprisant.

– Quoi que l’avenir nous réserve, déclare Betty Power, notre sort est entre les mains du Seigneur.

– Ça, c’est bien le point de vue de Muriel Boyce, commente Seamus Coogan.

– Martin fait ce qu’il peut, dit Betty Power, cinglante, mais seule l’Église est de taille à lutter contre le Mal qui s’abat sur le monde, c’est évident.

– Pourquoi est-ce qu’un Dieu d’amour ne nous aiderait que si nous votons pour lui ? demande Molly.

– Ça, il faut le lui demander, rétorque Betty Power en clignant des yeux. C’est le b.a.-ba de la prière.

– Ce que dit Molly, intervient Pat Joe, c’est : “Pourquoi est-ce qu’Il ne répond pas directement à nos prières ? Pourquoi Il aurait besoin qu’on vote pour lui ?”

– Pour que l’Église retrouve sa juste place, répond Betty Power. Et les commandes de notre pays. »

Les esprits s’échauffent, mais j’ai l’impression d’entendre des enfants qui se disputent à propos du père Noël. J’ai vu ce qui se produit après la mort, j’ai vu le Vêpre et les Dunes, et c’était aussi réel que la tasse de thé ébréchée que je tiens. Peut-être qu’au-delà de la Dernière Mer, toutes ces âmes que j’ai vues s’acheminaient vers une vie après la mort, mais, si c’est le cas, ce n’est pas celle que décrivent les prêtres ou les imams. Il n’y a pas d’autre Dieu que celui que nous inventons, pourrais-je affirmer devant les membres de ma paroisse : l’humanité est livrée à elle-même, depuis toujours…

… mais ma vérité ne semble pas plus folle que leur foi, ni plus saine, d’ailleurs ; et puis, qui a le droit de tuer le père Noël ? Surtout quand ce dernier promet aux Coogan qu’ils retrouveront leur fils ; Pat Joe, son frère ; moi, Aoife, Jacko, Maman et Papa. Un père Noël capable d’inverser le cours des Ténèbres, et de nous ramener le chauffage centralisé, les achats par Internet, Ryanair et le chocolat. Cette douleur qui nous brûle, c’est le désir ardent de revoir ceux que nous aimions, notre monde disparu. Elle hurle pour qu’on la fasse taire. Si, au moins, ce désir ne nous rendait pas aussi faibles et vulnérables devant tous les père Brady de ce monde.

« Elle est enceinte ? » Betty Power met la main devant sa bouche ouverte. « Pas possible ! » Retour aux ragots de Sheep’s Head. J’ai envie de demander qui est enceinte, mais ils s’imagineraient que je suis sourdingue ou que je commence à être gâteuse.

« C’est bien le problème. » Sinéad Fitzgerald se penche au-dessus de la table. « Ils sont trois à être partis avec la jeune demoiselle Hegarty après la fête des moissons, et ils étaient tous défoncés » – elle fait mine de fumer un joint –, « alors tant qu’il n’y aura personne pour dire du bébé : “C’est tout le portrait de son père”, Damien Hegarty ne saura pas vers qui pointer sa carabine. Une sale affaire, tout ça. »

Les Hegarty élèvent des chèvres sur la péninsule, entre Ahakista et Durrus. « Quelle honte, juge Betty Power. Et dire que Niamh Hegarty vient tout juste d’avoir seize ans, si je ne me trompe pas. Voilà ce qui arrive quand il n’y a pas de mère pour dicter les règles. Les jeunes se croient tout permis. C’est bien pour cela que le père Bra…

– Écoutez », coupe Pat Joe, l’index levé, l’oreille tendue…

… les tasses restent en l’air à mi-parcours, on s’interrompt au beau milieu d’une phrase, on calme les bébés ; à l’unisson, près de deux cents habitants du comté de Cork se taisent. Puis un soupir de soulagement collectif jaillit. C’est le Convoi : deux jeeps blindées postées devant et derrière le camion-citerne de diesel suivi du semi-remorque qui transporte les boîtes de rationnement. Dans le Périmètre, nous avons encore des tracteurs et des moissonneuses-batteuses, et les véhicules de la Stabilité circulent toujours sur la vieille nationale 71 jusqu’à Bantry pour assurer l’approvisionnement des casernes et des entrepôts, mais les seuls à passer régulièrement à Kilcrannog sont ces quatre engins rutilants et à la pointe du progrès qui ronronnent dans la ruelle de l’église. Ce son-là renvoie ceux dont l’âge dépasse celui de Rafiq à un monde qu’ils ont connu. D’ailleurs, à l’époque, on parlait du « bruit » de la circulation, pas d’un son ; mais les choses ont changé. Si on ferme les yeux pendant l’arrivée du convoi, on pourrait se croire en 2030, à l’époque où chacun avait sa propre voiture, où Cork n’était qu’à une heure et demie de route, où mon corps ne me faisait pas souffrir en permanence, et où le changement climatique n’était qu’un problème pour ceux qui habitaient dans les zones inondables. Mais ces jours-ci, je ne ferme plus les yeux, parce que j’ai trop mal quand je les rouvre. J’emporte mon landau. Non pas que je m’imagine que les autres villageois dépouilleraient une vieille dame qui a deux enfants à sa charge, mais mieux vaut ne pas tenter les gens quand ils sont affamés.

La jeep en tête de convoi se gare devant l’entrepôt de diesel. Quatre jeunes recrues irlandaises de la Stabilité sautent du véhicule ; ils savourent l’impact de leurs uniforme, pistolet et démarche assurée sur les ploucs alentour, et ce n’est pas un hasard si les femmes célibataires de Kilcrannog enfilent leurs plus beaux vêtements et utilisent le peu de maquillage qui leur reste les jours de Convoi. Corinna Kennedy, de la ferme Rossmore, a épousé un type des Convois ; aujourd’hui, elle vit dans la caserne de Bandon, où elle profite de cinq heures d’électricité quotidiennes. Le chef de cette garde irlandaise déverse un flot de mandarin et d’anglais dans son transbande et donne sa position actuelle au convoi principal. « Leurs casques valent plus que ma maison, me dit Pat Joe, pour la enième fois. Mais bon, il faudrait avoir le carnet d’adresses pour les échanger contre de vrais yuans. »

Trois soldats chinois sautent de la jeep en queue de cortège ; ils portent l’uniforme de la POC, la Pearl Occident Company. Ils sont plus grands que leurs homologues irlandais, ont des dents en meilleur état et leurs armes « claquent » plus, comme aurait dit Aoife quand elle était ado. Avec les recrues irlandaises, on peut discuter un peu, mais les soldats chinois ont pour ordre de ne pas fraterniser avec les locaux. Bantry se trouve à l’extrême ouest, plus sauvage, des Terres Concédées, où la tension est forte : le diesel qu’ils nous apportent est plus précieux que l’or. S’aperçevant que Kevin Murray et sa pipe allumée sont trop près du camion-citerne, un des Irlandais aboie : « Monsieur, éteignez ça tout de suite ! » Honteux, Kevin se carapate dans la grande halle. Les militaires du Convoi n’ont jamais recours à la moindre menace. Le convoi, c’est le cordon ombilical qui nous relie à l’entrepôt de Ringaskiddy et à tous les produits qu’il contient et qui ne sont plus fabriqués en Irlande, ni en Europe, d’ailleurs.

Toutes les deux semaines, Noel Moriarty, responsable du diesel, et Seamus Li, l’acheteur, sont embauchés pour le Convoi. Noel Moriarty, pâle trentenaire dégarni au regard et à l’esprit vifs, serre la main de Martin pendant que le chauffeur visse l’embout du tuyau sur le réservoir. Martin demande à Noel s’il a des infos sur ce qui se passe à Hinkley Point. Il lui répond que son supérieur à la POC lui a confié que les Chinois surveillaient le site à l’aide de leurs satellites de basse altitude, mais que la centrale semblait à l’abandon. La nouvelle circule dans tout l’attroupement en moins d’une minute, mais, comme d’habitude, il est difficile de tirer des conclusions fiables de ces quelques faits. Noel Moriarty et Martin signent chacun le formulaire que l’autre lui présente sur une écritoire à pince, puis le responsable tourne la vanne rouge, et le diesel commence à se déverser dans le réservoir de la coopérative. Nous essayons de renifler les effluves de carburant : notre cœur se serre de nouveau alors que la nostalgie de l’ère du pétrole nous gagne.

Entre-temps, le camion qui transporte les boîtes de rationnement est entré en marche arrière dans l’entrepôt de la coopérative, bâtiment situé de l’autre côté de la place et à l’intérieur duquel Seamus Li bavarde avec Olive O’Dwyer, le maire adjoint de Kilcrannog. Les marchandises chargées dans le camion sont pour la plupart des produits agricoles : de la chambre de congélation sortent des carcasses de bœuf, du porc, de la dinde, du lapin, du mouton et de l’agneau ; et de la chambre froide, des caisses de feuilles de tabac séchées, de poireaux, de chou kale, d’oignons, de pommes de terre, de potirons et des derniers fruits de la saison. La plupart des fruits et légumes nourriront les représentants officiels de la POC qui vivent avec leurs familles dans la Concession de Ringaskiddy, ou bien les équipages de la flotte atlantique de la Marine populaire de libération. La viande qui, pour l’instant, provient de bêtes qui n’ont pas été clonées ni contaminées par le césium sera envoyée à Pékin, à Chongqing et à Shanghai, et vendue à des prix faramineux. Le lait est déshydraté à Ringaskiddy ; c’est un produit d’export majeur.

En échange, les coopératives de Sheep’s Head, c’est-à-dire celles de Durrus, d’Ahakista et de Kilcrannog, reçoivent du diesel, des engrais, des insecticides, des pièces de rechange, des ampoules, des outils, du matériel et des commandes spécifiques – des médicaments vitaux comme l’insuline de Rafiq, par exemple – sur lesquelles on s’accorde tous les mois en conseil municipal. La POC s’est aussi engagée auprès de la Stabilité de Cork à nous faire parvenir toutes les semaines des articles de base pour les inclure dans nos boîtes de rationnement hebdomadaires, bien que leur qualité se dégrade depuis plusieurs mois. Mais ce que la POC nous fournit de plus important, c’est la sécurité. La POC protège les Terres Concédées en rétribuant la milice de la Stabilité qui, en retour, surveille les quatre-vingt-dix kilomètres du Périmètre, ce qui explique que les quinze kilomètres de la bande côtière qui court entre Cork et Bantry n’aient pas connu le véritable chaos qui gangrène la majeure partie de l’Europe dont ce siècle des Ténèbres coupe les réseaux électriques et creuse le visage de la société civile. Les hommes du bar de Fitzgerald grommellent que les Chinois ne sont pas là par philanthropie, et que la POC tire sans doute un joli profit de cette opération, mais même le dernier des poivrots s’imagine bien à quoi ressemblerait la vie à Sheep’s Head sans la POC, le Périmètre et le Convoi.

D’une certaine manière, c’est notre Grande Muraille de Chine.

Mon landau et moi sommes devant la grille de l’école à trois heures pile. Je me souviens des écoles maternelles et primaires du nord de Londres et de Rye devant lesquelles j’ai attendu Aoife. La plupart des conversations tournent autour des boîtes de rationnement à moitié vides ; sans tenir compte de l’âge des uns et des autres, la coopérative a systématiquement mis un sachet de quatre cents grammes d’avoine encore dans sa paille et son enveloppe, deux cents grammes de riz complet, deux cents grammes de lentilles, cinquante de sucre et cinquante de sel, un paquet de dix sachets de thé de la marque Dragon, une moitié de savon de la zone démilitarisée, un pot de détergent coréen périmé depuis deux ans, une petite bouteille d’iode sur l’étiquette de laquelle tout est écrit en cyrillique, et, chose déconcertante, une gomme Hello Kitty parfum cola. Ce qu’on n’utilise pas sert habituellement de monnaie d’échange les vendredis suivants au marché, mais le rationnement du jour est le pire qu’on ait reçu depuis la mise en place de ce système il y a six ans, suite à la mauvaise récolte de 2039. « Je sais, c’est une honte, dit Martin à un groupe de mécontents, mais je suis votre maire, pas un magicien. Je me suis tué à envoyer des messages à la Stabilité de Cork, mais qu’est-ce que vous voulez : ils ne me répondent pas. La Stabilité, ce n’est pas la démocratie : ils se soucient d’abord de leurs miches et ne rendent des comptes qu’à Dublin. »

D’une certaine façon, Martin est sauvé par le gong : la cloche retentit et les enfants sortent au pas de charge ; mes deux petits et moi prenons la route principale et quittons Kilcrannog. Lorelei et Rafiq reniflent chacun à leur tour la gomme au parfum de Coca-Cola. L’odeur réveille de très anciens souvenirs chez Lorelei, mais Rafiq, qui est trop jeune pour avoir goûté au soda, n’arrête pas de me demander : « Mais c’est quoi, le cola ? C’est un fruit ? Une plante ? C’est quoi ? »

La dernière maison du village se trouve être celle de Muriel Boyce ; elle se dresse, isolée, dans le prolongement d’une succession de maisons collées les unes aux autres. Elle est grande et carrée, chaque fenêtre a des voilages et la véranda a été transformée en serre, comme la plupart des vérandas du coin. Les trois habitations situées juste avant celle de Muriel Boyce sont occupées par trois de ses quatre gros costauds de fils et leurs femmes, lesquelles ne donnent naissance qu’à des garçons, visiblement, et, du coup, les gens ont spontanément rebaptisé la suite de maisons « le rang des

Boyce 1 ». Je me souviens quand Ed me racontait que, dans les zones tribales d’Afghanistan, avoir des fils était synonyme de pouvoir ; le siècle des Ténèbres nous pousse dans cette même direction. Des croix sont peintes sur les fenêtres et les portes du rang des Boyce. Muriel Boyce a toujours été très pieuse : elle organisait des voyages à Lourdes, avant. Mais depuis que « le Seigneur a rappelé son mari » il y a deux ans – une appendicite –, sa ferveur est devenue féroce ; et Muriel Boyce a laissé pousser sa haie, ce qui ne l’empêche pas d’épier les autres. À peine a-t-on dépassé sa maison que je l’entends m’appeler. Nous nous retournons, et elle apparaît devant le portail du jardin. Elle est habillée comme une nonne, et Dónal, son imposant fils de vingt ans, se tient près d’elle. Il porte un short découpé dans un ancien pantalon et une veste sans manches. « Il fait enfin beau, cet après-midi, n’est-ce pas, Holly ? Comme tu pousses, Lorelei, tu ne serais pas en train de devenir une jolie jeune fille, dis voir ? Coucou, Rafiq, dans quelle classe de notre école es-tu, maintenant ?

– En CM1, dit-il, prudent. Bonjour.

– Bonsoir, Lolly », dit Dónal Boyce, à qui Lorelei répond par un hochement de tête avant de détourner le regard.

Muriel Boyce reprend : « J’ai entendu que tu avais eu des problèmes avec les renards, c’est vrai ?

– Tu es bien renseignée.

– Ce n’est vraiment pas de chance, ce qui t’arrive. » Elle clappe doucement de la langue. « Et combien de volailles tu as perdues ?

– Quatre.

– Quatre ? » Elle secoue la tête. « De bonnes pondeuses dans le tas ?

– Une ou deux. » Je hausse les épaules, car j’ai envie de repartir. « Ce ne sont que des œufs.

– C’est ton chien qui a eu le renard, c’est ça ?

– Oui. » Espérant qu’elle me demandera de voter pour elle, et que je puisse lui donner une réponse vague pour continuer mon chemin, je tente un : « Je vois que tu es candidate à la mairie.

– Eh bien, je ne voulais pas, mais le Seigneur a insisté, alors j’obéis. Les gens sont libres de voter comme bon leur semble, bien entendu. Contrairement aux autres, tu ne me verras pas faire l’article à mes amis et mes voisins. »

Pas la peine, le père Brady s’en charge à ta place, pensé-je, pendant que Muriel chasse une mouche.

« Non, non, c’est au sujet des petits » – elle sourit en regardant Lorelei et Rafiq – « que je voulais te parler, Holly. »

Les enfants ne comprennent pas. « Je n’ai rien fait, proteste Rafiq.

– Personne ne t’accuse de quoi que ce soit » – Muriel Boyce se tourne vers moi –, « mais est-ce que c’est vrai que tu refuses que le père Brady leur parle de la Bonne Nouvelle du Seigneur ?

– Tu parles du cours d’éducation religieuse ?

– Du catéchisme du père Brady, oui.

– Nous avons refusé. Pour des raisons personnelles. »

Muriel Boyce plonge son regard dans la baie Dunmanus au loin. « Toute la paroisse a trouvé admirable la façon dont tu t’es pour ainsi dire retroussé les manches quand le Seigneur t’a confié ces deux petits, et à ce moment de ta vie. Deux petits, dont un n’est même pas de ton sang ! Personne ne pourrait t’en vouloir.

– Qu’est-ce que le sang a à voir dans cette histoire ? » Ça y est, je suis énervée. « Je n’ai pas donné à Rafiq un foyer parce que la paroisse m’admire, ou parce que “le Seigneur” l’a voulu. C’était la chose à faire, c’est tout. »

Muriel Boyce a un sourire peiné aux lèvres. « Et c’est bien pour cela que la paroisse est d’autant plus consternée de voir que tu t’es aujourd’hui mis en tête de négliger leurs besoins spirituels. Si tu savais comme le Seigneur est déçu. Ton propre ange gardien pleure en ce moment même, il est juste à côté de toi. En cette période désenchantée, les jeunes ont plus que jamais besoin du pouvoir de la prière. C’est comme si tu les privais de nourriture. »

Lorelei et Rafiq regardent autour d’eux, et bien entendu, ne voient rien.

« Oh, je vois vos anges gardiens, mes enfants. » Muriel Boyce lance un regard médusé au-dessus de nos têtes, exactement comme s’y prendrait une prophétesse. « Le tien est une sorte de grande sœur, Lorelei, mais elle a de longs cheveux d’or ; et celui de Rafiq est un homme, un basané, c’est vrai, mais comme un des Rois mages, après tout. Ils sont tous les trois tristes, très tristes. L’ange de ta grand-mère pleure tellement qu’elle en a les yeux rougis, oh, oui ! Ça me fend le cœur. Elle t’implore de…

– Ça suffit, Muriel, au nom du Ciel !

– Eh bien oui, figure-toi, c’est bien au nom du Ciel et de Notre Seigneur Jésus-Christ que je…

– Non non non non non. D’une, la paroisse, ce n’est pas toi. De deux, je trouve que, bizarrement, ces anges que tu prétends voir abondent toujours dans ton sens. De trois, les parents de Lorelei n’allaient pas à l’église, et la mère de Rafiq était de confession musulmane, alors en tant que tutrice de ces enfants, je tiens à respecter la volonté de leurs parents. Le sujet est clos. Bonne journée à toi, Muriel. »

Agrippés sur le dessus du portail du jardin, les doigts de Muriel Boyce me font penser à des serres. « Les gens étaient nombreux à se dire “athées” quand Satan les subjuguait à grand renfort d’argent, d’avortement, de science et de chaînes câblées, mais ils sont bien penauds maintenant qu’ils savent où cela les a menés. » D’une main, elle tend son crucifix vers moi comme si, impressionnée par cet objet, j’allais me soumettre. « Mais le Seigneur pardonne aux pécheurs qui demandent le pardon. Le père Brady veut discuter avec toi. Chez toi. Et au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, ce sont des églises, et pas des mosquées, qu’on a dans ce pays, Dieu merci. »

Je surprends Dónal à reluquer Lorelei sans vergogne.

Je pousse le landau vers la route et dis aux enfants. « On y va.

– On verra bien si tu changes ton fusil d’épaule quand le Parti du Seigneur contrôlera la coopérative et décidera de ce qui atterrira dans ta boîte de rationnement », crie Muriel dans mon dos.

Sous le choc, je me retourne. « C’est une menace ?

– C’est une réalité, Holly Sykes. Et, tiens, en voici une autre : la nourriture que vous mangez est irlandaise. Chrétienne. Si ça ne vous convient pas, j’ai entendu dire qu’il y avait plein de maisons qui se libéraient du côté de Hinkley, en Angleterre. »

J’entends qu’on coupe du bois. « Sheep’s Head, c’est chez moi.

– Il y en aura plein qui ne le verront pas de cet œil-là, quand il faudra encore plus se serrer la ceinture. Tâche de t’en souvenir. »

En m’éloignant, j’éprouve une faiblesse et une raideur dans les jambes, comme si je marchais sur des échasses.

Derrière nous, Dónal Boyce lance : « Je te vois plus tard, Lolly ? »

Cette boule de muscles et d’excitation sexuelle, il faudra s’en méfier. Nous quittons le village en passant devant le panneau SLÁN ABHAILE et une antique limitation de vitesse à quatre-vingts kilomètres-heure. « Je n’ai pas aimé la façon dont Dónal Boyce me regardait, Grand-mère, déclare Lorelei.

– Moi non plus, dit Rafiq. Dónal Boyce, c’est un connard. »

J’ouvre la bouche pour lui demander de surveiller son langage, mais me ravise.

Quarante minutes plus tard, nous arrivons à la maison, au bout de la piste bosselée de Dooneen. Ce nom signifie « petite forteresse », et c’est bien l’impression que me donne notre maisonnette, alors que je range la nourriture, mes trouvailles du marché et nos boîtes de rationnement. Pendant que les enfants se changent, j’essaie d’utiliser ma tablette pour voir si j’arrive à contacter Brendan, ou alors quelqu’un de la famille à Cork, plus proche géographiquement, mais sans succès : tout ce que j’obtiens, c’est un SERVEUR NON DÉTECTÉ, suivi d’un SI DES PROBLÈMES PERSISTENT, CONTACTEZ VOTRE REVENDEUR. Merci du conseil. Je vais voir les poules et ressors du poulailler avec trois œufs. Une fois que Rafiq et Lorelei sont prêts, nous traversons le taillis qui sépare notre jardin de celui de Mo et allons jusqu’à la porte de derrière. Elle est ouverte, et Zimbra entre tranquillement dans la cuisine en remuant la queue. Quand c’était un chiot, il courait dans tous les sens, mais aujourd’hui il est plus tranquille. La boîte de rationnement de Mo et les œufs vont dans son placard. Je veille à bien le refermer pour ne pas que les souris n’entrent pas. Mo est dans son solarium en train de jouer au Scrabble contre elle-même. « Alors, mes petits savants ? Comment c’était, l’école et le marché ?

– Pas mal, répond Rafiq, mais tu sais ce qu’on a vu, ce matin ? Un drone !

– Oui, je l’ai aperçu. Il faut croire que la Stabilité a du carburant à gaspiller. Bizarre. »

Lorelei examine le plateau de Scrabble. « Qui est-ce qui gagne, Mo ?

– Je suis en train de me battre à plate couture : trois cent quatre-vingt-quatre contre cent dix-neuf. Tu as des devoirs ?

– Des équations du second degré, dit Lorelei. Youpi.

– Allez, allez, tu es maintenant capable de les résoudre les yeux fermés.

– Moi, j’ai de la géographie, annonce Rafiq. Dis, Mo, tu as déjà vu un éléphant en vrai ?

– Oui. Dans les zoos, et dans une réserve naturelle en Afrique du Sud. »

Rafiq est impressionné. « C’est vrai qu’ils étaient aussi grands que des maisons ? C’est ce que M. Murnane a dit.

– Aussi gros que de petites maisonnettes, oui, peut-être. Les éléphants d’Afrique étaient plus grands que ceux d’Asie. Des bêtes magnifiques.

– Alors pourquoi est-ce que les gens les ont laissés disparaître ?

– Tout le monde a un peu quelque chose à se reprocher, mais les derniers troupeaux ont été massacrés pour que des gens en Chine puissent montrer comme ils étaient riches en s’échangeant des babioles en ivoire. »

Mo n’est pas du genre à prendre des pincettes. Je scrute le visage de Rafiq, qui accuse le coup et bouderait presque. « J’aurais bien aimé naître il y a soixante ans, déclare-t-il. Les éléphants, les tigres, les gorilles, les ours polaires… Les animaux les plus chouettes ont disparu. Nous, ce qui nous reste, ce sont les rats, les corbeaux et les perce-oreilles.

– Et le meilleur des chiens », dis-je en caressant la tête de Zimbra.

Nous nous taisons soudain, sans raison apparente. Le mari de Mo, John, mort depuis quinze ans, nous sourit du haut du cadre placé au-dessus de la cheminée. C’est un magnifique portrait qui a été peint à l’huile un jour d’été dans le jardin de leur ancienne maison de Cape Clear. John Cullin était aveugle et sa vie n’a pas toujours été facile, mais il a vécu à une époque civilisée dans un lieu civilisé où les gens mangeaient à leur faim. John écrivait de la belle poésie. Des admirateurs lui envoyaient des lettres des États-Unis.

Contrairement à ce qu’on croyait, ce monde-là était bâti sur du sable.

J’ai peur. Une grosse tempête suffira à tout emporter.

Plus tard, Lorelei part vers la ferme Knockroe pour sa soirée pyjama. Mo descend jusque chez moi pour le dîner : Rafiq et les deux vieilles dames que nous sommes mangent des fèves et des pommes de terre frites sautées au beurre. À l’âge du petit garçon, Aoife aurait dédaigné un mets aussi rustique, mais, avant d’atteindre l’Irlande, Rafiq a connu la faim, la vraie, celle qui vous ronge l’estomac, alors il termine toujours son assiette. Au dessert, nous avons les mûres que nous avons cueillies en rentrant, et un peu de compote de rhubarbe. Sans notre adolescente, le dîner est plus calme ; cela me replonge à l’époque où Aoife a quitté la maison pour aller à la fac. Une fois la vaisselle lavée, nous jouons tous au crib en écoutant une émission de la RTÉ où l’on nous apprend à creuser un puits. Puis Rafiq raccompagne Mo avant que la nuit tombe pendant que je vide le seau des latrines dans la mer en contrebas et vérifie la direction du vent : il souffle toujours à l’est. Je fais rentrer les poules dans leur poulailler et pousse le verrou de la porte, en regrettant de ne pas avoir fait la même chose la veille. Rafiq revient, bâille, se fait une grande toilette dans un seau d’eau froide, se brosse les dents et monte se coucher. Un vieil exemplaire du New Yorker de décembre 2031 entre les mains, je savoure un article d’Ersilia Holt et m’émerveille devant les publicités et la richesse qui existait encore récemment.

À vingt-trois heures quinze, j’allume ma tablette afin de tenter de joindre Brendan, mais quand l’appareil me demande mon mot de passe, j’ai un trou de mémoire. Mon mot de passe. Nom de Dieu. Je ne le change jamais. C’était un truc en rapport avec les chiens… Il y a des années, quand j’oubliais quelque chose, ça me faisait rire, mais, à mon âge, c’est un couperet qui tombe au ralenti. Quand on ne peut plus se fier à son propre esprit, on est comme sans domicile fixe dans sa tête. Je me lève et m’apprête à chercher le petit carnet où je note des choses, mais Zimbra est couché sur mon pied, et ça y est, je me souviens : NEWKY, le nom de notre chien quand j’étais petite. Je saisis le mot de passe et essaie de contacter Brendan, après cinq jours d’espoirs déçus, je m’attends à recevoir un énième message d’erreur, mais, du premier coup, j’obtiens une image en haute résolution de mon frère qui fronce les sourcils sur sa tablette, à quatre cents kilomètres, dans son bureau, chez lui à Exmoor. Quelque chose cloche. Ses cheveux blancs sont ébouriffés, et avec son air hagard et ses traits bouffis, il fait peine à voir, et encore plus à entendre : « Holly ? Je te vois ! Tu me vois, toi ?

– Et je t’entends très bien, Brendan. Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Oh, à part… » – il tend le bras pour atteindre un verre ; je reste là à l’attendre en regardant une photo posée sur son étagère, celle de Brendan Sykes, vingt ans de moins et qui serre la main du roi Charles le jour de l’inauguration du quartier résidentiel sécurisé de Tintagel – « … à part que l’ouest de l’Angleterre ressemble de plus en plus à l’Apocalypse, et qu’un réacteur nucléaire au bout de la rue est sur le point d’exploser ? Les Corneilles. On a eu droit à une visite il y a deux nuits. »

J’ai envie de vomir. « Au village ou chez toi ?

– Au village, mais ça s’est plutôt mal passé. Il y a quatre nuits, nos gardiens ont décampé avec la moitié de la nourriture qu’on avait en réserve et le générateur, par-dessus le marché. » Je me rends compte que Brendan est éméché. « On est une majorité à être restés – où veux-tu qu’on aille ? On se relaie pour la surveillance.

– Tu pourrais venir chez nous.

– Si, à Swansea, les types en maraude sur les autoroutes ne me font pas la misère. Si les passeurs ne m’égorgent pas quand je serai à un kilomètre des côtes galloises. Si, à Ringaskiddy, les services de l’immigration acceptent le bakchich. »

Je sais alors, si je ne le savais pas déjà avant, que je ne reverrai plus jamais Brendan en chair et en os. « Et Oisín Corcoran, il ne peut pas t’aider ?

– Chez eux, ils sont trop occupés à tenter de survivre pour aider un Exilant octogénaire anglais. Non, on arrive à un âge où… la route, les voyages, ce n’est plus pour nous. Place aux autres. » Il boit son whisky. « Oui, je te parlais des Corneilles. Vers une heure du matin cette nuit, les alarmes se sont toutes déclenchées ; je me suis habillé, j’ai pris mon calibre trente-huit et suis allé à la réserve, où une dizaine de ces salauds, équipés de pistolets, de couteaux et de masques, chargeaient une camionnette. Jem Linklater s’est avancé et a lancé à celui qui dirigeait l’opération : “C’est notre nourriture que tu voles, mon petit gars, et on est en droit de la protéger.” Le type a braqué sa solaire sur le visage de Jem et lui a répondu : “Elle est à nous, maintenant, Papi, alors recule : je ne te le répéterai pas.” Mais Jem n’a pas reculé, alors le type… » – Brendan ferme les yeux – « le type lui a fait sauter la cervelle. »

Ma main se pose sur ma bouche. « Bon Dieu. Tu as vu tout ça ?

– J’étais trois mètres derrière. Cet assassin a rajouté : “Il y en a d’autres qui veulent jouer les héros ?” Puis un coup est parti, et le type est tombé à terre, et après, ç’a été le chaos ; les Corneilles se sont rendu compte que, contrairement à ce qu’ils imaginaient, on n’était pas des vieux cons séniles. Quelqu’un a tiré sur les phares de la camionnette. Il faisait trop sombre pour qu’on sache qui était qui, on n’y voyait rien et puis… » – la poitrine de Brendan se soulève – « je suis rentré dans le tunnel de tomates, où une des Corneilles est arrivée et m’a roué de coups de poing en brandissant une machette, et alors j’ai cru que… Et puis mon calibre trente-huit s’est retrouvé dans ma main, le cran de sûreté était levé, il y a eu une détonation et quelque chose s’est renversé sur moi… Je ne sais pas trop comment, mais son masque avait glissé et alors, j’ai vu… j’ai vu que c’était un gamin, il était plus jeune que Lorelei. Sa machette, c’était un déplantoir. Et moi… » – Brendan maîtrise sa voix – « je l’ai tué, Hol. Touché en plein cœur. »

Mon frère tremble, il a le visage luisant de sueur. Un souvenir me revient soudain : celui d’une femme étendue à terre au croisement d’un impossible labyrinthe, le crâne défoncé, et d’un rouleau à pâtisserie en marbre qui s’échappe de mes mains. Je réussis à dire : « Étant donné les circonstances…

– Je sais. C’était moi ou lui, et ce réflexe m’est venu. Je lui ai creusé une tombe, c’était le minimum. Ça fait beaucoup de terre à déplacer, à mon âge. On en a eu quatre, et eux, six. Sans compter le fils de Harry McKay, qui a un poumon perforé ; il est dans un sale état. Il y a un dispensaire à Exmouth, mais là-bas, le niveau des soins, c’est le Moyen Âge à tous points de vue.

– Bren, si tu ne peux pas venir, peut-être que je peux essayer de…

– Non ! » C’est la première fois que Brendan semble avoir peur. « Pense à Lol, pense à Rafiq. Je t’en supplie, reste où tu es. Se déplacer en ce moment, c’est trop dangereux, à moins que tu aies sous la main dix hommes prêts à tuer ; et puis la péninsule de Sheep’s Head, c’est sans doute l’endroit le plus sûr qui existe en Europe occidentale. Quand la Pearl Occident Company a obtenu son accord d’exploitation sur la côte du comté de Cork, je me suis dit : Quelle humiliation pour les Paddies, mais, finalement, l’ordre règne encore chez vous. Enfin, à peu près. Au moins, quand… »

Le visage de Brendan se fige au beau milieu d’une syllabe, comme si le vent avait tourné au moment où il faisait une grimace. « Brendan ? Tu m’entends ? » Rien. Je grogne de frustration ; Zimbra lève la tête, inquiet. J’essaie plusieurs solutions : relancer la communication, réinitialiser ma tablette, patienter. Je ne lui ai même pas demandé s’il avait eu des nouvelles de Sharon en Australie, mais voilà : il n’y a plus de réseau et quelque chose me dit qu’il n’y en aura plus jamais.

À l’étage, dans ma chambre, je n’arrive pas à dormir. Des ombres éclosent dans les coins de la pièce et se balancent doucement dans les parties plus sombres de l’obscurité. Le vent s’est levé, le toit craque, la mer tonne. Même si je ne m’en souviens pas mot pour mot, les propos de Brendan tournent en boucle, comme en lecture aléatoire : je trouve des choses à lui répondre, des choses qui l’auraient apaisé, mais, comme d’habitude, c’est trop tard. Il avait l’air tellement vidé et si fragile, mon grand frère, lui, l’ancien promoteur multimillionnaire. J’envie tous les fous de Dieu de la planète. La prière est peut-être un placebo qu’on prend quand le désarroi nous ronge comme une maladie, mais un placebo, parfois, ça soulage. Au bout de mon jardin, le son des vagues meurt puis renaît, pour les siècles des siècles, amen. À l’autre bout du couloir, Rafiq parle en arabe dans son sommeil, d’une voix sonore et apeurée. Je me lève, vais dans sa chambre et lui demande : « Ça va, Raf ? » mais comme il continue à dormir et à marmonner, je regagne la chaleur de mon lit. Mon ventre émet un couinement sourd. Il y a longtemps, « mon corps » était l’équivalent de « moi », mais, aujourd’hui, « moi » fait référence à mon esprit, et mon corps n’est plus qu’un assortiment de maladies et de douleurs. Ma molaire me fait mal, l’élancement intermittent dans mon côté droit ne passe pas, j’ai des rhumatismes dans les articulations des doigts et aux genoux, et si mon corps était une voiture, je l’aurais revendu depuis des années. Mais cette petite famille tardive qui m’est tombée dessus – Lorelei, Rafiq, Zimbra, Mo et moi – tiendra le coup tant que ma carcasse résistera. Les O’Daly feront de leur mieux pour s’occuper des enfants, je sais, mais le monde ne va pas en s’arrangeant, ça non. J’ai vu l’avenir, et l’avenir a faim.

Mes doigts trouvent le labyrinthe d’argent de Jacko, dont le lacet est noué à la colonne du lit ; je le presse sur mon front. Le motif que forment ses murs, couloirs et intersections me rafraîchit un rien la tête. « Je ne pense pas que vous ayez survécu, murmuré-je aux vrais anges, aux Horlogers peut-être encore présents, et je ne pense pas que vous m’entendiez. Mais faites que je me trompe. Accordez-moi un dernier “abracadabra”. Deux pommes d’or, si possible. Emmenez les enfants loin d’ici, dans un endroit sûr, si ça existe. Je vous en supplie. »

 

1. En anglais, on entend également : « Le rang des garçons ».

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