L'âme des Horloges
7 Avril
Inez conduit. Elle porte des lunettes noires destinées à cacher les traces d’une abyssale nuit blanche. Les essuie-glaces couinent toutes les dix secondes. Nous ne parlons pas beaucoup et il n’y a pas grand-chose à dire. Unalaq est assise à l’avant et Ôshima, Holly, Arkady et moi sommes entassés à l’arrière. C’est Ôshima qui héberge Esther, aujourd’hui. New York est humide, pressée et se fiche bien que nous autres, Horlogers et Holly, nous apprêtions à risquer nos méta-existences et existence pour de parfaits inconnus, pour leurs enfants à haut potentiel psychovoltaïque et pour leurs descendants dont les parents ne se sont pas encore rencontrés. Je relève des détails que d’ordinaire, j’ignore. Visages, textures, matériaux, signes, flux. Certains jours, New York me semble l’œuvre d’un illusionniste. Toutes les grandes villes finissent toujours par redevenir jungle, toundra ou zone intertidale, si l’on patiente le temps qu’il faut, et j’en sais quelque chose. Ce phénomène, je l’ai de mes yeux vu. Aujourd’hui, pourtant, la présence de cette ville est incontestable, comme si le temps en était tributaire à New York, et non pas l’inverse. Quelle main ou quel œil immortel a été capable d’élaborer ces kilomètres de tracés, ces poutrelles d’acier, ces trottoirs habités et toutes ces briques, plus nombreuses que les étoiles dans le ciel ? Qui, à l’époque de Klara Koskov, quand je suis venue ici la première fois accompagnée de Xi Lo et Holokai, mes amis les Davidov, aurait été en mesure de prédire l’avènement de ces successions de saillies et canyons ? Et pourtant tout était déjà là, empaqueté dans le grand entrepôt noir et blanc de jadis, à l’instar d’un chêne contenu tout entier dans un gland, ou du Chrysler Building, si bien replié qu’il tenait dans le cerveau de William Van Alen. Si la conscience existe au-delà de la Dernière Mer et si jamais j’y plonge aujourd’hui, New York me manquera autant que tout le reste.
Inez quitte la Troisième Avenue et s’engouffre dans notre rue. Est-ce la dernière fois ? Ces pensées ne me facilitent pas la tâche. Mourrai-je avant d’avoir terminé l’Ulysse de Joyce ? Et tous ces dossiers de patients que je laisserai derrière moi à Toronto, la paperasse, les e-mails, les émotions par lesquelles passeront mes collègues, amis, voisins et patients quand on annoncera que « le Dr Fenby est introuvable », puis qu’on évoquera « sa disparition inquiétante », puis « sa mort probable ». Non, n’y pense pas. Nous nous immobilisons devant le 119A. Si l’Horlogerie a sa maison, c’est bien ici, avec ses briques brunes comme un pot-au-feu et ses encadrements de fenêtre sombres et de différentes formes. « Arrêt », ordonne Inez à la voiture : les feux de détresse se mettent à clignoter.
« Sois prudente », demande Inez à Unalaq qui acquiesce de la tête.
« Ramenez-la-moi, me dit Inez.
– Je ferai de mon mieux », réponds-je. Ma voix paraît bien frêle.
Le 119A reconnaît ses Horlogers ; il nous autorise à entrer. Sadaqat nous salue de derrière la protection intérieure du premier étage. Notre fidèle gardien ressemble à la caricature d’un survivaliste, avec son treillis comportant une douzaine de poches et sa boussole autour du cou. « Bienvenue chez vous, docteur. » Il prend mon manteau. « M. L’Ohkna est dans le bureau. Monsieur Arkady. Mademoiselle Unalaq. Monsieur Ôshima. Et Madame Sykes. » Le visage de Sadaqat s’affaisse. « J’espère de tout cœur que vous vous êtes remise de cette agression de l’ennemi aussi brutale que lâche. M. Arkady m’a raconté ce qui est arrivé.
– On s’est bien occupé de moi. Merci.
– Ces Anachorètes sont infâmes. De la vermine.
– Leur agression m’a convaincue d’apporter mon aide à l’Horlogerie, dit Holly.
– Bien, lui répond Sadaqat. Je vous approuve. Les choses sont claires.
– Holly participera à notre Seconde Opération, annoncé-je à notre gardien. »
Sadaqat est manifestement surpris et un rien déconcerté. « Ah oui ? Je ne savais pas que Mme Sykes avait étudié la méthodologie du Courant Profond.
– Ce n’est pas le cas, l’informe Arkady en accrochant son manteau. Mais nous aurons tous un rôle à jouer dans les heures qui viennent, n’est-ce pas, Sadaqat ?
– Et comment, mon cher ami. » Sadaqat tient à prendre les manteaux des autres afin de les ranger dans l’armoire. « Et comment. Et y aura-t-il d’autres… changements de dernière minute en vue de l’Opération ? »
Sadaqat a été bien préparé, mais il ne parvient pas tout à fait à chasser de sa voix les accents de la faim.
« Non, réponds-je. Aucun autre. Nous agirons avec une précaution accrue, mais nous prendrons tout ce que nous dira Elijah D’Arnoq pour argent comptant… sauf s’il nous trahit.
– Et l’Horlogerie a sa botte secrète, ajoute Sadaqat, radieux. Moi. Mais il n’est pas encore dix heures, et comme M. D’Arnoq n’est pas censé se présenter avant onze heures, je vous ai préparé des muffins. Vous sentez l’odeur ? » Il sourit, tel un chocolatier rondouillard qui soumet à la tentation un groupe de curistes prêts à succomber. « Banane et griottes. Le ventre vide, une armée n’avance pas, mes chers amis.
– Je suis désolée, Sadaqat, interviens-je, mais nous ne devrions rien avaler. Le Chemin-de-dalles peut donner la nausée. En fait, c’est mieux si nous y allons le ventre vide.
– Mais, docteur, une petite bouchée ne peut pas vous faire de mal. Ils viennent d’être cuits. Et j’ai aussi incorporé des copeaux de chocolat blanc dans la pâte.
– Ce n’en sera pas moins un régal à notre retour », dit Arkady.
Sadaqat n’insiste pas davantage. « Très bien. Nous les mangerons tout à l’heure, pour fêter la victoire. »
Il sourit, montrant vingt mille dollars de soins dentaires américains financés par l’Horlogerie, bien entendu. Presque tout ce que possède Sadaqat lui a été acquis ou offert par l’Horlogerie. Comment aurait-il pu en être autrement : il a passé la plupart de sa vie dans un hôpital psychiatrique en banlieue de Reading, en Angleterre. Une Carnivore qui chassait en solitaire avait été embauchée comme secrétaire dans cet établissement, et y avait repéré une patiente psychovoltaïque qui s’était confiée à Sadaqat avant que l’âme de cette pauvre femme ne soit distillée. Je m’étais débarrassée de la Carnivore en question après un duel pour le moins épuisant dans son jardin englouti, mais plutôt que d’expurger la mémoire de Sadaqat de tout ce qu’il avait appris à propos des Atemporels et de leur monde, je m’étais employée à isoler la partie de son cerveau où résidait sa schizophrénie ainsi qu’à couper les connexions neuronales menant aux zones affectées. Ce qui, d’une certaine manière, l’avait soigné ; aussi, quand il m’avait déclaré son éternelle reconnaissance, je l’avais emmené avec moi à New York afin d’en faire le gardien du 119A. Cela remonte à cinq ans. L’année dernière, notre fidèle domestique a été retourné contre nous après une série de rencontres et de rendez-vous à Central Park, où Sadaqat fait un peu d’exercice chaque jour, qu’il neige ou qu’il vente. Ôshima, qui a été le premier à déceler des traces d’anachorétisme dans le comportement de notre gardien, était d’avis d’expurger les souvenirs des six dernières années de Sadaqat et, par suasion, de le convaincre d’embarquer sur un cargo à destination de l’Extrême-Orient russe. Un mélange de sentimentalité et d’intuition ambivalente que nous pourrions utiliser la taupe des Anachorètes contre ses nouveaux maîtres m’a alors incitée à retenir la main vengeresse d’Ôshima. Depuis douze mois, nous ne cessons d’anticiper les deux, voire trois prochains coups que s’apprête à jouer l’ennemi, et pour sa part, L’Ohkna a dû recalibrer les détecteurs de toxines du 119A au cas où Sadaqat recevrait l’ordre de nous empoisonner ; mais ce matin, tout ceci prendra fin, pour le meilleur ou pour le pire.
Comme j’exècre cette Guerre.
« Venez avec moi, demande Ôshima à Sadaqat, allons vérifier une dernière fois le câblage de notre boîte à malice… »
Ils vont à l’étage afin de s’assurer que le matériel ne nécessite aucun ajustement de dernière minute. Arkady monte au jardin pratiquer son taï-chi sous un crachin qui manque d’enthousiasme. Unalaq se retire dans le foyer et envoie des instructions à son réseau kenyan. Je vais dans le bureau afin de transférer les protocoles de l’Horlogerie à L’Ohkna. Très vite, la tâche est menée à bien. Le plus jeune des Horlogers me serre la main en disant qu’il espère me revoir, ce à quoi je réponds : « Pas autant que moi. » Puis il quitte le 119A via l’issue secrète. Il reste trente minutes avant que D’Arnoq se présente. De la poésie ? De la musique ? Non, une partie de billard.
Je descends au sous-sol, où je trouve Holly, en train de mettre en place les boules. « Je me suis permis, j’espère que ce n’est pas grave. Tout le monde a disparu, alors je…
– Pas du tout. Je peux me joindre à vous ? »
Elle est surprise. « Vous jouez ?
– Quand je ne me joue pas aux échecs contre le Mal, rien ne me détend plus que le bruit sec du procédé contre une bille de résine phénolique. »
Holly positionne le paquet et retire le triangle. « Je peux vous poser une autre question sur les Atemporels ? »
Allez-y, lui indiqué-je d’un signe de tête.
« Vous avez des proches ?
– Nous nous réincarnons souvent au sein d’une famille. Il est courant que l’hôte d’un Résident ait encore ses parents biologiques, comme Jacko. Et nous nous attachons aux gens : voyez Unalaq et Inez. Jusqu’au vingtième siècle, il n’était pas simple pour une femme de voyager seule.
– Vous-même, vous avez été mariée, alors ?
– Quinze fois, mais cela ne m’est plus arrivé depuis les années 1870. Mariée, je l’ai été plus souvent que Liz Taylor et Henri VIII réunis. Vous vous demandez si nous pouvons concevoir, n’est-ce pas ? » D’un geste de la main, je dissipe la gêne qu’elle éprouve. « Non. Cela nous est impossible. Les conditions du contrat.
– Je vois. » Holly enduit son procédé de bleu. « Ce ne serait pas facile, j’imagine, de…
– De vivre en sachant que vos enfants sont morts de vieillesse plusieurs décennies auparavant. Ou de savoir qu’ils ne sont pas morts, mais qu’ils refusent d’ouvrir la porte à ce fou qui prétend être la réincarnation de Maman ou Papa. Ou de se rendre compte qu’on a conçu un enfant avec son arrière-arrière-petite-fille. Il arrive parfois que nous adoptions, et souvent cela se passe bien. Le monde ne sera jamais à court d’enfants sans foyer. Certes, je n’ai jamais été enceinte ni n’ai été père, mais ce que vous ressentez pour Aoife, cette détermination qui vous conduirait sans hésitation à foncer dans un bâtiment en flammes, je l’ai ressentie, moi aussi. Et j’ai déjà dû entrer dans des immeubles en feu, également. Par ailleurs, ma stérilité a constitué un avantage considérable, car elle m’a évité d’être cantonnée au rôle de femelle reproductrice lors de mes incarnations féminines, sort qui a été celui de la plupart des femmes ayant vécu entre l’Âge de pierre et l’apparition des suffragettes. » Je désigne la table. « Prête ?
– Allons-y. Ed disait toujours que j’aimais bien me mêler des affaires des autres. De la part d’un journaliste, je trouve ça gonflé. » Elle sort une pièce de son porte-monnaie. « Pile ou face ?
– Face. »
Elle la lance. « Pile. Avant, j’aurais deviné. » Holly se met en position, et casse le paquet. La bille de choc effleure ce dernier, ricoche sur la bande opposée, et revient se placer sur la partie supérieure de la table.
« Je suppose que ce n’est pas ce qu’on appelle la chance du débutant.
– Brendan, Jacko et moi jouions le dimanche au Captain Marlow, quand le pub était fermé. Devinez qui gagnait, d’habitude. »
Je tente de reproduire son coup, mais ne réussis qu’à moitié. « N’oubliez pas qu’il y jouait depuis 1750. Et puis, il y avait joué plus récemment. Xi Lo et moi nous sommes livrés à une pratique quotidienne sur cette table même, pendant la quasi-totalité de l’année 1969.
– Non, vraiment ? Sur cette table-ci ?
– Elle a été retapissée deux fois depuis, mais oui, je vous le confirme. »
Le pouce de Holly parcourt la bande. « À quoi ressemblait Xi Lo ?
– Il était assez petit et avait tout juste la cinquantaine en 1969, barbu. Il se trouve qu’il était juif. Il a fondé le département d’anthropologie comparée à l’université de New York. Nous avons des photos de lui dans nos archives, si vous voulez. »
Elle hésite. « Une autre fois, quand il n’y aura pas une mission suicide au programme. Xi Lo était aussi de sexe masculin à cette époque ?
– Oui. Souvent, les Résidents sont plus à l’aise sous l’un des deux sexes. Esther préfère être femme. Nous autres Rapatriés changeons de genre à chaque réincarnation, que cela nous plaise ou non.
– Ça ne vous bousille pas la cervelle ?
– C’est quelque peu étrange pendant nos premières existences, et puis on s’habitue. »
Holly fait ricocher la blanche sur les bandes latérale puis opposée, ce qui l’amène dans le paquet de boules cassé. « Vous dites tout ça comme… comme si c’était normal.
– Tout ce que nous tenons pour acquis nous paraît normal. En 1024, aux yeux de vos ancêtres, votre vie en 2024 semblerait impossible, déconcertante, merveilleuse.
– Oui, oui, mais bon… ce n’est pas tout à fait pareil. Que ce soit moi ou mes ancêtres, quand on meurt, on meurt. Mais vous, Marinus… comment ça fait ?
– L’atemporalité ? » Je me passe un peu de bleu sur la partie charnue à la base du pouce et de l’index. « Jeunes, nous sommes déjà vieux. Nous sommes souvent en partance ou abandonnés par les autres. Nous nous méfions de ce qui nous retient. Jusqu’en 1823, année au cours de laquelle Xi Lo et Holokai sont venus à ma rencontre, j’éprouvais un indescriptible sentiment de solitude que je devais malgré tout assumer. Encore à ce jour, ce que je nomme “l’ennui* de l’éternité” est parfois usant. Cependant, exercer le rôle de médecin ou d’Horloger donne un sens à ma méta-existence. »
Holly refait son turban vert mousse, découvrant un bout de cuir chevelu recouvert de petits cheveux courts et duveteux. C’est la première fois qu’elle effectue ce geste devant moi, et cela me touche. « Une dernière question : pourquoi est-ce que les Atemporels existent ? Ou plutôt, est-ce que les Rapatriés et les Résidents sont juste le résultat de l’évolution, un peu comme les grands singes et les baleines, ou bien est-ce que vous avez été… “créés” ? Est-ce que c’est dû à un événement survenu dans votre première existence ?
– Xi Lo lui-même n’a de réponse à cette interrogation-là. Ni même Esther. » Je réussis à mettre la bille numéro 5 orange dans la poche inférieure gauche. « À moi les pleines et à vous les rayées. »
À dix heures cinquante, Holly empoche la noire, me battant avec seulement une boule d’avance. « Je vous accorderai votre revanche plus tard », dit-elle. Nous remontons l’escalier et gagnons la galerie, où les autres sont rassemblés. Ôshima baisse les volets. Holly va dans la cuisine se servir un verre d’eau. L’eau du robinet seulement, l’interpellé-je en subdiscours. Ne touchez pas aux bouteilles d’eau minérale. Elles ont peut-être été trafiquées. Elle revient une minute plus tard, enfilant un petit sac à dos, comme si nous allions faire une balade dans les bois. Je n’ai pas le courage de lui demander ce qu’elle emporte – une thermos de thé, un gilet, une barre énergétique ? Ce n’est pas ce genre d’expédition qui nous attend. Nous regardons les tableaux. Qu’avons-nous d’autre à nous dire ? Nous avons discuté ad nauseam des points stratégiques dans la bibliothèque d’Unalaq, il ne serait pas judicieux de partager nos craintes à ce stade, et personne n’a envie de combler ces derniers instants avec de menus propos. Le Bronzino et son Allégorie du triomphe de Vénus m’appelle. Xi Lo m’avait confié qu’il regrettait de ne pas l’avoir échangé avec la copie qui est à Londres, mais quand il songeait à tous les actes de suasion, à toutes les magouilles et à tous les subterfuges auxquels il faudrait recourir pour réparer ce tort, la force lui manquait. Cinquante ans plus tard, c’est moi qui ai ce regret-ci. À nous, Atemporels, les lendemains nous paraissent intarissables. Mais, de lendemains, je suis désormais à court.
« Le Sas, dit Unalaq, je le sens qui s’ouvre. »
Nous sommes six à chercher son contour…
« Là, annonce Arkady, près du Georgia O’Keeffe. »
Une fente noire verticale se dessine devant les aplats horizontaux jaunes et roses de l’aube du Nouveau-Mexique. Une main apparaît, la fente s’élargit et, de l’embrasure, jaillit Elijah D’Arnoq. Doucement, Holly étrangle un juron et demande : « D’où est-ce qu’il est sorti ? ! » Ce à quoi Arkady répond : « De là où nous allons. »
Elijah D’Arnoq est mal rasé et décoiffé. Bien entendu, les tourments subis par le traître à sa cause doivent être visibles. « Vous êtes à l’heure.
– Les Horlogers n’ont aucune excuse quand ils sont en retard », lui répond Arkady.
D’Arnoq remarque la présence de Holly. « Madame Sykes. Content de vous savoir saine et sauve. Mais Constantin n’en a pas fini avec vous. »
Il est encore trop tôt pour que Holly adresse la parole à ce type surgi de nulle part.
« Mme Sykes se joindra à notre équipe de démolition, expliqué-je à D’Arnoq. Unalaq canalisera son voltage psychosotérique lors de la phase de couverture. »
Elijah D’Arnoq est perplexe ; je me demande si nous ne sommes pas en train de compromettre notre Seconde Opération. « Je ne peux pas garantir sa sécurité.
– Vous nous aviez dit que vous aviez tout passé en revue, objecte Arkady.
– Quand on est en guerre, il n’y a pas de garantie qui tienne. Je ne vous apprends rien.
– Et M. Dastaani ici présent » – je désigne Sadaqat – « sera également des nôtres. Je suppose que vous connaissez déjà notre gardien du 119A ?
– Tout le monde fait de l’espionnage, avoue D’Arnoq. Quel est le rôle de M. Dastaani ? »
C’est Ôshima qui lui répond : « Il posera ses fesses à mi-chemin sur le Chemin-de-dalles et déclenchera un psychoenfer de force dix si jamais quelqu’un s’aventurait sur nos traces. Temporel ou Atemporel, toute personne présente dans le passage serait réduite en cendres. »
D’Arnoq fronce les sourcils. « Un “psychoenfer” ? C’est une invocation du Courant Profond ?
– Non, confie Ôshima. C’est juste le terme que j’ai inventé pour désigner ce qui se produirait si une bombe de N9D – le fameux nano-explosif conçu par les Israéliens – comme celle présente dans le sac à dos de M. Dastaani détonait sur le Chemin-de-dalles.
– Nous nous assurons ainsi qu’on ne pourra nous attaquer à revers, expliqué-je, quand nous serons occupés à démolir la Chapelle.
– Sage précaution, commente Elijah D’Arnoq, qui semble impressionné. Mais je prie le Ciel pour que vous n’ayez pas à vous en servir.
– Alors, comment on se sent ? » C’est Ôshima qui interroge D’Arnoq. « Une défection, ce n’est pas rien. »
Ce Carnivore de cent trente-deux ans fixe Ôshima d’un air méfiant. « Pendant des dizaines d’années, j’ai été l’agent d’un mal qui frappe sans discernement, monsieur Ôshima. Mais, aujourd’hui, je contribue à y mettre un terme.
– Mais sans votre Vin noir, lui rappelle Ôshima, vous vieillirez, vous vous décatirez et mourrez dans une maison de retraite.
– Non, pas si Pfenninger ou Constantin nous empêchent de démolir la Chapelle du Vêpre. Bien. Si cela ne vous dérange pas, on peut s’y mettre ? »
Les uns après les autres, nous passons par le sombre Sas et arrivons sur une dalle rocheuse et circulaire mesurant une dizaine de pas de diamètre. Blanc comme du papier, le Cierge du Cadran, avec sa flamme immobile, est aussi grand qu’un enfant. J’avais oublié la claustrophobie mêlée d’agoraphobie, l’odeur d’espace confiné, et l’air raréfié. La lumière et les couleurs résiduelles qui filtrent par le Sas maintenu ouvert tel un rideau par D’Arnoq afin de laisser entrer Holly, puis Sadaqat et son sac à dos bourré d’explosif. Autant le visage de celui-ci est le reflet même d’une sidération teintée de nervosité, autant celui d’Ôshima – dernier à pénétrer dans les lieux – est celui d’une nonchalance boudeuse. « Ce n’est pas la Chapelle, si ? murmure Holly. Et pourquoi est-ce que ma voix est si basse ?
– Nous sommes sur le Cadran du Chemin-de-dalles, réponds-je. C’est la première des nombreuses marches menant à la Chapelle. Le pourtour du Cadran absorbe la lumière et le son. Élevez un peu la voix pour compenser le phénomène.
– Il n’y a pas de couleurs, observe Holly. C’est moi ?
– Ce Cierge est monochrome, réponds-je. Il brûle depuis huit siècles. » Derrière moi, Elijah D’Arnoq est en train de sceller le Sas. Juste avant que notre porte de sortie disparaisse, j’entrevois la Vénus peinte par le Bronzino, qui, d’une main légère, tient sa pomme d’or. On n’a jamais vu de forteresse plus sûre. Seuls Esther ou un disciple de la Voie de l’Ombre seront à même de desceller le Sas et de nous ramener chez nous. Le souvenir douloureux de ma dernière visite incorporelle sur le Cadran se ravive : mon âme et celle d’Esther qui s’effilochaient, Joseph Rhîmes qui nous poursuivait et nous rattrapait. Esther, discrètement nichée dans la tête d’Ôshima, pense sans doute à la même chose.
« Il y a des lettres gravées dans la roche, relève Holly.
– Il s’agit de l’alphabet cathare, précisé-je. Personne ne sait plus le lire, de nos jours, pas même les hérésiologues. Il est hérité de la langue d’oc.
– Pfenninger m’a dit, intervient D’Arnoq, que ces lettres sont une prière adressée à Dieu, dans laquelle Son aide est sollicitée pour reconstruire l’échelle de Jacob. C’est ce que le Cathare Aveugle croyait bâtir, visiblement. Ne touchez pas la paroi. Je ne sais pas de quoi elle est faite, mais elle et la matière atomique » – il sort une pièce de monnaie de sa poche – « ne font pas bon ménage. » Il la lance par-delà le Cadran ; celle-ci disparaît dans un bref scintillement phosphorescent. « Gardez-vous de tomber du Chemin-de-dalles.
– Où se trouve-t-il, d’ailleurs ? l’interroge Ôshima.
– Il est dissimulé derrière un voile. » D’Arnoq ferme les yeux et ouvre son troisième œil. « Et il est mouvant, ce qui le protège des intrus. Un instant. » Lentement, il avance par petits pas jusqu’au bord du Cadran, puis, avec le staccato typique de la Voie de l’Ombre, trace des symboles de la main et, marmonnant, invoque une Exposition. En prenant soin de rester dos au Cierge, il effectue des pas de côté sur tout le tour. « Ça y est. » Près du rebord du Cadran et environ trente centimètres au-dessus de celui-ci, une dalle de pierre apparaît, aussi longue et large qu’une table. Un peu plus haut, une deuxième dalle se dessine, puis une troisième, et une quatrième, lesquelles s’élèvent toujours plus haut dans la noirceur.
« Marinus, me souffle Holly à l’oreille, c’est une technologie, ou c’est… »
Je devine le mot qui manque. « Si vous aviez soigné la tuberculose d’Henri VII à l’aide d’éthambutol, ou bien donné à Isaac Newton accès pendant une heure au télescope Hubble, ou encore montré une imprimante 3D grand public aux clients réguliers du Captain Marlow dans les années 1980, on vous aurait jeté le mot “magie” au visage. Certaines formes de magie ne sont que des choses normales auxquelles vous n’êtes pas encore habituée.
– Si madame le professeur de sémantique n’y voit pas d’inconvénient, intervient Ôshima, pourrait-elle terminer son séminaire plus tard ? »
Elijah D’Arnoq monte en premier, je lui emboîte le pas, suivie de Holly, Arkady, Unalaq, Sadaqat – dont le sac contient dix kilos de N9D – et Ôshima, qui protège nos arrières et ferme la marche. Du haut de la cinquième ou sixième dalle, je regarde derrière moi, au-dessus des têtes de mes camarades, mais le Cadran n’est déjà plus visible. Même les irrégularités du Chemin-de-dalles sont irrégulières. Tantôt les marches tournent et s’élèvent, minces et escarpées, comme un escalier en colimaçon, tantôt les dalles de pierre sont longues et forment une route en pente douce. Et parfois, nous devons sauter de l’une à l’autre, comme pour traverser une rivière. Mieux vaut alors ne pas s’imaginer glisser. Je suis vite en sueur. La visibilité est médiocre ; on se croirait en train de gravir un sentier de montagne la nuit, dans un brouillard grumeleux. Les dalles brillent d’une faible lueur similaire à celle du Cierge du Cadran, mais seulement à notre approche, ce qui nous donne l’illusion que le Chemin se forme à mesure que nous avançons. Les ténèbres alentour sont oppressantes et me paraissent invoquer des voix de mes existences passées. J’entends mon père biologique qui explique dans un bas latin vernaculaire comment on donne un loir à manger à une crécerelle. Puis voici Sholeetsa, un herboriste de la tribu des Duwamish qui me réprimande parce que j’ai trop laissé bouillir une racine. Puis le jacassement de corvidé d’Arie Grote, un manutentionnaire de Dejima. Voilà bien longtemps que le compost de leurs corps a disparu, que leur âme est allée rejoindre la Dernière Mer. Nous autres Horlogers nous sommes mis d’accord pour ne pas nous parler en subdiscours, de peur qu’on ne nous écoute, mais je me demande si les autres entendent également des voix en provenance de leurs vies antérieures. Je ne pose pas la question à voix haute, de peur que cela ne les déconcentre et les fasse trébucher. Chuter du Chemin-de-dalles, c’est plonger dans le néant.
Nous arrivons à la seule dalle triangulaire de toute notre ascension. Elle est concave en son centre et suffisamment grande pour nous accueillir tous les six. « Bienvenue sur l’Entresol », dit D’Arnoq – ce qui me rappelle qu’à l’époque de la Première Opération, Immaculée Constantin avait donné à ce triangle de pierre le même nom devant Jacko. « Je crois que c’est un mirador tout désigné pour vous, Sadaqat, déclare Ôshima. Il n’y a pas meilleur point de vue pour surveiller le bas. Couchez-vous sur ce creux, là, au milieu, et si des visiteurs arrivent, vous les verrez avant qu’eux ne vous voient. » Sadaqat acquiesce de la tête, puis se tourne vers moi ; j’opine du chef à mon tour. « Très bien, monsieur Ôshima. » Diligent, Sadaqat s’assied et sort de son sac à dos un iCube lourdement modifié ainsi qu’un fin cylindre métallique. Il place la machine sur l’angle de la dalle orienté vers l’aval.
« C’est là votre bombe incendiaire ? demande D’Arnoq avec la curiosité du professionnel.
– C’est un générateur de voile de Courant Profond. » Sadaqat bascule le clapet, activant l’écran aérien de l’ordinateur cubique et parcourt le menu options. « Et un détecteur d’âmes. Un son se déclenche » – on entend une oie cacarder à l’envi – « dès qu’une âme non répertoriée – la vôtre, par exemple, monsieur D’Arnoq – est repérée… » Les doigts de Sadaqat glissent latéralement ; l’écran aérien scintille, le temps que la signature du cerveau d’Elijah D’Arnoq soit enregistrée. « Voilà, il saura désormais bien faire la distinction entre les ennemis et les alliés.
– Une sage précaution et un ingénieux gadget, commente D’Arnoq.
– Le générateur empêche qu’un psychosotéricien, par le biais d’une suasion, me fasse désactiver le N9D. » Sadaqat dévisse le haut du cylindre de métal. « Et en cas de tentative, le détecteur m’avertit : il devient alors temps de faire exploser la bombe incendiaire, laquelle, bien entendu, se trouve ici. » Un trépied jaillit de la partie basse du cylindre ; Sadaqat le met debout. « Dix kilos de N9D ont été compressés dans ce tube : cela suffirait à transformer le Chemin-de-dalles en une fournaise où la température atteindrait les cinq cents degrés Celsius. Il suffit que l’oie cacarde » – Sadaqat regarde D’Arnoq – « et c’est le psychoenfer assuré.
– Restez vigilant, lui recommande Ôshima. Notre sort dépend de vous.
– J’ai prêté serment, monsieur Ôshima. Je sais quel est mon rôle.
– Vous tenez là un fidèle lieutenant, me dit D’Arnoq. Un lieutenant prêt à l’ultime sacrifice.
– Je mesure la chance que nous avons, assuré-je à Sadaqat.
– Allons, ne vous laissez pas abattre, docteur ! » Sadaqat se lève et nous serre la main à tous. « Nous nous reverrons très vite mes amis. J’en suis sûr ; c’est dans le Script. » Quand vient mon tour, il se frappe la poitrine. « Celui de mon cœur ! »
Nous poursuivons notre ascension, dalle après dalle, mais il n’est pas aisé de savoir de combien de mètres nous nous sommes élevés ou le temps qui s’est écoulé depuis que nous avons quitté l’Entresol où Sadaqat monte la garde. Nous avons laissé nos téléphones et montres au 119A. Ici, le temps existe, mais il est difficilement mesurable, même dans l’esprit d’un Horloger. Ma résolution de compter les marches a été mise à mal par les voix des disparus de jadis. Je me contente donc de suivre le dos d’Elijah D’Arnoq en tentant autant que possible de rester concentrée, jusqu’à ce que, enfin, nous arrivions sur une deuxième plate-forme de pierre circulaire presque identique au Cadran du début. « Celle-ci, nous l’avons baptisée le Sommet, nous précise D’Arnoq, visiblement nerveux. Nous y sommes.
– Ce ne serait pas par ici qu’on est entrés ? demande Holly. La bougie, le cercle, le disque de pierre, les lettres gravées…
– Les inscriptions sont différentes, dis-je. N’est-ce pas, monsieur D’Arnoq ?
– Je ne me suis jamais penché dessus, admet le renégat. Pfenninger est féru de philologie, comme l’était Joseph Rhîmes, mais aux yeux de la plupart d’entre nous, la Chapelle est juste… une machine douée de conscience avec laquelle nous devons composer.
– “Ce n’est pas ma faute, je ne suis qu’un pion, moi” », se moque Arkady.
D’Arnoq a l’air au bout du rouleau. « Ouais. Peut-être bien. C’est sans doute ce qu’on se raconte. » Il fait comme s’il avait une poussière dans l’œil. « Bon, je vais desceller l’Arche d’Ombre – l’entrée de la Chapelle –, mais d’abord, je vous préviens : le Cathare Aveugle devrait normalement être en stase dans son icône, au nord de la Chapelle. Vous ressentirez sa présence. Mais, à l’inverse, lui ne devrait pas percevoir la nôtre.
– “Ne devrait pas” ? Comment ça, “ne devrait pas” ? le questionne Ôshima.
– Un déicide n’est jamais sans risque, ou ça n’en serait pas un, se renfrogne D’Arnoq. Si vous avez peur, Ôshima, repartez auprès de Sadaqat en bas. Mais vous pouvez réduire les risques en respectant ces trois règles : ne regardez pas le visage de l’icône du Cathare Aveugle ; ne faites pas de bruit ni de mouvement brusque ; n’ayez pas non plus recours à votre psychosotérique de Courant Profond, et ne vous parlez pas en subdiscours. Je peux effectuer des invocations de la Voie de l’Ombre sans créer d’agitation dans la Chapelle, mais le Cathare détectera toute action psychosotérique du camp adverse. Votre 119A est truffé d’alarmes, de boucliers et de voiles de protection. Eh bien, il en est de même dans notre sanctuaire, et si le Cathare Aveugle détecte la présence d’Horlogers en son sein avant que les murs ne commencent à s’effondrer, alors la journée se terminera mal pour nous tous. C’est compris ?
– Entendu, répond Arkady. Pas de problème si Dracula se réveille mais qu’il a déjà un épieu planté dans le cœur. »
D’Arnoq l’entend à peine : il est en train d’effectuer une Exposition. Une ouverture en forme de trèfle de taille humaine se met à miroiter sur le bord du Sommet. C’est l’Arche d’Ombre. La Chapelle apparaît au travers ; en mon for intérieur j’ai un mouvement de recul, alors que je suis Elijah D’Arnoq, qui avance. « Allons-y », dit quelqu’un.
La Chapelle du Vêpre du Cathare Aveugle est le corps d’un être vivant. C’est ce qu’on ressent immédiatement. Si l’Arche d’Ombre est au sud, la nef nord-sud de la Chapelle mesure environ soixante pas, l’axe est-ouest en fait trente, et l’édifice est plus haut que long. Chaque surface plane est orientée vers l’icône du Cathare Aveugle, qui est accrochée dans l’étroit recoin situé au « nord » : il faut lutter pour ne pas la regarder. Les murs, le sol et la pyramide du plafond sont tous taillés dans la même roche d’un gris silex laiteux. Pour tout mobilier, la Chapelle dispose d’une longue table de chêne flanquée de deux bancs et orientée sur l’axe nord-sud, ainsi que d’un grand tableau sur chaque mur. Immaculée Constantin avait présenté ces peintures gnostiques à Jacko la dernière fois : Les Pommes bleues de l’Éden à midi au huitième jour de la Création, Asmodée le démon trompé par Salomon pour qui il bâtit le Temple du roi, La Véritable Vierge donnant le sein à deux Enfants Jésus, et enfin un Saint Thomas qui se tient dans une pièce en forme de losange identique à la Chapelle du Vêpre. Sous le point le plus élevé du plafond flotte un serpent de pierre aux couleurs chatoyantes qui, entortillé, est en train de se mordre la queue. La maçonnerie de la Chapelle est d’une impeccable exécution : tout semble d’un seul tenant, comme si elle avait été taillée de l’intérieur d’une montagne ou s’était formée par cristallisation. L’air n’est ni frais, ni rance, ni chaud, ni froid, quoiqu’il ait la saveur piquante des mauvais souvenirs. Holokai a expiré en ces lieux, et bien que nous ayons suggéré le contraire à Holly, rien ne me prouve que Xi Lo ne soit pas mort, lui non plus.
« Donnez-moi une minute, murmure D’Arnoq. Je dois révoquer mon Immunité pour pouvoir combiner mon psychovoltage au vôtre. » Il ferme les yeux. Je m’avance jusqu’à l’angle obtus du coin ouest, où une fenêtre donne à voir un ou une centaine de kilomètres de Dunes qui s’élèvent jusqu’à la Grande Crête et à la Lumière du Jour. Holly me suit. « Vous voyez là-haut ? lui montré-je. C’est de là que nous venons.
– Alors toutes ces petites lueurs qui traversent le sable, chuchote Holly, ce sont des âmes ?
– Oui. Il y en a des milliers et des milliers. En permanence. » Nous allons jusqu’à la fenêtre est, où une étendue de Dunes de longueur indéterminable s’enfonce dans les ténèbres d’un crépuscule menant à la Dernière Mer. « Et voilà où elles vont. » Nous regardons ces petits points lumineux pénétrer dans l’horizon sans étoiles et s’éteindre, chacun à son tour.
Holly me demande : « Cette Dernière Mer, c’est une vraie mer ?
– J’en doute. C’est juste le nom qu’on lui donne.
– Elles deviennent quoi, les âmes qui finissent là-bas ?
– Vous le saurez un jour, Holly. Et moi aussi, peut-être. » Aujourd’hui ?
Nous retournons au centre de la Chapelle ; D’Arnoq est toujours plongé en lui-même. Ôshima désigne le plafond, traçant une ligne imaginaire qui va jusqu’au coin nord, où l’icône semble nous observer. Je ferme les paupières, ouvre mon troisième œil et cherche à déceler la fissure dont parlait Esther…
Au bout d’un moment, je finis par la repérer. Elle part du sommet et serpente jusqu’aux ombres du coin nord.
Elle est là, c’est indéniable, mais c’est une bien mince fissure sur laquelle nous nous apprêtons à miser les méta-existences de cinq Atemporels ainsi que la vie d’une Temporelle.
« C’est moi ? » m’interroge Holly. Je referme mon chakra et ouvre les yeux. « Ou c’est comme si ce tableau… vous aspirait ?
– Non, ce n’est pas vous », répond Elijah D’Arnoq, de retour. Nous nous tournons vers l’icône. L’ermite porte une bure blanche dont la capuche recouvre ses épaules, révélant une tête et un visage sans yeux. « Mais ne le fixez pas du regard », nous rappelle D’Arnoq. Sur le Chemin-de-dalles, les sons étaient étouffés et il fallait élever la voix, mais ici, dans la Chapelle, les chuchotements, les bruits de pas et même les bruissements de nos vêtements sont amplifiés, comme si des micros dissimulés partout les captaient. « Arrêtez de le regarder, madame Sykes ! Il a beau être en train de rêver, il n’en a pas moins le sommeil léger. »
Holly s’efforce de détourner le regard. « Ce sont ses orbites vides, là. Elles vous aspirent les yeux.
– C’est l’antre d’un esprit perverti, juge Arkady.
– Qu’est-ce qu’on attend pour le détruire, alors ? interroge D’Arnoq. J’ai procédé à l’Anesthésie. Faisons comme il était prévu : Marinus et Unalaq pétrifieront l’icône afin de veiller à ce que le Cathare Aveugle ne se réveille pas pendant qu’Arkady, Ôshima et moi brûlons l’icône en déversant jusqu’à notre dernier psychovolt. »
Nous nous rapprochons du coin nord, où le personnage dépourvu d’yeux brille d’une pâleur pareille au ventre d’un requin. « Et donc, pour démolir ce lieu, me questionne Holly, il vous suffit de vandaliser cette peinture ?
– Oui, mais seulement maintenant, à ce moment précis du cycle, répond D’Arnoq à ma place, car l’âme du Cathare Aveugle se trouve dans l’icône. À d’autres moments, il demeure dans la structure de la Chapelle : si cela avait été le cas, il aurait deviné nos intentions et nous aurait fait fondre comme des figurines de plastique sous la flamme d’un chalumeau. Marinus, allez-y. »
Si Elijah D’Arnoq est en train de nous trahir, alors son numéro sera resté convaincant jusqu’au dernier moment. « À toi la gauche, dis-je à Unalaq, et à moi la droite. » Nous nous postons devant le Cathare Aveugle et fermons les yeux. Nos mains effectuent simultanément les mêmes mouvements. À Saint-Pétersbourg, Xi Lo a appris la pétrification à Klara Marinus Koskov, puis, plus tard, quand j’ai été l’indienne Choudary, j’ai enseigné cette technique à Unalaq. Afin de consolider et d’amplifier le processus, nos lèvres se mettent à psalmodier en silence et de mémoire, un peu comme les yeux d’un pianiste parcourent une partition complexe et néanmoins familière. Je sens la conscience du Cathare Aveugle affleurer à la surface de l’icône, tel un essaim. Nous la repoussons. Et y parvenons. En partie. Du moins, je le crois. « Vite, dis-je à Elijah D’Arnoq. C’est davantage une anesthésie locale qu’un coma profond. »
Unalaq et moi nous écartons. D’Arnoq se tient devant son ancien – ou actuel ? – maître, et écarte les mains, paumes tournées vers le ciel. À sa gauche et sa droite, Arkady et Ôshima posent les chakras de leurs mains contre ceux d’Elijah D’Arnoq. « N’allez pas vous imaginer que ce sera une partie de plaisir », murmure Ôshima.
Pâle et moite, D’Arnoq ferme les paupières, ouvre son troisième œil, puis concentre le rayon couleur braise de la Voie de l’Ombre sur la gorge du Saint des Saints.
Le Cathare Aveugle ne rêve plus. Il se sait attaqué. Comme un géant sous l’influence d’une drogue, comme ma maison de Kleinburg quand elle subit les bourrasques de l’Arctique, la Chapelle lutte et se débat. Je titube, je crois que je cligne des yeux, et la bouche du Cathare Aveugle se tord, comme agressée. Son chakra s’ouvre, une tache noire apparaît sur son front et s’étend comme de l’encre. S’il s’ouvre en entier, nous aurons vraiment du souci à nous faire. C’est comme si un tremblement de terre était prisonnier des murs de la Chapelle ; Elijah D’Arnoq pousse un cri suraigu, inhumain. Il canalise trop de psychovolts, cela va le tuer. Sa défection était sûrement bien réelle, il va mourir. Je cligne des yeux encore une fois, je crois, et l’icône prend feu, fume, et le moine qui y figure rugit de douleur, brûlé vif par des flammes bidimensionnelles ; son troisième œil vacille, il apparaît, disparaît, apparaît, disparaît, apparaît, et…
Disparu. Silence. L’icône du Cathare Aveugle n’est plus qu’un carré carbonisé ; Elijah D’Arnoq hoquette, plié en deux. « On a réussi, souffle-t-il entre deux spasmes, on a réussi, nom de Dieu. »
Sans mot dire, nous autres Horlogers nous consultons…
… et Unalaq confirme ce que nous croyons. « Il est toujours présent. »
Ses mots sont notre condamnation à mort. Le Cathare Aveugle a simplement quitté son icône et s’est réfugié dans le sol, les murs et le plafond. Cette mascarade dont nous avons fait les frais était destinée à laisser aux Anachorètes le temps de gravir le Chemin-de-dalles. Leur arrivée est imminente. La défection de D’Arnoq était bel et bien un piège, et notre Seconde Opération est désormais devenue une mission suicide. Je transmettrais volontiers mes excuses en subdiscours à Inez et Aoife si c’était possible, mais leur monde est hors de portée. « Holly, vous voulez bien vous mettre derrière nous, s’il vous plaît ?
– Ça a marché ? Est-ce que… Est-ce que Jacko va… apparaître ? »
J’aimerais bien la hiataliser tout de suite pour éviter qu’elle ne meure en me détestant. Le Script nous a fait défaut. Au cimetière de Blithewood, j’aurais dû tourner les talons, rappeler Wendy Hanger, lui expliquer qu’il s’agissait d’une erreur et repartir à la gare de Poughkeepsie. « Je ne sais pas, dis-je à Holly, la mère, la sœur, la fille, la veuve, l’écrivain, l’amie. Mais restez derrière nous. »
Message d’Esther, rapporte Ôshima en subdiscours. Elle vient d’entamer son Geste Ultime. Il lui faudra jusqu’à un quart d’heure.
« Il fallait bien qu’on tente le coup, déclare Unalaq. Il y avait un espoir. »
Elijah D’Arnoq continue à faire semblant : « Mais qu’est-ce que vous dites ? » Il va jusqu’à sourire. « On a gagné ! Le Cathare Aveugle est mort. Sans lui, il n’y aura plus rien pour maintenir la structure de la Chapelle et, dans six heures, il n’y aura plus que Vêpre et Dunes, ici. »
Je regarde celui que, dans les romans d’espionnage, on aurait autrefois désigné comme « agent double ». Je n’ai même pas besoin de le sonder pour m’en assurer. Elijah D’Arnoq ne ment pas aussi habilement qu’il le croit. Pendant la première phase de la supercherie – chez moi, dans la banlieue de Toronto –, il a été transformé en authentique pénitent, mais, à un moment donné, au cours de ces derniers jours, Pfenninger ou Constantin l’ont rendu à la Voie de l’Ombre.
« Est-ce que je peux, Marinus ? me demande Ôshima. S’il te plaît.
– Comme si obtenir mon aval t’importait. Mais enfin, oui, vas-y. Et fort. »
Ôshima feint d’éternuer et, dans une gestuelle psychosotéricienne, envoie sans prévenir D’Arnoq valdinguer sur la table et au-delà, même : celui-ci glisse jusqu’à l’Arche d’Ombre.
Xi Lo avait fait subir la même chose à Constantin, fais-je discrètement remarquer à Ôshima, bien qu’elle n’ait pas dépassé la moitié de la table.
« Il faut dire que ce D’Arnoq est un poids plume, tempère Ôshima. Et puis, une longue table bien lisse, une personne horripilante : le coup était téléphoné. Qui résisterait à son appel ?
– Bon… il n’est pas des nôtres alors, si je comprends bien, constate Holly.
– Toi, là, crie depuis l’autre côté de la Chapelle Elijah D’Arnoq qui se relève en désignant Ôshima. Tu vas brûler et griller dans les flammes ! » Neuf hommes et une femme surgissent du vide autour de lui.
« Enfin nos invités sont là ! » Baptiste Pfenninger applaudit et sourit. Le Premier Anachorète est grand, parfaitement à l’aise dans son corps bien proportionné et bien habillé. Sa barbe savamment taillée est teintée d’argent. « Comme ces vieilles pierres aiment les invités, et il y en a tant ! » J’avais oublié sa voix grave de comédien. « D’ordinaire, nous n’en avons qu’un seul par trimestre : c’est dire si cette journée est exceptionnelle. C’est la deuxième fois que l’occasion se présente. » Tous les hommes portent des smokings de coupes et de styles variés. Pfenninger a une allure édouardienne. « Marinus, Marinus, soyez la bienvenue. La seule invitée à visiter de nouveau la Chapelle du Vêpre, quoique, la dernière fois, votre corps fût resté sur Terre. Ôshima, vous me semblez bien vieilli, décati et las : une résurrection ne vous ferait pas de mal. Cela ne se produira pas. D’ailleurs, merci d’avoir éliminé Brzycki : il commençait à montrer des signes de végétarisme. Qui d’autre avons-nous là ? “Unalaq”. Est-ce que je le prononce bien ? Quelle que soit la façon dont on le dit, on croirait qu’il s’agit d’une marque de colle à prise rapide. Arkady. Arkady, vous avez grandi depuis notre dernière rencontre, quand je vous avais scié les pieds. Vous vous souvenez des rats ? Ah, on faisait encore de vrais dictateurs dans la Lisbonne de Salazar. Il vous avait fallu soixante-dix heures pour mourir. Je verrai si je peux battre mon record avec Inez, hmm ? » Pfenninger clappe de la langue. « Dommage que L’Ohkna et Roho ne puissent être présents, cependant M. D’Arnoq » – le Premier Anachorète se tourne vers son agent double – « a néanmoins su attraper les plus gros poissons. Brave garçon. Mais que vois-je ? En dernier lieu, à sa juste place, Holly Sykes, écrivain mystique désormais éleveuse de poules pondeuses en Irlande. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je suis Baptiste Pfenninger, interlocuteur privilégié de cette miraculeuse » – il désigne les murs et la voûte – « machine, et… oh, les titres, les titres : on les traîne derrière soi comme les chaînes de Marley. Je parle de Jacob, le fantôme de Dickens, et non pas de Bob. Il en est, parmi nous, deux qui sont encore plus ravis que moi de vous voir ici, Holly… »
Vêtue d’une robe en velours noir et d’une rivière de diamants superflue, Immaculée Constantin s’avance. « Comme ma singulière demoiselle a grandi… la voici toute ménopausée, cancéreuse, et qui plus est, acoquinée avec la canaille. Eh bien. Ai-je le physique de ma voix ? »
Interdite, Holly fixe des yeux ce souvenir d’enfance sans visage.
Bien qu’hypocrite tout du long, le sourire de Constantin s’efface. « Jacko savait tenir une conversation, lui. Mais enfin, ce n’était déjà plus Jacko, à cette époque, n’est-ce pas ? Dis-moi, Holly, tu as vraiment cru Marinus quand elle a prétendu que la mort de ton frère était naturelle alors que comme par hasard Xi Lo se trouvait dans les parages, hmmm ? »
Plusieurs secondes s’écoulent. La voix de Holly est sèche. « Qu’est-ce que vous dites ?
– Mon Dieu. » Les vestiges du sourire de Constantin se changent en une moue de pitié. « Tu les as crus ? Oublie ce que je viens de te raconter, je te prie. La rumeur est la radio du Diable, et je ne voudrais pas en diffuser les programmes, mais enfin… essaie de réfléchir un peu avant de mourir. Et sache que je m’occuperai d’Aoife. Je ne voudrais pas que tu lui manques, tu comprends. Mais tiens, si je voyais les choses en grand et que, dans la famille Sykes, je demande Sharon et Brendan ? Je compléterais mon tableau de chasse, pour ainsi dire. »
Esther a eu trois minutes. Le dénouement de l’intrigue Sadaqat devrait en prendre cinq, si Pfenninger est d’humeur bavarde. J’estime nos chances de l’emporter, une fois que le psychoduel commencera. Les trois dernières recrues des Anachorètes ne devraient pas nous poser trop de problèmes, mais la Chapelle est dépourvue de projectiles utilisables par psychokinésie, et il n’en reste pas moins que nous nous battrons à quatre contre onze. Esther aura besoin de sept minutes supplémentaires. Réussirons-nous à les retenir tout ce temps ?
« Vous regretterez d’avoir menacé ma famille, promet Holly. Je le jure. Je le jure devant Dieu.
– Oh, mais tu le jures ? Et devant Dieu, rien de moins ? » Immaculée Constantin a l’air soucieuse. « Mais Dieu est mort. Et si nous posions la question aux gens-de-la-radio ? Ils nous le diront, eux. » Elle tend une oreille ornée de diamants. « Non, Holly. Tu as été mal informée. Je ne regretterai rien. Mais toi, en revanche, tu t’en voudras d’avoir abandonné ton amie secrète Mlle Constantin quand, à l’âge de sept ans, tu étais encore mignonne et douée de clairvoyance. Songes-y. Un seul Sykes serait mort au lieu de cinq plus un Brubeck. Je t’assure, les regrets te brûleront la gorge ! À ce propos, M. Anyder, cette frêle veuve était-elle du genre sonore au lit, quand elle était plus souple et qu’elle sécrétait encore des phéromones ? »
Hugo Lamb s’avance. Fossette au menton, regard méprisant, il est tel qu’en sa vingt-cinquième année. « Elle était du type muette. Bonjour, Holly. Drôle, n’est-ce pas, la tournure que prennent certaines choses. »
Holly recule. Être prévenue qu’on va rencontrer un fantôme et le voir en réalité, ce n’est pas tout à fait pareil. « Qu’est-ce qu’on t’a fait ? »
Parmi les Anachorètes, certains rient. Le regard d’Hugo Lamb revient sur son ancienne amante. « “On” » – ses yeux se promènent dans la Chapelle – « m’a soigné. On m’a soigné d’un terrible agent pathogène nommé mortalité. Il est très répandu. Les jeunes y résistent pendant un moment, mais, au bout d’un certain temps, même les patients les plus robustes finissent à l’état d’embryons desséchés, tels les Struldbrugs de Gulliver… des horloges d’os rabougries et flasques aux veines saillantes dont le cadran trahit le peu de temps qui leur reste.
– “Trahit”, dites-vous ? » Pfenninger se lève. « Une transition toute trouvée, Marinus. Savez-vous que nous disposons d’un indicateur de premier choix dans votre garde rapprochée ? »
Je résiste à la tentation de lui répondre : « Cela fait un an que nous sommes au courant, oui. »
Mais Pfenninger poursuit : « Il ne s’agit pas de M. D’Arnoq. Lui ne vous a dupé qu’une semaine. Je parle de quelqu’un qui, depuis un an, fait de vous une parfaite idiote. »
Je redoutais ce moment. « Arrêtez, Pfenninger.
– Eh oui, cela fait mal, mais veritas vos liberabit… et puis, rappelez-vous, votre seul moyen de glaner quelques minutes de répit reste de me distraire. »
Je pense à Esther qui, sous forme incorporelle, amorce un véritable psychoenfer depuis l’intérieur du crâne d’Ôshima. Chaque seconde compte. « Épatez-moi, j’ai hâte d’être consternée. »
Pfenninger claque des doigts, le bras tendu vers l’Arche d’Ombre, et surgit alors Sadaqat. Son comportement n’est plus celui d’un humble gardien, mais d’un chef de peloton d’exécution. « Re-bonjour, chers amis. Voilà le choix auquel j’étais confronté : d’un côté, encore vingt années à entretenir une maison, faire la lessive, arracher les mauvaises herbes, vieillir, puis les cathéters et les problèmes de prostate ; ou bien la vie éternelle, une formation gratuite à la Voie de l’Ombre et la pleine propriété du 119A. Hmm. Attendez que je réfléchisse. Il me faut une vingtaine de secondes, au moins. Eh bien, voilà, la Voie du majordome n’était sans doute pas pour moi. »
Holly est choquée. « Ils vous faisaient confiance ! C’étaient vos amis !
– Si vous connaissiez l’Horlogerie depuis un peu plus de cinq jours, madame Sykes » – Sadaqat s’avance jusqu’à atteindre le bout de table le plus proche de lui et s’appuie dessus comme si elle lui appartenait –, « vous vous seriez peut-être réveillée un matin en vous rendant au fait que l’Horlogerie est un club réservé à des immortels qui veillent à ce que d’autres n’accèdent pas au privilège dont ils jouissent. Ce sont des aristocrates. C’est exactement comme un pays blanc – excusez-moi d’évoquer la question de la couleur de peau, mais l’analogie est imparable –, un riche bastion d’impérialistes blancs qui tirent profit d’autrui mais n’hésitent pas à torpiller les bateaux de réfugiés en provenance du pays des masses grouillantes et moricaudes. J’ai choisi de survivre, voilà tout. N’importe quel autre être vivant en aurait fait autant.
– Bravo pour ce nouveau poste, Sadaqat. » Arkady joue la sincérité à la perfection. « “Cueilleur d’âmes”. Fantastique que ça arrive à un type aussi gentil que vous. »
Sadaqat ricane : « Vous n’imaginez quand même pas que votre servile petit majordome pakistanais soit capable de détecter la subtile et arkadienne ironie de vos propos ? »
Ôshima prend la relève : « Et pour quel surnom branchouille vous allez opter, Sadaqat ? Commandant Intégrité ? M. Mouchard ? Judas McJanus ?
– En tout état de cause, ça ne sera pas M. Ne-vous-inquiétez-pas-pour-Sadaqat-il-est-bien-content-d’avoir-l’honneur-de-se-faire-exploser-dans-les-escaliers-pour-sauver-ces-culs-bénits-d’Atemporels.
– Sadaqat a joué son rôle, dis-je à Pfenninger. Laissez-le partir. »
Ce dernier époussette son nœud papillon. « Ne prétendez pas connaître mes intentions, Marinus. Vous n’auriez pas sciemment réchauffé un serpent dans votre sein.
– Comme vous voudrez : je n’en savais rien. Il a suivi vos ordres. Il nous a espionnés. Et jeté ses dix kilos de Patafix. Laissez-le repartir. »
Sadaqat enrage comme je ne l’avais plus vu faire depuis la fois où je l’avais soigné à l’hôpital Dawkins dans le comté du Berkshire, en Angleterre. « Ce n’était pas de la Patafix ! C’était du N9D ! Un explosif surpuissant que vous m’avez vous-même quasiment collé sur le corps !
– D’un point de vue technique, Marinus, Sadaqat n’a pas tout à fait tort, intervient Arkady. La Patafix est jaune, et la gomme adhésive qu’on a utilisée était blanche… »
Sadaqat se perche sur le banc. « Menteur ! Vous m’avez entraîné dans votre Guerre, j’étais votre bombe humaine !
– À trois reprises, j’ai tenté de vous dissuader de participer à la Seconde Opération, Sadaqat, lui rappelé-je.
– Eh bien, il fallait procéder à une suasion, dans ce cas, si mon sort vous préoccupait tellement. Et M. Pfenninger ne me laissera jamais “repartir”, comme vous dites. Je suis le Douzième Anachorète.
– Excusez-moi de remettre la question de la couleur de peau sur le tapis, le nargue Arkady, mais passez les Anachorètes en revue, du Premier au Onzième. Il n’y a pas, sur le plan ethnique, un point commun qui vous frappe ? »
Sadaqat n’éprouve aucun doute. « J’ai été recruté afin de… de… de rétablir un certain équilibre chez les Anachorètes. »
Le rire réprimé d’Arkady se transforme en toux. « Désolé, un peu de salive m’est passée dans les poumons. Mais alors, expliquez-moi pourquoi l’équipe des All Whites vous a choisi, vous en particulier.
– Parce que mon psychovoltage est démesuré, voilà pourquoi !
– Mais quel nigaud, bâille Ôshima. J’ai avalé des plâtrées de beignets à la vapeur qui avaient plus de potentiel psychosotérique que vous.
– Pardonnez-moi, Marinus, mais je suis curieuse, m’interpelle Immaculée Constantin. Votre petit schizophrène de compagnie vient de vous vendre : rien ne vous poussera jamais à mépriser quelqu’un ?
– Pour ce qui est de susciter mon plus profond mépris, les homicides et animacides fonctionnent très bien. Mais c’est vous que j’estime responsable, vous qui avez su transformer la peur de mourir de Sadaqat en traîtrise. Pardon, Sadaqat. Ainsi va notre Guerre. Il fallait que je les laisse croire que vous étiez leur atout. Merci pour le jardin, en tout cas. Ce qui arrive aujourd’hui ne changera pas cela.
– Mais je suis le Douzième Anachorète ! Répétez-leur, mademoiselle Constantin, répétez-leur ce que vous m’avez dit à propos de mon potentiel en tant qu’adepte de la Voie de l’Ombre.
– Potentiellement, Sadaqat, vos jérémiades ont le pouvoir d’inciter les gens au suicide. » Quand la voix de Constantin se fait maternelle, c’est que le temps est compté. « Mais non, en matière de psychosotérique, vous tirez des balles à blanc. Et, pire, vous êtes un traître. Un traître aussi dépourvu de talent que de chakras, et un moricaud, qui plus est.»
Sadaqat tourne la tête vers les grands Anachorètes blancs, désabusé. C’est à peine si je supporte de voir le changement d’expression sur son visage, mais je le lui dois bien. Et puis, de bonne grâce, il nous tourne le dos et, le pied tremblant, s’avance de quelques pas vers l’Arche d’Ombre. Deux Anachorètes en retrait lui barrent la route. Sadaqat tente alors de fuir vers la sortie, mais Pfenninger, par psychokinésie, l’attrape comme avec un lasso et le ramène à lui par à-coups violents, puis le soulève à six mètres au-dessus du sol. Je ne peux pas intervenir. L’issue de la Seconde Opération tient à chaque psychovolt que nous aurons su préserver avant le début du duel. Constantin symbolise de ses mains un geste violent : la tête de Sadaqat tourne à trois cent soixante degrés. « Là, ronronne Constantin. Vous voyez, nous ne sommes pas si sadiques. Vite fait, bien fait. Les poulets souffrent plus lorsqu’on leur tord le cou, n’est-ce pas, Holly ? »
Le corps brisé de Sadaqat retombe au sol ; par psychokinésie, un Anachorète de rang moindre le balance par la fenêtre côté est, comme un sac d’ordures ménagères. Au moins, l’âme de Sadaqat trouvera le chemin de la Dernière Mer, contrairement aux autres « invités » dont l’âme a été distillée.
Ils sont sur le point de lancer leur attaque, m’avertit Ôshima en subdiscours.
Comme dans la peau du chef d’orchestre levant sa baguette devant l’Orchestre-du-boucan-de-tous-les-diables, je donne le signal : « Maintenant ! »
Unalaq ouvre un bouclier qui s’étire entre les deux murs et nous isole dans le coin nord de la Chapelle. Même à trente pas, le choc puissant repousse d’environ un mètre Pfenninger, Constantin, Hugo Lamb et D’Arnoq. Prenant sa source dans les paumes levées d’Unalaq, le bouclier scintille telle une lentille bleutée de Courant Profond. Avec condescendance, Pfenninger et Constantin regardent par les côtés de notre bouclier. Pourquoi ? Elijah D’Arnoq met ses mains en porte-voix et crie vers nous. Ses mots prennent plusieurs secondes à franchir le bouclier d’Unalaq, et s’ils arrivent par fragments, ils demeurent néanmoins intelligibles : « Derrière vous ! »
Je tourne donc la tête. L’horreur me saisit : l’icône carbonisée du Cathare Aveugle se régénère d’elle-même. La peau du moine apparaît et son auréole se met à briller. Pire, la tache noire de son troisième œil revient. Quand celui-ci sera entièrement ouvert, le Cathare Aveugle distillera nos âmes les unes après les autres.
Pfenninger nous nargue : « Voyez un peu avec qui vous vous êtes enfermés !
– Lui, j’en fais mon affaire, lance Ôshima. Marinus, Arkady, consolidez le bouclier. Au revoir, Esther. » Esther s’exfiltre de la tête d’Ôshima et transverse sur le côté, son âme palpitant de l’invocation du Geste Ultime. Puis le guerrier grisonnant se retourne et agrippe les bords de l’icône, le crâne à trente centimètres de celui du Cathare Aveugle. Il ferme les yeux et déverse directement dans la pupille noire au centre du front du moine tous les psychovolts de Courant Profond contenus dans son chakra qui rayonne. Il est impossible qu’Ôshima l’emporte sur l’incorporelle source de la Voie de l’Ombre ; cependant, il est susceptible de nous faire gagner une précieuse minute supplémentaire.
Mais Pfenninger, apercevant l’âme clandestinement embarquée, aboie un ordre. Les Anachorètes avancent vers notre bouclier, répartis en deux rangs de cinq, de chaque côté de la table, traçant des symboles de leurs doigts furieux. La voix de Constantin arrive jusqu’à moi. « Détruisez ce bouclier et tuez d’abord le clandestin. » Arkady, Unalaq, Holly et moi sommes projetés en arrière par une vague de feux-de-braises, de lasers-coups-de-fouet et de balles supersoniques. À chaque impact, je sens résonner en moi les cris du système nerveux d’Unalaq. Arkady et moi répliquons : nos projectiles de Courant Profond jaillissent des chakras de nos mains et traversent le bouclier d’Unalaq. Ceux qui atteindront leurs cibles pétrifieront, assommeront les Anachorètes ou leur expurgeront la mémoire, les rendant inaptes au combat. Mais nous grillerons dans les bombes incendiaires de la Voie de l’Ombre. Les Anachorètes ont des lance-flammes ; nous ne disposons pour notre part que de seringues tranquillisantes et d’un bouclier anti-émeute qui, par ailleurs, commence à se fendiller. À travers les flambées d’intensité variable, je réussis à voir qu’Arkady et moi, par chance, avons atteint quelques cibles : Cammerer, le Huitième Anachorète, s’effondre, et Osterby, le Sixième, pétrifié, perd l’équilibre et bascule comme une carcasse de porc. Mais Du Nord ouvre un bouclier de protection afin de prémunir la Voie de l’Ombre contre de nouvelles pertes.
Toujours est-il que nous sommes à trois contre neuf, enfermés avec un démon qu’Ôshima ne pourra certainement plus retenir très longtemps. Holly s’agenouille près du mur. Je n’ai pas le temps de deviner ses pensées. Unalaq frémit : le bouclier rouge de l’ennemi percute le sien avec la force d’un train de marchandises et les bruits stridents d’une meuleuse d’angle. À l’endroit où ils se touchent, le bleu du Courant Profond vire au violet du lépreux ; violemment poussée en arrière, Unalaq recule d’un pas, puis d’un deuxième, puis d’un autre, et encore d’un autre, réduisant notre territoire triangulaire à quelques mètres carrés. Je n’ai pas le temps de vérifier si Holly s’est décalée afin de rester derrière le bouclier : deux Anachorètes lèvent les mains et, à travers le raffut des psychoballes, j’entends le cri lancé par Constantin : « Écrasez-moi ces fourmis ! »
Arkady déverse à présent tout son psychovoltage dans le bouclier d’Unalaq, ce qui le renforce temporairement, mais la cascade de feu des Anachorètes redouble, triple et quadruple d’intensité. De ce psychoduel se dégage l’aveuglante luminosité du magnésium en combustion, c’est donc à travers mon troisième œil que je vois la grande table s’élever à trois mètres de hauteur, rester sur place tel un rapace, puis piquer droit vers Arkady et Unalaq. Par réflexe, d’un signe de la main, j’effectue le contre le plus rapide de ma vie, et la table, qui s’immobilise à quelques centimètres du visage crispé d’Arkady, est à cheval entre les deux camps séparés par les boucliers entremêlés. Ce n’est alors pas une partie de tir à la corde qui s’engage, mais l’inverse : afin de renverser notre bouclier, Pfenninger tente de matraquer Unalaq ou Arkady, tandis que je m’efforce de l’en empêcher. Nous nous disputons le contrôle de ce meuble pendant un long moment d’incertitude, mais d’autres Anachorètes viennent en renfort, et, soudain, me voilà vaincue : la table s’écrase contre le crâne du Dr Iris Marinus-Fenby. Par chance, le meuble s’échoue de notre côté, si bien que les Anachorètes ne peuvent plus l’utiliser comme projectile, mais mon crâne étant à moitié fendu, je m’exfiltre de mon corps avant que mon cerveau ne s’éteigne. Cause du décès : table volante. C’est une première, et une dernière, d’ailleurs, si je meurs dans le Vêpre.
À travers une ombre de plus en plus rouge, je distingue Pfenninger, Constantin et d’autres silhouettes qui, à quelques pas à peine, concentrent leurs tirs sur Unalaq, jusqu’à ce qu’une perforation déchire notre bouclier en deux. Baptiste Pfenninger sourit avec une fierté paternelle et oriente la paume de sa main vers Unalaq ; une fine pointe de lumière vive trace une ligne dans l’air entre la main du Premier Anachorète et le cœur d’Unalaq. Ce qui se révèle être une balle dum-dum psychosotérique renverse à moitié le corps de ma consœur, ou plutôt ce qui était le corps de ma défunte consœur, jusqu’à ce que celui-ci éclate dans un amas filandreux d’os et de viscères. Pfenninger et Constantin sont ravis. Arkady s’évertue à réparer notre bouclier, dont le bleu est bien clair, tandis qu’Ôshima reste prisonnier du duel qu’il est en train de perdre contre l’icône lumineuse du Cathare Aveugle.
Voyant mon cadavre étendu près du mur, les Anachorètes pensent alors qu’il ne reste plus de psychosotériciens pour les attaquer ; aussi, leur bouclier rouge s’éteint. Cette erreur va leur coûter cher. Incorporelle, j’utilise quelques psychovolts et lance des psychobolas en direction de nos assaillants. Celles-ci frappent Imhoff et Westhuizen, respectivement Cinquième et Septième Anachorète, qui tombent au sol. Trois contre sept. Je m’infiltre dans Arkady afin de l’aider à consolider le bouclier, dont le bleu devient plus intense, et à repousser les Anachorètes restants. Mais Arkady lance un regard furtif à Ôshima, et c’est ainsi que je constate que ce dernier a perdu son combat. Son corps disparaît sous nos yeux. Rejoins Holly, m’ordonne Arkady en subdiscours. J’obéis sans même penser à lui dire au revoir, un oubli que je regrette déjà au moment où je transverse jusqu’à Holly, m’infiltre en elle et effectue une suasion intégrale sur son esprit, et… et que faire, maintenant ?
Submergés de rage par la perte d’Imhoff et Westhuizen, les sept Anachorètes restants bombardent Arkady de tous les psychovolts qui leur restent : le bouclier bleu s’éteint. Arkady est épuisé. Il se relève et adresse un doigt d’honneur à Baptiste Pfenninger. Le Cathare Aveugle désintègre Arkady d’un vif et bref psychocarreau qui lui arrive dans le dos. La bataille est terminée. Ils tueront Holly, à moins qu’ils ne tentent de distiller son âme. Je ne peux ni voir ni communiquer avec Esther, mais, d’ici quelques secondes, le Cathare Aveugle la localisera et la pulvérisera. L’Horlogerie aura alors perdu sa Guerre séculaire contre les Anachorètes, qui ne…
La lumière inonde la Chapelle, traversant les mains qui cachent des yeux, les paupières qui recouvrent ces mêmes yeux, leur cornée et humeur vitreuse, les corps, les âmes… Ce blanc est si intense qu’il en est noir. Esther a réussi. Esther a gagné. Je guette le craquement d’os qui résonnera dans la Chapelle quand elle se fendra par le milieu. Je guette les cris des Anachorètes quand la machine qui leur procure leur immortalité se désintégrera tout autour d’eux.
Les secondes se dévident… Elles sont nombreuses.
La noirceur blanche redevient du blanc.
Le blanc s’écaille et reprend sa teinte gris silex laiteuse.
La vision est de nouveau possible. J’ouvre les paupières de Holly et depuis l’endroit où son corps est étendu, lève les yeux sur le plafond de la Chapelle. Il ne s’est pas effondré.
Je pense alors : Le Geste Ultime d’Esther manquait de puissance.
Je pense encore : Le Cathare Aveugle avait anticipé le coup.
Peu importe la raison de l’échec d’Esther. La Seconde Opération était notre dernière chance. De l’Horlogerie, il ne reste plus que L’Ohkna, un hacker, et Roho, un garde du corps. L’Horlogerie a perdu et les Anachorètes ont gagné.
Le corps de Holly éprouve le besoin de grogner et de vomir, mais je le maintiens dans un état d’immobilité, comme s’il était mort, le temps de… quoi ? Je n’ai plus assez de psychovolts pour concocter le moindre projectile. Tenter de sauver mon âme ? Je ne vais tout de même pas m’exfiltrer de Holly, me voiler puis rester à proximité pendant qu’ils tuent Holly ou distillent son âme, et attendre que le Cathare Aveugle découvre qu’un petit lapin effrayé se cache dans un recoin. Je suis presque jalouse d’Esther. Au moins, elle est morte en croyant avoir offert à l’Horlogerie sa victoire suprême.
Les Anachorètes qui ont survécu font le point. Pfenninger se tient toujours au centre de la nef du losange. Constantin, D’Arnoq, Hugo Lamb, Rivas-Godoy, Du Nord, et O’Dowd sont encore là. Un ou deux de ceux tombés au combat se réveilleront peut-être d’ici un moment, ou ne se relèveront jamais. Les Anachorètes vont certes accuser le coup, mais ils ont vraisemblablement une liste de Carnivores potentiels, et, d’ici une ou deux décennies, leur entreprise d’enlèvement tournera à plein régime. La Chapelle du Vêpre n’a pas subi la moindre égratignure. Mis à part la table et les bancs renversés, l’icône abîmée et mal accrochée, il ne reste aucun signe de la furieuse bataille que nous nous sommes livrée il y a une minute à peine. Ne sachant que faire, je me contente de rester dans le crâne de Holly, paralysée par l'indécision.
Elijah D’Arnoq pose la question : « Qu’est-ce que c’était que cette lumière ?
– Un Geste Ultime, comprend Pfenninger. D’une grande puissance. Reste une question : qui l’a invoqué ?
– Esther Little, répond Constantin. Dans sa forme incorporelle. Le Contrescript n’a jamais confirmé qu’elle était morte, rappelez-vous. J’ai senti sa présence. Elle s’est attaquée à la ligne de doute de la Chapelle, assurément dans l’espoir de pourfendre la voûte afin que celle-ci s’effondre. Qui d’autre qu’elle aurait pu concevoir pareil plan d’attaque ? Heureusement pour nous, son dernier coup d’éclat n’était pas aussi détonant qu’elle l’espérait.
– Cela veut dire que nous avons gagné la Guerre ? » demande Rivas-Godoy.
Pfenninger regarde Constantin. « Oui, déclarent-ils à l’unisson.
– Certes, tempère Pfenninger, il nous reste quelques opérations de nettoyage à mener et quelques plaies à panser, mais l’Horlogerie est anéantie. Mon seul regret ? Que Marinus n’ait pas vécu assez longtemps pour mesurer l’ampleur de son échec. Le Cathare Aveugle a dû l’achever entre le moment où il est venu à bout d’Ôshima et celui où il a tué Arkady.
– Jetons Sykes par la fenêtre, comme Sadaqat », propose Constantin, s’approchant de nous. Elle se tourne vers D’Arnoq. « Pourquoi Marinus a-t-elle tenu à la faire venir ? Je ne comp… Oh, mais attendez une minute. » Elle me scrute d’un œil pas tout à fait humain. « Monsieur Pfenninger. J’ai l’impression que nous allons avoir droit à un digestif. » Prudente, elle approche de quelques pas. Et sourit. « Eh bien, eh bien. Holly Sykes fait la morte. Comment… »
BOUUUUUUUUUUUUUUUMMM… Un rugissement percussif remplit la Chapelle. Constantin tombe, ainsi que les autres. Dans le corps de Holly, je lève les yeux vers la fissure, et ma terreur se change en espoir puis en furieuse joie quand jaillit un hurlement où se mêlent les bruits d’un arbre qui se déracine, de déchirements, et de la coque métallique d’un navire raclée contre un récif : l’infime fissure devient une ligne noire qui zigzague de la partie nord du plafond jusqu’au dos de l’icône. Lentement, l’ignoble son se tait, mais c’est là un sinistre présage : ce n’est pas fini… De l’endroit où Holly et moi sommes accroupies, je vois se balancer, puis se décrocher le serpent dont la silhouette fait penser à une auréole. La sculpture gnostique se fracasse comme mille assiettes ; les éclats fusent et s’éparpillent sur le sol, telles dix mille petites bêtes qui fuient. Un morceau aussi gros qu’une balle de cricket manque de peu le crâne de Holly. J’entends Baptiste Pfenninger, en histrion, déclamer : « Merde ! Vous avez vu ça, mademoiselle Constantin ? » Songeant alors à vérifier le psychovoltage de Holly, je découvre qu’elle en possède davantage que je ne l’imaginais.
« C’est bien le cadet de nos soucis, lui rétorque sèchement Constantin. Vous n’avez pas vu la fissure ? » En silence, j’invoque un Voile et disparais derrière. Si un psychosotéricien me regarde directement, il verra une silhouette terne, mais c’est mieux que rien, et puis ce n’est pas moi, mais la structure de la Chapelle qui inquiète les sept Anachorètes. Et ils ont raison. Alors que je longe le mur en direction de la fenêtre ouest, on entend le craquement de la roche qui subit de fortes contraintes.
Elijah D’Arnoq est le premier à le remarquer : « Holly Sykes !
– Où est-elle ? demande O’Dowd, le Onzième Anachorète.
– Cette chienne héberge un Horloger, fulmine Du Nord. Elle est derrière un Voile !
– Bloquez l’Arche d’Ombre ! ordonne Constantin à Rivas-Godoy.
– C’est Marinus ! Ne la laissez pas s’échapper ! Je vais effectuer une Exposition, et nous… »
Un ogre grogne au-dessus de nos têtes ; des pierres pleuvent de la fissure qui est maintenant une entaille de forme irrégulière. Je comprends alors. Le Geste Ultime d’Esther a bel et bien fait son œuvre, et, pendant un temps, le Cathare Aveugle a réussi à maintenir la Chapelle en l’état. Mais, à présent, même son ancestrale puissance lui fait défaut.
« Pfenninger, ATTENTION ! » crie Constantin.
Mais le Premier Anachorète, dont l’instinct de survie a sans doute été émoussé par deux siècles de Vin noir, de pleine santé et de richesse, suit le regard de Constantin avant et non pas après avoir plongé pour se mettre à l’abri. Une plaque de la voûte grosse comme un monospace est la dernière chose que Baptiste Pfenninger voit avant que celle-ci ne l’écrase tel un marteau-pilon s’abattant sur un œuf. D’autres morceaux de maçonnerie éclatent au sol. J’abandonne le Voile et me protège à l’aide d’une bulle de Courant Profond. Du Nord, un capitaine français qui suit la Voie de l’Ombre depuis les années 1830 met trop de temps à éviter une volée d’éclats qui, certes, ne le tuent pas, mais son épouse actuelle ne le reconnaîtrait pas. Trois ou quatre silhouettes protégées par une bulle courent vers l’Arche d’Ombre, mais le plafond de la Chapelle est une calotte glaciaire qui enfante des icebergs : la portion sud de la voûte s’effondre et bloque la sortie. Ainsi notre tombeau se referme-t-il.
Entre les trous de la voûte détruite, les circonvolutions d’un tentacule de Vêpre granuleux et fumant s’infiltrent, tâtent l’intérieur de la Chapelle et s’y dévident. Il bourdonne, mais pas tout à fait comme une abeille ; marmonne, mais pas tout à fait comme une foule ; susurre, mais pas tout à fait comme le sable. Une vrille de cette matière se déploie derrière Elijah D’Arnoq qui recule afin d’éviter un morceau de roche. Sans que la bulle de l’Anachorète ne la gêne le moins du monde, la vrille vient caresser le cou d’Elijah D’Arnoq, et le voilà changé en un nuage de Vêpre qui, l’espace d’un instant, garde forme humaine.
« Marinus, c’est vous qui êtes là ? » me demande Holly.
Désolée, j’ai effectué une suasion sur vous sans votre autorisation.
« On les a battus, c’est ça ? Aoife sera en sécurité, alors. »
Toutes les familles du monde n’ont désormais plus à craindre les Anachorètes.
Nous regardons les décombres et cadavres qui jonchent la Chapelle. Seules trois des silhouettes protégées d’une bulle rouge sont toujours visibles. Je reconnais Constantin, Rivas-Godoy et Hugo Lamb. Dans son coin, l’icône du Cathare Aveugle flétrit et s’écaille, comme éclaboussée d’acide. La noirceur grandit un peu plus à chaque seconde. Les bras de Vêpre remplissent au moins un quart de la Chapelle, à présent.
« Ce Vêpre, là, dit Holly, ça n’a pas l’air de faire très mal. »
Désolée de vous avoir embarquée là-dedans.
« Ça ne fait rien. Ce n’était pas votre faute. C’était la Guerre. »
Il ne nous reste plus que quelques minutes à vivre.
Un bruit assourdissant en provenance du coin nord se change en tintement de cloche dissonant. À l’endroit où l’icône était accrochée, une ellipse qui émet une pâle lueur de lune s’est ouverte. « Ce son, s’étonne Holly, on aurait dit la cloche d’annonce de fermeture du Captain Marlow. Qu’est-ce que c’est, Marinus ? »
À quelques pas de moi, une langue de Vêpre lèche le corps sous psychosédatif d’Imhoff, qui n’existe soudain plus.
Je n’en ai aucune idée, admets-je. Un espoir ?
C’est certainement ce qu’en ont déduit les trois Anachorètes qui ont survécu et foncent jusqu’au coin nord. Dans le corps de Holly, je les suis ou tente de les suivre, mais un long panache de Vêpre pénètre par la fenêtre côté est, qui ne dispose plus de bouclier. Je dérape dans la flaque de ce qui était Baptiste Pfenninger, puis saute dans une poche d’air claire qui remonte la nef, avant qu’une colonne de l’essaim gris me contraigne à rejoindre le mur ouest. Plus de la moitié de la Chapelle est maintenant remplie de Vêpre, et si seulement trente pas nous séparent de l’ellipse, il nous faut cependant traverser un champ de mines en suspension. Je trébuche sur mon ancien corps, qui n’est pas dans une position très digne, mais, en tout état de cause, le Dr Fenby cessera d’exister dans quelques secondes. C’est un miracle, mais la chance ne nous abandonne pas, et nous arrivons devant l’ellipse. Constantin et ses deux acolytes ne sont pas en vue. Serait-ce un toboggan pour sortir en urgence ? Il ne donne en tout cas pas l’impression d’avoir été conçu par le Cathare Aveugle. L’ovale brille davantage à mesure que la Chapelle s’assombrit. Il s’agit d’une membrane sur laquelle des nuages défilent en accéléré. Je regarde une dernière fois la Chapelle, à présent entièrement remplie de Vêpre. La partie est de la voûte s’effondre. « Qu’est-ce qu’on a à perdre ? » demande Holly.
Je fais prendre à mon hôte une inspiration profonde et j’entre…
… pour ressortir dans un couloir, à peine plus large et plus haut qu’une personne, éclairé seulement par la lueur mourante de la Chapelle et celle de la membrane que nous venons de franchir saines et sauves. Les beuglements de l’édifice en désintégration nous parviennent toujours, mais on croirait que celui-ci se trouve à un kilomètre et non à quelques mètres. Le conduit descend sur une dizaine de pas avant de se terminer devant un mur par une intersection en T. Il fait plus chaud. Je touche la paroi. Elle a la température de la peau, la couleur rougeâtre de Mars et la texture de l’adobe. Si le son, la lumière et la chair peuvent traverser la membrane, alors je crains que le Vêpre ne nous rejoigne bientôt. Une bulle de protection ne serait pas superflue, surtout avec trois Anachorètes devant nous, mais le psychovoltage de Holly est bas et le mien, quasiment nul : je me contente donc d’avancer dans le conduit. À l’intersection, les virages gauche et droite s’enfoncent tous deux dans le noir. On se croirait dans une nécropole, confié-je à Holly, mais pourtant…
« Le Cathare Aveugle ne s’embête pas à garder les dépouilles, pas vrai ? »
Effectivement. À l’instar du cadavre de Sadaqat, ceux dont ils ont soutiré l’âme sont éjectés.
Je regarde le couloir derrière nous. L’ellipse disparaît à mesure que la Chapelle meurt. J’interroge Holly : À votre avis ? À gauche ou à droite ?
« Marinus, je crois avoir aperçu des lettres sur le mur, à hauteur de taille. »
Je baisse les yeux et découvre une inscription qui ressemble à la signature d’un carrier.
JS
« JS ? lit Holly. Jacko ? Marinus, c’est comme ça qu’il signait ses… » Le bruit d’une cloche qui tinterait sous l’eau interrompt Holly, et nous devinons avec le changement d’atmosphère que le Vêpre nous poursuit. « À gauche, Marinus, m’ordonne-t-elle, à gauche. »
Pas le temps de lui demander pourquoi elle est si sûre d’elle. J’obéis et me dépêche de nous faire avancer dans cet étroit conduit incurvé et noir comme de l’encre où il ne vaut mieux pas être claustrophobe. Le cœur âgé de cinquante-six ans de Holly bat fort ; de plus, je pense avoir foulé la cheville de mon hôte quand nous avons foncé comme des fous à travers la Chapelle. Elle a dix ans de plus qu’Iris, il faut que je m’en souvienne. « Laissez mes doigts au contact de la paroi », lâche-t-elle dans à peine plus qu’un chuchotement.
Si vous voulez prendre le volant, je vous le laisse.
« Oui, allez-y. » Elle retrouve son équilibre en s’appuyant au mur, le temps que son système vestibulaire se rétablisse. « Bon Dieu, c’était bizarre. »
Je pourrais allumer une lampe par psychosotérique, mais nous risquerions de nous attirer de la compagnie.
« Si je vois juste, je n’aurai pas besoin de lumière. Si je me trompe, une lumière ne nous servira à rien. On va vite savoir. Pour vous aussi, ce couloir continue à décrire une courbe ? »
Oui, il est incurvé, c’est certain. Nous avons progressé d’une centaine de pas jusqu’à présent.
Holly s’arrête. Nous entendons son souffle saccadé, son cœur qui bat et le murmure du Vêpre. Elle regarde derrière nous : un reflet monochrome bourgeonne dans les ténèbres. Holly lève la main ; nous en voyons le contour noir et même l’infime éclat de sa bague. Le Vêpre a une phosphorescence propre. Elle avance au pas et envahit le conduit derrière nous. Ne vous arrêtez pas.
« Méphistophélique », commente Holly. Elle repart, et, bien que je sois tentée de sonder son présent afin de savoir à quoi elle pense, je décide simplement de m’en remettre à elle. Cinquante pas de plus et Holly s’arrête, essoufflée. Sa peur est maintenant doublée d’espoir. « Est-ce que c’est mon imagination, Marinus ? Qu’est-ce que mes doigts touchent ? »
Je vérifie, puis vérifie une deuxième fois. Rien.
Elle pivote vers la droite, et avance les mains, paumes tournées vers le vide. Elle en touche le rebord : nous tâtonnons ce qui se révèle être une étroite entrée pratiquée dans le mur. « Il me faudrait un peu de lumière maintenant, pas plus qu’une flamme d’allumette. »
Je m’exfiltre à moitié de son troisième œil et produis une faible lueur. Mon hôte en a trop vu aujourd’hui pour qu’une lumière lui jaillissant du milieu du front la déconcerte. Devant nous, il y a un bref tunnel qui s’enfonce sur cinq enjambées et se termine de nouveau par une intersection en T. À notre gauche, le couloir par lequel nous sommes arrivées disparaît en tournant. À notre droite, le Vêpre n’est plus très loin. « On y est, on est dedans, chuchote Holly. Éteignez la lampe, s’il vous plaît. Je préfère me fier à ma mémoire qu’à mes yeux. »
Si vous arrivez à marcher et à parler en même temps, je serais très, très curieuse de savoir ce que vous avez à dire. Holly avance dans le tunnel perpendiculaire jusqu’à ce que ses paumes touchent la paroi d’une nouvelle bifurcation. Holly tourne à droite. « La dernière fois que j’ai vu Jacko » – elle parle tout bas –, « je faisais mon sac alors que je m’apprêtais à quitter la maison. Xi Lo vous l’a déjà raconté ? »
Peut-être… Je ne sais pas. C’était il y a si longtemps.
Nous parcourons une dizaine de pas dans le noir, lorsque la main gauche de Holly tombe sur du vide. C’est un autre couloir perpendiculaire. Elle y pénètre, avance de cinq pas et débouche sur une nouvelle bifurcation : elle prend à gauche. On dirait bien qu’il s’agit d’une succession de cercles concentriques. « Bref, alors que je préparais mes affaires, Jacko est arrivé avec un… un… un… labyrinthe. Il en dessinait de très grands et compliqués pour s’amuser. Il devrait y avoir un autre passage bientôt… » Après avoir progressé de dix pas dans le couloir sombre et incurvé, Holly détecte un trou sur la droite et le franchit. De peur de la déconcentrer, je ne lui parle pas du labyrinthe conçu jadis par Xi Lo pour le roi Guillaume d’Orange. Au bout du passage, encore une bifurcation. Holly tourne à droite. « Le labyrinthe que Jacko m’a donné ce jour-là était beaucoup plus simple. Un simple méli-mélo de neuf cercles reliés entre eux par quelques traits. Il m’a fait jurer de l’apprendre par cœur. De le connaître si bien que, si jamais j’en avais besoin un jour, je pourrais retrouver mon chemin dans le noir sans me tromper une seule fois… »
Et aujourd’hui, nous sommes à l’intérieur, terminé-je à sa place.
« À l’intérieur, oui. J’imagine que ça n’a pas beaucoup d’importance, mais comment c’est possible ? »
Par transsubstantiation. L’âme du Cathare Aveugle est devenue la Chapelle du Vêpre. Je pense que l’âme de Xi Lo s’est mêlée à la structure de la Chapelle pendant notre Première Opération. Une fois à l’intérieur, Xi Lo est devenu ce labyrinthe. Comme une tumeur bénigne, si vous voulez.
Holly accélère le pas. « Mais pourquoi aurait-il fait ça ? »
Pour qu’il existe un chemin permettant de retourner dans le monde après la Seconde Opération, mais un chemin que vous seule seriez en mesure de retrouver. N’importe qui d’autre… Holly et moi pensons aux trois Anachorètes arrivés ici avant nous, pris au piège dans un cul-de-sac, faisant face à un mur de Vêpre qui se referme sur eux.
« Jacko sait que nous sommes là, vous croyez ? »
La transsubstantiation est un acte mystérieux et puissant. J’ignore comment on l’invoque et n’en connais pas les modalités. Xi Lo ne m’avait même jamais dit qu’il en étudiait les arcanes. Mais le Cathare Aveugle savait que nous étions dans la Chapelle, donc il n’est pas farfelu de croire que oui, Xi Lo – Jacko – sait que vous êtes ici.
Holly découvre un passage dans la paroi à sa droite et s’y glisse.
Si le labyrinthe est rond, commenté-je, nous nous éloignons de son centre.
« Il faut ressortir puis re-rentrer. La prochaine intersection devrait normalement être un carrefour. Je peux avoir un peu de lumière, s’il vous plaît ? » Je m’exfiltre et diffuse une lueur pendant quelques instants. Un carrefour. Holly va à gauche. Je retourne en elle et m’éteins.
Vous avez donc tenu votre promesse d’apprendre le parcours par cœur.
« Oui. C’étaient les derniers mots que m’avait adressés Jacko. Après, je suis partie en trombe chez mon copain, et je n’ai plus jamais revu mon petit frère. Ruth, ma belle-sœur, faisait des bijoux et, à partir du dessin de Jacko, elle a fait une sorte de pendentif en argent. Quand j’ai quitté la maison, je l’ai emporté avec moi. Je crois bien que, chaque semaine de ma vie, je l’ai étudié. Ça va être à gauche. »
Nous prenons à gauche, mais la douleur explose dans notre crâne. Holly tourne sur elle-même, tombe et roule à terre. Une nouvelle salve nous irradie les chevilles et les genoux, et nos rétines brûlées sont éblouies par des pétales de couleurs éphémères. À travers les yeux de mon hôte qui redresse la tête, j’aperçois Constantin qui se tient devant nous et dont le troisième œil brille, rose-rouge. « Montre-moi où se trouve la sortie, dit la Deuxième Anachorète d’une voix maternelle, ou je te transforme en torche humaine pour que tu éclaires mon chemin. » Les chakras de ses paumes sont rouges, eux aussi, prêts à mettre sa menace à exécution à l’aide d’éclairs psychosotériques. Holly tremble et marmonne : « Pitié non, pitié non, pitié non. » J’ignore ce que Constantin a entendu, ce qu’elle sait, et ce qui lui reste de psychovolts après la bataille – sans doute assez pour nous tuer toutes les deux plusieurs fois. Je décide de l’éloigner de Holly en l’attirant vers le Vêpre : ainsi, Holly aura peut-être une chance de s’en sortir.
Je m’exfiltre en émettant une lueur.
D’une voix de feu et de glace, Constantin me somme de répondre : « Qui va là ? »
Marinus, annoncé-je en subdiscours.
« Marinus. Évidemment. Le temps presse : passez devant. »
Si vous nous tuez toutes les deux, vous mourrez avec nous.
« Eh bien, je mourrai heureuse de savoir qui j’ai tué dans mes derniers instants. »
Alors que je cherche une réponse tactique, le troisième œil de Constantin s’éteint. Sa tête retombe en arrière, et l’Anachorète s’écroule. « JE T’AVAIS PRÉVENUE ! » Holly hurle à s’en arracher la gorge, folle de rage, et frappe une deuxième fois le crâne de notre agresseuse à l’aide d’une matraque. « ON NE MENACE PAS MA FAMILLE ! » Puis une troisième fois. J’augmente l’intensité de la lumière que je produis et vois Holly, haletante, penchée sur le corps avachi d’Immaculée Constantin. La tête de la Deuxième Anachorète n’est plus qu’un écheveau de cheveux blond platine, de sang et de diamants. Je m’infiltre à l’intérieur de Holly, y trouvant une supernova de fureur qui se change en de nombreuses autres émotions. Quelques secondes plus tard, en trois puissantes giclées, l’estomac de Holly se vide.
Tout va bien, Holly, la rassuré-je. Je suis là, tout va bien.
Holly vomit une quatrième fois.
Je synthétise une goutte de psychosédatif dans sa glande pituitaire. Là, je pense que c’est terminé, maintenant.
« J’ai tué quelqu’un. » Holly tremble. « J’ai tué. C’est comme si… C’est… C’est comme si ce n’était pas moi. Mais je sais que si. »
J’ajoute un peu de dopamine. Elle est peut-être vivante… d’une certaine manière. Vous voulez que je vérifie ?
« Non. Non. Je préfère ne pas savoir. »
Comme vous voudrez. Mais je peux savoir quelle est l’arme du crime ?
Holly lâche l’objet en question. « Un rouleau à pâtisserie. »
Où est-ce que vous avez trouvé un tel objet ?
« Je l’ai piqué dans votre cuisine, au 119A. Je l’ai mis dans mon sac. »
Holly se lève. Je lui injecte du psychosédatif dans les chevilles et les genoux. Pourquoi ?
« Vous étiez tous là à parler de guerre, et je n’avais même pas un couteau suisse sur moi. Alors voilà, je sais bien, une femme hystérique, un rouleau à pâtisserie, c’est le bon gros cliché. Crispin aurait levé les yeux au ciel et dit “Oh, par pitié”. Mais il fallait que… que j’emporte quelque chose. Je déteste la vue du sang, alors je n’ai pas touché aux couteaux dans le tiroir, et puis voilà… Oh, merde, Marinus, qu’est-ce que j’ai fait ? »
Vous avez tué une Atemporelle carnivore âgée de deux cent cinquante ans à l’aide d’un ustensile de cuisine à cinquante dollars après avoir joué avec brio les pleurnichardes apeurées.
« Ça, pleurnicher, c’était facile. »
Le Vêpre arrive, Holly. Par où allons-nous ?
Elle se ressaisit. « Un peu de lumière, s’il vous plaît. » Je m’exfiltre à moitié d’elle et diffuse de la lumière sur l’étroit carrefour où celle qui nous avait tendu un piège est morte ou agonisante. « Par où est-ce qu’on allait ? »
Quand nous sommes tombées, nous avons tourné sur nous-mêmes, j’en suis certaine. Et Constantin a circulé autour de nous avant de nous menacer. J’émets davantage de lumière, ce qui ne fait qu’améliorer la vision que nous avons de notre assaillante morte et de la flaque de vomi. Je ne peux pas dire.
Holly éprouve une panique grandissante. Je psychocalme son émotion.
Puis nous entendons le bourdonnement du Vêpre qui approche. Voulez-vous que je prenne les rênes ?
« Oui, lâche-t-elle d’une voix rauque. S’il vous plaît. »
J’examine les quatre couloirs. Ils sont identiques.
Non : il en est un moins sombre. Holly, il n’y a bien qu’un seul chemin pour sortir de ce labyrinthe, n’est-ce pas ?
« Oui. »
Je m’engouffre dans le couloir qui mène à la lumière, tourne à droite, mais dix pas plus loin, le Vêpre est là, emplissant le tunnel comme une eau constellée qui bougerait au ralenti. On entend des voix dans le hululement étouffé qui en émane. Ça ne fait pas mal, disent-elles, ça ne fait pas mal…
« Qu’est-ce qu’on fait ? » retentit la voix de Holly.
Je me retourne. C’est par ici que nous sommes arrivées. Le Vêpre est à nos trousses. Nous étions au carrefour, ici. J’enjambe le corps de Constantin. Remémorez-vous le labyrinthe de Jacko. Le pendentif.
« Ça y est, je le vois. Allez tout droit. » J’obéis. « À gauche. Il va y avoir un passage à droite, mais ne le prenez pas, c’est un cul-de-sac. Continuez à aller tout droit. Puis la prochaine à droite. » Je m’y engage en pensant au Vêpre qui se déverse sur le corps de Constantin. « À gauche. Faites quelques pas… encore un peu, on est tout près du centre, mais il faut qu’on ressorte dans un cercle pour éviter un cul-de-sac. C’est là, à gauche. Avancez, passez l’arche… Tournez à droite, maintenant. » J’effectue quelques pas, tout en continuant d’entendre le clapotis du Vêpre qui se rapproche à cause des couloirs perpendiculaires et des culs-de-sac qui, de plus en plus courts, absorbent moins sa masse et son énergie. « Ne vous occupez pas du trou à gauche… Là, tournez à droite. Avancez jusqu’au carrefour. Dépêchez-vous ! À droite, puis à gauche, et on devrait… » Le passage voûté devant nous est noir. Non pas comme une ombre, mais comme du noir à l’état brut. Noir comme la Dernière Mer ; une noirceur qui absorbe la lumière émanant du chakra de la paume de Holly et qui ne renvoie rien du tout. Je m’engouffre dans…
… une salle surmontée d’une coupole qui comporte les mêmes murs de cette teinte rouge inerte et martienne que le labyrinthe, mais animée par les ombres fugaces de nombreux oiseaux. La pièce est illuminée d’une lueur de fin de journée diffusée par une pomme d’or. « Oh… » Malgré tout ce à quoi nous avons assisté aujourd’hui, Holly est sans voix. « Regardez un peu ça, Marinus. » Le fruit flotte au milieu de la pièce, à hauteur d’yeux, sans être accroché à quoi que ce soit. « C’est vivant ? » me demande Holly.
Je crois bien qu’il s’agit d’une âme, spéculé-je.
Des pommes d’or, j’en ai entendu parler dans les poèmes et les contes tout au long de ma méta-existence. Des pommes d’or, j’en ai vu dans des tableaux, et je ne parle pas seulement de celle que tient Vénus dans l’authentique Bronzino que Xi Lo connaissait si bien, quoique cette pomme-là conforte mes soupçons vis-à-vis de cette pomme-ci. Au onzième siècle, j’ai même tenu une pomme d’or kazakhe ornée d’une feuille de jade de Perse incrustée d’émeraudes et de gouttes de rosée en perles provenant de l’île Maurice, l’œuvre d’un artisan de la cour de Soliman VI. Mais entre ces autres pommes et celle-ci, la différence est aussi grande que lire un poème d’amour et être amoureux.
Les yeux de Holly s’emplissent de larmes. « Marinus…
– C’est notre billet retour, Holly, touchez-la.
– La toucher ? Mais non, je ne peux pas, elle est si… »
Xi Lo l’a créée pour vous, pour cet instant.
Elle s’en rapproche. Nous entendons le bruit de l’air dans des plumes.
« Touchez-la, Holly. Je vous en prie. Le Vêpre arrive. »
Holly tend sa main usée et ridée.
Alors que je m’exfiltre de mon hôte, j’entends le roucoulement d’une colombe.
Holly a disparu.
Les ombres d’oiseaux se sont envolées avec la pomme, et la salle de la coupole a désormais des allures de mausolée décrépit. C’est maintenant que je meurs. Pour de bon. Mais je meurs en sachant que Holly Sykes est en sécurité, que la dette de l’Horlogerie envers elle est soldée. C’est une bonne façon de partir. Aoife a toujours sa mère. Je génère une faible lumière et en subdiscours, demande à Hugo Lamb : Pourquoi mourir seul ?
Abandonnant son Voile, il surgit de nulle part. « En effet, pourquoi ? » Il touche sa joue salement entaillée. « Merde, de quoi j’ai l’air, maintenant ? Ces fichus smokings. Mon tailleur, un vrai génie, un Bangladais qui a pignon sur Savile Row, n’en fait malheureusement que vingt par an. Pourquoi est-ce que Xi Lo n’a laissé qu’un seul billet retour ? »
Je transverse jusqu’à l’endroit où se trouvait la pomme d’or. Disparue, jusqu’à la dernière particule subatomique. La source de cette transsubstantiation se tarit. Le Cathare Aveugle était approvisionné en chair fraîche, rappelez-vous. Xi Lo maintenait le décor en l’état en puisant dans les réserves de son hôte. Pourquoi ne l’avez-vous pas pris pour vous, ce billet retour ?
Il élude la question. « Vous avez une cigarette sur vous, Marinus ? »
Je suis incorporelle. Je n’ai même pas de corps sur moi.
Un filet de Vêpre jaillit des ténèbres de l’entrée et s’écoule comme du sable.
Vous avez repéré des victimes, leur avez menti, les avez conditionnées, assassinées…
« C’étaient des meurtres cliniques. Elles sont mortes heureuses. Enfin, à peu près. »
… En devenant Marcus Anyder, vous avez même tué celui que vous étiez.
« Vous tenez vraiment à passer les derniers moments de votre existence à m’interroger ? Qu’est-ce que vous voulez ? Un spectaculaire mea culpa ?
Je serais juste curieuse de comprendre pourquoi un prédateur – j’enfonce des portes ouvertes – qui n’a pensé qu’à sa petite personne depuis tant d’années et qui, la semaine dernière encore, se vantait d’avoir tué Oscar Gomez, aurait subitement…
« Quoi, vous n’allez pas me dire que vous êtes toujours fâchée ? »
… aurait subitement la noblesse de sacrifier sa vie en suspens artificiel afin qu’une vulgaire « horloge d’os » survive. Je suis tout ouïe. Je vous promets que je n’en parlerai à personne.
Le murmure du Vêpre grandit. Je chasse les voix.
Hugo Lamb époussette ses manches. « Vous avez sondé Holly, j’imagine. »
Intégralement. Il le fallait bien, si je voulais retrouver Esther Little.
« Vous nous avez vus à La Fontaine-Sainte-Agnès ? Holly et moi, je veux dire. »
J’hésite trop longtemps.
« Vous vous êtes bien rincé l’œil, à ce que je vois. Eh bien, voilà. Vous avez votre réponse. »
Toujours plus abondant, le Vêpre se déverse en nous promettant que ça ne fait pas mal, ça ne fait pas mal, ça ne fait pas mal. Un tiers de la salle en est rempli, à présent. « Vous l’avez vue tomber sur Constantin ? Le sang irlandais, le nerf des habitants de Gravesend. Le poids des origines, vous me direz. »
Vous étiez là et avez assisté à ça ?
« Oh, je n’ai jamais été du genre à intervenir quand il y a du grabuge, moi. »
Constantin vous a enrôlé. C’était la Deuxième Anachorète.
« J’ai toujours eu un problème avec ceux qui incarnent l’autorité. Rivas-Godoy a tourné à droite sitôt entré dans le labyrinthe, et, dès le départ, c’en était fait de lui ; mais j’ai suivi Constantin. C’est vrai, c’est elle qui m’a enrôlé, sauf qu’avec elle, c’est : “Les femmes et les enfants d’abord”, alors j’ai invoqué un Voile et me suis caché, me suis perdu, ai entendu Holly, vous ai suivies… et nous voici tous les deux. Compagnons d’infortune. Qui l’eût cru ? » Nous regardons le Vêpre sablonneux s’amonceler dans la salle de la coupole. La pensée que quelque chose m’échappe vient me taquiner. Hugo Lamb tousse. « Est-ce qu’elle m’aimait, elle aussi, Marinus ? Non pas après qu’elle a appris ma… liaison avec une secte occulte qui a marqué sa famille au fer rouge et tenté de perpétrer un animacide sur son petit frère. Mais ce soir-là, je veux dire. En Suisse. Quand nous étions jeunes. Authentiquement jeunes. Quand Holly et moi nous sommes retrouvés ensevelis sous la neige ? »
Les deux tiers du sol sont recouverts. Lamb, dans sa forme corporelle, n’a plus que soixante secondes avant que le Vêpre ne le touche. J’aurai la possibilité de rester en suspens dans les airs un peu plus longtemps, jusqu’à ce que la coupole soit remplie jusqu’à son sommet, si je le souhaite.
Et soudain, ça y est, je comprends ce qui m’a échappé. Hugo Lamb ne l’a pas vu non plus. Ni même Constantin. Trop occupés à esquiver les éboulis et le Vêpre, nous avons tous oublié qu’il y avait une autre sortie. Si j’avais un corps, j’en rirais. Cela marchera-t-il ? Si le Vêpre a gagné le Chemin-de-dalles et désintégré le passage, non… Mais il y a une bonne distance à couvrir.
En subdiscours, je demande à Lamb : Combien de psychovolts vous reste-t-il ?
« Pas beaucoup. Pourquoi ? Pour un dernier duel ? »
Si je m’infiltre en vous, à nous deux, nous en aurons peut-être assez.
Il est déconcerté. « Mais pour quoi faire ? »
Pour invoquer le Sas.
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