L'âme des Horloges

David Mitchell · Chapitre 21 sur 31

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L'âme des Horloges

23 Septembre 2019

 

On dirait bien qu’Halldór Laxness a claqué la plupart du fric du Nobel dans Gljúfrasteinn, une demeure blanche et cubique style années cinquante, plantée sur la pente embrumée d’un vallon situé aux environs de Reykjavik. De l’extérieur, le bâtiment me rappelle un club de squash londonien des années soixante-dix. À proximité, une rivière dévale un coteau, dans l’automne quasiment dépourvu d’arbres. La Jaguar blanc crème garée dans l’allée est identique à celle de Papa. J’achète mon ticket d’entrée à une aimable tricoteuse qui a trouvé une bonne planque, puis me dirige vers la maison à proprement parler, où, comme demandé, je coiffe mon casque. Mon guide fantomatique et numérique me parle des peintures, des lampes modernes et des horloges, des commodes suédoises, du piano, des parquets, des huisseries en merisier, de la tapisserie en cuir. Gljúfrasteinn est une bulle figée dans le temps ; dans un musée dédié à un écrivain, c’est de bon ton. En gravissant les marches, je réfléchis à l’éventualité d’un musée Crispin Hershey. L’endroit le plus évident serait l’ancienne maison familiale de Pembridge Place, où j’ai vécu mon enfance et ma paternité. Le hic, c’est que, dans la semaine où j’ai rendu les clés, la baraque a été charcutée par des maçons, divisée en six appartements, et vendue à des investisseurs russes, chinois et saoudiens. Le rachat, le remembrement et la remise à l’état initial seraient une entreprise multilingue au coût faramineux : c’est pourquoi mon adresse actuelle d’East Heath Lane à Hampstead me paraît l’endroit tout désigné – encore faudrait-il qu’Hal-la-hyène persuade les avocats d’Erebus & Bleecker Yard de ne pas s’en débarrasser, bien entendu. J’imagine des visiteurs pleins de dévotion caresser les rampes vernies et, impressionnés, chuchoter : « Mon Dieu, c’est le portable sur lequel il a écrit son magnifique roman islandais ! » Le magasin de souvenirs serait casé dans les chiottes du bas : porte-clés Crispin Hershey, tapis de souris Embryons desséchés et figurines phosphorescentes. Les gens achètent de ces conneries, dans les musées. Ils ne savent rien faire d’autre, une fois entrés.

À l’étage, le guide numérique signale au passage que M. et Mme Laxness faisaient chambre à part. Ah, je vois. Un peu, que ça fait vibrer une corde sensible chez moi, nom d’une turlute. La machine à écrire de Laxness est posée sur son bureau – ou plus précisément, la machine à écrire de sa femme, puisque c’est elle qui saisissait les manuscrits de son mari. J’ai tapé mon premier roman à la machine, mais pour Voir Wanda en peinture, j’ai eu droit à un PC Brittan d’occasion que m’avait passé Papa en guise de cadeau d’anniversaire ; et depuis, des portables toujours plus légers et plus fiables se sont succédés. En ce qui concerne la plupart des écrivains de l’ère numérique, écrire c’est réécrire. Nous sélectionnons, coupons, groupons, collons et modifions, nous qui cherchons de l’or sur nos écrans en tamisant des seaux entiers de déchets. Nos ancêtres de l’ère analogique devaient fignoler chaque ligne de texte dans leur tête avant de le taper. Corriger leur demandait des mois de travail, des mètres de ruban encreur et des pintes de Tipp-Ex. Les pauvres couillons.

D’un autre côté, si la technologie numérique est la péridurale du roman, qu’on me montre les chefs-d’œuvre de ce siècle. Pénétrant dans une petite bibliothèque où Laxness semblait conserver ses surplus, je tends le cou afin de parcourir les titres. De nombreux livres reliés en islandais, danois – je crois –, allemand, anglais… Foutrediable : là, Embryons desséchés !

Attends, il s’agit de l’édition de 2001…

… Laxness est mort en 1998. D’accord.

Charmante attention du Peuple caché.

En redescendant, je laisse passer une douzaine d’adolescents. Où donc les voyages scolaires de Juno et Anaïs les emmènent-ils ? Je l’ignore et cela m’attriste. Non, mais quel papa à temps partiel et à distance suis-je devenu ? Ces jeunes Islandais du vingt et unième siècle ont beau être sous la perfusion de leurs écouteurs, ils n’en dégagent pas moins une assurance et une impression de bien-être toutes nordiques, même les deux d’origine africaine et la fille au hijab. Leur année de naissance commence par le chiffre deux ; ils n’ont pas besoin de chercher très loin dans le menu déroulant quand ils doivent remplir un formulaire en ligne. Ils sentent l’après-shampooing et l’assouplissant. Leur conscience est aussi intacte que la carrosserie d’un modèle d’exposition chez un concessionnaire auto, et une place leur est à tous réservée sur la scène centrale du monde, où ils nous défieront, nous surpasseront et se montreront condescendants lors de notre pot de départ à la retraite, exactement comme nous quand nous étions tout aussi beaux. Leur professeur ferme la marche et me remercie par un sourire, puis, en me dépassant, il laisse apparaître un beau miroir dans l’escalier des Laxness. Depuis les profondeurs grises de ce carré, un sosie hagard d’Anthony Hershey me regarde. Non, mais vise-moi ça. Ma métamorphose en mon propre père est intégrale. Un esprit maléfique d’Ásbyrgi m’aurait-il sucé ce qui me restait de jeunesse ? Mes cheveux sont plus fins, mes yeux injectés de sang, j’ai les traits tirés et la peau du cou qui pendouille comme celle d’un dindon… Afin de me réconforter, j’invoque une citation de Tagore : « La jeunesse est le cheval et la maturité, l’aurige. » Les lèvres de Papa se tordent dans un rictus : « Quel aurige ? Tout ce que je vois, c’est un intervenant en sociologie dans une université médiocre qui vient tout juste d’apprendre que son département va fermer, car, mis à part les futurs intervenants en sociologie, plus personne n’étudie cette discipline. Tu es pathétique, mon garçon. Tu m’entends ? Pathétique. »

La fleur de l’âge qui était mienne se fane, se fane, est flétrie…

En dévalant la pente qui me ramène au petit parking de Gljúfrasteinn où m’attend la Mitsubishi, je consulte l’heure sur mon téléphone et y trouve un SMS de Carmen Salvat. Ce n’est pas le message que j’aurais pu souhaiter recevoir.

bonjour crispin on peut se parler stp ? ton amie C

Je pousse un soupir. Moi qui me suis fait larguer, mon âme souffre encore, mais je tiens bon. Je ne veux pas avoir à baisser les bras, ni à ne plus plus baisser les bras. Nos émotions, nous les ingérons ; je ne veux pas avoir à digérer la douleur d’une relation que j’ai perdue. Ce « ton amie » de Carmen est un code qui signifie « Nous ne nous remettrons pas ensemble », et son « bonjour » au lieu d’un « coucou » est l’équivalent d’une glaciale bise muette et sans contact.

pas pendant un certain temps, si tu veux bien. Ca fait encore mal et

j’en ai marre d’avoir mal. J espere que tu ne m en voudras pas

prends soin de toi. C.

Après avoir appuyé sur envoyer, je regrette de ne pas avoir veillé à ce que mon message fasse moins mal embouché et/ou moins geignard. Le fracas en provenance de la rivière me paraît soudain agaçant : comment Laxness se débrouillait-il pour travailler dans ces conditions, nom d’un sodomite ? Le gris des nuages qui s’alignent dans le ciel est de plomb et pas zen pour deux sous. Les significations multiples de cette journée vieillissante composent une grille de mots croisés qui, jadis, m’aurait inspiré, mais devant laquelle aujourd’hui je capitule. Je ne suis pas aussi bon écrivain qu’Halldór Laxness. Ni même aussi bon que Crispin Hershey du temps de sa jeunesse. Je suis un père tout aussi nul et absent que mon propre père, sauf que ses films lui survivront plus longtemps que mes romans dont on surestime la valeur. Mes vêtements sont froissés. Mon intervention est prévue à dix-neuf heures trente. Mon cœur est encore couvert de plaies : pas question qu’une ex espagnole vienne les gratter.

Non. On ne peut pas se parler. Point barre. J’éteins mon téléphone.

« Le titre de mon exposé est : “De ne jamais ne pas songer à l’Islande”. » C’est un joli petit auditoire qui s’est présenté à la Maison de la littérature, même si la moitié des deux cents personnes sont venues parce que toutes les places du concert de Bonny Prince Billy ont été vendues, et qu’une partie des têtes grises ont pointé le bout de leur nez parce qu’elles adorent les films de mon père. Les seuls visages familiers sont ceux de Holly, d’Aoife et de son petit ami Örvar, qui, depuis le premier rang, m’envoient des ondes positives. « Cet intitulé catastrophique, poursuis-je, fait allusion à une remarque apocryphe du poète W. H. Auden prononcée ici même, à Reykjavik, et si j’en crois mes informations, sur cette estrade, devant vos parents ou grands-parents. Auden a déclaré que, certes, il n’avait pas songé à l’Islande à chaque heure ou même chaque journée de sa vie, mais il a ajouté : “Jamais je n’ai pas songé à l’Islande.” Une phrase mystérieuse et savoureuse. “Ne jamais ne pas songer à l’Islande” ? Pourquoi ne pas simplement dire “toujours songer à l’Islande ?” Parce que, bien entendu, les doubles négations font en douce du trafic de vérité et entourloupent les censeurs. Ce soir, j’aimerais comparer la double négation d’Auden » – je lève la main gauche, paume face à l’auditoire – « à la dualité de l’écriture » – idem pour la main droite –, « dans le sens où, pour écrire, il faut un stylo et un endroit, ou bien un bureau et une machine à écrire, ou bien un ordinateur portable et un Starbucks, mais peu importe : le stylo et l’endroit sont des symboles. Les symboles des moyens et de la tradition. Un poète se sert d’un stylo pour écrire, mais, bien évidemment, le poète ne fabrique pas son stylo : il ou elle l’achète, l’emprunte, en hérite, le vole ou l’acquiert autrement. De façon analogue, un poète perpétue une tradition qui lui permet d’écrire, mais un poète ne peut en créer une à lui seul. Même si un poète se lance dans l’invention d’une poétique nouvelle, il ou elle ne peut créer qu’en réaction de ce qui existe déjà. Sans les Bee Gees, pas de Johnny Rotten. » Mon auditoire islandais ne cille pas : peut-être que les Sex Pistols ne sont pas parvenus jusqu’à une latitude aussi boréale. Holly m’adresse un sourire ; sa maigreur et ses traits tirés m’inquiètent. « Mais revenons à Auden et son “jamais ne pas”. Voici ce que je retiens de sa remarque : si vous écrivez des poèmes ou des fictions dans une langue européenne, ce stylo que vous tenez dans votre main était jadis une plume d’oie dans celle d’un Islandais. Et peu importe que l’idée vous plaise ou qu’elle soit portée à votre connaissance. Si vous cherchez à établir en prose une représentation de la beauté, des vérités et des douleurs de ce monde, à donner de la profondeur à un personnage au travers des dialogues et actions, à réunifier l’intime, le passé et le politique dans une fiction, alors vous êtes dans la même quête que celle de ces auteurs de manuscrits islandais qui se trouvaient ici même sept cents, huit cents, neuf cents ans plus tôt. J’affirme que l’auteur de La Saga de Njáll le Brûlé tire sur les mêmes ficelles narratives exploitées plus tard par Dante et Chaucer, Shakespeare et Molière, Hugo et Dickens, Laxness et Woolf, Alice Munro et Ewan Rice. Quelles sont ces ficelles ? La complexité psychologique, l’évolution des personnages, la chute qui conclut une scène, les personnages maléfiques souillés par certaines qualités, les héros ternis par des turpitudes, les analepses et les prolepses, les fausses pistes menées avec habileté. Attention, je ne prétends pas que les écrivains de l’Antiquité ignoraient ces stratagèmes, cependant » – à cet instant, je pose mes couilles et celles d’Auden sur le billot –, « c’est dans les sagas islandaises que nous observons pour la première fois, au sein de la culture occidentale, des protoromanciers à l’œuvre. Un demi-millénaire avant l’heure, les premiers romans au monde sont les sagas. »

Soit mon auditoire m’écoute, soit il somnole les yeux ouverts. Je retourne mes notes.

« Voilà pour le stylo. L’endroit, maintenant. Du point de vue de l’Europe continentale, l’Islande est un rocher ovale, froid et quasiment dépourvu d’arbres sur lequel trois cent mille habitants vivotent. Depuis que je suis né, l’Islande a figuré quatre fois en une des journaux : dans les années soixante-dix pour les guerres de la Morue ; lorsqu’elle a servi de cadre aux pourparlers sur le contrôle de l’armement entre Reagan et Gorbatchev ; quand elle a été l’une des victimes de la crise de 2008 ; et quand, en 2010, un nuage de cendres volcaniques a coupé court à tout trafic aérien en Europe. D’autre part, ce qui, géométriquement ou politiquement parlant, définit un bloc, c’est son contour. De même que l’orientalisme séduit l’imagination d’un certain type d’Occidentaux à l’égard d’un certain type de ressortissants des pays du Sud, l’Islande a une force d’attraction fort disproportionnée en comparaison de sa masse terrestre et de ses exportations culturelles. Pythéas, le cartographe grec qui vivait en l’an trois cent avant Jésus-Christ dans un pays cuit par le soleil situé aux confins du monde antique, avait bien senti cette force d’attraction, lui qui vous a fait figurer sur sa carte : Ultima Thule. Les ermites chrétiens d’Irlande aussi, eux qui partaient en mer à bord d’un simple coracle. Et même chose pour les réfugiés de la guerre civile en Norvège, au dixième siècle. Ce sont leurs petits-enfants qui ont écrit les sagas. Sir Joseph Banks, toute une cargaison de savants victoriens assez nombreux pour faire chavirer un drakkar, Jules Verne, et même le frère d’Hermann Göring, qu’Auden et MacNeice ont aperçu ici en 1937, tous ces gens ont senti cette attraction que le Nord, votre Nord, exerçait sur eux, et tous – c’est en tout cas ce que je crois –, comme Auden, jamais ne songeaient pas à l’Islande. »

Les lampes en forme d’ovni qui équipent la Maison de la littérature clignotent et s’allument.

« Les écrivains n’écrivent pas suspendus dans le vide. Nous avons besoin d’un espace physique, d’une pièce – dans l’idéal, située dans une maison comme le Gljúfrasteinn de Laxness –, mais nous écrivons aussi depuis un espace d’imagination. Au beau milieu des boîtes, caisses, étagères et armoires remplies de… d’objets culturels, bric-à-brac ou trésors : les comptines, les mythologies, les récits historiques, ce que Tolkien appelait le “tas de compost”. Et des choses personnelles, aussi : les programmes télé de notre enfance, une cosmologie faite maison, des histoires racontées d’abord par nos parents, puis, plus tard, par nos enfants ; et puis, surtout, des cartes. Des cartes mentales. Qui ont des bords. Et pour Auden comme beaucoup d’entre nous, ce sont les bords de la carte qui nous fascinent… »

Holly loue son appartement depuis juin mais retournera à Rye dans deux semaines, le mobilier est donc minimaliste, épuré, dégagé ; planchers en noyer et murs crème, avec une belle vue sur le méli-mélo des toitures qui descendent vers une baie couleur d’encre. Les lampadaires ponctuent le crépuscule nordique à mesure que les couleurs se dissolvent. Un trio de bateaux de croisière scintille dans le port, tels trois Las Vegas flottantes. Dans la baie, une longue montagne en forme de baleine domine la ligne d’horizon ou, plutôt, la dominerait si le ciel n’était pas si bas. Örvar dit qu’elle a été baptisée Esja et avoue n’avoir jamais fait l’ascension de ce mont, car il se trouve juste là, devant sa porte. J’envoie balader une forte envie de venir m’installer ici, sans doute à cause de son manque total de réalisme : je ne survivrais probablement pas à un seul hiver où les jours durent trois heures. Holly, Aoife, Örvar et moi mangeons une moussaka végétarienne et liquidons deux bouteilles de vin. Ils me demandent comme s’est passée ma semaine à sillonner les routes. Aoife raconte son chantier archéologique d’été sur le site d’une colonie installée au dixième siècle dans les environs de Egilsstaðir, puis pousse gentiment Örvar, aimable mais réservé, à parler de son travail sur la base de données génétiques où toute la population islandaise est répertoriée : « On a découvert que plus de quatre-vingts femmes avaient du sang amérindien, m’annonce-t-il. Ce qui prouve assez nettement que les sagas du Vinland se fondent sur des faits historiques et pas exclusivement des élucubrations. Beaucoup de sang irlandais du côté des femmes, aussi. » Aoife parle d’une application qui peut dire à chaque Islandais s’il existe un degré de parenté entre lui et n’importe quel autre Islandais. « Depuis le temps qu’ils en avaient besoin, dit-elle en tapotant la main d’Örvar sur la table, pour éviter les réveils gênants : “Par Thor, aurais-je baisé avec un cousin ?” Hein, Örvar ? » Le pauvre bougre rougit un peu et marmonne qu’une soirée concert commence quelque part. D’après Aoife, à Reykjavik, les moins de trente ans font tous partie d’au moins un groupe de musique. Aoife et Örvar se lèvent pour y aller, et comme je pars demain aux aurores, ils me souhaitent bon voyage*. Elle me serre dans ses bras comme une nièce, et lui me donne une franche poignée de main ; et c’est alors qu’il se rappelle qu’il m’a apporté son exemplaire d’Embryons desséchés afin que je le lui dédicace. Tandis qu’il renoue ses lacets, je me demande ce que je pourrais écrire, histoire de marquer le coup, mais rien de spirituel ne me vient.

À Örvar de la part de Crispin, avec mes meilleures salutations.

Depuis Voir Wanda en peinture, je peine à rester spirituel.

C’est foutrement libérateur, de lâcher prise.

Je touille, touille, touille encore jusqu’à ce que les feuilles de menthe ne soient plus que des vairons vert clair pris dans un tourbillon. « C’est Venise qui a sonné le glas de notre relation, à Carmen et moi, expliqué-je à Holly. Si je ne revisite plus jamais cette ville, je mourrai l’âme en paix. »

Holly a l’air intriguée. « Je l’ai trouvée plutôt romantique, moi.

– C’est bien le souci. Tant de beauté, c’est foutrement insupportable. Ewan Rice surnomme Venise “la capitale du divorce” – c’est le décor d’un de ses meilleurs bouquins. Une histoire de divorce. Venise, c’est le summum de l’escroquerie et de l’entourloupe… J’ai voulu jouer au plus malin devant Carmen, qui s’était fait rouler en achetant un parapluie – le genre de réflexion que je peux sortir vingt fois par jour –, mais au lieu de laisser couler, elle m’a décoché un de ces regards… Du genre : Que je me souvienne : pourquoi est-ce que je gâche le restant de ma jeunesse avec ce vieux ronchon, déjà ? Puis elle est partie vers la place Saint-Marc. Seule, bien entendu.

– Bah, on a tous des jours avec et des jours sans, commente Holly sur un ton neutre.

– Rétrospectivement, ça a un peu été une révélation. Je ne lui en veux pas. Ni de m’avoir trouvé agaçant, ni de m’avoir largué. Quand elle aura l’âge que j’ai, j’en aurai soixante-huit, bougre de Dieu, Holly ! L’amour est peut-être aveugle, mais, une fois qu’on vit sous le même toit, c’est comme si on s’équipait d’un scanner ultra-sophistiqué. Du coup, chacun a passé la dernière journée à se promener et faire les musées dans son coin, puis, au moment de se dire au revoir à l’aéroport de Venise, ses derniers mots ont été “À bientôt” ; et quand je suis arrivé chez moi, une lettre de rupture m’attendait dans la boîte. Je ne vais pas te raconter que ça m’a surpris. Elle et moi, nous avons chacun eu à traverser un divorce compliqué ; on connaît, merci. On s’est mis d’accord pour rester bons amis. On continuera de s’envoyer des cartes de vœux pendant encore quelques années, à évoquer l’autre sans rancœur, mais on ne se reverra sans doute plus jamais. »

Holly acquiesce de la tête, et fait un petit bruit guttural, un « Je vois ».

Dehors, l’un des derniers bus marque l’arrêt dans un chuintement de freins à air.

Je m’abstiens de parler du message de cet après-midi à Holly.

Mon téléphone est toujours éteint. Pas maintenant. Plus tard.

« Elle est chouette, celle-ci. » Sur une étagère derrière Holly, il y a une photo encadrée où on la voit jeune maman, en compagnie d’une toute petite Aoife qui, déguisée en lion peureux, montre ses quenottes et les taches de rousseur sur son nez, et aussi d’Ed Brubeck, plus jeune que dans mon souvenir ; les trois sourient dans un petit jardin plein de tulipes roses et jaunes baigné de soleil. « Quand est-ce qu’elle a été prise ?

– En 2004. Les débuts sur les planches d’Aoife dans Le Magicien d’Oz. » Holly sirote son thé à la menthe. « C’est à cette époque qu’Ed et moi avons élaboré la trame des Gens-de-la-radio. Tu sais, ce livre, c’était son idée. On était à Brighton ce week-end-là, pour le mariage de Sharon, et jusque-là, il avait toujours fait son M. Il-doit-y-avoir-une-explication-logique.

– Mais, après le coup du numéro de chambre, il s’est mis à y croire, c’est ça ? »

Holly m’adresse une moue équivoque. « Disons plutôt qu’il a arrêté de ne pas y croire.

– Ed a-t-il vu le mastodonte que ton bouquin est devenu ? »

Holly secoue la tête. « J’ai écrit les parties sur Gravesend assez rapidement, mais après, j’ai eu une promotion au centre d’hébergement. Entre ce nouveau poste, Aoife à élever, et Ed qui n’était pas là, je n’ai pas eu l’occasion de finir l’écriture avant que… » – elle choisit soigneusement ses mots – « … la chance lui tourne le dos en Syrie. »

Je suis soudain atterré par mes propres pleurnicheries à propos de Zoë et Carmen. « Holly, tu es un peu un héros pour nous. Enfin, une héroïne.

– Il faut bien tenir le coup. Aoife avait dix ans. Je ne pouvais pas me payer le luxe de m’effondrer. Chez nous, on avait déjà perdu Jacko, alors… » – petit rire triste – « … chez les Sykes, le deuil, on connaît bien. Reprendre l’écriture des Gens-de-la-radio, ç’a été un peu une thérapie, je dois dire. Je n’ai pas imaginé une seule seconde que, en dehors de ma famille, d’autres gens auraient envie de le lire. Dans les interviews, quand je raconte ça, on ne me croit jamais, mais c’est la vérité. Les émissions de télé littéraires, la publicité qu’en a faite Prudence Hanson, tout ce foin autour du “médium qui porte les cicatrices de son enfance”, je n’y étais pas préparée, ni à ça, ni aux sites Internet, ni aux dingues, ni aux suppliques envoyées par la poste, ni aux gens avec lesquels on n’est plus en contact depuis des années, et ce, pour de très bonnes raisons. Mon premier petit copain – dont je ne garde absolument pas un bon souvenir – m’a contactée pour m’informer qu’il était passé chef régional de Porsche pour tout l’Ouest londonien et me demander si j’étais intéressée par un petit tour d’essai maintenant que le destin me souriait. Euh, non, sans façon. Et puis après que les enchères des droits pour la publication aux États-Unis des Gens-de-la-radio ont fait l’actualité, tous les faux Jacko de la planète sont sortis de terre. Mon agent a piégé le premier via Skype. Il avait le bon âge et ressemblait vaguement à ce à quoi Jacko aurait pu ressembler, puis de derrière l’écran, il m’a fixée en chuchotant : “Oh, nom de Dieu, nom de Dieu… c’est toi.” »

J’ai envie de fumer, mais je grignote un bout de carotte à la place. « Comment est-ce qu’il a justifié sa disparition pendant trente ans ?

– Il a raconté avoir été kidnappé par des marins soviétiques qui cherchaient un mousse, puis avoir été enfermé par la suite à Irkoutsk afin d’éviter un incident majeur pendant la guerre froide. Oui, bon, je sais. Comme son détecteur de conneries s’est déclenché, Brendan m’a poussée pour se planter devant l’écran et il a demandé : “Tu me reconnais, Jacko ?” Le type a hésité puis a lâché : “Papa !” Fin de l’appel. Le dernier “Jacko” à nous avoir contactés venait du Bangladesh, mais, malheureusement, les impérialistes de l’ambassade britannique de Dacca ne voulaient pas croire qu’il était bien mon frère, alors si je pouvais envoyer dix mille livres et l’aider pour son visa… Après ça, on a décidé que c’était terminé. À supposer que Jacko soit vivant, à supposer qu’il ait lu le livre et qu’il ait envie de nous revoir, il saurait nous retrouver.

– Tu travaillais toujours au centre d’hébergement pendant toute cette période ?

– J’ai démissionné avant d’aller à Carthagène. C’était vraiment dommage : j’adorais ce boulot, et je crois que je me débrouillais bien. Mais quand tu présides à une réunion de levée de fonds et que, le même jour, un paiement de droits d’auteur d’un montant à six chiffres tombe sur ton compte en banque, tu peux difficilement prétendre que rien n’a changé. D’autres “Jacko” sont venus tenter leur chance à mon bureau, et puis on a piraté ma ligne téléphonique. Je suis encore impliquée dans ce que font les associations dédiées aux sans-abri, mais en tant que donatrice. Il fallait que j’emmène Aoife loin de Londres et qu’on s’installe dans un gentil petit trou paumé et tranquille comme Rye. Enfin, c’est ce que je croyais. Est-ce que je t’ai raconté l’épisode du Grand Pugilat Illuminati ?

– Tu ne me racontes pas tellement de choses sur ta vie, moins que tu ne le crois. Les Illuminati : tu veux dire ces espèces de lézards extraterrestres qui asservissent les humains en diffusant depuis une base secrète installée sur la Lune des ondes mentales qui font office de bêtabloquants ?

– C’est ça. Un matin d’avril, deux groupes de conspirationnistes se cachent dans mes buissons. Comment est-ce que tout ça a commencé, je ne sais pas. Une remarque lâchée sur Twitter, peut-être. Chaque groupe constate qu’il n’est pas le seul sur place et se persuade que l’autre agit au nom des Illuminati. Tu me suis ? Non, ne rigole pas. Ils se sont battus à mort. La police a rappliqué en moins de deux. Après cette histoire, j’ai dû mettre une clôture et des caméras de surveillance. Tu imagines ? Moi, putain, retranchée chez moi comme ça ! Mais quel choix est-ce que j’avais ? Si ça se trouve, au prochain coup, ces tarés se seraient mis en tête non pas de me protéger mais de s’en prendre à moi. Alors, pendant que l’entrepreneur était sur place, j’en ai profité pour aller en Australie ; c’est la fois où Aoife et moi t’avons rencontré, à Rottnest. » Sans se presser, elle va tirer le rideau sur le port illuminé. « Mieux vaut s’abstenir d’inciter les gens à questionner ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Ils risquent d’en tirer des conclusions inattendues. »

Dans la rue, deux chiens se mettent à aboyer, furieux, puis s’arrêtent.

« Si tu ne publies plus rien, ils passeront leur chemin.

– Ça, c’est vrai, me répond Holly d’un air évasif.

– Quoi, tu es sur un autre bouquin ? »

Elle me regarde comme si je l’avais coincée. « Ce sont juste quelques histoires. »

Je suis jaloux et ravi. « C’est génial. Tes éditeurs vont faire des saltos arrière dans les couloirs.

– Les gens ne vont pas forcément les lire. Ce sont des récits fondés sur des personnes que j’ai connues au centre. Et aucun médium dans le lot.

– À l’heure actuelle, Les Plus Belles Listes de courses de Holly Sykes arriverait en tête des ventes rien qu’avec les précommandes.

– C’est ce qu’on verra. En tout cas, voilà ce qui m’a tenue occupée cet été. Reykjavik est un bon endroit pour travailler. En Islande, c’est comme en Irlande : ici, qu’on soit connu ou pas, ça ne change pas grand-chose. »

Par hasard, nos doigts se frôlent presque. Holly le remarque en même temps que moi ; chacun ramène sa main sur ses genoux. J’essaie de trouver une blague pour dédramatiser ce minuscule moment de gêne, mais rien ne me vient.

« Je t’appelle un taxi, Crisp. Il est minuit passé.

– Pas possible, il est si tard que ça ? » Je regarde mon téléphone : 00:10. « Foutredieu, on est déjà demain.

– Eh oui, dis donc. À quelle heure tu décolles pour Londres ?

– Neuf heures et demie. Mais, dis-moi, je peux te poser deux questions avant de partir ?

– Tout ce que tu voudras. Enfin, presque.

– Est-ce que, pour moi, c’est toujours : “une araignée, une spirale, un borgne” ?

– Tu veux que je vérifie ? »

Tel un athée qui souhaite qu’on prie pour lui, j’acquiesce de la tête.

Comme à Shanghai, Holly se touche le milieu du front et ferme presque les yeux. Quel fascinant visage elle a, mais… son teint me paraît trop gris et ses traits, trop tirés. Mes yeux vagabondent jusqu’à son pendentif. C’est un labyrinthe. Un symbole de l’union tête-corps-esprit, j’imagine. Offert par Ed ?

« Oui. » Holly ouvre les yeux. « Toujours pareil. »

Dehors, un type probablement soûl rit frénétiquement. « Est-ce que je saurai un jour ce que ça signifie ? Ce n’est pas ma deuxième question.

– Un jour, oui. Quand tu sauras, raconte-moi.

– Promis. » Ma deuxième question est plus difficile à poser, car une des réponses possibles me fait très peur : « Holly, tu n’es pas malade, au moins ? »

Elle est surprise, mais ne me contredit pas. Elle détourne le regard.

« Oh, bon Dieu de merde. » Je voudrais rembobiner ma question. « Excuse-moi, ce n’est pas…

– Un cancer de la vésicule biliaire. » Holly tente de sourire. « Évidemment, il fallait que j’aille chercher le sale truc bien rare. »

Tenter de sourire est au-dessus de mes forces. « Quel est le pronostic ? »

On croirait que Holly parle d’un pépin enquiquinant. « C’est trop tard pour la chirurgie – le cancer s’est étendu à mon foie et à… enfin, il y en a un peu partout, quoi. Mon cancérologue de Londres estime que j’ai… que j’ai… euh, j’ai cinq à dix pour cent de chances d’être encore ici dans un an. » Sa voix devient rauque. « Je ne parierais pas là-dessus. Avec la chimio et les médocs, on peut espérer monter jusqu’à vingt pour cent, mais bon… si c’est pour passer quelques mois de plus à gerber dans des sacs en plastique… C’est aussi pour cette raison que j’ai passé l’été en Islande à suivre cette pauvre Aoife comme une ombre, un peu comme l’autre dans Macbeth, là, comment est-ce qu’il s’appelle, déjà ?

– Banquo. Aoife est au courant, alors ? »

Holly fait signe que oui. « Brendan, Sharon, leurs enfants, ma mère et Örvar, aussi – j’espère qu’il aidera Aoife quand, enfin, tu sais. Quand, moi, je ne pourrai plus. Mais personne d’autre ne le sait. À part toi. Les gens deviennent tellement pleurnichards. Il faut que je garde de la force pour remonter le moral de la famille. Je ne te l’aurais pas annoncé à toi non plus, mais comme tu m’as demandé… Désolée que la soirée se termine sur cette note. »

Je la vois, elle, et je vois Crispin Hershey à travers ses yeux ; peut-être qu’elle voit Holly Sykes à travers les miens. Soudain, l’heure a avancé. Holly et moi nous tenons devant la table, et nous nous serrons dans les bras pour nous dire au revoir. Il n’y a rien d’érotique dans ce câlin. Je te l’assure, cher lecteur. Je m’en serais aperçu.

Ce câlin, voilà ce qu’il signifie : tant que je la serre contre moi, rien ne pourra nous arriver.

Le chauffeur de taxi a les oreilles chargées de quincaillerie et me répond d’un simple « OK » après que je lui ai donné le nom de l’hôtel. De la main, je salue Holly jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Ayant pris mes dispositions pour me rendre à Rye avant Noël, je vais faire la sourde oreille à ce désagréable pressentiment que je ne la reverrai plus jamais. La radio est calée sur une station qui diffuse de la musique classique ; je reconnais Maria Callas chantant le « Casta Diva » tiré de Norma de Bellini – Papa s’en est servi pour la scène de l’avion télécommandé dans La Colline aux cuirassés. Pendant quelques instants, j’oublie où je suis. J’allume mon iPhone pour envoyer un SMS à Holly et la remercier de cette soirée, mais pendant que je le saisis, un message de Carmen arrive. Elle me l’a envoyé pendant que je faisais mon intervention, tout à l’heure. Pas de texte, juste… une image d’une tempête de neige ?

Une tempête de neige la nuit à travers un pare-brise ? Je penche la tête et tourne le téléphone.

Des astéroïdes se télescopant ? Non.

C’est une échographie.

De l’utérus de Carmen.

Avec un occupant à l’intérieur.

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