L'âme des Horloges
Or, Myrrhe et Encens - 1991
OR, MYRRHE ET ENCENS
1991
OceanofPDF.com
13 DÉCEMBRE
« Plus de puissance, les ténors, ordonne le chef de chœur. Allez, mes garçons, faites-moi trembler ces diaphragmes ! Que ça bloblotte ! Les sopranos, moins de sss-ifflement sur vos sss. Nous ne sommes pas une chorale de Gollum, que je sache ? Et t-apez bien sur vos t. Adrian B, vous réussissez à atteindre le contre-ut de “Weep You No More Sad Fountains”, il n’y a donc aucune raison que vous n’y parveniez pas sur ce morceau. Encore une fois, avec plus de peps ! Un, deux, trois, et… »
Les seize choristes aux oreilles en chou-fleur et à la coupe de cheveux inexistante du chœur de King’s College, et les quatorze autres – des boursiers – chantent à l’unisson :
Of one that is so fair and bright,
Velut maris stella…
L’Hymne à la Vierge de Benjamin Britten décolle et, comme à la poursuite de l’écho de sa propre queue, fuse sur les somptueuses voûtes avant de piquer sur la poignée de touristes et d’étudiants que nous sommes, assis devant l’autel dans nos manteaux humides. Selon moi, Britten est un compositeur inégal : trop bavard par moments, certes, mais quand la vieille folle est inspirée, elle est bien capable de ligoter votre âme frissonnante à un mât et de la fouetter avec toute la véhémence du sublime…
Brighter than the day is light,
Parens et puella…
Quand je n’ai rien à faire, je me demande quelle sera la musique que j’entendrai sur mon lit de mort, entouré d’une volée d’infirmières sexy. Il n’y aurait rien de plus glorieux que l’Hymne à la Vierge ; mais je crains que, quand viendra le moment redouté, DJ Inconscient ne me propulse sur le dos de « Gimme ! Gimme ! Gimme ! (A Man After Midnight) », et que, pour une fois dans ma vie, je n’aie aucune voie de recours. Ô Monde, que ne la boucles-tu devant l’un des plus incroyables orgasmes musicaux du genre, que déclenche le « cry » :
I cry to thee, thou see to me,
Lady pray thy Son for me…
J’ai les poils de la nuque qui me chatouillent, comme si quelqu’un soufflait dessus. Elle, par exemple, assise de l’autre côté de l’allée. Elle n’était pas là tout à l’heure. Elle a les yeux fermés afin de mieux savourer la musique : j’en profite pour la savourer, elle. Entre trente-cinq et quarante ans… cheveux vanille, peau laiteuse, lèvres beaujolais, pommettes si saillantes qu’on s’y entaillerait le pouce. Un corps mince sous son manteau d’hiver bleu nuit. Une cantatrice russe déchue, qui attend son agent. Tout est possible, à Cambridge. Un dix : note exceptionnelle, mais méritée…
Tam Pia,
That I might
Come to thee…
Maria.
Qu’elle reste assise, quand les choristes repartiront au pas de charge. Qu’elle se tourne vers le jeune homme de l’autre côté de l’allée et murmure : « N’était-ce pas là le souffle même du Divin ? » Discutons des interludes dans Peter Grimes, et de la Neuvième de Bruckner. Évitons de parler de sa vie de famille, lorsque nous prendrons un café au County Hotel. Que ce café se transforme en truite et en vin rouge, et au diable cette dernière pinte de fin de premier trimestre, que j’étais censé allé boire avec les autres au Buried Bishop. Grimpons les marches moquettées de la douillette suite où la mère de Fitzsimmons et moi avons batifolé pendant la première semaine de ma rentrée universitaire. Aïe. Le kraken tapi dans mon caleçon s’éveille. Rien d’étonnant : le jeune homme de vingt et un ans que je suis ne s’est pas envoyé en l’air depuis dix jours. Mais je ne peux décemment pas me la remettre en place sous les yeux de cette dame. Oh ? Tiens donc, ne serait-elle pas en train de me reluquer discrètement ? Je contemple L’Adoration des Mages de Rubens au-dessus de l’autel en attendant qu’elle fasse le premier pas.
Les choristes repartent au pas de charge, mais la femme reste assise. Un touriste braque son énorme appareil photo sur le Rubens sans laisser au gobelin qui monte la garde le temps d’aboyer « Le flash est interdit ! ». Le chœur de l’église se vide, le gobelin retourne à sa guérite près de l’orgue, et les minutes s’écoulent au compte-gouttes. Trois heures et demie, annonce ma Rolex. Je dois peaufiner ma dissertation sur la politique étrangère de Ronald Reagan, mais cette étrange déesse est assise à moins de deux mètres de moi, et elle attend que je fasse le premier pas. « Je me dis toujours, l’interpellé-je, que voir le sang, la sueur et les larmes des choristes en train de travailler une œuvre n’ôte en rien son mystère à la musique, bien au contraire. Ma réflexion a-t-elle du sens ? »
Elle me répond : « Si on se met dans la peau d’un étudiant de premier cycle, oui, j’imagine. »
Ouh, la sensuelle chipie. « Vous êtes doctorante ? Vous enseignez ? »
Le fantôme d’un sourire. « Suis-je vêtue comme une universitaire ? » Des inflexions francophones galbent sa douce voix.
« Absolument pas. Mais je vous imagine aussi cinglante qu’eux. »
Pas de réaction. « Je me sens chez moi, ici, c’est tout.
– C’est presque le cas, en ce qui me concerne : j’ai mes quartiers à Humber College, à quelques minutes d’ici. La plupart des troisième année vivent en dehors du campus, mais, moi, j’ai le privilège de pouvoir venir écouter le chœur presque tous les jours, quand mes permanences me le permettent.
Regard amusé signifiant : Comme tu vas vite en besogne, toi.
Tout mignon, je hausse les épaules : Qui sait si, demain, je ne passerai pas sous un bus ?
Elle me demande : « Est-ce que Cambridge est à la hauteur de vos attentes ?
– Si l’on ne sait pas tirer parti de Cambridge, on ne mérite pas d’être ici. Érasme, Pierre le Grand et lord Byron ont tous vécu là où je loge. Véridique. » Ce sont des conneries, mais j’adore jouer la comédie. « Allongé sur mon lit, je pense à eux et me dis que, chacun dans nos siècles respectifs, nous avons contemplé le même plafond. Pour moi, c’est cela, Cambridge. » Voilà un baratin de dragueur qui a fait ses preuves. « Je m’appelle Hugo, au fait. Hugo Lamb. »
Mon petit doigt me dit de ne pas tenter une poignée de main.
Ses lèvres répondent : « Immaculée Constantin. »
Ouh là ! Une grenade à sept syllabes. « Française ?
– Je suis née à Zurich, en réalité.
– J’adore la Suisse. Je vais skier à La Fontaine-Sainte-Agnès presque tous les ans : un de mes amis y a un chalet. Vous connaissez ?
– J’ai connu, jadis. » Elle pose sa main gantée de daim sur son genou. « Vous êtes en sciences politiques, Hugo Lamb. »
Impressionnant. « Comment avez-vous deviné ?
– Parlez-moi du pouvoir. Qu’est-ce que le pouvoir ? »
Ça m’apprendra à vouloir jouer au plus malin. « Vous voulez que je vous parle du pouvoir ? Là, tout de suite ? »
Sa jolie tête s’incline. « Seul le présent compte.
– D’accord. » C’est bien parce que tu mérites un dix. « Le pouvoir est la capacité à inciter quelqu’un à faire quelque chose qu’il ne ferait pas normalement, ou inversement, à l’empêcher de faire quelque chose qu’il aurait autrement fait. »
Impossible de savoir ce que pense Immaculée Constantin. « Par quel moyen ?
– Par la coercition ou la récompense. La carotte et le bâton. Quoique, vu sous un jour défavorable, les deux se confondent. Le concept de coercition repose sur la peur de la violence ou de la souffrance. “Obéis ou tu le regretteras.” Les Vikings ont su tirer profit de ce principe au dixième siècle, la cohésion du pacte de Varsovie a reposé sur lui ; quant aux petits caïds des cours de récréation, ils le mettent en application pour régner. La loi et l’ordre s’appuient sur la coercition. Voilà pourquoi les criminels se font passer les menottes, mais aussi pourquoi les démocraties cherchent à conserver le monopole de la force. » Immaculée Constantin observe mon visage tandis que je parle, ce qui est à la fois excitant et perturbant. « La récompense est une promesse : “Obéissez, et vous en tirerez bénéfice.” C’est la dynamique à l’œuvre dans, mettons, l’installation de bases de l’OTAN dans les pays qui n’en sont pas membres, le dressage d’un chien, et le fait d’accepter d’occuper un emploi minable jusqu’à notre retraite. Alors, je m’en sors bien ? »
L’éternuement du gobelin retentit dans toute la chapelle.
« Vous ne faites qu’effleurer le sujet », me répond Immaculée Constantin.
Elle respire la lubricité et l’agacement. « Eh bien, creusez, dis-je. »
Elle époussette une boulette duveteuse sur son gant et semble s’adresser à sa main : « Le pouvoir est conquis ou perdu, jamais créé ni détruit. Le pouvoir est un invité, on ne le “détient” pas. Les fous désirent y accéder, ainsi que de nombreuses personnes saines d’esprit, mais seul le sage se soucie de ses effets à long terme. Le pouvoir agit sur l’ego comme du crack, et comme de l’acide sulfurique sur votre âme. Les allées et venues de ce pouvoir qui transite d’hôte en hôte par les guerres, le mariage, les urnes, les diktats et le hasard de la naissance font les intrigues de l’Histoire. Les puissants peuvent bien rendre justice, changer le monde, réduire des pays prospères en champs de ruines et démolir des gratte-ciel, mais le pouvoir, lui, est intrinsèquement amoral. » Immaculée Constantin me regarde, à présent. « Le pouvoir vous remarquera. Le pouvoir vous regarde en ce moment même. Poursuivez sur votre lancée, et le pouvoir vous accordera ses faveurs. Mais d’ici une poignée de décennies, le pouvoir, impitoyable, se rira de vous quand vous mourrez dans un hôpital privé. Le pouvoir se moque de tous ses illustres favoris dès lors qu’ils sont sur leur lit de mort. “L’impérial César, une fois mort et changé en boue, pourrait boucher un
trou et arrêter le vent du dehors 1.” Plus qu’aucune autre, cette pensée qui hantait Hamlet me rend malade, Hugo Lamb. Pas vous ? »
La voix d’Immaculée Constantin vous berce comme une averse de nuit.
Le silence qui règne dans la chapelle de King’s College a ses propres desseins.
« Qu’imaginiez-vous ? finis-je par répondre. Nous devrons tous mourir un jour ou l’autre. Mais, d’ici là, il me paraît plus jouissif de faire subir à autrui plutôt que de subir ce qu’autrui nous fait.
– Ce qui naît doit un jour mourir. C’est ce que stipule le contrat de la vie, n’est-ce pas ? Je suis venue vous annoncer que, en de rares circonstances, cette clause d’airain peut être… réécrite. »
Je scrute son visage calme et très sérieux. « De quelle espèce de délire est-il question ? D’un programme de remise en forme ? D’un régime végétalien ? De transplantation d’organes ?
– Il existe une forme de pouvoir qui permet à quelqu’un d’ajourner perpétuellement la mort. »
D’accord, elle mérite un dix, mais si elle est branchée scientologie ou cryogénie, Mlle Constantin doit se mettre dans le crâne que je n’avale pas ce genre de conneries. « Je rêve ou bien vous venez de franchir la frontière du pays des fous ?
– Dans la réalité du terrain, les frontières n’entrent pas en compte.
– Mais vous parlez de l’immortalité comme si cela existait.
– Non. Je parle d’ajournement perpétuel de la mort.
– Attendez, c’est Fitzsimmons qui vous envoie ? Ou Richard Cheeseman ? C’est un canular ?
– Non. C’est une graine que je sème. »
Trop fantaisiste pour être un coup de Fitzsimmons. « Une graine qui germerait et donnerait quoi, exactement ?
– Le remède qu’il vous faut. »
Sa solennité est déconcertante. « Mais je ne suis pas malade.
– La mortalité est inscrite dans la structure même de vos cellules, et vous prétendez ne pas être malade ? Regardez ce tableau. Allons, regardez. » Elle désigne L’Adoration des Mages d’un coup de menton. J’obéis. Comme toujours à l’avenir. « Treize personnages, si vous comptez bien, comme dans La Cène. Des bergers, les mages, la Sainte Famille. Observez leur visage, un par un. Lequel pense que cette petite chose qui vient de naître domptera un jour la mort ? Lequel désire en avoir la preuve ? Lequel soupçonne le Messie d’être un faux prophète ? Lequel sait qu’il se trouve dans un tableau et qu’on le regarde ? Lequel vous regarde ? »
Le gobelin agite sa main devant mon visage. « Allez, on se réveille ! Désolé si je vous dérange, hein, mais vous voudriez pas reprendre votre discussion avec le Tout-Puissant demain ? »
La première pensée qui me traverse est : Comment ose-t-il ? Et il n’y en a pas de seconde, car son haleine de gorgonzola mêlé à du white spirit me soulève le cœur.
« On ferme, annonce-t-il.
– La chapelle est ouverte jusqu’à six heures, lui rétorqué-je, laconique.
– Euh… ouais. C’est ça. Et quelle heure il est, là ? »
Je remarque alors que les vitres obscurcies luisent.
17:58, insiste ma montre. Impossible. Il était à peine quatre heures il y a un instant. Je cherche Immaculée Constantin derrière le bide de mon tortionnaire, mais celle-ci a disparu. Et depuis longtemps, j’ai l’impression. Mais, non, non, non, non, non : elle m’a demandé de regarder le Rubens il y a quelques secondes. C’est ce que j’ai fait, et puis…
… Sourcils froncés, je lève les yeux sur le gobelin, qui a peut-être la réponse.
« À six heures, c’est tout le monde dehors, insiste-t-il. L’heure, c’est l’heure. »
Il tapote sa montre devant ma tête et, même à l’envers, ce vilain cadran à cristaux liquides bon marché est catégorique : 17:59. Je marmonne : « Mais… » Mais quoi ? Deux heures ne s’envolent pas comme cela en l’espace de deux minutes. « Y avait-il… » – ma voix est chétive – « … Y avait-il une femme ici ? Assise là ? »
Il regarde l’endroit que je désigne. « Tout à l’heure ? Cette année ? Une fois ?
– Vers trois heures et demie, je crois. En manteau bleu nuit. Une vraie beauté. »
Le gobelin croise ses bras courtauds. « Si tu veux bien mettre en branle ton cul d’amateur de fines herbes, il faut que je rentre, moi. »
Moi, Richard Cheeseman, Dominic Fitzsimmons, Olly Quinn et Jonny Penhaligon entrechoquons nos verres et bouteilles dans le brouhaha et le tumulte du Buried Bishop, situé de l’autre côté de la rue pavée qui jouxte l’entrée ouest de Humber College. Le pub est plein à craquer : demain commencera l’exode de Noël, et nous avons eu la chance de trouver une table dans un recoin au fin fond de la salle. Je vide d’un trait mon Kilmagoon Special Reserve : le scotch gras et cuisant se fraie un chemin entre mes amygdales et mon estomac, où il attaque la pelote intestinale d’inquiétude qui me travaille depuis cette absence que j’ai eue dans la chapelle tout à l’heure. J’ai bien tenté de rationaliser. Un mois épuisant jalonné de dissertations et d’échéances se termine ; Mariângela ne cesse de me laisser des messages taquins, et j’ai passé deux nuits blanches chez Toad la semaine dernière à travailler Jonny Penhaligon au corps. On peut avoir une absence sans forcément avoir une tumeur cérébrale : ce n’est pas comme si je m’étais évanoui ou retrouvé à déambuler nu sur les toits de l’université. Cette notion du temps, je l’ai perdue assis dans une des plus belles églises gothiques du pays, en méditant devant un chef-d’œuvre de Rubens – comment ne pas être transporté ? Olly Quinn repose sa pinte à moitié vidée et réprime un rot : « Alors, Lamb, cette disserte sur comment Ronald Reagan a accidentellement gagné la guerre froide ? Tu as résolu le mystère ? »
C’est à peine si j’arrive à l’entendre : les jeunes conservateurs de Humber College, dans la salle voisine, entonnent à pleins poumons « Mistletoe And Wine » de Cliff Richard, tube de Noël vraisemblablement éternel. « Torchée. Je l’ai glissée sous la porte du Pr Dewey.
– Je ne sais pas comment tu as réussi à tenir trois ans en sciences politiques. » Richard Cheeseman essuie la mousse de Guinness de sa barbe à la Hemingway jeune. « Je préfère encore m’auto-circoncire à la râpe à fromage.
– Dommage que tu aies raté le dîner, me dit Fitzsimmons. Au dessert, on a terminé la Narnia skunk de Jonny. On ne pouvait décemment pas risquer que Mme Serpillière la découvre pendant son grand ménage de fin de trimestre et, croyant tomber sur un bout de crotte, la jette avec les magazines de scoutisme poisseux de Jonny. »
Jonny Penhaligon, qui n’a pas fini de boire, adresse à Fitzsimmons un doigt d’honneur ; sa pomme d’Adam saillante monte et descend. Rêvassant, je m’imagine la lui trancher au rasoir. Fitzsimmons émet un petit reniflement dédaigneux et demande à Cheeseman : « Où est passé ton ami aux futes en cuir venu de la mystérieuse Asie ? »
Cheeseman jette un œil à sa montre. « Il vole à trente mille pieds au-dessus de la Sibérie et redevient en ce moment même un fils aîné modèle selon la tradition confucéenne. Si Sek était encore en ville, je ne me risquerais pas à être vu parmi une bande d’hétérosexuels notoires. Je suis folle des Asiatiques, que voulez-vous ? Balance-nous un bâtonnet de cancer, Fitz. Je m’en fumerais bien une.
– Tu n’es pas obligé de l’allumer ici. » Olly Quinn ne fume pas, mais nous l’aimons bien quand même. « Respire un grand coup.
– Tu n’étais pas censé arrêter ? » Fitzsimmons passe son paquet de Dunhill à Cheeseman. Penhaligon et moi piochons également dedans.
– Oui, oui, demain, répond Cheeseman. Ton briquet Hermann Göring, Jonny, si tu veux bien ? Ce frisson maléfique qu’il procure, j’adore. »
Penhaligon sort son briquet du IIIe Reich. Un exemplaire original obtenu par son oncle à Dresde ; ces petits joujoux font monter les enchères jusqu’à trois mille livres sterling dans les salles de vente. « Que fait RCP ce soir ?
– Le futur lord Rufus Chetwynd-Pitt est en train de dealer, répond Fitzsimmons. Dommage pour lui que cette activité ne soit pas une discipline universitaire.
– Un secteur économique qui ne connaît jamais la crise, remarqué-je.
– Au même moment l’année prochaine » – Olly Quinn arrache des bouts de l’étiquette de sa bière sans alcool –, « nous serons tous lâchés dans le monde et gagnerons notre vie.
– J’ai hâte, putain, dit Fitzsimmons en caressant la fossette de son menton. Je ne supporte pas d’être pauvre.
– Tu me fends le cœur. » Richard Cheeseman tient sa cigarette au coin des lèvres à la manière de Serge Gainsbourg. « Les gens ont vite fait de te juger à tort quand ils voient les vingt pièces du manoir de tes parents dans les Cotswolds, ta Porsche et tes fringues griffées Versace.
– Tu parles du fric de mes parents, lui répond Fitzsimmons. Ça ne me paraît pas injuste d’espérer un jour pouvoir dilapider une indécente prime de bons résultats.
– Ton petit papa continue à te chercher du boulot à la City ? l’interroge Cheeseman avant de froncer les sourcils quand Fitzsimmons vient épousseter les épaules de sa veste en tweed. Qu’est-ce que tu fabriques ?
– J’enlève les copeaux de parmesan, mon petit Richard.
– Ils sont collés à la Super Glue, informé-je Fitzsimmons. Et toi, Cheeseman, ne crache pas sur le népotisme : c’est grâce à ce système que notre pays est devenu ce qu’il est aujourd’hui – j’ai des oncles qui ont le bras long, et ils en savent tous quelque chose. »
Cheeseman m’envoie sa fumée dans la figure. « Le jour où tu auras perdu ton boulot d’analyste financier suite à un burn-out, que ta Lamborghini aura été saisie, et que l’avocat de ta troisième femme te tiendra par les couilles, tu changeras de discours.
– C’est ça, et dans un an, Richard Cheeseman travaillera pour un organisme venant en aide aux enfants des rues de Bogotá. »
Cheeseman considère l’option, ronronne et abandonne cette idée. « La charité favorise l’assistanat. Non, moi, ce sera la voie du journaleux. Un papier par-ci, un roman par-là, un peu de radio ou de télé ici ou là. Tiens, d’ailleurs… » – il plonge la main dans la poche de sa veste et en sort un livre : Embryons desséchés, de Crispin Hershey, estampillé d’une mention en rouge « EXEMPLAIRE RÉSERVÉ À LA PRESSE » sur la couverture. « Ma première pige rémunérée, une critique pour Felix Finch, de la Piccadilly Review. Vingt-cinq pence le mot, mille deux cents mots en tout, soit trois cents livres pour deux heures de boulot.
– Prends garde à toi, ô Monde de la presse ! intervient Jonny Penhaligon. Qui est ce Crispin Hershey ? »
Cheeseman soupire. « Le fils d’Anthony Hershey, ça ne te dit rien ? »
Penhaligon bat des cils, pas plus avancé.
« Allez, quoi, Jonny ! Anthony Hershey ! Le réalisateur ! Un oscar pour Box Hill en 1964. C’est lui qui a fait Ganymède 5 dans les années soixante-dix, le meilleur film de SF britannique à ce jour.
– Ce film m’a enlevé le goût de vivre, commente Fitzsimmons.
– Moi, en tout cas, ça m’impressionne, mon petit Richard, lui dis-je. Le dernier roman de Crispin Hershey était fabuleux. Je suis tombé dessus dans un hôtel à Ladakh pendant mon année sabbatique. Est-ce que le nouveau est aussi bon ?
– Presque. » Monsieur le critique* joint les mains, doigts contre doigts. « Hershey deuxième du nom est un talentueux styliste, et Felix – Felix Finch, pour vous autres, béotiens –, Felix pense qu’il est fait de la même étoffe que McEwan, Rushdie, Ishiguro et compagnie. Des louanges un peu prématurées, mais d’ici quelques bouquins, Hershey se sera bonifié. »
Penhaligon demande : « Et ton roman à toi, Richard, ça avance ? » Fitzsimmons et moi nous regardons et feignons de nous pendre.
« Il a évolué. » Cheeseman contemple son glorieux avenir littéraire : manifestement, la vision lui plaît. « Le héros est Richard Cheeseman, un étudiant de Cambridge qui écrit un roman dont le héros est Richard Cheeseman, un étudiant de Cambridge qui écrit un roman dont le héros est Richard Cheeseman, un étudiant de Cambridge. Personne n’a jamais écrit un truc de ce genre.
– Cool, dit Jonny Penhaligon. Ça me fait penser à…
– Une pinte de pisse mousseuse », annoncé-je. Richard me fusille du regard, jusqu’à ce que j’ajoute : « Voilà ce que ma vessie contient. Ça a l’air génial, ton bouquin, Richard. Vous m’excuserez. »
Les toilettes des hommes cocottent et le seul urinoir encore libre est bouché, plein d’un liquide ambré prêt à déborder. Je dois donc faire la queue comme une fille. Enfin, un homme à la carrure de grizzly libère l’urinoir sans se presser ; je prends sa place. Au moment où j’écarte l’urètre, une voix en provenance de l’urinoir voisin m’interpelle : « Hugo Lamb, ça par exemple ! »
C’est celle d’un type trapu, basané, aux cheveux raides et noirs, qui porte un pull de pêcheur et prononce mon nom « Lèmb » – l’accent typique des Néo-Zélandais. Il est plus âgé que moi, la trentaine, et je n’arrive pas à le remettre. « On s’est rencontrés quand tu étais en première année. Aux Fins Tireurs de Cambridge. Désolé de te couper dans ta lancée, c’est un manquement grossier à l’étiquette des toilettes pour hommes. » Il pisse sans les mains dans l’urinoir glougloutant. « Elijah D’Arnoq, en thèse de biochimie à Corpus Christi. »
Une étincelle de souvenir : ce nom de famille singulier. « Le club de tir au fusil, ça y est. Tu viens de ces îles à l’ouest de la Nouvelle-Zélande, si ma mémoire est bonne.
– Des Chatham, exact. Moi, je me souviens de toi parce que tu étais un tireur hors pair. On a encore de la place pour les gens comme toi, tu sais. »
Maintenant que je sais qu’il n’y a rien de louche derrière tout ça, je peux pisser tranquille. « J’ai peur que tu surestimes mes capacités.
– Tu pourrais facilement participer à un tournoi, mon pote. Je ne blague pas.
– Je m’éparpillais un peu, c’était mauvais pour mes études. »
Il hoche la tête. « La vie est trop courte pour tout faire, pas vrai ?
– C’est un peu ça. Bon… ça t’aura plu, Cambridge ?
– J’adore, oui. Le labo est chouette, j’ai un super directeur de thèse. Tu es en sciences éco et politiques, c’est ça ? Tu dois être en dernière année.
– C’est ça. Le temps a filé. Tu pratiques toujours le tir ?
– Religieusement. Je suis un Anachorète, maintenant. »
Je me demande ce que ce mot signifie : un animateur ? Est-ce un néo-zélandisme ? Un terme du jargon des clubs de tir ? Il n’y a que ça, à Cambridge, des mots d’initiés pour tenir les intrus à l’écart. « Super, lui réponds-je. J’ai gardé un bon souvenir de mes quelques visites.
– Il n’est jamais trop tard pour t’y remettre. Tirer, c’est prier. Et quand le monde civilisé fermera boutique, une arme vaudra mille diplômes universitaires. Joyeux Noël. » Il remonte sa braguette. « À un de ces quatre. »
Penhaligon demande : « Alors, et cette mystérieuse femme dont tu parlais, Olly ? »
Olly Quinn fronce les sourcils. « Elle m’a dit qu’elle serait là vers sept heures et demie.
– Elle n’a qu’une heure et demie de retard, le rassure Cheeseman. Ça ne veut pas dire qu’elle t’a plaqué pour un prof de gym qui a la tête de Keanu Reeves, les pectoraux de King Kong et le charisme de… moi*. Pas nécessairement, en tout cas.
– Je suis censé la raccompagner en voiture chez elle à Londres ce soir, explique Olly. Elle habite du côté de Greenwich : elle va bien finir par arriver…
– Dis-nous la vérité, Olly, l’invite Cheeseman. On est tes amis. Elle existe, cette petite amie, ou tu… tu as… tout inventé ?
– Je me porte garant de son existence, déclare Fitzsimmons, énigmatique.
– Ah ? » Je lance un regard furieux à Olly. « Depuis quand ce vilain cocufieur passe-t-il avant ton voisin de palier ?
– Croisés par hasard. » Fitzsimmons prend son paquet de cacahuètes grillées et s’en verse les dernières miettes dans la bouche. « J’ai aperçu Olly et sa douce au rayon théâtre de la librairie Heffer’s.
– Et en tant qu’homme moderne éclairé par le combat des féministes, demandé-je à Fitzsimmons, comment qualifierais-tu la reine Ness, eu égard au système de mesure en vigueur ?
– Un canon. Je soupçonne qu’une agence d’escort-girls est derrière tout ça. Olly ?
– Va te faire mettre. » Olly sourit ; il boit du petit-lait. « Ness ! » Il se lève d’un coup en voyant une fille se frayer un chemin, luttant contre l’étau des corps estudiantins. « Quand on parle du loup ! Content de te voir.
– Je suis en retard, désolée, Olly, s’excuse-t-elle en l’embrassant sur la bouche. Le bus a mis huit cents ans à venir. »
Je la connais, ou plutôt, je l’ai connue, mais seulement au sens biblique. Son nom de famille m’échappe, mais je me souviens très bien d’autres choses, en revanche. Après une fête, en première année – c’était encore « Vanessa » à l’époque. Si je me souviens bien, elle sortait d’un prestigieux internat, le Cheltenham Ladies’ College, où les demoiselles jurent comme des charretiers ; une grande résidence communautaire au fin fond de Trumpington Road. Nous avions descendu une bouteille de château-latour 1976 qu’elle était allée piquer dans la cave du bâtiment dans lequel nous nous étions tous réunis avant la fête. Nous nous sommes recroisés en ville et salués d’un signe de tête : faire mine de s’ignorer aurait été vulgaire. Contrairement à Olly, elle sait bien mener sa barque, et alors que je me demande ce qu’elle peut lui trouver, une histoire de suspension de permis suite à une conduite en état d’ivresse ainsi que la douillette Opel Astra d’Olly me reviennent en mémoire. En amour comme à la guerre, tous les coups sont permis, et l’on peut dire beaucoup de choses à mon égard, mais pas que je suis un hypocrite. Ness m’a vu et, en une fraction de seconde, nous signons un pacte d’amnésie cordiale.
« Prends ma place, lui propose Olly, qui lui ôte son manteau comme un gentleplouc. Moi, je vais, euh… je resterai accroupi. Tu as déjà rencontré Fitz. Et voici Richard.
– C’est un plaisir. » Cheeseman lui tend un pouce et trois doigts. « Je suis la vilaine du groupe. Ness, comme le monstre du loch… ?
– Mais le plaisir est réciproque. » Je me souviens de sa voix, à présent. Celle d’une bourgeoise qui s’encanaille. « “Ness” ne choque pas mes amis, mais tu peux m’appeler Vanessa.
– Moi, c’est Jonny. Jonny Penhaligon. » Jonny se penche par-dessus la table afin de lui serrer la main. « Enchanté. Olly nous a beaucoup parlé de toi.
– Et uniquement en bien. » Je lève la paume en guise de salut. « Hugo. »
Ness ne rate pas le coche : « Hugo, Jonny, la vilaine et Fitz. C’est retenu. » Elle se tourne vers Olly. « Excuse-moi, toi c’est… ? »
Olly rit un chouïa trop fort. Ses pupilles se sont transformées en cœurs et pour la énième fois au carré, je me demande ce que cela fait d’aimer, parce que, de l’extérieur, on croirait voir le seigneur du royaume des Nichons.
« Richard allait payer sa tournée, lance Fitzsimmons. Pas vrai, Richard ? Tu ne veux pas faire un peu de place dans ton portefeuille ? »
Cheeseman feint la perplexité. « Ce n’est pas ton tour, Penhaligon ?
– Ah non. J’ai payé l’avant-dernière. Bien tenté.
– Allez, tu possèdes la moitié des Cornouailles, toi ! Si tu voyais la baraque de Jonny, Ness : des jardins, des paons, des cerfs, des étables et des portraits vieux de trois siècles du capitaine Penhaligon sur tout le mur du grand escalier. »
Penhaligon émet un petit ricanement nasal. « C’est justement à cause de la maison de Tredavoe qu’on n’a plus un radis. Un véritable gouffre, son entretien. Et les paons sont de sales bestioles.
– Oh, ne fais pas ton radin, Jonny. Avec la poll tax de Thatcher, vous devez économiser un sacré paquet de fric. Moi, il faudra que je me prostitue si je veux pouvoir acheter un ticket de car et retourner dans mon pigeonnier de Leeds. »
Cheeseman a le chic pour embrouiller les gens – il lui reste dix mille livres de l’héritage de son grand-père –, mais bon, je ne veux surtout pas d’esclandre ce soir. « Elle sera pour moi, celle-ci, lancé-je. Olly, il va falloir que tu restes sobre si tu conduis : que dis-tu d’un jus de tomate au Tabasco, pour te réchauffer le cœur et le corps ? Cheeseman est à la Guinness, Fitz à son pipi de chat australien, et toi, Ness… qu’est-ce que tu boiras ?
– Le vin rouge de la maison n’est pas mauvais. » Olly cherche à soûler sa petite amie.
« Alors un verre de rouge, ce sera très bien, Hugo », me répond-elle.
Cette drôle d’inflexion traînante dans sa voix me revient. « Je ne m’y risquerais pas, à moins que tu aies un œsophage de rechange dans ton sac à main. On est loin d’un château-latour.
– Un Archers avec des glaçons, dans ce cas, déclare Ness. Je préfère jouer la sécurité.
– Sage décision. Monsieur Penhaligon, voudriez-vous m’aider à rapporter saines et sauves les six boissons ? Ce doit être la guerre, au bar. »
Le Buried Bishop n’est plus qu’une grande mêlée cahotique ; un buffet pris d’assaut par la jeunesse. « Regarde Stephen Hawking et le dalaï-lama. Ces deux-là posent les principes d’une vérité unifiée. » Minijupes en jean, chemises Gap et Next, gilets à la Kurt Cobain, jeans Levi’s noirs. « Tu as vu le gros dégueulasse près des chiottes, comment il me déshabillait du regard ? » Le morceau des Pogues avec Kirsty MacColl me fait trembler le diaphragme et les genoux. « En fait, tout ce que j’ai réussi à choper aux œuvres de charité, c’est des poux, la gale et des puces. » Effluve de laque ; sueur mêlée à du déo Axe ; Chanel n o 5 et fumée. Des dents bien alignées et exemptes de tout plombage se découvrent sous l’effet d’une blague pas vraiment drôle – « Vous avez entendu la nouvelle à propos du chat de Schrödinger ? Il est mort aujourd’hui… Attendez, ah mais non… Ah, si… Ah, non… Ah si… » De sonores exposés sur l’acteur qui incarne le mieux James Bond ; sur David Gilmour, Roger Waters et Syd Barrett ; sur l’hyperréalité ; sur la parité livre-dollar ; sur Sartre, Bart Simpson, les mythologies de Barthes. « Un double, pour moi. » Barbe de trois jours à la George Michael. « En fait, la musique est morte avec les Smiths. » Affables et nantis, la plupart de mes pairs. Leurs yeux, leurs espoirs et leur avenir sont remplis d’étoiles. Des experts en devenir ; des juges et des banquiers in statu pupillari ; toutes ces élites (ou futures élites, à n’en pas douter) sont sorties de la cuisse de Jupiter. Le pouvoir et l’argent – comme Winnie l’Ourson et le miel – ont toujours fait bon ménage. Je ne dénigre pas ce milieu, j’en fais partie. Et puisqu’il est question de cuisse : « On ne t’a jamais dit que tu ressemblais à Demi Moore dans Ghost ? » Les roses sont rouges et les violettes sont bleues ; j’ai du beurre à revendre et Ness est un toast chaud.
« Hugo ? Ça va ? » Le sourire de Penhaligon est hésitant.
Nous sommes toujours bloqués, séparés du bar par deux rangées de corps.
« Oui, oui. » Il me faut presque crier. « Excuse-moi, j’étais ailleurs. Pendant que je te tiens, Jonny, Toad m’a demandé de te convier à la dernière nuit poker qu’il organise avant qu’on retourne tous chez nous. Toi, moi, Eusebio, Bryce Clegg, Rinty, plus un ou deux autres. Que des mecs cools. »
Grimace dubitative de Penhaligon. « Ma mère s’attend à me voir rentrer demain soir à Tredavoe…
– Pas de souci. Je ne faisais que transmettre l’invitation. Toad dit que c’est plus classe quand tu es là. »
Penhaligon renifle l’appât. « Il a dit ça ?
– Oui, oui. Il a dit que tu avais de la prestance. Rinty t’a même rebaptisé “le pirate de Penzance” pour ta capacité à toujours repartir avec le butin. »
Jonny Penhaligon m’adresse un sourire en coin. « Tu y seras, toi ?
– Moi ? Bien sûr. Je ne voudrais rater ça pour rien au monde.
– Tu t’es méchamment fait plumer la semaine dernière.
– Je ne perds jamais plus que ce que je ne peux me permettre. Comme tu le disais l’autre jour : “Miser la peur au ventre, c’est perdre d’avance.” Des paroles que devraient méditer les joueurs aussi bien que les économistes. »
Mon partenaire de jeu ne réfute pas la paternité de cette épigramme forgée à l’instant de toutes pièces. « Je pourrais aussi bien prendre la route dimanche…
– Je ne cherche pas à t’influencer d’une manière ou d’une autre, surtout ?
– Hmm… Je pourrais raconter à mes parents que j’ai une surveillance d’examen…
– Ce qui ne serait pas faux. Ce sera un peu comme surveiller des épreuves de probabilités, de psychologie et de mathématiques appliquées. Des compétences appréciées dans le monde des affaires : tes parents t’en sauront gré quand tu obtiendras le feu vert pour le chantier du terrain de golf de Tredavoe. Toad propose de monter la limite de relance à une centaine de livres par partie : un joli chiffre rond et un joli petit extra à dépenser pendant vos vacances, monsieur, si la chance continue à vous sourire. Non pas que le pirate de Penzance ait nécessairement besoin de chance.
– Il semble effectivement que j’aie un don », admet Jonny Penhaligon.
Je calque mon ricanement sur le sien. Tu me diras qui est le dindon de la farce, alors.
Quinze minutes plus tard, nous rapportons les boissons dans notre recoin de la salle et découvrons que les ennuis nous ont précédés. Richard Cheeseman, étoile montante de la Piccadilly Review, s’est fait mettre le grappin dessus par Come Up to the Lab, le premier trio de gothic metal que connaisse Cambridge et dont le concert à la halle de Cornmarket a été tourné en ridicule le mois dernier dans les pages de Varsity, le journal du campus… par Richard Cheeseman. Le bassiste est un clone de Frankenstein dépourvu de lèvres et pataud, mais la femelle gothique no 1 à ses côtés a des yeux de chien enragé, un menton de requin et des bagues hérissées de pointes aux doigts. La femelle gothique n o 2 porte un chapeau melon comme dans Orange mécanique, a des cheveux rose fuchsia en pétard, une épingle à chapeau qui se termine par un strass, et les mêmes yeux que la gothique no 1. Sous amphétamines, je dirais. « Toi, t’as jamais rien créé, hein ? » Sur le torse de Cheeseman, à coups d’ongle au vernis de jais, la n o 2 ajoute des italiques à ses paroles. « T’as jamais joué devant un vrai public, je parie.
– Ni jamais baisé un âne, renversé le gouvernement d’un pays d’Amérique centrale, ni joué à Donjons & Dragons, rétorque Cheeseman. Mais ça ne m’enlève pas le droit d’avoir un avis sur ceux qui l’ont fait. Votre spectacle m’a fait le même effet que quand, aux chiottes, on tombe sur la crotte d’un autre. Je persiste et signe. »
La n o 1 prend le relais : « Vas-y, grattouille dans ton cahier de pédé avec ton stylo de tantouze, flingue, égratigne et écorne les vrais artistes dans ta feuille de chou, connard.
– Ah oui, quelle finesse.
– T’façon, venant d’un fan… » – la gothique no 1 attrape Embryons desséchés – « … de Crispin Hershey, on s’attendait à quoi ? C’est un connard, lui aussi.
– Pas la peine de faire semblant de t’intéresser aux livres. » Cheeseman tente en vain de saisir son bouquin ; j’entrevois l’enfant homosexuel martyrisé dont on vide le cartable par-dessus un pont noirci de pollution qui enjambe la voie ferrée reliant Leeds à Bradford. La gothique n o 2 déchire Embryons desséchés en deux par la reliure, et jette les deux moitiés. Grho-rho-rho, fait son acolyte masculin.
Olly récupère une moitié, Cheeseman l’autre. Ce dernier est à présent bien remonté. « Il y aura toujours plus de talent artistique dans la dernière merde de Crispin Hershey que dans tout ce que vous pourrez produire au cours de votre vie. Votre musique n’a aucune originalité, c’est de la branlette. Du son parasitaire. C’est un coup d’épingle dans le tympan, mais attention, chérie, n’y vois pas un compliment. »
Jusqu’à la dernière phrase, il s’en sortait bien. Mais quand on montre son cul à une licorne vengeresse, de tous les dénouements possibles, il n’en reste plus qu’un seul. Le temps que je pose les boissons sur une desserte, la gothique no 2 a retiré l’épingle de son chapeau et se rue sur monsieur le critique*, qui tombe spectaculairement à la renverse ; la table bascule et les verres glissent ; les spectatrices s’étranglent, crient, et s’exclament « Oh mon Dieu ! ». La n o 2 grimpe sur le gisant et le plante à l’aide de son arme ; je saisis l’épingle (luisante ?) et Penhaligon soulève par les cheveux la n o 2 affalée sur Cheeseman ; le poing du bassiste rate de peu le nez de Penhaligon. Penhaligon, déséquilibré, s’effondre sur Olly et Ness, et le hurlement suraigu de la gothique no 1 devient audible aux humains : « Lâche-la ! » À genoux, Fitzsimmons a la tête de Cheeseman sur sa cuisse. Ce dernier ressemble au personnage d’une comédie qui voit trente-six chandelles, mais c’est surtout son oreille ensanglantée qui est inquiétante : je l’examine. Ouf, c’est seulement le lobe qui est déchiré, mais ses agresseurs n’ont pas besoin de le savoir. Je me lève et invective Come Up to the Lab en poussant un rugissement qui met un terme au pugilat : « Vous allez prendre une mousson de pisse et de merde sur la gueule pour ce que vous avez fait.
– Ce connard l’a bien cherché, déclare la gothique n o 2.
– C’est lui qui a commencé, ajoute son amie. Il nous a provoqués !
– Tous ces témoins » – je désigne les curieux avides de scandale – « savent très bien qui a été agressé, et par qui. Si vous croyez une seule seconde qu’une provocation verbale est un argument recevable pour justifier de coups et blessures, alors vous êtes encore plus bêtes que vous n’en avez l’air. Tu vois ton épingle à chapeau, là ? » La no 2 aperçoit la goutte de sang au bout de l’aiguille et la laisse tomber. Deux secondes plus tard, l’objet est dans ma poche. « Arme mortelle par destination. Il y a ton ADN dessus. La peine correspondante est de quatre ans de prison. Eh oui, les filles, quatre ans. Si vous lui avez crevé l’oreille interne, ce sera sept. Attendez juste que je prenne mes fonctions, et je vous garantis que ces sept années, vous les ferez en intégralité. Là. Vous croyez que je bluffe ?
– Qui t’es toi, putain ? » L’agression du bassiste manque de mordant.
Je brandis le plus extravagant de mes rires à la L. Ron Hubbard. « Je suis en thèse de droit, crétin. Mais demande-toi plutôt qui tu es, toi, dans cette histoire : un complice. Tu connais ce terme ? Tu veux que je t’explique ? Ça veut dire que tu écoperas d’une peine, toi aussi. »
La n o 2 perd toute sa morgue. « Mais je… »
Le bassiste la tire par le bras. « Viens, Andrea.
– Cours, Andrea ! raillé-je. Cours te fondre dans la foule. Oh, mais attends une minute : vous n’avez pas déjà collé vos tronches un peu partout à Cambridge ? Il faut croire que vous l’avez dans le cul. Et bien profond. » Come Up to the Lab décide qu’il est temps de lever le camp. Je hurle dans leur dos : « On se verra au tribunal ! N’oubliez pas de prendre des cartes téléphoniques, vous en aurez besoin au centre de détention. » Penhaligon redresse la table et Olly ramasse les verres. Fitzsimmons soulève Cheeseman et le pose sur le banc tandis que je demande à celui-ci combien j’ai de doigts. Il grimace un peu puis s’essuie la bouche. « C’est mon oreille qu’elle a visée, pas mon œil, ducon. »
Le patron arrive, furieux comme tout. « Qu’est-ce qui se passe, ici ? »
Je me tourne vers lui. « Notre ami vient d’être agressé par trois lycéens ivres ; il a besoin d’un médecin. Nous venons ici régulièrement, et nous ne voudrions surtout pas que vous perdiez votre licence ; donc quand nous serons aux urgences, Richard et Olly ici présents laisseront entendre que l’agression a eu lieu à l’extérieur de votre établissement. À moins que je présume mal des choses et que vous préfériez qu’on appelle la police ? »
Le patron comprend la situation. « Pas la peine. Merci à vous.
– Je vous en prie. Olly, ton Astra magique est garée loin ?
– Non, sur le parking de la fac. Mais Ness…
– Euh, ma voiture est également disponible, informe Penhaligon qui veut se rendre utile.
– Jonny, tu as dépassé la limite d’alcool autorisé et ton oncle est magistrat.
– Les éthylomètres sont de sortie, ce soir, nous prévient le patron.
– Tu es le seul qui n’ait pas bu, Olly. Et si on demande à l’hôpital d’Addenbrooke de nous envoyer une ambulance, les flics suivront et…
– Interrogatoires, dépositions et toutes sortes de questions, ajoute le patron. Et ils contacteront aussi les gens de votre fac… »
Olly regarde Ness comme un petit garçon qui vient de perdre son bout de chocolat.
« Vas-y, l’incite Ness. Je t’accompagnerais bien, mais la vue du sang… » Elle fait une grimace de dégoût. « Va aider ton ami.
– J’étais censé te ramener à Greenwich ce soir.
– Ne t’inquiète pas. Je rentrerai chez moi en train. Je suis une grande fille, tu sais. Appelle-moi dimanche, on discutera de ce qu’on fait pour Noël, d’accord ? Allez, vas-y. »
L’affichage lumineux de mon radio-réveil indique 01:08 au moment où j’entends des pas dans les escaliers, suivis d’une pause, puis d’un timide toc, toc, toc sur la porte de palier. J’enfile mon peignoir, ferme la porte de ma chambre, traverse le salon et ouvre en laissant la chaînette. Je jette un œil par l’embrasure. « Olly ? Quelle heure il est ? »
Dans le clair-obscur, Olly ressemble à un Caravage. « Minuit et demi, quelque chose comme ça.
– Merde. Mon pauvre. Comment va le barbu ?
– S’il survit à l’autoapitoiement, il sera tiré d’affaire. Un rappel antitétanique et la bande Elastoplast des vainqueurs. C’était la nuit des morts vivants aux urgences. Je viens tout juste de déposer Cheeseman à son appartement. Ness est allée à la gare ?
– Oui, oui. Penhaligon et moi, on l’a emmenée jusqu’à la station de taxis de Drummer Street. Tu sais comment c’est, le vendredi soir. Fitz a croisé Chetwynd-Pitt et Yasmina après votre départ, et ils sont allés en boîte. Puis, une fois que Ness était en sécurité dans le taxi, Penhaligon les a rejoints. Je me suis dégonflé, j’ai préféré passer une heure en la charmante compagnie de I. F. R. Coates, l’auteur de La Politique économique de Bush et le Nouveau Monétarisme, puis j’ai mis la viande dans le torchon. Écoute, je… » – je bâille à m’en décrocher la mâchoire – « … je t’inviterais bien à entrer, mais je suis claqué.
– Elle n’est pas… » – Olly réfléchit, les jetons de Puissance 4 s’alignent dans sa tête – « … restée prendre un verre ou… ou pour autre chose ? Au Buried Bishop ?
– I. F. R. Coates est un homme, Olly. Il enseigne à Blithewood College dans le nord de l’État de New York.
– Je te parlais » – Olly brûle de me croire sur parole – « de Ness, en fait.
– Quoi, Ness ? Ness voulait juste rentrer à Greenwich. » Je suis un rien vexé : Olly devrait avoir suffisamment confiance en moi pour ne pas s’imaginer que je puisse tenter de séduire sa petite amie. « Elle a dû prendre le train de neuf heures cinquante-sept pour la gare de King’s Cross, puis, de là, filer à Greenwich où, bordée dans son petit lit, elle rêve sûrement de M. Olly Quinn. Une jolie fille, au fait, pour le peu que j’ai vu d’elle. Elle est manifestement dingue de toi, d’ailleurs.
– Ah ? Tu crois ? Cette semaine, elle s’est montrée un peu… je ne sais pas, grincheuse. J’avais un peu peur qu’elle ne veuille… »
Je continue mon numéro d’idiot. Olly laisse pendouiller la fin de sa phrase dans le vide.
« Quoi ? Te larguer ? Ce n’est pas l’impression que j’ai eue. Quand ce genre de chasseresse tombe vraiment amoureuse d’un type, elle le cache sous des airs de maîtresse d’école. Mais bon, ne sous-estime pas non plus la cause la plus probable de mauvaise humeur chez une femme : tous les vingt-huit jours, Lucille se transformait en psychopathe cracheuse de bile. »
Cela semble réconforter Olly. « Bon. Ouais. Peut-être.
– Vous allez vous retrouver pour Noël, pas vrai ?
– En principe, on devait parler de ça ce soir.
– Pas de chance que notre petit Richard ait eu besoin d’un bon Samaritain. Remarque, la façon dont tu as pris les choses en main au pub l’a fait fondre. Elle a dit que c’était la preuve que tu savais rester maître de toi-même dans les situations de crise.
– Elle a dit ça ? Elle a vraiment dit ça ?
– Presque mot pour mot, oui. Devant la file de taxis. »
Olly est radieux. S’il mesurait une quinzaine de centimètres de haut et qu’il fût en peluche, Toys “R” Us en vendrait des milliers.
« Olly, mon pote, je te la souhaite bien douce.
– Oh, excuse-moi, Hugo, bien sûr. Merci. Bonne nuit. »
De retour dans mon lit aux chaudes senteurs de femme, la jambe de Ness me hameçonne les cuisses : « Comment ça, “des airs de maîtresse d’école” ? Tu mériterais que je te chasse du lit.
– Essaie donc. » Mes mains se promènent sur ses agréables courbes. « Tu aurais intérêt à partir dès l’aube. Je viens tout juste de t’envoyer à Greenwich.
– L’aube est encore loin. Tout peut arriver. »
Mon doigt tourbillonne autour de son nombril, mais, contre toute attente, je pense à Immaculée Constantin. Je n’en ai pas parlé aux autres, tout à l’heure : faire d’elle une anecdote ne me semblait pas judicieux. Non, plus que cela : c’est comme si la chose m’était prohibée. Quand j’ai eu cette absence devant elle, tout à l’heure, elle a dû croire… quoi, au juste ? Elle m’a probablement cru plongé dans une sorte de coma en station assise, et m’a laissé à mon sort. Dommage.
Ness rabat le couvre-lit pour respirer. « Le problème avec Olly et les types de son genre…
– Content de voir que j’occupe toutes tes pensées.
– … c’est leur gentillesse. Ça me rend folle.
– Un gentil garçon, ce n’est pas ce que les filles cherchent ?
– Pour le mariage, oui, bien sûr. Mais Olly me donne l’impression d’être prisonnière d’une pièce radiophonique sur… de jeunes hommes des années cinquante affreusement sérieux.
– Il a dit que tu étais de mauvaise humeur, ces derniers temps. “Grincheuse”.
– Je suis peut-être grincheuse, mais lui est une vraie carpette, on dirait.
– Ah, comme l’écrivait Shakespeare, “Jamais le cours d’un amour sincère ne…”
– Oh, la ferme.Tu ne te rends pas compte à quel point il est gênant en public. De toute façon, j’avais déjà décidé de le larguer dimanche. La tournure de cette soirée me conforte dans mon choix.
– Si ce pauvre Olly est une pièce radiophonique, qu’est-ce que je suis, moi ?
– Toi, Hugo » – elle m’embrasse le lobe de l’oreille –, « tu es aussi sordide que ces films français à petit budget. Du genre de ceux sur lesquels on tombe en allumant la télé en pleine nuit. On a beau savoir qu’on le regrettera au petit matin, on s’obstine à les regarder jusqu’au bout. »
Dans la cour, quelqu’un sifflote une chanson tombée dans l’oubli.
1. William Shakespeare, Hamlet. Traduction de François-Victor Hugo.
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